Voilà la fin de cette histoire! Je me sens triste, je n'ai pas le goût de la quitter. Que voulez-vous, j'aime tellement recevoir vos commentaires et pouvoir vous répondre, indirectement pour certaines et directement pour d'autres. Vous n'avez pas idée, je crois, de l'importance que peuvent avoir vos écrits pour moi. Je me lève en y pensant et je me couche en y rêvant. J'ai toujours peur de décevoir, de trop me répéter. Après tout, c'est difficile de ne pas retoucher à certains thèmes. Merci à vous toutes pour votre soutien et vos encouragements. Ma prochaine histoire se passera dans le monde complexe du concours de chant American Idol. William sera juge et Élisabeth candidate. Si cela vous intéresse, évidemment. Sur ce, bonne lecture! Myriam.

Dixième partie (fin)

-Et si on allait danser après souper? Suggéra France pour meubler le silence qui s'appesantissait à notre table pour la première fois de la soirée.

-Bonne idée! S'enthousiasma Richard, suivi de près par Charlotte. J'ai un ami qui est Disc Jockey au bar le Dagobert sur la Grande Allée.

Alain et Luc acceptèrent de se joindre à notre groupe alors que mes parents et mon oncle déclinèrent l'invitation. Ma tante hésita quelques microsecondes, mais décida de suivre son époux et mes parents pour aller se promener sur la terrasse Dufferin.

Dans le bar, 30 minutes plus tard, nous nous faufilâmes dans un coin, entassés comme des sardines puisque l'endroit était bondé, mais trouvâmes notre bonheur sur la piste de danse. France, Charlotte et moi restâmes là, alignant danses sur danses sans même prendre de pause. Richard, Alain et Luc sirotaient une bière tout en nous regardant nous déhancher.

Lorsque des «slows» furent enfin au programme, je dansai avec Luc, France avec Alain alors que Charlotte héritait de son amoureux.

-Comment ça se fait que tu sois encore seule Élisabeth? Chuchota Luc, en me serrant contre lui.

-Mieux vaut être seule que mal mariée?

-Hein?

-Non! Je n'ai pas toujours été seule Luc. Il n'y a pas si longtemps, j'étais en couple.

-Qui a laissé qui?

-Personne, il est décédé.

-Pardon! Je…

-Tu ne pouvais pas savoir.

-Non, en effet.

-Et toi? Ta femme te manque?

-Toujours.

-Elle a bien de la chance.

Le slow terminé, je retrouvai France et l'avertis de mon départ. Il était 1h00 du matin et j'étais fatiguée. Après tout, je devais encore subir le supplice d'une conférence de presse durant la matinée du lendemain et pour être en pleine possession de mes moyens, il fallait à tout prix me reposer.

En arrivant dans le hall d'entrée du Château, j'accompagnai France à la réception puisqu'elle désirait s'assurer que Daniel n'avait pas appelé en notre absence.

-Non Mademoiselle, vous n'avez aucun message. Par contre vous, mademoiselle Bennet, un certain William Darcy a laissé un petit mot pour vous.

-Euh… Très bien. Donnez le moi.

L'employé s'éloigna et disparut derrière deux petites portes battantes qui menaient vers l'arrière. Il revint avec un bouquet de roses blanches et une petite carte.

-Wow! S'extasia France derrière moi. Des roses blanches! Tu sais ce que ça signifie?

-Peu importe… M'écriai-je uniquement préoccupée par la minuscule enveloppe qui me brûlait les mains.

-Amour pur.

-Quoi?

-Des roses blanches veulent dire : Amour pur.

Exaspérée par son intervention que je jugeai obsolète, je m'isolai un peu plus loin pour décacheter l'enveloppe. Le message de William était au moins aussi court que ce à quoi il m'avait toujours habitué :

Je dois vous voir.

Je vous attendrai au bar du Château,

après la conférence de presse.

Prenant une décision que j'étais certaine de regretter le lendemain matin sinon même toute la nuit, je retournai vers le comptoir et demandai un stylo. J'écrivis ma réponse au verso de la petite carte, la remis dans l'enveloppe et la redonnai à l'homme qui me dévisageait avec incrédulité.

«Voyons un peu comme il réagira à ça…» M'exhortai-je avant de me tourner vers le réceptionniste. Monsieur Darcy loge-t-il ici aussi?

-Euh… Oui. Bien entendu.

- Très bien, alors remettez-lui ma réponse à la première heure demain matin.

-Je le ferai sans faute.

-Oh! Et puis, gardez donc les roses.

-Élisabeth! Je les aurais bien prises moi! Rouspéta France en me talonnant pendant que je m'éloignais de l'accueil comme si j'avais le diable aux trousses.

Dans l'ascenseur, juste avant de descendre, France exhala un profond soupir avant de me questionner : Je peux savoir ce qu'il te voulait ou tu préfères bouder un peu plus longtemps?

-Il m'a donné rendez-vous après la conférence de presse.

-Mais c'est merveilleux!

-Ah, oui? Eh bien tu iras à ma place puisque je lui ai répondu d'aller se faire….

-Élisabeth, tu n'es pas sérieuse? Me coupa-t-elle, furieuse comme je l'avais rarement vue.

-Écoute France, t'étais-là pendant les derniers mois? Tu m'as pourtant bien vue me morfondre. Ai-je jamais fait autre chose que de souffrir à cause de lui?

-Non, mais…

-Et tu voudrais qu'au premier signe de sa part, je cède? «No way»!

-Et si tu le perdais en refusant?

-Je ne peux pas perdre ce qui n'a jamais été à moi! Objectai-je, en haussant le ton à mon tour. D'ailleurs, «madame je sais tout», tu oublies une chose essentielle : IL M'A MENTI!

France n'osa plus rien ajouter, elle savait que nous n'avions rien à gagner à poursuivre cette conversation. Je glissai la carte à puce dans l'endroit prévu à cette fin et attendis que le signal lumineux m'indiquât que je pouvais ouvrir la porte. Incapable de supporter les soupirs agacés de France, j'entrai rapidement et m'enfermai dans la salle de bain.

Lorsque j'en ressortis quinze minutes plus tard, fin prête pour me mettre au lit, ma cousine était allongée sur le sien, son portable sur l'oreille, en grande conversation avec Daniel.

Je me roulai en boule et fermai mon esprit à tout ce qui pouvait me rappeler William Darcy, ses fleurs et son invitation. J'étais furieuse contre mon cœur qui, tout comme ma cousine plus tôt, me hurlait d'accepter. Ce dernier ne semblait avoir aucun scrupule puisqu'il ne se souciait même pas du fait qu'il trahissait ma raison.

Dès que j'entendis France fermer son cellulaire, je me tournai vers elle, déterminée à régler notre différend compte tenu que je rendais les armes devant le conflit que se livraient mon cœur et ma raison.

-France?

-Hum? grogna-t-elle avec un léger retard et d'un ton boudeur.

-Je m'excuse, je n'aurais pas dû te parler ainsi.

-Merci, mais ne t'attends pas à ce que je change d'idées parce que tu t'excuses.

-Je sais. Je ne m'attends pas à ce que tu me comprennes.

-Oh, mais je te comprends. Et probablement mieux que toi-même. Toutefois, je sais aussi que tant que tu n'auras pas entendu ce qu'il a à te dire… tu vas continuer à être liée à lui.

-Je ne crois pas…

-Oh si. Fais-moi confiance. Il ne se passera pas une journée où tu ne te demanderas pas ce qu'il voulait te dire.

-Mais non, puisque je sais déjà ce qu'il veut me dire.

-Ah oui? Et c'est quoi?

-Il va s'excuser de m'avoir menti. Il va me répéter qu'il avait peur que je m'attache à lui…

-Au fond, tu es lâche. Tu préfères ne pas le voir, croire ce que tu veux et avoir raison… que de faire face à la musique et risquer de souffrir.

Mes yeux se remplirent de larmes parce qu'elle avait raison. Je ne fus donc pas en mesure de riposter quoi que ce fût puisque j'étouffais sous mes sanglots. Ma cousine quitta ses couvertures pour se glisser dans mon lit et me serrer contre elle. Je la laissai me caresser les cheveux et m'abreuver de paroles apaisantes jusqu'à ce que je sombrasse dans un sommeil réparateur.

