Disclaimer : Il s'agit toujours de la traduction de "Sleep of the Just" (chapitre original ici : s/5473202/2/Sleep_of_the_Just), la géniale Mark of the Asphodel en est toujours l'auteur, et Magvel et les personnages qui s'y rapportent sont toujours la propriété intellectuelle de Intelligent Systems.


Avertissement : Aucun couple qui ne soit rendu possible par les soutiens du jeu, mais certains ne sont pas présentés ici comme étant mutuellement exclusifs. Autrement dit, il y a des triangles amoureux. Considérez cela comme la seule mise en garde.


Il ne fut pas difficile à Innes de feindre la dépression après le duel. Pas le moins du monde. A son retour dans la capitale frelianne, Innes resta dans ses appartements. On lui apportait ses repas, et ceux qui venaient souhaiter au prince un bon rétablissement étaient renvoyés – les informateurs, en revanche, étaient toujours les bienvenus. Innes ne sortait que la nuit, se faufilant jusqu'au champ de tir où il vidait carquois après carquois sur une cible, jusqu'à son anéantissement complet ou l'épuisement des munitions. Les serviteurs faisaient comme si de rien n'était, ce qui facilitait la chose pour le prince. L'eurent-ils traité comme un enfant ou quelque invalide, il aurait peut-être fini par laisser le dégoût l'emporter et par tout abandonner.

Sa sœur, pour sa part, était perplexe de le voir ainsi.

– Ne sois pas bête, plaida-t-elle. Eirika se moquait bien de l'issue de ce stupide duel. Elle ne va pas te rejeter simplement parce que tu as perdu face à... à lui.

Au moins, Tana avait appris à traiter le nom d'Ephraim comme le plus vil des jurons quand elle était en présence de son frère.

– Va la voir, Innes. Parle-lui. Elle t'aimera, tu sais.

Elle avait tout du moins la grâce d'admettre qu'Eirika n'aimait pas Innes actuellement. Mais son espoir était sans limite ; elle était tout à fait capable de croire qu'un carré pourrait être fait rond si tout le monde le souhaitait très fort.

Si Tana croyait réellement son frère en train de se lamenter sur un amour rejeté, il n'en allait cependant pas de même pour leur père. On ne lisait guère d'inquiétude dans ses yeux pâles, rien que la reconnaissance silencieuse que tout cela tenait à bien plus qu'un cœur brisé. Il arrivait à Innes de se demander quels détours avait connu la vie du roi Hayden avant qu'il devînt le Sage de Frelia ; une chose était certaine, il en avait retiré l'expérience et la sagesse nécessaires pour percer à jour la façade de son fils.

Hayden n'aborda le sujet qu'une fois avec Innes, et ce fut après le fiasco des fiançailles. Innes n'avait trouvé que trop facile de s'indigner et d'enrager lorsque Tana, après un délai indécemment court, avait annoncé sa décision de se fiancer à Ephraim. Il fallut également peu d'efforts à Innes pour s'enivrer lors du banquet qui célébrait l'évènement, pour se moquer d'Ephraim, pour renverser sa coupe sur les bottes du jeune roi. Sa gueule de bois du lendemain matin était tout sauf un simulacre. Mais Innes était raide devant le trône de son père, faisant de son mieux pour oublier que la tête lui tournait et que son estomac faisait des nœuds, pendant que le roi Hayden l'observait avec dureté.

– Je ne sais pas ce qui a provoqué tes bouffonneries d'hier soir, mais je sais fort bien que tu as choisi de te comporter ainsi. Si c'est le mal d'amour qui t'a pris, trouves-y un remède. En tous les cas, je ne veux pas revoir une chose pareille sous mon toit.

Innes se dit que ce n'était pas par pur hasard que le roi avait fait appeler Dame Vanessa pour le ramener dans ses quartiers afin qu'il achève d'y cuver son vin.

Le départ de Tana réduisit d'une personne l'auditoire d'Innes, réduisit d'un le nombre de canaux dont il disposait pour répandre des rumeurs de palais en palais. Sa comédie se fit plus subtile, et la brume grise qui entourait ses jours ressemblait moins à un écran de fumée qu'à une partie naturelle de son être. Il l'accueillait volontiers ; ce n'étaient pas les ténèbres du désespoir véritable, celles-là même qui avaient transformé le prince Lyon de Grado en un véritable démon, mais plutôt une mélancolie réconfortante. Dans cette ombre, il n'y avait ni peur, ni joie, ni extrêmes dans n'importe quelle direction. Ni blanc, ni noir... juste du gris. Rien de ce que l'on rapportait au prince Innes ne pouvait troubler son cœur ou agiter son esprit. Chaque crise n'était qu'une énigme à résoudre ; telles des opérations arithmétiques, certaines trouvaient une réponse simple et tranchée, tandis que d'autres étaient aussi complexes et inépuisables que les problèmes de philosophie dont il discutait avec le Père Moulder. Une série de meurtres au sein du Conseil de Carcino se révéla être un défi intéressant, alors que le Grand Séisme de Grado était une hydre aux nombreuses têtes. Dans l'ombre, Innes voyait plus clairement que ceux qui marchaient dans la lumière et les couleurs vives : il voyait les détails et les nuances que les autres ignoraient, trop éblouis par la brillance.

