Voilà la suite, très vite, puisque c'est la St-Valentin! Ici au Québec du moins! Bonne fête des amoureux! Et bonne lecture! Myriam

Neuvième partie

Pendant que mes deux amis dévoraient une bonne part de mon renversé aux fraises, je leur racontai comment j'avais rencontré au vernissage de ma belle-sœur, un homme qui ressemblait traits pour traits à William Darcy. J'expliquai à mes deux invités que mon frère m'avait présenté cet homme (qui était son supérieur immédiat) sous le nom de Simon Beaurivage et qu'un peu plus tard, en discutant avec lui, il m'avait appris qu'il était le frère jumeau de William Darcy.

-Tu parles bien de ce détective que ton oncle avait engagé au Musée, pendant quelques temps?

-Oui, celui-là même, Richard.

-Et l'autre, le supérieur de ton frère, tu l'as cru sur parole? S'intéressa mon hôte, tout en portant à sa bouche une dernière cuillère remplie de gâteau.

-Non pas au début. Mais comme il m'a montré une photo sur laquelle on les voyait tous les deux…

-Et ça t'a convaincue? Insista Charlotte, qui me connaissait assez bien pour savoir que si j'amenais un sujet, c'est que j'avais une idée derrière la tête.

-Non, vraiment pas, tu as raison. Toutefois, en discutant avec lui, j'ai fini par constater qu'il est très différent de William Darcy.

-Différent en quoi? Peux-tu me donner des exemples?

-Oh, attends. Leur style vestimentaire, leur choix de voiture, leur façon de s'exprimer. Simon est beaucoup plus ouvert, plus chaleureux même.

-Rien de tout cela n'est très difficile à modifier… Habille-moi comme un homme du désert, mets-moi sur un cheval et tu me trouveras différent.

-Hum, je t'aimerais bien ainsi. Roucoula Charlotte en le dévorant des yeux.

-Je sais. C'est également ce que je me suis dit. Mais, malgré cela, à chaque fois que nous avons parlé ensemble, Simon avait réponse à tout.

-T'a-t-il expliqué pour quelle raison, son frère et lui ne portent pas le même nom de famille? Me demanda Charlotte d'un air soupçonneux.

-Je t'ai dit qu'il avait réponse à tout. Son explication sur ce sujet était excellente.

-Et s'il était tout simplement bien préparé? Un détective consciencieux doit tout prévoir, non? Mentionna Richard de plus en plus intéressé.

-Sans compter qu'il doit être bon en improvisation, non? Renchérit Charlotte.

Je ne pus retenir le rire qui montait de ma gorge. Je sucrai mon café et pris le temps d'en avaler une bonne gorgée avant de reprendre la parole.

-Vous avez raison tous les deux. Toutefois, je dois avouer que lorsqu'il m'a présenté son épouse enceinte de huit mois… alors là, j'ai été «convaincue».

-Portait-il une bague? S'enquirent Charlotte et Richard d'une même voix.

-Oui.

-Prenant pour acquis qu'il est réellement le frère jumeau de William, quel est le lien entre Simon et la toile, car il doit bien y avoir un lien n'est-ce pas? M'interrogea Charlotte avec un peu d'impatience dans la voix.

-J'y viens, j'y viens Charlotte… La narguai-je affectueusement.

Je leur rapportai ensuite le plus fidèlement possible les échanges que j'avais eus avec «Simon» à la galerie, à propos du tableau que nous voulions tous les deux acheter. Ensuite, je leur appris que durant le congé des fêtes Simon avait démissionné de son poste et que, suite à son départ, deux employés avaient été reconnus coupables d'extorsion de fonds et avaient été arrêtés.

-Ah, ah! s'exclama Charlotte : Tu sais Élisabeth, je suis absolument certaine qu'il y a un lien entre le départ de Simon et l'arrestation des deux hommes. Compléta-t-elle en prenant une bonne gorgée de son café.

-C'est ce que j'aimerais bien savoir…

-Continue Élisabeth. M'intima Richard en sortant un calepin de son sac à dos. Oh, ça ne t'ennuie pas que je prenne des notes… j'y vois toujours plus clair quand j'écris.

-Non, pas du tout. Lui répondis-je en l'invitant d'un geste. Alors voici la suite : cet après-midi, lorsque j'ai appelé ma belle-sœur Josie pour la remercier de m'avoir envoyé cette toile, identique à celle pour laquelle je me suis battue avec Simon, elle m'a fait une étonnante révélation.

-Simon la lui a revendue? Tenta Charlotte, les yeux pétillants d'excitation.

-Non.

Suspense oblige, j'attendis quelques secondes avant de reprendre la parole.

-Simon la lui a retournée en lui a demandant de l'expédier ici.

Mes deux amis avaient maintenant la bouche ouverte.

-Oh! Tout cela devient vraiment très intéressant. Richard, j'imagine que tu vas t'amuser à faire des hypothèses? Lui suggéra Charlotte.

-Oui. Si tant est qu'ils sont réellement deux. Celui à qui tu as parlé à Montréal en savait probablement plus que ce tu crois, à moins qu'à une de ces deux occasions, tu te sois retrouvée face à William au lieu de Simon…

-Comment en avoir le cœur net? Lâchai-je, incapable de camoufler la nuance de désespoir que ma voix contenait.

-Essayons de classer toutes tes idées par hypothèses. Charlotte, tu veux bien m'aider en prenant les notes?

-Ok! Tu vas voir Liz, Richard est vraiment bon à ce petit jeu. Il aurait fait un bon détective.

-Je suis prête à essayer n'importe quoi, tant que cela m'aide à savoir où j'en suis.

-Alors commençons par une première théorie que nous appellerons hypothèse 1. Toutes les idées qui partiront du principe que Simon et William existent tous les deux seront classées dans cette première catégorie.

-D'accord.

-Bon, imaginons qu'ils sont deux. Ici, en Gaspésie, la première fois, tu as rencontré William. À Montréal, au vernissage de ta belle-sœur, tu t'es ensuite retrouvée devant Simon. Compléta Richard tout en incitant Charlotte à finir de noter cette première idée.

-Selon cette même théorie, Simon aurait tout simplement changé d'idée en me cédant la toile au moment de son déménagement à Toronto? Avançai-je, pour prouver que j'avais bien compris.

-C'est exactement ça. Charlotte, classe cette idée comme l'hypothèse 1 – A.

-C'est fait Richard. Tu veux continuer Liz? M'encouragea mon amie.

J'acquiesçai avec empressement et attendis que Richard reprît la parole.

-Maintenant, l'hypothèse 1- B : le début est le même, puisque dans celle-ci aussi on part encore du principe que c'est William que tu as rencontré en Gaspésie et qu'il est détective privé. Son frère jumeau Simon se trouve être aussi le supérieur de ton frère, jusqu'ici vous me suivez?

-Oui, oui. C'est le même début que l'hypothèse 1-A. Confirma Charlotte.