-Oh, non, pas déjà si tard. M'exclamai-je en ouvrant les yeux le lendemain matin.

Moi qui voulais me lever tôt pour avoir la chance de rattraper la réponse que j'avais laissée à William. Pour m'assurer que je pouvais encore intervenir, je me décollai de France qui dormait profondément à mes côtés et saisis le téléphone pour appeler la réception.

Rien à faire, William était passé bien avant moi et avait pris connaissance de ma réponse à son invitation.

«Ça m'apprendra à être aussi impulsive… Déglutis-je alors que je n'avais plus l'énergie ni même le goût de pleurer.

Il est arrivé ce qui devait arriver… Me moquai-je ensuite, n'adhérant pas du tout à cette doctrine fataliste et sachant que je ne pouvais rien faire non plus pour renverser la situation. Je me levai, passai à la salle de bain, fis ma toilette et retournai vers le lit pour réveiller France. Il était impératif que nous allions déjeuner.

Les autres sont sûrement déjà en bas.» Réalisai-je.

-Tu aurais dû me réveiller avant! Maugréa France en regardant sa montre. Ne dois-tu pas être dans la salle rose dans une heure pour la conférence de presse?

-Si.

-Merde! Grouillons-nous!

Dans la salle à manger du Château, notre petit groupe d'hier soir n'avait pas fière allure. Luc et Alain souffraient d'un mal de tête, tandis que Richard et Charlotte dormaient sur place.

J'enfournai trois tasses de café coup sur coup, histoire de me ranimer et essayai d'avaler une rôtie sans réussir à l'apprécier. J'écoutais Luc raconter comment s'était achevée leur soirée au Dagobert et surtout comment le Disc Jockey avait fini par les mettre dehors, exaspéré par leurs demandes spéciales incessantes.

-Ça faisait tellement longtemps qu'on n'était pas sortis. Se défendit son frère Alain d'un ton rieur.

-Liz? M'interpella Charlotte. Ne dois-tu pas être dans la salle rose dans 30 minutes?

-Euh… Oui. Bredouillai-je, la bouche déformée et l'air coupable.

-Suis-moi. Il est temps que tu ailles te préparer. M'intima France en prenant les choses en main. N'oublie pas qu'il y aura des caméras et que certains extraits seront présentés aux nouvelles nationales. Malchanceuse comme tu l'es, ça va nécessairement tomber sur toi.

-Merde et re-merde!

Arrivées dans ma chambre, avec Charlotte sur les talons, je les laissai prendre en charge mon «relookage» de A à Z. Étonnamment toutefois, l'opération ne fut pas aussi longue que je l'avais craint.

-Wow! Tu es belle Liz!

-Parfaite pour la télévision.

Notre délégation féminine gagna la salle rose à 9h55. Luc et Alain étaient déjà là et discutaient avec les deux jeunes maquilleuses qui voulaient les entraîner dans un petit studio aménagé exprès pour les «arranger». Je m'approchai d'eux et tentai de leur faire comprendre que s'ils voulaient avoir l'air d'êtres humains à l'écran, il valait mieux qu'ils se laissassent faire.

La maquilleuse en chef me remercia de mon intervention et me fit signe de la suivre derrière mes deux collègues. Elle retoucha à peine mon propre maquillage, n'ajoutant qu'un peu de poudre pour «fixer» les couleurs et éviter qu'elles ne se missent à couler sous l'effet de la chaleur.

Charlotte et France me quittèrent pour aller s'asseoir dans la salle tandis que la directrice de la conférence de presse prit la parole pour nous expliquer le contenu de la cérémonie.

-Monsieur Sylvain Gosselin, animateur vedette du réseau d'information de Radio-Canada prendra la parole en premier. C'est lui qui résumera les événements qui ont mené l'homme qui travaillait comme guide à bord du Zodiac Exploramer à faire une prise d'otage. Monsieur Gosselin vous invitera ensuite à prendre la parole à tour de rôle afin que vous racontiez les événements selon votre point de vue.

La responsable nous précisa ensuite que certains invités supplémentaires viendraient également répondre aux questions des journalistes, mais que la majorité des questions des intervieweurs convergeraient nécessairement vers nous.

Nous abandonnant pour aller vérifier si le moment était venu pour nous de commencer, la femme referma la porte derrière elle. Si Luc et Alain était nerveux, je l'étais certainement dix fois plus. Une chose était certaine, je n'avais aucune envie de revivre le drame qui m'avait valu un aussi pénible séjour à l'hôpital.

Au moment où je m'étais presque décidée à prendre la fuite, la responsable ouvrit la porte et nous fit signe d'entrer. Nous restâmes debout à l'arrière, attendant que le dénommé Sylvain Gosselin nous appelât. Lorsque j'entendis mon nom, j'avançai lentement, incertaine de mes jambes et arrivai devant la table derrière laquelle on s'attendait à ce j'aille m'asseoir. L'animateur vint à mon secours en m'interpellant et en me tendant la main pour me guider vers ma place.

-Mesdames et messieurs, je vous présente mademoiselle Élisabeth Bennet. C'est cette jeune femme qui a réussi à ramener le Zodiac à bon port.

Pendant que les journalistes m'applaudissaient et les photographes me mitraillaient de leurs «flashs», je pris le temps de me poser et d'avaler une gorgée d'eau. La même cacophonie régna pendant que les deux frères furent présentés à leur tour.

Une fois le calme rétabli, Sylvain reprit la parole afin de résumer les événements. Il utilisa des extraits de journaux pour rapporter les faits et mettre en lumière notre participation à tous les trois. Quand il eut terminé, il se tourna vers moi, tendit la main dans ma direction et me demanda de raconter ma version de cette abracadabrante aventure. Je rougis instantanément en sentant les regards converger vers moi, mais réalisai que c'était exactement la réaction que les caméramans avaient espéré que j'aurais en voyant mon visage apparaître en gros plan sur le moniteur du fond.

Comprenant que j'avais besoin qu'il intervînt pour être capable de commencer, Sylvain me demanda de décrire le déroulement habituel des expéditions en mer. Il soupira de soulagement lorsqu'après quelques secondes, je puisai suffisamment de courage pour me jeter à l'eau. Lorsque je fus satisfaite de mon explication, j'enchaînai en racontant comment j'avais surpris Paul et ses deux complices en train de menacer les passagers avec une arme au moment même où je revenais d'avoir assisté à l'entrée du Zodiac dans le fleuve Saint-Laurent en compagnie du capitaine Steve Gendron.

Alain et Luc qui s'agitaient à côté de moi, en profitèrent pour rapporter que dès mon arrivée dans la cabine principale, ils avaient essayé d'attirer mon attention et que ce fut en communiquant par des signes – à chaque fois que nos surveillants regardaient ailleurs – que nous en vînmes à concevoir un premier plan qui valut à Alain de recevoir une balle dans le ventre.

Ce dernier continua en vantant mon intervention et souligna que je n'avais pas hésité une seconde à confronter Paul afin d'essayer de le convaincre de la nécessité qu'il reçût des soins rapidement.

Lorsque notre narration avança assez pour que j'évoquasse l'instant où Paul s'était rendu à l'avant pour prendre un appel du Musée, l'animateur m'arrêta pour la première fois, créant un suspense parfaitement perceptible dans le silence qui s'installa tout autour de nous.

Un sentiment d'irréalité m'étreignit lorsque j'entendis Sylvain annoncer l'arrivée d'un nouvel invité et que je devinai – avant de l'apercevoir – être William Darcy.

«Idiote, tu t'attendais à quoi? Valère te l'avait dit qu'il sera là aujourd'hui.» Me grondai-je en refusant de regarder dans sa direction.

L'animateur l'invita à siéger à sa droite, nous obligeant Luc, Alain et moi à nous tasser. Avant de s'asseoir, William vint vers nous trois, me sourit en me serrant la main, fit de même avec les deux frères et revint sur ses pas pour s'installer auprès de l'animateur.

Sylvain l'invita alors à relater à quel titre il avait été engagé par le propriétaire du Musée afin que nous puissions ensuite poursuivre là où nous nous étions arrêtés. Je fus abasourdie de l'entendre admettre qu'il n'était sur place que pour effectuer une enquête visant essentiellement à trouver le ou les personnes qui cherchaient à nuire au Musée. Il raconta ensuite comment le projet Fourchette Bleue – que j'avais mentionné précédemment – m'avait été dérobé et comment lui et son équipe en étaient venus à soupçonner Anne, Paul et d'autres complices.

