Chapitre 3 : Elle

J'ai dû nouer mes cheveux pour cacher le sang.

Une fois rentrée à la maison, je suis passée sous la douche. L'eau brûlante m'a calmée. J'ai eu mal en me frottant la tête pour rincer le shampooing. Je n'avais pas pensé que ça piquait comme ça.

Heureusement mon frère était parti chez son meilleur ami et Papa était au parc pour enfant avec Carrie, et je n'ai pas eu à donner d'explications.

Une fois lavée, séchée et rhabillée, j'ai enfourché mon vélo. Je filais sur la petite route caillouteuse qui menait à l'étang à l'autre bout du village. Enfin, un étang... une clairière qui donnait sur un bras de rivière élargie, où il n'y avait pas de courant, où l'eau était souvent tiède et où au plus profond, on devait avoir un mètre soixante-dix d'eau.

J'aimais cet endroit. Je m'y sentais en sécurité et peu de monde le connaissait.

Ma mère venait y faire des photos pour un journal local qui voulait un reportage sur les "plus beaux paysages de la région". Mon père venait là pour réfléchir et être seul. C'est comme ça qu'ils se sont rencontrés. Ma mère m'emmenait souvent là quand j'étais enfant, avec mon frère, et j'avais fini par prendre l'habitude de mon paternel, et m'y isoler.

J'ai évité de justesse une loutre qui traversait le chemin et ai forcé sur mes pédales.

Je suis rentrée dans la forêt qui coupait ce lieu magique de la réalité.

Il n'y faisait pas sombre, c'était douillet, une jolie forêt comme on ne trouve qu'en Haute-Savoie, vous savez, une forêt alpine.

J'ai encore accéléré. L'adrénaline de la vitesse me poussait à forcer encore sur mes jambes pour aller toujours plus vite, mais je voyais le soleil printanier se refléter sur l'eau.

J'ai bondi et mon vélo a chut.

J'ai continué à courir vers le havre de paix. Une fois dans la trouée, je me suis assise en tailleur, cherchant à retrouver ma respiration.

L'herbe était humide, mais sa fraîcheur à travers mon Jean me faisait du bien.

Je revoyais ma mère assise, les pieds dans l'eau, près d'elle, papa et JH.

On avait passé tellement de temps ici tous les quatre.

Une heure a passé.

J'étais bien, dans mon cocon, protégée du monde, des gens idiots, des autres.

Deux heures. Mon portable a sonné au fond de ma poche. Un texto de JH.

« Papa se fait du souci, rentre vite, bisous »

Je me suis donc levée et j'ai constaté avec effroi qu'il faisait presque nuit. J'ai rebroussé chemin pour retrouver mon vélo, mais aux côtés de mon bolide se trouvaient un VTT rouge flambant neuf, sur lequel était appuyé le blondinet de l'arrêt de bus, le bon samaritain.

Pas envie de causer. Pas envie de remercier. Juste besoins de rentrer à la maison avant que mon père alerte la police, le SAMU et tout ce qui suit.

- Salut.

C'est pas vrai. Il pouvait pas juste se taire et s'en aller ?

J'ai baissé les yeux et me suis affairée à relever on vélo, bien décidée à ignorer complètement mon pseudo-sauveur.

- Ça va mieux ?

J'ai marmonné un « oui ».

- Je m'appelle toujours Charlie, et toi, tu t'appelles comment ?

- Écoute, Charlie, je sais pas ce que tu veux, si c'est des remerciements ou des excuses mais si c'est ça, je t'en fais volontiers. Par contre là, lâche-moi, s'il te plait.

Je me suis relevée avec ma bicyclette bleue et suis partie, mais il a dit :

- Je sais que tu es différente des autres.

Je me suis retournée.

- À bon, parce que ça ne se voit pas ? ai-je répliqué en indiquant mes bourlets.

J'ai continué de marcher pour sortir du bois sombre.

Il a hurlé :

- Par Rose Poquelin, mais tu vas m'écouter un peu ?

Je me suis arrêté net.

Rose. Poquelin.

Impossible. Il ne pouvait pas.

Rose Poquelin.

Son nom complet était Rose Anita Poquelin. Elle était belle ! des yeux bruns, noisette même. De longs cheveux lisses et châtains. Elle souriait à longueur de temps. Je me souviens que tout le monde l'appelait Rosy, et que ça lui allait bien.

Je sais qu'elle est née un dix-neuf décembre, mais je ne me souviens pas de l'année, je ne me souviens même pas si je l'ai su un jour.

Je me souviens qu'elle m'appelait sa crapule, et qu'elle me trouvait belle.

JH était son amour. Je m'en souviens aussi.

Rose Poquelin.

Pas. Possible.

Rose Poquelin.

Je sais qu'à une époque, elle avait toujours une tresse mais je ne me souviens d'elle qu'avec une frange brune et son sourire d'ange.

Elle était parfaite.

Belle, intelligente, douce, attentionnée, généreuse, un peu obsessionnelle aussi, mais parfaite.

- Comment peux-tu oser… ?

Il n'a pas réagi. Comme s'il ne réalisait pas la bourde qu'il venait de faire. Enfin la bourde… La mauvaise blague.