-C'est ça! La différence la voici : imagine un instant que c'est William et non Simon que tu as vu au vernissage.

-Pourquoi aurait-il pris la place de son frère? Attaquai-je aussitôt.

-Prenons pour acquis que Simon s'est rendu compte très tôt que des fraudeurs œuvraient au sein du groupe CGI, qu'il soupçonnait même certaines personnes et qu'il en ait parlé à son frère William. Ne crois-tu pas que – compte tenu du métier qu'il exerce - William lui aurait proposé d'effectuer une petite enquête – non officielle – afin d'aider son frère?

-J'imagine que c'est possible. Sans compter que cela expliquerait pourquoi il voulait acheter une toile représentant une vue sur le fleuve alors que pour Simon, cette toile n'aurait rien représenté de particulier. Concédai-je, de moins en moins certaine que cet exercice allait être bon pour mon état d'esprit.

-Oui, bien entendu. Renchérit Charlotte.

-De plus, lorsque tu es arrivée au vernissage de ta belle-sœur, au moment où William endossait le rôle de son frère, il savait très bien que tu pouvais t'y montrer et que cela pourrait faire tomber sa couverture. C'est pourquoi, il a attendu d'être seul avec toi pour te parler de son frère jumeau.

-Effectivement, ça pourrait très bien s'être passé comme ça. Mais qu'en est-il du lendemain, chez Serge?

-Alors là, c'était peut être réellement Simon. Risqua Richard en poursuivant son idée.

-J'en doute, puisque Simon n'aurait pas su qui j'étais. Car je m'en souviens très bien, c'est lui qui est venu me parler le premier alors que je sortais de la piscine. Il m'a tendu la main pour m'aider à sortir et s'est adressé directement à moi en m'appelant par mon nom.

-C'est parce que William lui a rapporté l'essentiel de votre conversation. Il a également pu lui montrer une photo de toi. Intervint Charlotte. Mais comme je lui faisais signe que ce n'était pas vraiment possible, elle argumenta en devenant tout à coup très fébrile : Plusieurs articles ont été publiés concernant le projet Fourchette bleue pendant ton séjour à Montréal, Non? Avec photos à l'appui?

-Oui, c'est vrai, mais…

-Il connaissait donc ton apparence et savait par William tout ce que vous vous étiez dit la veille… Compléta Richard.

-Bon, alors très bien. Je reconnais que ça peut très bien s'être passé ainsi, en supposant bien entendu qu'ils sont bien deux et que je les ai rencontrés dans cet ordre. Admis-je enfin.

-Allons voir ce que l'hypothèse 1- C pourrait nous révéler. Il y est encore question de jumeaux, mais cette fois-ci, à chaque fois tu aurais rencontré William alors qu'il jouait le rôle de son frère Simon. Proposa Richard, en prenant le cahier des mains de Charlotte pour lire ce qu'elle avait écrit depuis le début.

-À ce moment-là, cela voudrait dire que la femme de Simon était complice et qu'elle aurait accepté d'accompagner William au lieu de son époux.

-C'est en effet possible, si tant est qu'elle existe réellement.

-Que veux-tu dire Charlotte?

-Si William jouait le rôle de son frère tout le temps, pour achever de te convaincre, il a tout aussi bien pu lui inventer une femme, enceinte ou pas.

-Tu sais quoi? Lui dis-je.

-Non.

-Eh bien, ce que tu dis, me permettrait de comprendre quelque chose qui me mettait mal à l'aise concernant la description que Simon faisait de William : il insistait beaucoup pour dire que son frère était un homme à femmes, et qu'il n'était pas du genre fidèle.

-Faux! S'insurgea Charlotte confirmant ainsi mon opinion. William n'était pas comme ça!

-Je ne le crois pas non plus. Confirma Richard en recommençant à prendre des notes.

-C'est d'ailleurs ce que je me suis empressée de lui dire. Mais tenez-vous bien, il s'est défendu en me disant que William savait être très prudent lorsqu'il travaillait sur un dossier et qu'il faisait tout pour ne pas montrer cet aspect de sa personnalité.

-Richard? D'après toi, pour quelle raison William aurait-il voulu se discréditer aux yeux de Liz? L'interrogea Charlotte en s'approchant de lui.

-Je crois qu'Élisabeth a une petite idée là-dessus. Je me trompe?

-Non Richard. Je crois que c'est parce qu'il ne voulait pas que je m'accroche à lui. Il devait croire - pour une raison ou pour une autre - que j'étais amoureuse de lui, ou du moins que je m'intéressais à lui. Avouai-je en me sentant rougir jusqu'à la racine de mes cheveux.

-Élisabeth Bennet! Tu m'as menti alors? Il s'est passé quelque chose entre William et toi, contrairement à ce que tu as toujours soutenu?

-Presque rien en fait. On s'est embrassés à quelques reprises, c'est tout.

-Mais encore?

-Une autre fois, il m'a avoué être attiré par moi.

-Ah, ah! Explosa-t-elle en se levant.

-Mais puisqu'il a disparu si rapidement et qu'il m'a transmis ses adieux d'une manière froide et expéditive, j'imagine que ce fut sa manière à lui de me faire comprendre que nous n'avions pas d'avenir.

-Mais toi, es-tu amoureuse de lui?

Comme je gardais le silence, Charlotte se planta devant moi, les poings sur les hanches.

-La vérité Liz! Je ne veux rien entendre d'autre que la vérité cette fois. Autrement, on ne pourra pas t'aider à y voir clair.

-Que répondre à ça? Je ne sais même pas qui il est réellement…

-LIZ! Allez, on est avec toi, on est tes amis.

-Oui, bon! Oui, c'est vrai, j'étais attirée par lui, moi aussi. Ça m'a même semblé réciproque, mais maintenant qu'il est loin…

-Très bien. Il était temps. Me gronda-t-elle en me pinçant les joues. Puis, elle s'adressa à son compagnon : Alors Richard, tu as une idée, une autre hypothèse?

-Oui. Une dernière que nous appellerons l'hypothèse 2. Imaginons un instant que William n'ait pas de frère jumeau.

-Malgré la photo, son épouse et tout le reste? S'insurgea Charlotte.

-Oui puisque ces détails pouvaient très bien faire partie d'une vaste mise en scène visant à détourner l'attention d'Élisabeth. Continua Richard de plus en plus passionné.

-Pour quelle raison aurait-il fait cela? Osai-je demander.

-Imagine la situation dans laquelle il se trouvait en quittant la Gaspésie. Après tout, ne s'était-il pas fait engager par ton frère ou par la compagnie de ton frère…

-Il n'a pas été engagé par mon frère, ça je le sais.

-Bon, voilà au moins un fait établi. Le groupe CGI engage William avant la fin de son contrat avec ton oncle. Comme tout bon détective qui se respecte, William se prépare en étudiant le dossier des suspects possibles et découvre que Serge est ton frère. Il n'est pas idiot, il sait très bien qu'il y a tout de même une chance que ton frère et toi soyez en contact, le temps que durera cette nouvelle enquête ou bien encore que ton frère entende parler de l'enquête réalisée par sa firme en Gaspésie par ton oncle. Il s'invente un jumeau – ne voulant pas avoir à changer son apparence et s'invente une épouse aimante – qu'une employée du bureau ou une amie peut très bien jouer.