-Mais dites-moi monsieur Darcy, avant de découvrir que Paul et Anne figuraient parmi les coupables, n'avez-vous pas soupçonné d'autres membres de l'équipe?

J'avais bien hâte de savoir s'il dirait la vérité à ce sujet-là aussi. Après tout, je savais de source sûre que j'avais été soupçonnée et ce, pendant une assez longue période.

-Oui, dès le départ, j'avais décidé de suivre plusieurs pistes. Le propre d'une enquête de ce genre est justement de n'écarter aucune option tant que nous n'avons pas de certitude…

-Est-ce à dire que vous avez également soupçonné mademoiselle Bennet?

-Oui, en effet. C'était même l'une des premières sur notre liste.

Sylvain se tourna alors vers moi.

-Vous êtes vous aperçue que monsieur Darcy s'intéressait à vous?

Sylvain ne pouvait pas savoir qu'il avait savamment choisi ses mots.

-Oui. En tout cas, je sentais bien que monsieur Darcy n'était pas naturel avec moi. Qu'il jouait un rôle.

Il n'y a pas à dire, moi aussi j'étais fière de la façon dont j'avais tourné ma phrase. L'animateur me pressa de préciser ma pensée.

-À quoi faites-vous allusion?

-Il est allé jusqu'à utiliser la séduction.

L'air déconfit de William me fit vraiment plaisir.

-Monsieur Darcy, cette jeune femme dit-elle la vérité?

Un assez long silence régna pendant lequel nous étions tous suspendus à ses lèvres.

-Je me suis approché suffisamment de mademoiselle Bennet pour acquérir la certitude qu'elle n'avait rien d'une criminelle.

«Habile réponse. Même moi je ne pourrais en tirer aucune conclusion.» Pensai-je non sans irritation.

Sylvain ramena ensuite le récit là où nous nous étions arrêtés et demanda à William de résumer la première conversation qu'il avait tenue avec Paul. J'étais très curieuse d'entendre ses explications car, après tout, nous n'avions aucun moyen – alors que nous étions à bord – de savoir ce qui se tramait du côté des autorités. William rapporta qu'il n'avait eu l'occasion de parler avec Paul qu'à deux reprises seulement et qu'à chaque fois, au lieu de répondre directement au maître chanteur, il avait consulté les experts avec qui il était en communication constante.

Sylvain pria alors à Alain et à Luc de détailler la suite des événements. Les deux frères revinrent sur l'incident qui s'était terminé par le départ de l'aîné avec une balle dans le ventre.

Luc compléta le récit seul en retraçant comment – avec mon aide - ils avaient réussi à éliminer Paul et son dernier acolyte. Je frissonnai lorsque Luc rappela l'épisode qui m'avait valu d'être brutalement lancée vers l'avant du bateau où je m'étais cogné violemment la tête, m'occasionnant une importante commotion cérébrale et un long séjour à l'hôpital.

Dès que Luc reprit la parole pour expliquer comment nous nous étions occupé des prisonniers et comment il avait tenté de m'assister du mieux qu'il le pouvait dans mes efforts pour conduire le bateau à bon port, j'en profitai pour observer William à la dérobée. Il était très pâle et ses lèvres étaient crispées. Je reportai mon attention sur Luc et l'écoutai attentivement mentionner comment il avait pris soin de moi alors que j'alternais entre périodes de conscience et d'éveil.

-Monsieur Darcy? Voulez-vous ajouter quelque chose? S'enquit Sylvain avant de commenter : Vous avez l'air affecté par le récit de Luc.

-Non. Ça va. Je… J'éprouve de la colère à l'idée qu'un homme puisse se montrer aussi violent envers une femme. Balbutia-t-il d'une voix incertaine et rauque.

Lorsqu'Alain acheva son récit par notre arrivée dans le port de Matane et notre prise en charge par l'équipe médicale des gardes côtes, Sylvain s'adressa à William afin qu'il brossât un portait sommaire du criminel et de ses deux complices.

L'animateur invita ensuite les journalistes à nous poser des questions. Je fus surprise de devoir revenir à plusieurs reprises sur la prise d'otage et plus particulièrement sur l'épisode pendant lequel j'avais planifié de faire tomber à l'eau le premier complice de Paul avec l'aide des femmes montées à bord du premier bateau gonflable. Ce récit fit naître des rires dans la salle, allégeant l'ambiance devenue lourde depuis le début.

Puis soudain, William se retrouva directement attaqué par une journaliste chevronnée qui n'avait pas cessé de prendre des notes et n'avait posé aucune question directe jusqu'à ce moment-là : Monsieur Darcy? Puisque vous soupçonniez Paul depuis quelques temps, comment se fait-il que vous n'ayez pas été capable de prévoir la prise d'otage?

Après s'être raclé la gorge, William se redressa sur sa chaise et répondit : Tout simplement parce que cette journée-là, Paul a pris tout le monde par surprise en remplaçant une employée qui s'était déclarée malade, sans que j'en sois informé. Si le message s'était rendu jusqu'à moi – comme il aurait dû, des hommes entraînés seraient montés à bord du Zodiac, se mêlant aux passagers, conformément à mes instructions.

Une fois qu'il se fut assuré que les journalistes avaient terminé, Sylvain se tourna vers William Darcy pour lui demander : Monsieur Darcy, pouvez-vous nous dire de quelle manière les gens peuvent s'y prendre pour obtenir les services de votre compagnie?

William répondit en donnant l'adresse du site Web de la Compagnie Pemberley Investigation en précisant que toutes les coordonnées importantes se trouvaient là.

Le présentateur hocha la tête puis nous remercia tous à tour de rôle avant de clore officiellement la conférence de presse.

Pendant que les journalistes quittaient la salle et que notre petit groupe d'invités s'avançait vers nous, je jetai un œil du côté de William, me demandant s'il me serait possible de m'approcher suffisamment de lui pour l'informer que je m'étais ravisée et que je voulais bien lui offrir l'occasion de s'expliquer avec moi.

Comme il brillait déjà par son absence, je déglutis et me convainquis que j'avais pris la bonne décision la veille puisqu'il n'avait même pas tenté de me faire changer d'idée.

Avant que France, Charlotte et les autres ne m'eussent rejointe, Sylvain revint une dernière fois près de nous.

-Bravo vous trois. Vous avez été vraiment supers. Élisabeth, vous devriez faire de la télévision, vous n'étiez même pas nerveuse.

-Oh si, je l'étais.

-En tout cas, pas autant que moi. S'exclama Luc en riant.

-Non Luc. Tu étais très bon toi aussi. En fait, vous étiez parfaits tous les trois.

Sylvain fut réclamé par quelques journalistes et nous laissa seuls. J'en profitai pour m'approcher de Charlotte et Richard qui m'attendaient sur le côté.

-Alors? Nous étions comment? Me renseignai-je, en les ralliant.

-Tu étais très bien. Tes deux camarades aussi. En fait, une fois ta nervosité envolée, tu as pris le taureau par les cornes et tu l'as vaincu. Me complimenta Charlotte tout en regardant Richard pour obtenir son approbation.

-Tu as très bien résumé la chose. Ajouta ce dernier. À vrai dire, c'est William que j'ai trouvé décevant. Tu ne trouves pas Charlotte qu'il avait l'air éteint?

-Je dirais préoccupé, pas éteint. En tout cas, il écoutait attentivement tout ce que tu disais. Insista mon amie en me gratifiant d'un sourire entendu.

-Où est allée France? M'inquiétai-je, réalisant que ma cousine n'était pas là.

-Elle a reçu un appel de Daniel et a préféré converser dans le hall d'entrée.

-Oh, très bien. On va aller la récupérer alors. Il faut qu'on discute de ce qu'on va faire du reste de notre journée.

Avant de quitter la salle rose, mes parents, mon oncle et ma tante prirent congé de nous puisqu'ils avaient prévu de manger ensemble avant de se disperser chacun de leur côté. Je les remerciai de leur venue et quittai la salle en compagnie de mes amis.

