Chapitre 4 :
Il y a eu un grand coup de vent.
J'ai ensuite entendu un hibou piquer une crise et un renard galoper dans les feuillages.
Rose Poquelin.
Mais Rose Poquelin, merde !
Je me suis évaporé. Je la sentais proche. Je me suis retrouvé devant une maison jaune aux volets clos.
Puis, au bout de la petite route à peine goudronnée, je l'ai vue. Mon inconnue poussait son vélo et parlait de musique avec le jeune homme du bus. Je me suis à nouveau évaporé pour me retrouver sur un côté de la maison, dans l'ombre. Il ne fallait pas qu'elle me voie. Elle piquerait une crise, comme je la connaissais.
Comme. Je. La. Connaissais.
Ça m'a échappé.
Ça oui, je la connaissais.
Le garçon, à côté d'elle était son frère.
Actuellement, elle pensait à un garçon du nom d'Ethan, aux cheveux longs.
Elle. Pensait.
Et je le savais.
C'est donc ça, le Lien.
J'ai contemplé le mur jaune clair contre lequel j'étais appuyé.
La maison était grande, et vide. Je ne sentais rien. Pas de souffle. Pas de vie.
À l'exception d'une hirondelle ou deux dans les hauteurs de la bâtisse.
Elle avait une petite sœur. Myranda. Ah, non. C'est la sœur de l'ami de toute évidence, et elle ne la porte pas dans son cœur.
Non, elle a bien une sœur ! Carrie, cinq ans, les cheveux noirs bouclés, et de jolies fossettes.
C'est fou.
L'image de la gamine est apparue dans mon esprit aussi clairement que si c'est moi qui y pensait, alors que je ne pensais qu'à sa grande sœur.
Ils sont passés devant ma cachette de fortune sans même soupçonner ma présence.
Mais au moment où j'allais m'évaporer pour aller enfin dormir, elle s'este retournée et a regardé la maison.
Puis ses yeux dorés dans la lumière du lampadaire ont fouillé l'ombre, à l'endroit où je me trouvait.
Je me suis évaporé avant qu'elle ne se retourne pour rentrer chez elle.
Allongé sur mon lit, les bras croisés sous la tête, les cheveux encore mouillés de ma douche, je regardais la fresque que j'avais peinte au plafond.
Elle était aussi dans son lit.
Je le savais. Je le sentais.
À ce moment, je me suis dit, « on devrait pouvoir discuter à distance »
Dans le style Internet, vous voyez ?
Mais j'ai dû m'endormir car quand j'ai réalisé que mes yeux étaient clos, et que je les ai rouverts, mon réveil Los Angeles m'indiquait qu'il était quatre heure du matin.
Ce qui fait… Environ midi en France.
Et merde.
On était samedi.
Quelqu'un a frappé à ma porte.
Il fat vraiment que je songe à la changer de place.
- Entrez.
La poignée a tourné et la porte blanche a grincé en s'ouvrant.
Je me suis assis sur mon lit et j'ai constaté que j'étais tore nu.
J'ai attrapé un tee-shirt qui dépassait de mon tiroir au moment où Camille entrait.
- Salut Charlie, je…
J'ai enfilé le vêtement et elle s'est reprise.
- Dannic veut te voir, il est avec Johana, chez elle je crois. Je…
J'ai levé les sourcils et l'ai regardé.
Elle s'était attaché les cheveux.
Johana était une de mes protégées, je l'ai guidé, il y a bien quinze ans.
Elle a eu une fille, il y a quelques années. Meryl.
- Tu… ?
- Nan, rien, désolée. T'es vraiment beau tu sais.
Et je suis censé répondre quoi, quand la bonniche de mon mentor me drague, hein ?
- Écoute, Camille, je vais y aller. Merci de m'avoir fait passer le message.
- À bientôt ?
- Je ne sais pas. Ça va dépendre de comment ça avance avec mon Lien.
- T'es Lié ?
Elle avait vraiment l'air impressionné.
- Camille, Dannic me corne, je vais te laisser.
Elle a fait demi-tour à contre cœur et a franchi ma porte.
J'ai refermé le battant derrière elle, soulagé d'être enfin seul.
Je me suis évaporé chez Johana, donc.
- Charlie ! a hurlé la petite Meryl du haut de ses six ans en me voyant apparaître dans un fauteuil.
- Meryl ! ai-je répondu d'une petite voix suraiguë, voulant imiter celle de l'enfant.
Elle est venue se loger sur mes genoux en gazouillant.
Sa maman et Dannic sont arrivés de la cuisine en souriant.
J'ai porté la fillette et suis allé saluer Johana et mon mentor.
Johana était la dernière Douée que j'ai eu à guider avant mon Inconnue.