-Il me rencontre, s'arrange pour se retrouver seul avec moi, en me suivant à l'extérieur et me montre la photo… Enchaînai-je en suivant l'évolution logique de cette théorie.

-Qui est nécessairement truquée… Jubila Richard.

-Sur laquelle il apparaît deux fois, habillé dans deux styles différents… Poursuivis-je à mon tour, de plus en plus convaincue qu'avec cette dernière hypothèse, nous étions sur la bonne piste.

-Le lendemain, sachant qu'il allait te revoir, il s'arrange pour te présenter sa jeune épouse enceinte, finissant ainsi de te convaincre. Conclut Charlotte tout sourire.

-Oh, là, là. Troublante cette théorie. Commentai-je avant de retomber dans le silence.

-Mais de ces trois hypothèses, laquelle est la bonne Richard? interrogea Charlotte.

-Selon moi, je pencherais pour cette dernière, l'hypothèse 2.

-Je crois que tu as raison Richard. Mais j'ai aussi peur de ce que cela pourrait vouloir dire réellement. Ce que cela impliquerait.

-Liz, veux-tu qu'on t'aide à découvrir la vérité? Me demanda Charlotte en se penchant vers moi.

-Non! M'écriai-je en me levant d'un bond. Charlotte, au fond de moi, j'estime que je n'ai aucun droit sur lui, ni aucune raison de croire que son comportement envers moi pendant qu'il était ici avait quelque chose à voir avec la réalité.

«Lâche! Totalement lâche!» Me sermonnai-je avant de m'effondrer.

Malgré moi, des larmes gonflèrent mes yeux et le silence qui régna pendant quelques secondes me convainquit que mes deux amis ne savaient plus où se mettre. Sur un signe discret de sa compagne, Richard se leva pour ramasser les restes de notre repas tandis que Charlotte passa derrière moi pour me serrer contre elle.

-La pire chose n'est-il pas de ne pas savoir? Tu ne veux pas qu'on t'aide à en avoir le cœur net?

-Charlotte, même si j'acceptais votre aide et crois-moi, je suis très tentée, je ne vois pas comment vous pourriez arriver à trouver quoi que ce soit.

-Tu serais étonnée de ce qu'on peut obtenir en faisant des recherches. On pourrait commencer par explorer le web. La plupart des gens connus laissent des traces… Suggéra Richard en revenant de la cuisine pour ramasser le reste.

-J'ai déjà essayé tout cela. J'ai même épluché le site Web de la compagnie de William. Et je sais aussi qu'il n'existe aucun Simon Beaurivage qui soit du même âge que celui de William.

-As-tu cherché du côté de l'épouse de Simon? S'informa celui-ci.

-Non. J'avoue ne pas y avoir pensé.

-Et si on essayait tous ensembles? Proposa Charlotte.

-Tout de suite?

-OUI! Tant qu'on y est, pourquoi pas.

Je les guidai et les précédai dans mon bureau. J'ouvris mon ordinateur et leur montrai le résultat de mes propres recherches. Pendant que Richard entrait sur «Google» tous les mots qui pouvaient le mener vers ceux qui nous intéressaient, Charlotte m'assurait qu'elle était maintenant absolument convaincue que Simon n'existait pas et que William avait inconsciemment voulu s'excuser en m'offrant le tableau auquel il savait que je tenais tant.

-Liz? Le tableau de Josie, que représente-t-il pour toi?

-Eh bien, c'est chez moi. C'est le fleuve, mon foyer.

-Et pour Simon? Que pourrait-il bien représenter?

-Rien puisqu'il n'est jamais venu ici. Selon ce qu'il m'a dit en tout cas.

-Alors que William est déjà venu ici n'est-ce pas?

-Oui… à la fête de famille en tout cas.

-Donc, pour lui, le fleuve pourrait signifier autre chose, non?

-Ouais.

-Liz, William et toi, êtes-vous déjà allés sur le bord de la mer à un moment ou à un autre?

-Oui, au moins à deux reprises. Les deux fois où on s'est embrassés. Précisai-je en rougissant aussitôt.

-Je suis certaine que c'est William qui était au vernissage!

Pendant que nous continuions à argumenter, Richard approfondissait ses recherches sur internet. Il mit la main sur les photos des employés de la compagnie de William. Celles-là même que j'avais déjà vues lors de mes recherches personnelles, mais il n'en trouva aucune de Simon ni même de la jeune femme qui l'avait accompagné lors du «Beach party» de mon frère Serge.

Je vis ensuite Richard entrer le terme «Shower» et associer celui-ci au nom de l'épouse de Simon. Cela le conduisit vers deux sites différents appartenant à des jeunes femmes.

En explorant le site de la seconde Nathalie Beaurivage, je reconnus immédiatement le visage de la jeune femme pétillante que j'avais rencontrée chez mon frère. Comme les informations qu'on pouvait y lire à première vue correspondaient à ce que je savais déjà d'elle, je me tournai vers Charlotte et l'entrainai dans la cuisine où nous entreprîmes de commencer la vaisselle.

J'étais malheureuse, mais ne voulais pas me laisser aller une fois de plus devant mon amie qui souffrait tout autant que moi de l'effondrement majeur de toutes les hypothèses sur lesquelles nous avions tant cogité.

Un cri provenant de la pièce où Richard travaillait toujours nous fit nous tourner vers lui. Je découvris en même temps que Charlotte une photo du mariage de la jeune Nathalie Beaurivage que Richard avait affichée en format plein écran. Nous comprîmes simultanément que le mari de celle-ci n'avait rien à voir avec Simon, ni même avec William.

Rayonnant, Richard fit alors basculer l'image afin de faire apparaître une autre fenêtre qu'il avait laissée ouverte derrière la photo. Sur cette autre page Web, on retrouvait le nom de Nathalie Beaurivage inscrit en toute lettre à côté du nom de son patron, un certain Richard Fitzwilliam. Il était détective privé et travaillait depuis peu dans la compagnie fondée par William Darcy. Pour couronner le tout, le compagnon de Charlotte retourna sur la page de la dite-compagnie et nous fit voir une photo de l'époux de Nathalie qui était également son patron. Je le reconnus immédiatement. Il s'agissait de l'homme qui avait accompagné Charles et Caroline, la première fois j'avais entendu des rumeurs sur la vente possible du Musée. Il s'agissait du grand brun que je m'étais attendue à voir arriver sur le bateau lorsque j'avais entendu dire que le patron ferait partie de l'expédition.

«Celui qui m'avait tendu les clés de la Porsche rouge de William…» Compris-je enfin.

-Alors? Qu'en dis-tu? Me demanda Richard les yeux fixés sur moi.