Alain et Luc nous firent leurs adieux à ce moment-là également puisqu'ils devaient se rendre chez des amis à eux qui habitaient à Québec pour le reste de la journée et de la soirée. Je les embrassai et leur fis me promettre qu'ils viendraient me voir en Gaspésie dès que possible avec leurs épouses et leurs enfants.

Nous arrivâmes dans le hall d'entrée mais ne trouvâmes pas ma cousine. Celle-ci semblait s'être volatilisée. Je l'appelai sur son cellulaire, mais tombai sur sa boîte vocale, signe qu'elle était probablement encore en ligne avec Daniel. Pendant que nous l'attendions tous les trois, je repensai à William et me demandai s'il était rendu au bar du Château comme prévu ou s'il était remonté dans sa chambre. J'éprouvai un malsain plaisir à l'imaginer se morfondre en m'attendant alors que je ne viendrais pas. S'il pouvait souffrir autant qu'il m'avait fait souffrir, je serais bien vengée.

-France. S'écria Charlotte en apercevant ma cousine qui sortait de l'ascenseur et marchait vers nous. Où étais-tu?

-Ouf. C'est une longue histoire… que j'ai bien hâte de vous raconter, mais comme cet endroit n'est pas approprié… je vais attendre que nous soyons assis ensemble dans un bon restaurant. Où sont les autres?

-Alain et Luc sont partis voir des amis et l'autre génération est allée manger au restaurant avant de rentrer chacun chez-soi. Lui résumai-je brièvement.

France nous proposa de regagner nos suites et de nous retrouver dehors d'ici une heure afin d'aller casser la croûte dans un restaurant du coin. J'acceptai rapidement, impatiente de me rafraîchir et de retirer les vêtements que je portais. Une fois dans ma chambre, je me dirigeai vers la salle de bain, suivie de près par France qui me dévisageait étrangement dans le miroir, scrutant attentivement mon reflet.

-France? Tu as certainement quelque chose à me dire pour me lorgner ainsi?

-Tu as raison. J'ai un aveu à te faire… et je sais que tu seras furieuse.

-Quoi? Qu'est-ce que tu as fait exactement? M'alarmai-je en remettant la serviette imbibée d'eau dans l'évier, préférant attendre qu'elle m'ait dit ce qui la tracassait.

-C'est à cause de Daniel. C'est lui qui m'a donné cette idée.

-Quelle idée? Parle France où je t'étrangle sans raison.

-C'est à propos de William Darcy.

-Merde! Qu'est-ce que tu as fait exactement?

-Savais-tu que c'est lui qui a soumis vos candidatures pour la médaille que vous venez de recevoir?

-Hein? Ce n'est pas Valère?

-Non. Daniel s'est amusé à faire des recherches sur les mises en candidatures et est tombé sur un tableau qui présentait les noms des nominés et les noms des signataires des dossiers déposés. Ce n'est pas notre oncle qui y a pensé.

Je couvris mon visage de mes deux mains et laissai échapper d'incompréhensibles borborygmes.

-Et ce n'est pas tout ce qu'il a découvert.

-Parce qu'il y a autre chose? Hurlai-je, dévisageant ma cousine avec tout le découragement qui m'habitait.

-C'est encore lui qui a payé pour nos chambres ici au Château et pour le banquet d'hier soir.

-Le champagne? Formulai-je en pointant la bouteille que nous avions bue la veille au soir.

-Oui, aussi.

-Attends, laisse-moi vérifier une chose… M'exclamai-je en levant le doigt et en me dirigeant vers mon portable.

Je composai le numéro de mon oncle Valère, déterminée à lui tirer les vers du nez une bonne fois pour toute. Pendant qu'il se justifiait, bégayant comme je l'avais rarement entendu, je me souvins de l'indice qu'il m'avait donné bien malgré lui alors que nous étions au banquet. En effet, au moment où je l'avais remercié pour tout ce qu'il avait fait pour nous, sa réaction m'avait étonnée, aujourd'hui en tout cas, à cause de ce que France venait de m'apprendre, elle prenait tout son sens.

-Merde! Et moi qui l'ai l'éconduit aussi cavalièrement! Grossièrement même! Bredouillai-je en m'écrasant sur mon lit.

-C'est vrai que vu comme ça, le message que tu as laissé à William n'était pas très avisé.

-Il est trop généreux pour m'en vouloir pour ça. Pas vrai? M'affolai-je, désespérée.

-Non, tu as raison. D'autant plus qu'il n'a certainement pas fait tout ce qu'il a fait pour toi, juste pour obtenir ta reconnaissance.

Je lâchai un juron, m'effondrai sur le lit, résolue à m'étouffer avec mon oreiller tout en sachant pertinemment que mon maquillage le tacherait irrémédiablement et convaincue que je ne pouvais rien faire pour réparer l'erreur que j'avais commise.

-Élisabeth?

-Hum….

-Élisabeth!

-Quoi?

-En fait, tout n'est pas perdu.

-Si!

-Non, certainement pas.

-Comment ça?

-J'ai un autre aveu à te faire….

-France, je suis déjà assez démolie comme ça. Mais si tu veux m'achever… alors vas-y! Je suis prête.

-Si j'ai mis tant de temps avant de venir vous retrouver tout à l'heure c'est aussi parce que je suis allée parler à William.

-Tu es allée voir William? Pour lui dire quoi?

-Je lui ai dit que tu voulais lui parler, mais que tu n'avais pas ses coordonnées…

-Hein? M'emportai-je spontanément avant de déglutir et de prendre une grande inspiration puis lui demander : Et puis, qu'est-ce qu'il t'a dit?

Les yeux plantés sur moi, France demeurait résolument silencieuse. Je songeai à l'étrangler, mais me contrôlai assez pour l'agresser civilement: Alors, tu veux bien me dire ce qu'il t'a répondu? S'il-te-plaît? Terminai-je sur un ton beaucoup trop mordant.

-C'est fou que ce que tu peux devenir gentille quand tu veux savoir quelque chose…

-France, ma réserve de patience a atteint sa limite.

-Il n'a rien dit. Voilà. T'es contente?

-Quoi? Grognai-je avant de remarquer qu'elle me dévisageait d'un air moqueur.

-Il a souri et m'a tendu sa carte d'affaire… Me taquina-t-elle en me tendant un petit carton.

Je me jetai dessus, y lançai rapidement un coup d'œil et me préparai à lui clamer que c'était le numéro de son bureau et que cela ne me permettrait pas de lui parler maintenant, mais je fus freinée dans mon élan par la découverte d'une note écrite au stylo juste en dessous de ses coordonnées de travail : le numéro de son cellulaire personnel. Je levai les yeux vers France, prête à m'excuser lorsqu'elle me désarçonna en ajoutant :

-Il m'a dit qu'il garderait son portable ouvert toute la journée.

-France, tu es tout simplement géniale! T'es une vraie sœur pour moi!

-Alors? Tu es contente?

-Si je suis contente? Mais je suis folle de joie!

Le cœur allait effectivement me sortir de la poitrine tant il tambourinait fort, mais je préférais cela au tumulte douloureux engendré par ma colère une minute plus tôt.

-Alors tu vas l'appeler?

-Bien entendu. Mais un peu plus tard.

-NON! Élisabeth, si tu attends trop… il pourrait changer d'idée et partir. Tu oublies tout ce qu'il a déjà fait pour toi.

-Mais justement, il va nécessairement penser que je veux le voir uniquement à cause de ça.

-Élisabeth, laisse ton orgueil de côté et appelle-le. Je t'en supplie! Autrement, crois en mon expérience, tu vas le regretter toute ta vie.

Quittant la chambre en coup de vent, France me laissa seule avec le petit carton et mon orgueil démesuré. J'allai dans la salle de bain pour me débarbouiller et ainsi me débarrasser de ce maquillage qui contribuait à m'énerver. Une fois nettoyée, je regagnai la chambre, ramassai mon cellulaire et tapai son numéro d'une main tremblante.

-William Darcy!

-William? C'est Élisabeth. Articulai-je d'une voix chevrotante.

-Vous en avez mis du temps… Se moqua-t-il.

-Vous pouvez aussi faire comme si je ne vous avais jamais appelé! Grondai-je de mauvaise humeur.

-Non, je dois absolument vous parler. Que diriez-vous de dîner avec moi ce soir?

-Et qu'est-ce qui vous fait croire que je pourrais en avoir le goût?