- Mais… De quoi tu parles ? m'a t-il questionné.

Ma poche a à nouveau tremblé.

Mais je n'ai pas sorti mon téléphone.

- T'es content de toi, hein ? t'as sorti la vanne du siècle, pas vrai ? c'est drôle de jouer avec les nerfs d'une pauvre fille ? ai-je demandé, les larmes au bord des yeux.

C'est fou ce que de simples souvenirs peuvent faire mal.

Il ne comprenait rien, ça se voyait dans ses yeux. Il n'était pas conscient des ravages qu'il avait fait en disant seulement deux petits mots.

- Rose Poquelin, t'as fait l'école du rire toi !

- Rose Poquelin, a répété bêtement.

- Oui, Rose Poquelin, abruti !

- Quoi Rose Poquelin ?

Il n'y comprenait vraiment rien alors ?

J'ai inspiré un grand coup pour repousser l'accès de larmes qui menaçait. Le raz de marée.

Comment connais-tu le nom de ma mère ?

Il a ouvert la bouche, l'a refermée, puis mon téléphone a sonné. Un appel cette fois. J'allais me faire arracher les oreilles…

- Oui allô ?

- Grande, t'es où ? on t'attend depuis une éternité !

- JH, je… J'arrive.

- T'es où ? je passe te prendre, ordre du paternel.

- Je suis au petit étang. En vélo, je suis à la maison dans un quart d'heure tu sais, pas la peine de venir.

- Bon, c'est toi qui vois, grande, mais fais vite.

- Promis.

- Je t'aime.

- Moi aussi.

J'ai raccroché et me suis tournée vers le prétendu Charlie, humoriste de renom.

- Bon, le comique, moi je dois rentrer, mais méfie-toi, il fait froid ici la nuit, tu devrais partir aussi. Et arrêter de me harceler.

J'ai tourné les talons.

- Attends ! comment tu t'appelles ?

J'ai avancé, poussant mon vélo pour sortir du bois.

- Eh ! j'te parle !

Je ne me suis pas retournée pour dire :

- Oublie moi, pitié, oublie moi.

Et je suis partie. Je suis montée sur ma bicyclette et ai pédalé pour échapper à son regard émeraude qui m'hypnotisait tant.

Au bout de deux cents mètres, j'ai croisé John-Harris munit d'une lampe de poche à la lumière blanche et éblouissante.

- Ah, t'es là !

- Oui, désolée, j'avais… Besoin de réfléchir.

- Bon, il s'est passé quoi aujourd'hui ?

- Rien, JH, rien…

- Tu sais pas mentir.

- Je sais, mais on va dire que tu y as cru d'accord ? Alors, ta journée ?

Il a eu un sourire un peu inquiet, comme il a souvent en me regardant, puis il a répondu :

- Je suis allé en ville ce matin pour l'association, puis je suis allé voir Ethan, d'ailleurs, il te passe le bonjour.

Ethan, c'est le meilleur ami de mon frère. Il lui ressemble. Grand, brun, sauf qu'Ethan a des cheveux lisses et longs, il a des yeux bleus, et des fossettes de gamin quand il sourit. Surtout, il a un accent Britannique quand il parle. Il était comme mon deuxième grand frère.

- Comment va t-il ?

- Il va bien, sa sœur est en pleine répèt' pour le groupe, elle va faire les chœurs, tu pourras venir nous écouter si tu veux, on répète samedi chez eux.

Ah oui, Ethan a une petite sœur. Treize ans, plus grande que moi, trop maquillée et trop insolente.

Elle s'appelle Myranda. Et elle a aussi un accent anglais.

Et mon frangin fait partie d'un groupe, il est batteur et guitariste, suivant son humeur. Ethan est pianiste et ils chantent tous les deux. De temps en temps Myranda chante avec eux, elle fait les « ha aaa aaah » qu'on entend en fond sonore.

Moi, je suis trop timide pour aller chanté avec eux. Mais parfois, je vais jouer la bassiste pour eux.

- Pourquoi pas, oui, j'aime aller vous écouter.

Il a souri encore, mais avec plus de fierté cette fois.

On est passé devant la maison jaune. Toujours cette impression de changement, alors que je l'avais toujours vue comme cela. Les volets clos, les murs jaunes, les ornements blancs.

Etrange.

Une fois de retour chez nous, mon père m'a passé un savon. « on ne sort pas dans les bois à cette heure-ci seule ! » « on rentre à la maison avant dix-huit heure » et j'en passe.

JE n'écoutais pas de toute façon.

Rose Poquelin.

Je n'entendais que la voix du dénommé Charlie.

C'était impossible qu'il ait dit cela sans y penser, sans savoir que c'était Maman. Impossible.

Je ne voyais plus papa non plus.

Je ne voyais que des yeux verts.

Des yeux hypnotisant d'un vert émeraude à couper le souffle.

Des yeux impossibles à oublier.

Des yeux que j'allais revoir très prochainement.

Fin du chapitre 3

Voilà, un chapitre dont la narratrice est Lauralie, en espérant qu'il vous plaise.

Plein de clin d'œil aux gens qui me connaissent un peu, et qui se reconnaîtront.

See you soon

No