-Wow, mon amour! Je suis impressionnée! Tu as vraiment l'étoffe d'un détective. Le complimenta Charlotte avant que je n'aie eu le temps de lui répondre.

-Moi, j'en dis que si Charlotte n'était pas avec toi… Lui dis-je avant de lui sauter au cou.

-Liz!

Un peu plus tard, bien plus tard, lorsque mes deux amis furent partis, je retournai à l'ordinateur pour revoir les photos trouvées par Richard. J'avais besoin de me les remettre sous les yeux pour me convaincre de leur réalité. J'imprimai une copie couleur de chacune d'elle espérant que le fait de les regarder assez souvent pourrait m'aider dans mon conditionnement : me sevrer à tout jamais de William Darcy. Je me couchai très tard et éprouvai énormément de difficulté à m'endormir.

Ce que j'avais dit à Charlotte était vrai, je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire maintenant que je savais ce qui s'était passé.

-Le seul hic, c'est que j'aimerais tout de même qu'il sache que j'ai tout compris.

-Tu sais où il travaille, le siège social de sa compagnie est à Montréal. Tu peux toujours aller le voir. M'avait alors suggéré Charlotte en passant le manteau que lui avait tenu Richard.

-Non! Il ne mérite pas que je me donne autant de mal. Je veux qu'il se sente aussi minable que moi lorsque j'ai appris qu'il était reparti à Montréal… et encore plus maintenant… à cause de ce que vous m'avez aidé à découvrir.

-Ne crois-tu pas qu'il puisse avoir eu de bonnes raisons d'agir ainsi. Avait alors plaidé Richard avant de me faire une accolade chaleureuse.

-Je veux bien croire que ses intentions n'étaient peut-être pas de me faire du mal, mais tu ne me convaincras jamais qu'il n'aurait pas dû s'expliquer… ou tout le moins s'excuser.

-Lui en donneras-tu l'occasion s'il voulait le faire? M'avait alors interrogé Charlotte en me serrant contre elle à son tour.

-Je l'ignore. Sincèrement je ne le sais pas.

Le lendemain, dimanche, je me levai très tôt et m'installai à l'ordinateur pour tenter de rédiger un mot de remerciement pour Simon. Après tout, je n'étais pas censée savoir qu'il n'existait pas et qu'il avait été inventé de toute pièce.

De toute façon, mon unique porte d'entrée pour atteindre William ne pouvait être qu'en passant par lui. Sans compter que je lui devais des remerciements pour m'avoir fait parvenir le tableau. Toutefois, il était impératif que mon texte reflétât mes sentiments actuels concernant la manipulation dont j'avais été la victime.

«Cher Simon,

Ma belle-sœur Josie m'a informé de votre désir de me faire parvenir le tableau – Vue sur le fleuve – que vous aviez acheté en sachant que je voulais également acquérir.

Je suis très touchée par votre geste. Comme vous saviez à quel point j'en voulais à votre frère suite à son départ précipité de la Gaspésie, j'estime que vous avez ainsi voulu réparer – inconsciemment j'en suis certaine – son comportement - que je ne m'explique toujours pas même avec le recul.

J'espère que tout va bien pour vous et que votre installation à Toronto avec votre épouse s'est bien passée. Sans compter que d'ici à ce que vous receviez cette lettre, votre enfant sera sans doute né. En tout cas, je suis convaincue que vous ferez un père extraordinaire.

Mon frère s'en sort bien depuis votre départ. Il a finalement obtenu le poste que vous avez occupé pendant votre court séjour dans le groupe CGI. D'ailleurs, je vous informe que des rumeurs vous concernant se sont mises à circuler après votre départ. Celles-ci m'ont beaucoup amusée. Mon frère et plusieurs de ses collègues ont été convaincus pendant quelques semaines que vous étiez impliqués dans l'arrestation des deux employés. Ils pensent tous que vous auriez enquêté sur eux lors de votre passage dans la compagnie. Sachez que je n'ai pas tenté de détromper Serge, ni personne d'autre d'ailleurs, bien que vous et moi sachions que vous n'y êtes pour rien les enquêtes étant du ressort de votre frère William et non du vôtre.

Je réitère mon invitation et espère que vous pourrez venir me rendre visite en Gaspésie avec votre petite famille. Vous verrez alors que la toile que vous m'avez si généreusement cédée est à sa place, sans compter que vous pourrez découvrir le paysage original que ma belle-sœur a très bien reproduit, mais ça vous ne pouvez pas le savoir.

Je termine en vous remerciant à nouveau.

P.S. : Je vous transmets un chèque représentant ce que vous avez déboursé pour obtenir le tableau, plus quelques misérables dollars. Vous comprendrez qu'en agissant ainsi je ne fais que me conformer à vos exigences d'alors. Je n'ai pas oublié qu'au vernissage de ma belle-sœur Josie, vous m'avez dit qu'il me suffirait de proposer un meilleur prix que le vôtre pour obtenir la toile.

Au plaisir d'avoir de vos nouvelles.

Élisabeth Bennet.

Une fois cette lettre terminée, je l'expédiai à Charlotte via courriel en espérant qu'elle ne tarderait pas trop avant de me faire part de ses impressions. Sans compter que j'avais besoin de ses conseils concernant l'endroit où je devais envoyer cette fameuse lettre étant donné que je ne connaissais pas l'adresse de cet homme imaginaire et que je ne pouvais pas non plus la transmettre directement à William.

Vers 15h00, après avoir préparé la majorité de mes repas de la semaine et rangé les vêtements que je venais de sortir de la sécheuse, je retournai vérifier mes courriels espérant que j'aurais des nouvelles de Charlotte. Comme elle s'était enfin manifestée, je découvris avec satisfaction qu'elle estimait que ma lettre était correcte, bien qu'elle se déclarât surprise que j'eusse décidé de l'adresser à Simon plutôt qu'à William. Elle ajoutait aussi – que contrairement à ce qu'elle en pensait elle, Richard estimait que j'avais trouvé un bon moyen de clouer le bec de William – en supposant bien entendu que ce fut réellement mon intention. Charlotte concluait par une invitation à apporter la lettre au travail afin qu'elle puisse me faire part de ses suggestions pour que celle-ci parvînt jusqu'à William sans qu'il puisse douter une seule seconde que c'était bien à Simon Beaurivage que je voulais l'envoyer.

J'imprimai une copie de ma lettre et la recopiai sur du beau papier que j'avais acheté à la papeterie St-Giles de Baie-St-Paul dans la région de Charlevoix. Je timbrai une enveloppe et plaçai le tout dans mon porte document afin de ne pas l'oublier le lendemain matin.

Soulagée et délivrée d'un grand poids, je terminai de ranger ma maison en prévision de la semaine à venir.

Lundi matin, à la première heure, j'allai voir Charlotte dans la boutique, pressée de savoir à quoi elle avait pensé concernant l'endroit idéal où je devrais poster ma lettre.