Il ne répondit pas tout de suite. Lorsque je soupirai pour lui faire comprendre que je trouvais le temps long, il reprit la parole pour me dire qu'il avait reçu ma lettre et qu'il voulait que je lui donnasse la chance de s'expliquer.

Par crainte de m'entendre refuser sa proposition, il ajouta en balbutiant, ce qui me sembla inhabituel chez lui : C'est très important pour moi de le faire. C'est que, contrairement à vous, je ne suis pas très habile à l'écrit. Je tiens vraiment à le faire de vive voix.

Prenant «malicieusement» tout mon temps pour réfléchir, je poussai un dernier soupir avant de me jeter à l'eau : Très bien, je suis d'accord pour souper avec vous.

-Merci, vraiment! Laissa-t-il échapper avec soulagement.

-Où voulez-vous que nous nous retrouvions?

-Je connais un restaurant pas très loin d'ici. Le Saint-Amour, vous connaissez?

-De réputation seulement. «Et comment! C'est l'un des restaurants les plus chers de la ville de Québec…» railla la petite voix moqueuse qui faisait malheureusement aussi partie de moi.

-C'est sur le rue Sainte-Ursule dans le vieux Québec. L'ambiance y est très agréable et surtout propice à la discussion…

Comme je ne répliquais rien, il s'empressa de clarifier : Je veux dire par là que ce n'est pas trop bruyant.

-Très bien. Je vous y retrouverai. Est-ce que 18h30 est une heure raisonnable pour vous?

-Ça me convient parfaitement. La réservation sera à mon nom.

-Qui est?

-Pardon?

-Qui devrais-je demander en arrivant : Simon Beaurivage ou William Darcy?

-William Darcy, évidemment… Déglutit-il visiblement blessé.

-C'est tout sauf évident. Pour moi en tout cas. Conclus-je froidement avant de raccrocher.

Dans le silence de ma chambre, je n'éprouvais plus la même satisfaction. Au contraire, je me sentais coupable et je m'en voulais d'avoir été aussi impulsive. Je ne recouvrai ma bonne humeur qu'au moment où je sortis de la douche et où je pus synthétiser notre conversation à ma cousine France.

-Dis-moi que tu ne vas pas rester fâchée contre lui très longtemps? S'informa celle-ci visiblement peu encline à me donner l'absolution.

-France!

Puisque notre petit groupe s'était donné rendez-vous dans un petit café situé juste à côté de la Terrasse Dufferin, nous en profitâmes pour reparler de la conférence de presse et de mon futur rendez-vous avec William.

-Tu aurais dû le voir lorsque tu évoquais le moment où tu as été blessée, il avait l'air catastrophé. Même l'animateur… Sylvain Gosselin l'a remarqué. Me révéla Charlotte.

-Il est bon comédien, n'oublie pas… Insistai-je, mauvaise joueuse.

-Il a eu peur pour toi, c'est évident. Plaida France pour appuyer Charlotte.

-Enfin… Je verrai ce soir lorsque nous serons au restaurant.

-Donc tu vas y aller? Super! Approuva Charlotte.

-Pas si vite Charlotte. Je n'ai pas encore décidé si oui ou non je peux lui pardonner.

-Bien sûr que tu le peux. Reste à savoir si tu le veux! S'impatienta-t-elle en dardant sur moi deux yeux chargés de colère contenue.

-Pourquoi as-tu accepté d'aller manger avec lui? M'interrogea Richard qui était resté silencieux depuis le début.

-Il m'a demandé de lui donner la chance de s'expliquer. Il a reçu ma dernière lettre. Lui répondis-je.

-Tu vois! S'exclama France avec entrain.

-Quoi? Qu'est-ce que je devrais voir? Me défendis-je.

-Tu ne lui es pas indifférente! Triompha-t-elle.

- Tu n'en sais rien! La coupai-je.

-Quoi? Protesta Charlotte avant de se tourner vers son compagnon : Allez Richard dis quelque chose? Dis-lui ce que tu m'as dit après la conférence de presse.

Mal à l'aise, Richard haussa les épaules et ajouta : Ce matin, j'ai eu l'impression qu'il se sentait responsable de ce qui t'est arrivé.

-J'ai bien l'intention d'en avoir le cœur net ce soir.

-En tout cas, il faut à tout prix que tu m'appelles à ton retour, histoire de nous donner des nouvelles. M'ordonna Charlotte.

-Élisabeth, n'écoute pas Charlotte! Soutint France d'un ton moqueur. De toute façon, tu ne pourras pas l'appeler en rentrant puisque… TU NE RENTRERAS PAS!

Cette prédiction n'aida en rien à calmer ma nervosité. Plus l'après-midi avançait, moins j'étais capable de réfléchir et encore moins de suivre la conversation de mes amis. La situation devint si pénible que je songeai sérieusement à appeler William pour lui dire que j'avais changé d'idée.

En quittant mes amis qui avaient opté pour un bon repas au restaurant du Château, je me sentais comme un prisonnier à la veille de quitter la sécurité précaire de sa cellule pour marcher vers l'échafaud. Après une courte visite dans ma chambre pour me changer et me maquiller légèrement, je descendis dans le hall de l'hôtel et passai les portes tournantes. Il était 18h15 et je n'avais pas l'intention de prendre un taxi. Je connaissais la ville assez bien pour m'orienter et disposais d'une bonne quinzaine de minutes pour me rendre au Saint-Amour.

Tout en marchant d'un bon pas, je savais que j'arriverais quelques minutes après 18h30, jugeant tout à fait acceptable de faire attendre William un tout petit peu. Je préférais de loin arriver quelques minutes après lui. En passant par la rue que j'avais fréquentée pendant tellement d'années à l'époque où j'avais habité un petit appartement d'étudiant, je reconnus les commerces et les édifices qui m'avaient marquée à l'époque. En arrivant tout près du restaurant où nous nous étions donné rendez-vous, je m'étonnai des nombreux changements survenus dans le quartier. Je pris quelques secondes supplémentaires pour m'arrêter devant l'immeuble où se dressait l'appartement minuscule que j'avais partagé avec deux autres étudiants pendant au moins trois ans.

Quand je me décidai enfin à revenir vers le Saint-Amour, je constatai immédiatement qu'il y avait une file d'attente. Sachant que William avait pris la peine de réserver, je passai devant tout le monde et m'adressai directement au placier. Dès que j'eus décliné mon identité, il me sourit et me fit signe de le suivre en m'informant que celui qui m'attendait était déjà arrivé. Je fus surprise de constater que le serveur nous avait assignés l'unique table située en retrait des autres, sur une espèce de mezzanine. J'appréhendais cette rencontre, ça va de soi, mais jamais autant qu'au moment où je le vis se lever pour m'accueillir.

«Ce qu'il est beau!» Pensai-je tout en l'examinant de haut en bas.

Il portait un pantalon noir ajusté, une chemise sombre dont les boutons supérieurs n'étaient pas attachés, révélant une partie de la toison sombre qui lui recouvrait le torse. Je me remémorai l'instant où je l'avais eu devant moi sur la plage avec sa chemise complètement détachée et sortie de son pantalon. Puis je revins à l'instant présent, lui retournai son sourire et m'approchai de lui en lui tendant ma joue. Il se pencha pour m'embrasser et m'aida à m'asseoir tout en me souhaitant la bienvenue.

Je m'excusai de mon léger retard, lui expliquant que j'avais déjà vécu dans un petit appartement situé sur la rue Saint-Jean et que je m'étais arrêtée à quelques reprises afin de mettre mes souvenirs à jour. Je l'observai à la dérobée plusieurs fois pendant que j'examinais mon menu, n'arrivant pas à déceler chez lui, le moindre signe de nervosité.

-Avez-vous fait votre choix? Me demanda-t-il après une bonne minute.

Pendant quelques secondes, je me demandai sérieusement s'il parlait de lui ou du menu.

Table d'hôte

Crémeuse maraîchère au persil plat

Réduction d'un vieux vinaigre balsamique

Chiffonnade de jeunes épinards

Sabayon à la truffe

Tartare de cerf rouge du Domaine Boileau

aux noix de pin et vinaigre balsamique

fine ratatouille au Jack le Chevrier

vinaigrette à la lie de vin rouge

Filet de bar européen et pétoncle

tombée d'asperges vertes

risotto Carnaroli crémeux

mousseuse Noily Prat

ou

Aiguillettes de canard

poêlée de champignons biologiques

polenta aux noix de pins et abricots

réduction d'un jus à la truffe

Fromages affinés du Terroir

ou

Gourmandises du Chef Pâtissier Éric Lessard

Café, thé ou infusion

-Oui. Je vais me laisser tenter par les aiguillettes de canard. Si mon souvenir est bon, j'ai lu un article très élogieux sur ce plat dernièrement.