- Charlie, ça va ? tu as l'air… préoccupé, non ? m'a demandé Johana au bout d'un moment car je ne faisait que fixer le fond de mon verre de limonade encore plein, Charlie, ça fait vingt minutes que tu ne dis plus rien.
J'ai levé les yeux vers elle.
- Désolé, je… Oui. Disons que j'ai matière à méditer depuis hier soir.
Dannic est intervenu :
- Ton Lien ?
- Exact. Tu savais parfaitement que c'était sa fille, pas vrai ?
Johana n'y comprenait rien, ça se voyait. Je lui ai donc résumé ma situation en resserrant mes doigts autour de mon verre.
- Je suis Lié. Depuis trois jour, cette fille m'obsède, c'est insupportable. Et hier soir, je me suis énervé qu'elle ne veuille pas y mettre un peu du sien en me donnant son nom, et j'ai hurlé un truc comme « par Rose Poquelin mais tu vas m'écouter » et là elle m'a demandé comment je connaissais le nom de sa mère.
Cette fois, c'est Johana qui n'a rien dit.
- Jo, remet-toi !
Meryl a jeté son livre à travers la pièce.
- Alors, Dannic, ai-je repris, tu étais au courrant ?
Il a levé les yeux au ciel et a hoché la tête.
- Donc j'ai été Lié à la descendante de la plus puissante douée des dix-sept derniers siècles ?
- C'est exactement ça, Charles.
J'ai lâché mon verre de limonade pour passer mes mains sur mon visage.
Puis j'ai eu une idée pour l'approcher.
- Jo, Meryl, j'ai besoin de vous.
Je leur ai exposé mon plan.
-Si tu voulais bien venir emménager dans la maison vide près de chez elle, je pourrais vivre avec vous et, euh, pouvoir l'approcher. Ça me ferait une excuse pour me rapprocher d'elle et en plus, pour ta puce, je sais qu'elle a une sœur qui a à peu près le même âge.
- Mais, Charlie, un déménagement, ça ne s'improvise pas ! et puis…
Johana avait beau protester, dans la semaine qui suivait, elle vivait dans une grande maison jaune, dans un trou paumé de la Haute-Savoie,
Meryl se cachait dans les cartons vides, et je m'installais avec elles.
La jolie maison jaune était à présent occupée.
Plus les jours passaient sans que je ne la voie, sans que je lui parle, plus la vie me paraissait longue. Elle me manquais, je crois qu'on peut le dire.
Je dormais beaucoup. L'évaporation avec des meubles comme un lit ou une commode demandait une grande force de concentration et surtout beaucoup de pouvoir, de puissance et d'énergie.
Le déménagement m'avait épuisé.
Puis une fois toutes mes forces retrouvées, j'ai recommencé l'entraînement, comme si j'étais mon propre élève.
Le tir à l'arc était un de mes exercices préférés, déjà quand je n'étais qu'un Doué.
Ce sport demandait de la précision, de la force physique et une pleine connaissance de ses moyens, et pour un Doué assez pissant et expérimenté, on pouvait ajouter la précision de l'esprit.
Il était difficile en début de formation d'installer deux cibles pour une seule flèche, de pousser son corps à l'effort en visant une cible avec la flèche, puis le forcer le projectile à dévier pour atteindre le centre de la seconde cible.
Ma seule contrainte dans la récupération de toute ma masse musculaire était que je devais me limiter à un petit coin du fond du jardin pour mes activités sportives.
J'ai aussi fait beaucoup de Baby Sitting pour Johana.
Meryl me harcelait pour que je joue avec elle aux Barbies, mais comme vous pouvez vous en douter, c'était loin d'être mon activité favorite.
Je m'arrangeais donc pour organiser des après-midi pâte à sel ou peinture à grande échelle (nous nous mettions sur du papier peint pour laisser libre cours à notre imagination).
J'avais cessé de capter les émotions et les sensations de la Douée dont j'étais le guide quatre jours après l'histoire dans le bois. Et c'était bien la seule note négative dans toute cette aventure qu'était le déménagement.
J'ai aussi eu pas mal de temps pour réfléchir.
Il faudrait que je me fasse passer pour le fils de Johana.
J'ai regardé la jeune femme. Sa belle chevelure rousse discordait avec mes cheveux blonds. Et puis, je parais dix-sept ans, et elle en a trente. Douze ans, c'est drôlement jeune pour maman, non ? Son neveu alors ?
Cela semble plus probable.
J'ai également pris la décision de me réinscrire au lycée.
C'est vrai, il faudrait que je retrouve l'habitude du contact avec les adolescents, et que je remette mon niveau scolaire à jours.
En plus, si j'arrivais à me retrouver dans la classe de mon Inconnue, j'aurais plus d'occasions d'assurer sa formation.
La fille de Rose Poquelin. Je suis Lié à la fille de Rose Poquelin.
Je n'en reviens toujours pas.