-Où enverrais-tu la lettre si tu étais convaincue de l'existence de Simon, mais que tu n'avais pas son adresse? Commença-t-elle d'emblée.

-Euh… Puisqu'il a travaillé pour le groupe CGI, j'imagine que je l'enverrais là en premier.

-Bingo! C'est ce que tu dois faire. Là-bas, ils doivent nécessairement faire suivre son courrier quelque part. Il n'y a que toi, moi et Richard qui savons que ta lettre aboutira sur le bureau de William Darcy.

-Tu as raison. C'est exactement ce que je vais faire. Merci Charlotte.

-Je n'ai aucun mérite tu sais. Cette idée vient encore de Richard.

-Je vais chercher l'adresse durant ma pause et j'irai la poster pendant l'heure du dîner.

Un grand sourire éclaira le visage de Charlotte tandis qu'elle me tendait une petite carte sur laquelle elle avait scrupuleusement noté l'adresse postale du groupe CGI et plus précisément du bureau qu'avait occupé Simon Beaurivage le temps où il y avait travaillé.

Je saisis le petit carton entre mes doigts, sentant mes yeux s'humidifier malgré moi. Charlotte me secoua gentiment et me jeta hors de la boutique.

-Bonne journée, beauté.

«Pas besoin d'amoureux quand on a des si bons amis…» Pensai-je en me remettant en marche vers mon bureau.

J'eus tout juste le temps de recopier l'adresse sur l'enveloppe que j'avais apportée avec moi avant que mon oncle n'entrât dans mon bureau, avec un gros livre sous le bras. Je mis ma lettre de côté et me concentrai sur mon vis-à-vis. Nous discutâmes longuement de mes nouveaux projets et surtout de mon séjour à Montréal qui avait fait couler beaucoup d'encre. Il me remit alors le grand livre qu'il avait posé à côté de lui. Ce livre, entièrement préparé par son épouse, contenait tous les articles qui avaient été écrits sur le projet Fourchette bleue, lors de mon séjour à Montréal.

Mon oncle m'avoua être très fier de moi et me confia, tout content, qu'il avait l'impression que j'allais devoir repartir pour Montréal assez vite à cause des nombreux appels qu'il recevait provenant de stations de radio et même de certaines chaînes de télévision. Toutes voulaient avoir la chance de m'interviewer. Il me communiqua les numéros de téléphone et me résuma la proposition de ceux avec qui il avait déjà parlé en mon absence.

-Ah, oui, c'est vrai. Avant que j'oublie. Il y a aussi une date importante que tu dois mettre à ton agenda, date à laquelle tu devras séjourner à Québec pendant deux jours.

Je pensai immédiatement à mes parents : «Maman voudra que j'aille coucher à la maison.»

-Le 6 avril, tu es convoquée à Montréal pour l'accident sur le Zodiac.

-Ah, on m'avait pourtant dit que ce n'était pas certain que j'aurais à comparaître au procès de Paul et ses deux acolytes? «J'imagine qu'il me faudra aussi me préparer à y revoir William?» Me demandai-je simultanément.

- En fait, j'ai un aveu à te faire Élisabeth.

- Oh, j'aime de moins en moins ça. Qu'est-ce qui se passe au juste?

-J'ai soumis ta candidature de même que celle de Luc et son frère dans le cadre d'un programme qui tend à récompenser les gens qui ont accompli un «acte de civisme exceptionnel».

-Quoi?

-Vos candidatures ont été acceptées et vous êtes tous les trois convoqués dans la salle du Conseil législatif de l'hôtel du Parlement à Québec. J'ai déjà réservé deux chambres pour vous au Château Frontenac.

-Le Château Frontenac? Vraiment?

-Oui, vous y dormirez deux jours Luc, son frère et toi.

-Pourquoi deux nuits?

-Parce que vous devrez assister à deux événements différents.

-Lesquels?

-Tout d'abord, le 6 avril à 16h00, vous recevrez des médailles officielles des mains du ministre de la Justice actuel lors d'une cérémonie appelée «Hommage au civisme» organisée au Parlement de Québec, à la suite de quoi, un banquet honorifique sera servi en votre honneur dans la salle Jacques Cartier du Château. Le lendemain, c'est une journée d'entrevues qui vous attend dont une conférence de presse.

-Mais je ne comprends pas. Quand as-tu préparé cela?

-L'idée m'est venue au moment où la ville de Sainte-Anne-Des-Monts t'a également récompensée. C'est alors que je me suis souvenu de ce programme qui a été mis sur pied par le gouvernement du Québec et qui revient chaque année. Après tout, vous avez fait cent fois plus pour faire connaître la Gaspésie que toutes les autres campagnes de publicité que j'avais organisées dans le passé.

-Je n'arrive pas à y croire.

-Élisabeth, il faudra t'y habituer, que tu le veuilles ou non, tu es un héros. Ce que tu as accompli ce fameux jour n'entrait pas dans tes fonctions.

Une fois mon oncle hors de la pièce, je restai figée assez longtemps dans ma chaise, les yeux rivés aux bateaux amarrés au quai que je pouvais voir de ma fenêtre. J'en oubliai même ma pause et ma lettre à envoyer.

Une fois sortie de ma torpeur, bien après ma pause officielle, je pris tout de même le temps de mettre de l'ordre dans mes propres classeurs avant de regarder le livre que Valère m'avait apporté et les nouveaux dossiers qui étaient entrés pendant le congé des fêtes. Les propositions les plus sérieuses provenaient d'une station de radio de la société Radio-Canada.

Mon oncle avait raison, ayant eu vent de la médaille qui allait m'être remise le 6 avril, la société Radio-Canada voulait que je profitasse de mon séjour à Montréal pour raconter l'aventure durant une conférence de presse qu'elle avait organisé le lendemain de la remise des médailles. Un petit mot laissé sur un post-It par mon oncle me rappelait qu'il avait réservé la salle rose du château le 7 avril à 10h00.

«Il a vraiment pensé à tout…»

J'ouvris mon ordinateur et m'empressai d'envoyer un courriel à Luc afin de l'inviter à me faire connaître ses intentions et celles de son frère concernant cette étonnante proposition.

Je m'occupai des autres dossiers, les annotai, terminai de mettre de l'ordre dans mon bureau, puis allai rejoindre Charlotte à qui j'avais bien hâte de tout raconter.

Après avoir cassé la croûte avec elle et abordé le sujet chaud que mon oncle venait de catapulter dans ma vie, Charlotte se déclara heureuse pour moi et se proposa même de m'accompagner à Québec avec Richard afin d'assister à l'événement dans la mesure où se serait possible évidemment.

-Liz, tu ferais mieux d'en parler autour de toi, je suis convaincue que plus d'une personne de ta famille voudra également y assister, ne serait-ce que tes parents.

Mes pensées volèrent alors vers ma cousine France et son conjoint Daniel à qui je n'avais pas encore révélé tout ce que les derniers vingt-quatre heures venaient de m'apprendre sur William Darcy.