-Tout comme le tartare de cerf rouge. Cette recette aussi a fait couler beaucoup d'encre.

-Vous venez souvent ici?

-Chaque fois que je suis de passage à Québec. Mais jamais sans réserver.

«Seul ou en charmante compagnie?» Lui demandai-je dans mon imagination, mais certainement pas dans la réalité.

Le serveur s'approcha de notre table et nous décrypta le menu. Après avoir pris nos choix en note, il revint quelques minutes plus tard avec la bouteille de vin rouge que William avait commandée.

Pendant tout ce temps nous n'avions échangé que de banales civilités. J'avais hâte d'entrer dans le vif du sujet (le seul qui m'intéressait d'ailleurs), mais je ne voulais surtout pas lui faciliter les choses. Je préférais le laisser se débattre avec ses démons. Après tout, c'était lui qui avait insisté pour que je vinsse, m'annonçant qu'il avait des explications à me fournir.

Lorsque le serveur arriva avec ma petite salade de fromage de chèvre chaud et le potage aux carottes de William, ce dernier devint soudainement plus nerveux. Bien que je jugeasse la chose plausible, je m'ébahissais tout de même de le voir aussi anxieux. En Gaspésie, même lorsqu'il avait eu à prendre la parole devant tous les employés, jamais il ne m'avait paru aussi tendu.

-J'imagine que vous avez hâte de savoir pour quelle raison j'ai tant insisté pour vous voir?

-En effet, cela m'intrigue beaucoup.

-C'est à cause de votre lettre, c'est elle qui a tout déclenché. En fait, elle m'a fait comprendre que je vous devais quelques explications…

-C'est le moins que l'on puisse dire.

-Et que je vous dois de nombreuses excuses.

Je sentais bien qu'il s'attendait à ce que j'intervinsse, ne serait-ce que par politesse, mais je ne voulais vraiment pas lui simplifier les choses. Après avoir goûté à son potage, grimacé à cause de sa chaleur, il déposa sa cuillère et reprit sur le ton de la confidence.

-Je n'aurais pas dû partir aussi vite de Sainte-Anne-Des-Monts. J'aurais dû aller m'entretenir avec vous à l'hôpital.

Je le laissai se débattre avec un autre long silence, le regardai reprendre une autre cuillérée de potage tout en essayant de paraître neutre. Je ne voulais surtout pas qu'il se rendît compte à quel point j'étais bien disposée à son égard.

-Ma seule excuse est ce nouveau travail qui m'attendait. Confessa-t-il en soupirant. Une enquête délicate qui allait m'obliger à garder mes distances avec vous, puisque je venais de découvrir que je devrais fréquenter votre frère. Mes employés m'avaient envoyé cette information la veille de la prise d'otage.

-Oh! Et bien entendu, vous n'auriez pas pu m'expliquer tout ça dans votre lettre, au lieu de…

-«De rédiger ce message impersonnel et froid?» Acheva-t-il sans me quitter des yeux, citant ainsi les paroles exactes que je lui avais dites alors que j'ignorais que Simon et lui-même étaient une seule et même personne. Oui Élisabeth, vous avez parfaitement raison : j'aurais dû! Mea culpa. Mea maxima culpa. Compléta-t-il en Latin. Mais je vous en prie, croyez-moi sur parole si je vous dis qu'à ce moment-là, je croyais que c'était la seule chose à faire.

-Simon n'aurait pas agi aussi lâchement… Le taquinai-je sachant que je lui ouvrais ainsi une autre porte.

-Non, vous avez raison. Pour cela aussi je vous dois des excuses. Les experts que je consulte toujours avant chaque nouveau contrat ont exigé que je me serve de cette couverture. Je tiens à ce que vous sachiez que je n'étais pas du tout d'accord avec cette idée.

-Vous auriez dû tout me dire William, avant de quitter la Gaspésie.

-Je le sais. Je mesure toute l'ampleur de mon erreur maintenant et je vous jure que je vais retenir la leçon. Je suis un bon élève. Toutefois, vous devez m'accorder certaines circonstances atténuantes : j'ai beau diriger Pemberley Investigation, je dois tout de même rendre des comptes à de nombreuses personnes. J'ai des associés. Ce sont eux qui ont exigé que nous utilisions cette stratégie afin d'éviter que des gens fassent un lien entre vous, moi et William Darcy qui est détective privé.

Notre plat principal arrivant, nous dûmes interrompre temporairement notre conversation pour savourer nos plats respectifs. Pour ma part, j'ignorais comment j'allais faire pour manger. Mes pensées étaient toutes tournées vers l'homme qui m'accompagnait et auquel j'avais très envie de faire confiance sans vraiment être capable de me décider. Il y avait eu trop de mensonges entre nous et plus dramatique encore, je ne voyais pas comment nous pourrions avoir le temps de reconstruire les fondations d'une nouvelle relation avant que je ne repartisse pour la Gaspésie.

-Alors, voilà. C'est à peu près tout ce que je voulais vous dire.

Comme je gardais le silence et qu'inconsciemment celui-ci devenait porteur d'un message clair que je n'osai formuler à voix haute, c'est-à-dire Il en faudra plus que ça pour me convaincre – William reprit la parole.

-Élisabeth, je suis parfaitement conscient que mes excuses n'ont aucune valeur. Mais j'ose espérer que vous serez assez généreuse pour me pardonner? Regagner votre estime est très important pour moi.

Il posa sa main sur la mienne et exerça une pression suffisante pour me faire comprendre à quel point il y tenait. Je retirai ma main lentement et le fixai droit dans les yeux.

-Vous savez William, je ne sais pas quoi vous dire. J'en suis la première étonnée, mais comme je dis toujours la vérité, sachez que, pour l'instant, je ne vois pas comment je pourrais arriver à vous pardonner.

La peine que je vis apparaître sur ses traits m'obligea à prendre une grande inspiration avant de trouver le courage de déclarer :

-Une partie de moi aimerait beaucoup être capable de «passer l'éponge» comme on dit, mais j'ai beau essayer, une autre voix ne cesse de me répéter que vous auriez pu passer outre vos ordres! Votre devoir! Votre raison même, pour me dire la vérité, si vous l'aviez réellement voulu! Ma voix se brisa sur les derniers mots, me forçant à fermer les yeux quelques secondes. Je n'avais pas prévu d'être submergée par l'émotion à mon tour. Sentant que j'étais sur le point de fondre en larmes, je me forçai à ramasser ma fourchette pour m'intéresser au plat qui était devant moi et auquel je n'avais pas encore touché.

-Je comprends. J'apprécie votre franchise Élisabeth. Au fond, ce que vous voulez que je comprenne, c'est que peu importe ce que je peux vous dire, le doute reste là, malgré votre volonté de me pardonner. Est-ce que je résume bien votre pensée?

-C'est exactement ça oui. Mais il y a autre chose également. Quelque chose de plus embêtant à mon avis. C'est que, voyez-vous, je ne sais rien de vous en réalité. Je ne sais même pas à quel moment j'ai parlé au vrai William, ni même si je l'ai jamais rencontré?

-Oh, rassurez-vous Élisabeth. Vous l'avez rencontré à chaque fois. J'ai toujours été moi-même en votre compagnie.

-Et vous croyez me rassurer avec ça? M'emportai-je. Vous m'avez tenu tellement de discours différents William. Votre comportement changeait tout le temps.

Le serveur qui arriva pour nous resservir du vin nous obligea à différer notre conversation. Ce fut certainement une bonne chose d'ailleurs, puisque cela nous permit de laisser retomber la colère et de nous calmer.

-Élisabeth, voici ce que je vous propose. Faisons comme si nous venions de nous rencontrer ce soir. Oublions notre passé commun et apprenons à nous connaître.

-Bonne idée. Je suis totalement d'accord avec votre proposition, bien que celle-ci soit difficilement conciliable avec mon retour en Gaspésie.

-Vous partez déjà demain?

-Vous devriez le savoir puisque c'est vous qui avez réservé nos chambres? L'attaquai-je sentant monter l'irritation encore une fois.

Cette fois, il eut la décence de rougir.

-C'est votre oncle qui vous en a parlé?

-Valère vous estime trop pour cela voyons. Ripostai-je, furieuse qu'il eût pu penser cela de l'un des miens.

-Comment l'avez-vous appris alors?

-J'ai des amis qui veillent sur mes intérêts.

Un silence s'appesantit entre nous deux.

-Vos parents ne vous ont pas invitée à rester quelques jours de plus à Québec? Tenta-t-il encore.

-Je suis toujours la bienvenue chez eux, mais ce n'était pas dans mes plans.

-On se reverra peut être lorsque vous reviendrez à Montréal?

-Je n'y retournerai pas avant un bon bout de temps. J'ai des dossiers à ouvrir en Gaspésie.

-Bon, puisque c'est comme cela, on devra se contenter d'apprendre à se connaître en une seule soirée.

-Et comment on fait ça?

-On termine notre repas, ensuite, je vous emmène dans un bar que je connais.

-William, il est prévu que je conduise demain pour rentrer chez moi. Il est hors de question que je me couche tard, ni que je boive plus que de raison.

-J'y veillerai personnellement.

Le reste du repas se passa dans une atmosphère bien plus détendue. William me raconta comment il était devenu détective privé après quelques années à travailler comme inspecteur dans le service de police de Montréal - section criminelle. Ensuite, il m'interrogea sur ma relation avec mon conjoint décédé et sur mes études à Québec, puis à Montréal. Pendant la majeure partie du repas, j'eus l'impression étrange que c'était Simon et non William qui discutait avec moi. Il faut dire que le fait que j'avais déjà mangé avec William au restaurant du Quai devait influencer mon jugement en la matière. Les mêmes sujets avaient été évoqués, bien que cette fois-ci, j'eus le sentiment que mon passé devenait plus important. Lorsque vint le moment de payer, je réalisai que je n'avais pas vu le temps passer et fus déçue de voir que les heures s'étaient égrainées aussi vite. William héla un taxi à qui il demanda de prendre la direction de la Grande Allée.

-Vous permettez que je vous emmène dans un bar que j'ai découvert dans le cadre d'une enquête?

-Bien sûr.

-Je vous raconterai le déroulement de cette enquête une fois que nous serons sur place.

-Est-ce une histoire de meurtres?

-Oui, de plusieurs meurtres. Et l'assassin était une femme.

-Une femme? Vraiment?

-Enfin, pas tout à fait puisqu'il s'agissait d'un travesti.

Arrivés au bar Chez Maurice, William me conduisit à l'étage où la musique était la plus agréable. Il repéra rapidement une petite alcôve qui venait de se libérer et m'invita à m'asseoir à côté de lui. Lorsque le serveur vint relever notre commande, nous optâmes pour un digestif. La musique était tout de même un peu forte, nous forçant à nous pencher l'un vers l'autre pour nous comprendre. William me conta en détail la distrayante enquête qu'il avait réalisée pour le compte du propriétaire de ce bar, puis m'écouta lui expliquer ce qui se passait au Musée et plus particulièrement pour moi, à cause de mes nouvelles fonctions.

William me demanda ensuite des nouvelles des autres collègues qu'il avait connus durant son séjour en tant que directeur du Musée. Conséquence de l'alcool et de la musique qui était toujours aussi forte, je réalisai que William était maintenant tout contre moi et que le silence, qui nous entourait entre deux discussions, avait tendance à s'étirer de plus en plus.

Au bout d'une heure à ce régime, je réalisai que William ne parlait plus beaucoup et qu'il me contemplait avec une intensité désarmante. Je percevais la chaleur de son corps à travers mes vêtements et me sentais fondre à son contact. Au moment où je m'apprêtais à lui demander de venir me reconduire à l'hôtel, il se tourna vers moi pour me proposer de danser avec lui. J'acceptai d'autant plus rapidement que j'avais très envie de me retrouver contre lui. La main qu'il me tendit pour m'escorter jusqu'à la pise de danse était chaude, mais ne me brûla jamais autant que lorsqu'elle vint se poser sur ma taille. J'inclinai immédiatement la tête dans le creux de son épaule, évitant ainsi de le regarder directement dans les yeux.

Il me tenait fermement contre lui et me guidait doucement sur la piste de danse. Je gardais les yeux fermés ne voulant pas me laisser distraire par les autres couples. La pensée que j'allais repartir le lendemain et que je ne le reverrais probablement pas avant un bon bout de temps me submergea. Mes yeux s'humidifièrent. William dut sentir que je me tendais, puisqu'il me força à redresser la tête et qu'il braqua son regard dans le mien. L'instant fut si tendre qu'il provoqua l'émergence des larmes qui perlaient déjà au coin de mes yeux. William essuya celles-ci à l'aide de son pouce et pencha la tête vers moi de manière à poser ses lèvres sur les miennes. Ce fut le baiser le plus tendre qu'il m'eut jamais donné et que j'eus jamais reçu.

Mes pleurs redoublèrent au lieu de s'arrêter. Troublé tout autant que moi, mais n'étant pas trahi par des signes aussi voyants que les miens, William m'entraîna lentement vers notre banquette, me guida pour m'asseoir et me laissa «lover» ma tête contre son torse, le temps que la tempête disparût. Il déposa une foule de petits baisers un peu partout sur mon visage tout en me gardant bien collée contre lui. Abandonnée dans ses bras et sensible au désir qui naissait entre nous, j'entrouvris les lèvres de plus en plus, chaque fois qu'il s'en approchait. Lorsqu'il y posa doucement les siennes, je perdis la notion du temps. Quelques baisers plus tard, ce fut lui qui sembla perdre pied. Il poussa un soupir de satisfaction ou plus vraisemblablement d'abandon lorsque sa langue entra en contact avec la mienne. Nos baisers s'approfondirent et devinrent si érotiques que je me demandais comment j'allais réussir à me détacher de lui. Le souffle court, aussi surpris que moi-même, William se redressa et posa son front contre le mien. Je sentais son cœur battre fortement contre la paume de ma main et je savais qu'il n'était pas plus capable de parler que je ne l'étais.

-Élisabeth, je te désire. Mais je crois qu'il vaut mieux qu'on arrête maintenant ou qu'on aille ailleurs.

-Il n'est pas question qu'on arrête. M'écriai-je. À moins que ce soit… ton souhait.

-Non! Il y a tellement longtemps que j'attends ce moment-là.

-Moi aussi. Approuvai-je avant de poser mes lèvres dans son cou.

-Écoute, il n'y a rien que je désirerais plus que de faire l'amour avec toi ce soir, mais je veux que tu saches… que si tu désires attendre, je comprendrai.

Avant même que je n'eusse songé à lui répondre, il enchaîna : Non! Attends, laisse-moi terminer. Élisabeth, ce que j'éprouve pour toi est… vraiment très profond… et surtout très important pour moi.

-Sortons d'ici William. Tout de suite. Allons dans ma chambre. Lui suggérai-je avant de grimacer en réalisant que je ne pouvais pas le ramener là à cause de France.

-Non, je t'emmène dans ma chambre… nous y serons tranquilles.

-Ok…

Nous ne terminâmes pas nos verres et sortîmes du bar aussi vite que nous le pûmes. Dans le taxi - que nous trouvâmes très rapidement puisque le vieux Québec est toujours bourré de touristes - nos mains ne se lâchèrent plus et les regards que nous échangions parlaient bien plus que les mots. Chaque parcelle de mon épiderme réagissait à son contact. Ma peau me brûlait et je me demandai comment j'arriverais à ne pas lui sauter dessus dans l'ascenseur.

Nous arrivâmes quelques minutes plus tard sans avoir échangé une seule parole. Je n'osai même pas le regarder lorsqu'il me laissa passer devant lui pour entrer dans l'ascenseur. Je fus également étonnée de constater qu'il appuyait sur le bouton du dernier étage. Une pensée agréable me traversa l'esprit lorsque nous dépassâmes l'étage où se trouvait ma chambre.

«France ne sera certainement pas inquiète pour moi.»