-Tu as raison, je vais leur en parler. Sans compter qu'il vaut mieux que ma mère l'apprenne par moi plutôt que par sa sœur.

Ma lettre postée d'une main tremblante après le travail, je pus rentrer chez moi nerveuse, mais soulagée. En arrivant chez moi, je me préparai un bon souper avec les restes du repas que j'avais servi à mes invités la veille, puis m'installai devant l'ordinateur pour consulter mes messages.

J'en avais reçu deux dont je dus m'occuper immédiatement. Le premier me venait de Luc qui n'en revenait pas de ce qui nous arrivait. Il était d'accord pour m'accompagner à Québec et avait également prévenu son frère comme je le lui avais demandé. Je lui répondis brièvement avant de passer à mon second message.

Celui-ci me venait de ma cousine France. Elle me prévenait qu'elle avait trouvé un article sur William Darcy, l'avait numérisé et me l'envoyait sous la forme d'un fichier PDF. Je l'ouvris avec empressement et attendis qu'il se soit imprimé avant de le parcourir, le cœur battant.

«Le PDG de la firme Pemberley Investigation effectue un virage professionnel complet. Après plus d'une cinquantaine d'enquêtes réalisées sur le terrain, William Darcy choisit de se retirer afin de s'occuper uniquement de la gestion de la compagnie. Interviewé par notre journaliste en chef, celui-ci a admis en avoir plus qu'assez de toujours être en déplacement et jugeait qu'il était plus que temps qu'il s'installe quelque part définitivement.

«Je suis très satisfait d'avoir réussi à convaincre le Colonel Fitzwilliam de venir travailler avec nous. Sans cet ajout au sein de notre équipe, je n'aurais pas été en mesure de prendre une telle décision» a déclaré le PDG en terminant cette entrevue. Suite à cet entretient avec William Darcy, nos recherchistes ont découvert que le Colonel aurait accepté de quitter les forces armées canadiennes pour prendre part aux enquêtes complexes menées habituellement par William Darcy et son équipe de 16 agents. Le Colonel Fitzwilliam est également le frère cadet de l'associé principal de la compagnie, un certain Richard Fitzwilliam, dont le mariage avait été fortement médiatisé l'an dernier puisqu'il avait convolé en justes noces avec nulle autre que la fille unique de la riche propriétaire de la Toronto Dominion Bank.»

«Il n'y a pas à dire, Simon Beaurivage savait choisir ses fréquentations» Me moquai-je avant d'attraper mon téléphone pour composer le numéro de ma cousine.

-C'est seulement maintenant que tu ouvres tes courriels? S'étonna France au bout du fil.

-Oui, je te remercie. Je viens justement de terminer de lire l'article que tu m'as envoyé. Je suis tellement chanceuse d'avoir d'aussi bons amis.

-Oh, mais ce n'est pas tout. Tiens-toi bien, en cherchant des informations générales sur William Darcy, Daniel a découvert que Simon Beaurivage et ton ex-super-séduisant-patron ne sont qu'une seule et même personne.

-Oui, ça je le sais déjà. Charlotte et Richard ont effectué des recherches avec moi, hier soir. Nous en sommes tous arrivés à la même conclusion.

Après avoir mis le reste de nos nouvelles à jour, je raccrochai non sans lui avoir promis d'aller manger chez elle la fin de semaine prochaine. J'envoyai un court message à ma mère et à mes deux frères afin de les informer de l'événement qui se tiendrait à Québec le 6 avril, date à laquelle je débarque à Québec annuellement puisque c'est l'anniversaire de naissance de ma mère.

De retour au travail le lendemain, la journée se déroula lentement. En effet, depuis que je n'effectuais plus de sorties en mer pour vaquer dans un bureau, je trouvais nécessairement que le temps passait lentement, même si mes tâches étaient très diversifiées. Le projet Fourchette Bleue gagnait du terrain et les revenus du Musée ne cessaient de croître. Il fallait dire que les changements amorcés par mon oncle sous la direction de William étaient très appréciés des visiteurs. Les bornes interactives étaient plus éducatives qu'avant, tout en restant divertissantes.

Durant les mois de février, j'héritai d'une secrétaire particulière en la personne de ma cousine Joëlle qui fut bien heureuse de quitter la réception où Anne la banane avait également été remplacée – difficile de travailler dans le public quand on a un casier judiciaire et qu'on va subir un procès incessamment – par une jeune fille de Sainte-Anne-Des-Monts qui nous avait été recommandée par mes deux tantes infirmières. La jeune nouvelle, qui se nommait Isabelle Leduc était tout le contraire de celle dont elle avait pris la place. Joëlle partageait donc son temps entre la réception et mon bureau alors qu'Isabelle s'occupait de la réception à temps plein.

Au début du mois de mars, je réalisai que je n'avais reçu aucune nouvelle de William suite à la lettre que je lui avais fait parvenir durant la seconde semaine de Janvier.

«Et je n'ai aucun moyen de savoir si elle s'est bien rendue, évidemment?»

Deuxième semaine de mars, j'eus des nouvelles de Luc qui m'annonça que son frère et lui avaient pris des arrangements avec leur employeur - la «SÉPAQ (Société des établissements de plein air du Québec)» - pour partir directement de l'île D'Anticosti. Compte tenu qu'il s'agissait d'un vol privé direct, les deux frères arriveraient à l'aéroport de L'Ancienne Lorette vers 13h00, le 6 avril. Cela leur donnerait amplement le temps d'aller déposer leurs effets personnels dans la chambre qu'ils partageraient au Château Frontenac.

Deux jours avant l'événement, j'eus une vive discussion avec mon oncle. Celui-ci insistait pour que je prisse l'avion alors que moi, je me battais pour utiliser ma voiture afin d'être libre de mes mouvements. Ce fut évidemment moi qui eut gain de cause lorsque je lui appris que France allait m'accompagner et qu'elle comptait même partager ma chambre. Daniel ne pouvait malheureusement pas venir puisqu'il travaillait ce jour-là. Le 6 avril au matin, je quittai donc ma maison vers 7h15, passai ramasser France chez elle à 8 heures et arrivai au Château Frontenac vers 13h30. Il faut dire que nous nous étions arrêtées une seule fois en chemin pour casser la croûte.

Lorsque le chasseur du Château nous conduisit à notre chambre, je fus certaine qu'il avait fait une erreur. Nous nous trouvions dans l'aile la plus luxueuse de l'établissement. Je m'apprêtais à lui en faire la remarque, mais me retins lorsque je vis Luc sortir de la chambre voisine. M'apercevant à son tour, il m'accueillit avec un grand sourire aux lèvres et me serra contre lui.

-Attends de voir ta chambre Élisabeth. Au Diable la dépense.

-Toutes les personnes qui seront honorées aujourd'hui ont reçu des suites comme celles-ci. Nous expliqua le chasseur en nous invitant à entrer pour constater de visu à quel point nous étions choyées.

Après avoir salué France qu'il avait déjà rencontrée durant mon séjour à l'hôpital de Matane, Luc nous quitta pour aller se promener sur la terrasse Dufferin, nous laissant le temps de nous familiariser avec l'idée d'être aussi bien logées et de défaire nos bagages.

Une fois nos valises rangées, je contactai Charlotte afin de savoir si Richard et elle étaient arrivés mais tombai sur sa boîte vocale. Je lui laissai un message lui suggérant de venir me rejoindre dans mes appartements s'ils avaient le temps avant 15h30, moment où il me faudrait descendre avec Luc et son frère pour monter dans la navette qui nous emmènerait au Parlement.

Mes parents m'envoyèrent un texto pour me dire qu'ils étaient en chemin et qu'ils me retrouveraient au Parlement. Plus le temps avançait, plus la nervosité me gagnait. France essaya de me distraire, mais la tâche semblait impossible. Exaspérée par mon manque de coopération, elle finit par m'obliger à prendre un bain et à commencer ma préparation. Elle avait décrété que je devais me faire belle pour la cérémonie et je n'eus – bien entendu – pas mon mot à dire.

Lorsque j'arrivai dans le hall d'entrée du Château à 15h30, je fus accueillie par les sifflements d'admiration de Luc et de son frère Alain. Si ce dernier m'était apparu grand à bord du Zodiac, dans le Hall du Château où plus d'une trentaine de personnes étaient déjà rassemblées, il dépassait tout le monde d'une bonne tête. Je lui serrai la main – après tout, je ne lui avais jamais été présentée officiellement, mais me retrouvai plutôt écrasée contre son torse, serrée trop fort par deux puissants bras, la tête au niveau de son nombril.

-Si tu savais comme je suis content de te rencontrer Élisabeth.

Secouée par cet accueil pour le moins surprenant, je levai la tête vers ce géant et découvrit que ses yeux étaient mouillés. Je fouillai dans mon sac à la recherche d'un papier mouchoir, mais dus y renoncer lorsque la voix forte d'un organisateur nous interpella pour nous inviter à le suivre pour grimper à bord de la navette. Ce fut alors que je remarquai que nous n'étions pas moins d'une vingtaine à le suivre pour prendre place à bord de l'autobus.

Le trajet pour nous rendre au Parlement fut très court. Nous entrâmes dans l'édifice le plus surveillé de la ville de Québec, passâmes par le détecteur de métal et nous identifiâmes en présentant nos papiers officiels. Cinq minutes avant le début de la cérémonie, l'assistant principal du ministre de la Justice vint nous rejoindre et nous invita à nous avancer pour être prêts à faire notre entrée dans la salle. Je savais par mon oncle que nos invités personnels étaient déjà installés à l'arrière et que nous serions appelés séparément pour aller chercher nos médailles.

-Mesdames et messieurs, veuillez accueillir chaleureusement les hommes et les femmes qui seront médaillés cet après-midi. Entendis-je la voix du ministre de la Justice, monsieur Robert Nicolson, annoncer avant que notre accompagnateur ne nous fît signe d'entrer dans la grande salle.

Un silence déconcertant y régnait lorsque nous passâmes la porte les uns derrière les autres. Pour ma part, je suivais Luc, accompagné de près par son frère Alain que j'aurais volontiers engagé comme garde du corps. Après le troublant silence, une pluie d'applaudissements retentit et ne cessa que lorsque nous fûmes tous assis dans la première rangée.

Pendant que le Ministre prononçait le discours – profitant de l'occasion de se faire du capital politique – moi, j'en profitai pour observer la salle et les invités sans trop me faire remarquer.

«J'aurais dû le savoir…» Soupirai-je en apercevant William Darcy assis près de mon oncle à l'arrière de la salle. Les deux hommes gardaient les yeux fixés sur le Ministre qui terminait son laïus anesthésiant.

Je me réjouis en constatant que l'émotion qui m'envahissait en le découvrant là était très légère si on la comparait à celle qui me fit presque perdre connaissance lorsque j'entendis l'animateur m'appeler pour aller chercher ma médaille.

J'enregistrai sans comprendre tout ce qui fut dit à mon sujet, reçus ma médaille et mon certificat honorifique sans tressaillir et retournai à ma place sans même savoir pour quelle raison j'entendais tous ces hourras.

Je revécus la scène à deux reprises par personne interposée lorsque mes deux compagnons allèrent chercher leurs propres récompenses à quelques minutes d'intervalle. Lorsque les 18 vedettes de l'événement eurent toutes reçu leurs médailles, le Ministre revint vers l'avant pour clore officiellement la cérémonie et convier tout le monde au banquet qui allait se tenir à 19h00 précises, dans la salle Jaques Cartier du Château Frontenac.

Aucun d'entre-nous ne put aller rejoindre son groupe d'invités puisqu'on nous fit ressortir par la même porte qu'à notre arrivée et qu'on nous redirigea vers la même navette. Luc et Alain restèrent près de moi et semblaient beaucoup plus calmes qu'avant la cérémonie.

Ce ne fut qu'une fois assise seule sur mon banc, en écoutant mes deux compagnons se remémorer chaque minute de la cérémonie que pour ma part j'avais trouvée pompeuse et interminable, que je me demandai enfin ce que William Darcy pouvait faire là.

«Qui l'a invité? Mon oncle? Charlotte? Non, décidément pas Charlotte ! Sachant tout ce qu'elle savait maintenant, elle ne m'aurait certainement pas fait cela.»

«Si par malheur il était présent au banquet et que l'y croisai – de quelle manière devrai-je m'adresser à lui? Devrai-je l'interpeler en tant que William où encore l'appeler Simon?»

-Qu'est-ce que t'as l'intention de faire de ta médaille, Élisabeth? M'interpella Alain, me ramenant brusquement à la réalité.

-Je n'y ai pas encore pensé. Et toi?

-Moi? Je vais la faire encadrer et l'accrocher sur le mur de mon salon. Juste à côté de ma tête d'orignal.

-Beurk! Comment peut-on vivre avec une tête d'orignal dans le salon! M'écriai-je faussement outrée.

Je compris à sa réaction, que je l'avais déçu. Il ne pouvait pas savoir que j'allais encore à la chasse à l'occasion et que cette activité avait fait partie de mon éducation au même titre que la cuisine où la couture. Il ignorait également que mon frère Jake en avait fait une activité automnale sacrée. En effet, que sa femme et ses deux enfants le veuillent ou non, deux semaines par année, l'automne évidemment, Jake se rendait dans son camp de chasse en espérant revenir avec «la bête».

-Alain, ne fais pas cette tête. J'ai mon permis de chasse. Quoique j'aime davantage trapper.

-Tu trappes-toi?

-Eh! T'es vraiment macho!

-Je suis désolé Élisabeth. Mais que veux-tu? Sur l'île d'Anticosti, on les compte sur les doigts de la main les femmes qui viennent chasser. Se défendit-il, tout penaud.