Le dernier étage ne comptant que deux portes distinctes, je compris que William avait réservé l'une des plus belles suites disponibles du Château et décidai de ne pas commenter – ce qu'en temps normal je n'aurais jamais manqué de faire.

Arrivé devant sa porte, William la déverrouilla, pénétra à l'intérieur puis me tendit la main pour que je le suivisse.

-Tu veux que je te fasse visiter maintenant? S'enquit-il poliment.

Je ne répondis même pas à sa question. Je me contentai de m'approcher de lui lentement sans le quitter des yeux et de poser mes deux mains à l'arrière de son pantalon. D'un geste brusque et autoritaire, je le ramenai vers moi pour lui souffler à l'oreille : Il n'y a qu'une pièce qui m'intéresse !

Il poussa un grognement de satisfaction, me souleva dans ses bras et me porta jusqu'à sa chambre. Il ouvrit la porte à l'aide de son pied et me déposa délicatement sur le sol devant le lit. Je me foutais du décor, de l'heure et de mon départ imminent puisque techniquement, on était déjà le lendemain, tout ce qui m'importait, c'était l'homme que j'avais devant moi et pour lequel j'éprouvais un désir comme je n'en avais jamais connu. Je le regardai avec adoration et commençai à lui enlever sa chemise. Lorsque je voulus m'attaquer à la ceinture de son pantalon, il m'arrêta et me fit signe d'attendre qu'il eût détaché mon chemisier. Lorsqu'il posa ses mains sur mes seins et que ses pouces allèrent en taquiner les pointes, j'avais déjà détaché son pantalon et le regardai descendre le long de ses longues jambes. Sans aucune gêne, je saisis alors son pénis entre mes mains et le sentis frémir. William laissa échapper une longue plainte pendant que mes mains se promenaient sur son long membre de haut en bas. Je fus frappée par la chaleur que celui-ci dégageait et par sa rigidité.

Il y avait si longtemps que je n'avais pas fait l'amour que je ne savais même plus si je pouvais me fier à ma mémoire. Je continuai à lui prodiguer des caresses tout en m'intéressant plus particulièrement à l'effet immédiat de mes attentions sur son membre dur et brûlant. De plus en plus pressé, William m'aida à me débarrasser du reste de mes vêtements, sauta hors de son pantalon, retira ses bas et m'allongea sur le lit que j'avais presque oublié. Je tendis la main vers son sexe à nouveau, mais il la repoussa aussitôt et me força à garder les bras vers le haut. Ses lèvres vinrent exercer de douces et petites succions sur la pointe de mes aréoles tandis que ses doigts habiles se dirigeaient vers l'endroit où une chaleur était en train de se diffuser. Lorsque je ne fus plus que gémissements, ni l'un ni l'autre n'étions en mesure d'attendre davantage. Nous capitulâmes et laissâmes la commande de nos gestes au désir qui nous consumait tous les deux. William s'introduisit en moi d'un seul mouvement et n'arriva même pas à s'arrêter pour jouir de l'instant. Nous gémîmes tous les deux tandis que ses coups de rein s'accéléraient et s'approfondissaient. Je criai la première ne songeant même pas à baisser le ton, encouragée par le long cri rauque qu'il laissa sortir en même temps qu'il atteignait l'orgasme à son tour. Les secondes qui suivirent cet état de grâce furent les plus troublantes de ma vie. Réalisant que la vie m'avait fait cadeau d'un autre amour précieux, je me mis à pleurer silencieusement, tandis que William me murmurait des mots d'amour à l'oreille tout en me caressant les cheveux.

Allongée tout contre lui, je l'écoutai alors me raconter comment il était tombé amoureux de moi dès notre première rencontre. Tout comme moi, il avait été subjugué en me voyant et se souvenait avec émotion que ce moment correspondait à l'instant où nos yeux s'étaient accrochés sur le Zodiac.

-Je n'avais jamais ressenti ça avant… Admit-il en se remémorant ce moment magique.

Ensuite, il m'expliqua que dans le but de ne pas compromettre sa mission et parce qu'il devait tout de même enquêter sur moi, il avait été obligé de brider ses sentiments et avait tout fait pour m'éviter. Tout en l'écoutant me donner sa version des événements que j'avais vécue différemment de mon côté, je comprenais tous ces signaux contradictoires qu'il avait émis me concernant, les baisers fougueux que nous avions échangés sur le bord de la plage ou durant la fête de famille, les propos étranges qu'il m'avait tenus à plusieurs moments, le jeu de Caroline dont il avait été complice dans l'espoir que je lui deviendrais indifférente, sa tentative de me brosser une image de lui si négative que je ne pouvais que l'oublier – en passant par Simon. Toutefois, nonobstant certaines choses dont je m'étais douté, certaines de ces révélations me prirent totalement par surprise : Tu es venu me voir à l'hôpital de Matane?

-Oui… Bredouilla-t-il, gêné. Je suis même resté à ton chevet, jusqu'à ton réveil.

-Mais ma tante et mon oncle ne m'en ont pas parlé?

-Je leur avais demandé de ne pas t'en parler… comme à Luc d'ailleurs.

-Luc aussi était au courant?

-Oui. Nous avons mangé ensemble la veille de ton réveil. C'est par lui que j'ai appris tout ce qui s'était passé sur le bateau, dans les moindres détails.

Surprise, charmée, mais tout de même un peu contrariée, je me mis à le frapper un peu partout sur le torse. William en profita pour me saisir les mains et pour les maintenir en hauteur, au-dessus de ma tête. Je sentis à son regard que nous allions refaire l'amour… je me liquéfiai et tentai de lui faire comprendre que de mon côté, je ne retournerais pas de sitôt en Gaspésie…

«Mon travail saura attendre quelques jours» Convins-je sans en informer mon amant. Je venais de trouver l'amour, le reste pouvait bien attendre. Nous refîmes l'amour, lentement, tendrement. Nous avions soif l'un de l'autre, mais nous prîmes le temps de nous aimer. Quelques minutes après cette seconde extraordinaire expérience, William se tourna vers moi, Appuya sa tête contre son bras replié et me demanda : Élisabeth Bennet?

-Hum?

-Je t'aime.

Un long silence régna. Je savais qu'il attendait une réponse ou à tout le moins, une réaction de ma part, mais je gardai le silence.

-Alors?

-Alors quoi?

-Tu ne réponds rien?

-C'était une question?

-Euh, non.

-Ah. C'est bien ce que je pensais aussi.

Je laissai un autre long silence se développer entre nous.

-Élisabeth?

-Quoi?

-Tu n'as donc rien à me dire.

-William, on vient à peine de faire connaissance…

-Comment? M'interrogea-t-il avant de se mettre à rire aux éclats, se souvenant de la proposition qu'il m'avait faite au restaurant et que j'avais acceptée.

-Je t'aime William Darcy. Reconnus-je enfin sans le quitter des yeux.

Nous discutâmes de notre avenir, nous fîmes des projets à court et à long terme. Avant de nous endormir ensemble pour la première fois, je lui racontai comment ma famille et mes amis m'avaient aidé à voir clair dans son jeu et que c'était ainsi que j'avais su qu'il avait mis un terme à ses missions sur le terrain.

-Oui, c'est à cause de toi, ça.

-Aie, je n'y suis pour rien!

-Oh que si. Je n'aurais jamais pu aller vivre avec toi en Gaspésie si j'avais continué à mener des enquêtes de ce genre.

-Tu veux venir vivre avec moi?

-À une seule condition?

-Laquelle? M'émus-je, intriguée par son ton solennel.

-Que tu deviennes ma femme.

La réponse me parut évidente en même temps que le lieu.

-Je veux bien t'épouser, mais seulement avec vue sur la mer.

-À bord de l'Exploramer?

-C'est ça où rien.

-On fera comme tu veux. Maintenant dors mon amour.

Je m'endormis quelques minutes après cela, la tête dans l'épaule de mon bien-aimé, pensant à France, Daniel, Charlotte, Richard et à tous les autres qui avaient joué un rôle dans la construction de ce bonheur que je venais de trouver. Je leur devais tant et j'avais hâte de leur raconter ma soirée…

«Ma nuit, ils peuvent très bien se la représenter eux-mêmes… Quant au reste? Ça ne regarde que nous maintenant…

FIN

FIN

N'oubliez pas de me dire ce que vous en avez pensé!

Miriamme