-Sans compter que souvent, celles qui viennent, ne sont là que pour accompagner leurs époux. L'appuya Luc, en me présentant son plus beau sourire.

-Ou leurs amants… Compléta Alain en me faisant la grimace.

Arrivés au Château, chacun de nous fut invité à remonter dans sa suite, afin de se détendre avant le banquet. Nous prîmes l'ascenseur et descendîmes vers l'étage où se situaient nos appartements.

-Venez donc prendre un apéritif dans ma chambre à 18h30? Leur proposai-je avant de pénétrer dans ma chambre pour me jeter sur le lit.

Luc passa la tête par la porte, me cria qu'ils acceptaient mon invitation avant de laisser la porte se refermer toute seule. Je savais que France n'allait pas tarder à arriver elle non plus, qu'elle sauterait dans un taxi avec mes parents ou encore marcherait tout bonnement puisque la distance entre le Parlement et le Château était très raisonnable. Je me redressai, pressée de retirer la robe que France m'avait forcée à mettre, sachant qu'il ne me restait qu'une heure pour me détendre, me préparer et revêtir ma tenue de soirée, toujours choisie par France.

-Alice Cullen! M'écriai-je. Voilà à qui France me faisait penser. Mais je ne suis pas Bella. Loin de là. Ricanai-je finalement avant que ma cousine n'arrivât à son tour.

-Eh Élisabeth. Wow, quelle cérémonie! J'avais les larmes aux yeux lorsque tu es allée chercher ta médaille.

-Vraiment?

-Je peux la voir?

-Voir quoi? M'enquis-je par réflexe, turlupinée par le fait qu'elle ne semblait pas avoir remarqué que William Darcy avait été là lui aussi. «Avait-il quitté avant la fin?» Songeai-je sachant que cette question demeurerait sans réponse.

-Ta médaille! De quoi d'autre veux-tu que je parle?

-Oui, Alice! Lui répondis-je en fournissant un gros effort pour revenir à la réalité.

-Alice au pays des merveilles? Oui, tu parles! J'ai l'impression de vivre un rêve aujourd'hui.

-France, il nous reste 45 minutes avant que mes deux acolytes ne débarquent ici pour prendre un verre de ce merveilleux champagne que le Château nous a offert, alors, j'aimerais bien commencer ma préparation si tu veux bien.

Cinq minutes avant l'ouverture des portes de la salle Jacques Cartier, après avoir été arrangée par France – contre mon gré, bien évidemment – et après avoir pris un verre de champagne, je serrais mes parents dans mes bras et saluai d'un signe de tête Charlotte et Richard qui attendaient un peu plus loin, en compagnie de mon oncle Valère et de son épouse.

-Tu veux bien que je te prenne en photo Élisabeth? Histoire que Serge et Jake puissent voir de quoi tu as l'air habillée comme une femme.

-Ah, ah, très drôle maman ! Ironisai-je bien que je fus certaine qu'elle fût incapable de saisir cette nuance. Je compris à la réaction de mon père - dont le regard amusé s'arrêta sur moi après s'être posé quelques secondes sur le visage de son épouse - qu'il avait parfaitement saisi mon sarcasme et qu'il s'en amusait.

«Je suis tellement chanceuse d'avoir un père tel que lui…»

L'air de rien, tout en pénétrant dans la salle, j'observai les autres groupes uniquement préoccupée par ma crainte que William Darcy fût présent. Son absence dans ma vie était dramatique pour mon cœur, mais sa présence à cette soirée serait un plus grand supplice encore.

«Pourvu qu'il ne se montre pas…» Répétai-je chaque fois que mes yeux survolaient un nouveau groupe.

France repéra notre table bien avant que je ne la visse moi-même et m'entraîna là où mon nom était placé bien en évidence. Alain et Luc étaient déjà debout à côté de leur chaise et attendaient qu'on leur donnât la permission de s'asseoir. L'ambiance se réchauffa au même rythme que l'alcool commençait à faire son effet. Entre chaque nouveau service, un animateur montait sur scène pour venir présenter différents numéros en guise de divertissement. Nous eûmes droit à un magicien, une chanteuse d'opéra stupéfiante de même qu'à un humoriste et à une danseuse contemporaine. La nourriture était excellente, mais pas autant que la compagnie. Ce souper restera dans ma mémoire comme l'un des plus agréables moments de ma vie.

Je réalisai alors que cette dernière année, ma vie entière avait pris un tournant vraiment surprenant. Mon travail s'était enrichi et diversifié, j'étais entourée d'amis exceptionnels et ma famille était soudée comme peu d'entre elles le sont. Le seul aspect de ma vie qui ne correspondait plus aux rêves que j'avais caressés étant jeune, se rapportait à mes amours puisque je n'avais personne dans ma vie.

J'étais pourtant très bien placée pour savoir ce qu'un compagnon peut apporter au quotidien puisque j'avais déjà été en couple et avais été choyée par un homme aimant avec qui j'aurais nécessairement fondé une famille.

Mais il y avait une chose que j'avais apprise avec le temps, c'est qu'on ne peut pas programmer totalement ce qu'on va faire, ni même s'asseoir sur certains principes comme étant des certitudes. Trop souvent, j'avais vu des gens changer complètement d'avis lorsqu'ils avaient été confrontés à la réalité au point où ils en en étaient même venus à réagir totalement à l'opposé de ce qu'ils avaient prévu initialement. Voilà pourquoi j'étais donc maintenant devenue allergique aux phrases qui commençaient par : En tout cas, moi, si un jour ça devait m'arriver à moi… eh bien moi, je…

-Élisabeth, Luc, Alain, je lève mon verre à votre héroïsme. Annonça mon oncle, me sortant de ma rêverie.

-C'est toi qu'on doit remercier Valère. Pour la chambre, le champagne et tout le reste. Rétorquai-je surprise de voir mon oncle rougir à ce point. Ma tante Valérie lui tapota le bras pour l'aider à se remettre de l'embarras que lui causa ma remarque pourtant totalement justifiée.

-William Darcy ne voulait pas assister au banquet? Entendis-je France demander à Valère.

«Ce que j'aime France…» Me dis-je avant de jeter un œil vers Charlotte qui me faisait un clin d'œil. «Ce que j'aime Charlotte…»

-Non, il avait des gens à rencontrer. Répondit Valère.

-Mais il sera là demain? Hein mon chéri. C'est bien ce qu'il nous a dit tout à l'heure?

-Je crois oui.

Me trompai-je ? J'eus la curieuse impression que Valère fuyait mon regard.

-J'imagine que c'est toi qui l'a prévenu? M'enquis-je auprès de lui, voulant en avoir le cœur net.

-Non. Il est venu de lui-même. Il tenait à être là.

«Oh, mon cœur. Pourquoi me trahis-tu ainsi? Moi qui croyais avoir vaincu ou du moins réussi à brider ces sentiments-là.»

Prête pour le dernier volet de cette histoire?

Des hypothèses?

J'aime tellement lire vos idées.

Miriamme