Mais tout dans son monde n'était pas monochrome ; Vanessa rajoutait un éclat de couleur. Innes reconnaissait que son père méritait sa réputation de sagesse.

-x-

L'auguste prince de Frelia n'assista pas au mariage de sa sœur. Sa première visite diplomatique à la cour de son beau-frère fut à l'occasion des obsèques du général Seth. C'était une grande tragédie pour la nation : le commandant de la chevalerie de Renais, mort dans la fleur de l'âge, n'avait jamais complètement récupéré d'une grave blessure qui lui avait été infligée au début de la guerre. Il avait porté ce trait fatal sans mot dire durant nombre de batailles, ce qui lui avait valu l'admiration de tous ceux qui avaient combattu à ses côtés. Innes loua brièvement les vertus de Seth durant l'office, sans la moindre once de flatterie – même si la douleur de ceux qui lui avaient survécu en disait encore plus long sur la valeur du feu général.

Les yeux d'Eirika étaient emplis d'un chagrin qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Elle avait aimé cet homme ; jamais elle n'avait exprimé ouvertement ses sentiments pour lui, mais Innes avait reconstitué la vérité à partir d'une myriade d'informations envoyées par ses agents au service de Tana. Il n'y avait naturellement rien d'inconvenant dans ce qu'ils lui avaient dit, et bien qu'Innes ne comprît pas davantage cette affection qu'il ne comprenait celle qui existait entre Tana et son mari, il pouvait au moins en apprécier à présent l'existence.

Elle était assise à ses côtés lors du banquet clôturant les funérailles, ce moment où le cercueil était enfermé derrière du marbre poli et où les endeuillés tentaient d'oublier leur douleur avec du vin, des gâteaux et des histoires de guerre. Elle était vêtue de gris sombre et de violet – la princesse de Renais ne pouvait porter du noir pour un simple sujet – et le fait que ces couleurs ne lui allassent pas n'avait aucune importance. Sa beauté n'avait jamais été cantonnée à la surface : même enfant, Eirika avait été toujours plus que seulement jolie, et le deuil semblait maintenant lever le voile sur sa véritable beauté, qui rayonnait telle l'aura sacrée de Latona.

– Innes. Ce n'est peut-être pas le moment, mais je veux te parler.

– Bien sûr, Eirika. Je t'écoute.

Ils partirent marcher dans les jardins du château, où les roses et les lys tardifs apportaient un peu de couleur aux murs encore marqués par la guerre. L'arcade décorative sous laquelle ils passèrent avait été démolie durant le siège et n'avait pas encore été réparée, donnant un caractère presque intemporel au jardin.

– J'ai été égoïste, dit-elle d'une voix égale. Je n'aurais pas dû être aussi hésitante, pas après que tu m'aies ouvert ton cœur comme tu l'as fait. J'ai été prise de court, Innes, mais ce n'était pas... ce n'était pas convenable, de réagir comme je l'ai fait.

– Il n'y a point d'égoïsme en toi, rétorqua-t-il vivement. Ton attachement au bien-être de ton serviteur en dit long sur ton vrai caractère.

– Je lui devais la vie.

Elle lui devait peut-être cela, mais elle lui avait de toute évidence donné bien plus. Sans doute pas son corps – c'était impensable – mais à tout le moins, elle avait offert son cœur à Seth.

– Et pour cela, nous avons tous une dette envers le général.

Quelle tristesse, vraiment, que le dévouement de cet homme fût ainsi récompensé. Ephraim, dans un de ces gestes inutiles dont il avait le secret, avait donné à Seth un titre posthume, mais cela n'avait servi qu'à autoriser un peu plus de pompe pour les obsèques du général et à lui accorder de reposer un peu plus près de l'autel.

– Innes. J'ai envers toi et Seth une dette dont je ne m'acquitterai jamais complètement, mais à présent, il est... en paix. Je dois songer à mes devoirs envers tout Renais, et pas seulement envers son meilleur général. Si tes sentiments n'ont point changé... il est inutile que tu affrontes à nouveau mon frère. Je t'accepte.

Sa voix magnifique le faisait toujours frémir, ses yeux brillants l'envoûtaient toujours, ensorcelants jusque dans le deuil. Mais cette porte était fermée et verrouillée, et le déni vint aisément à Innes.

– Eirika, ne joue pas à la martyre pour moi. Tu es frappée d'une peine terrible, regarde, tu ne peux même pas t'arrêter de pleurer alors que tu parles de ton devoir.

Il songea à placer une main rassurante sur ses épaules, s'en abstint, et ajouta :

– Si j'étais toi, je partirais dans un endroit calme pour rassembler mes pensées, et je déterminerais mon avenir à tête reposée.

– Merci, Innes.

Il se souvint très longtemps de son sourire.

-x-

Le fils de Vanessa rendit au château de Frelia un peu de la joie qui lui avait été enlevée par le départ de Tana. Si Innes fut jamais heureux, c'était en regardant Vanessa danser avec l'enfant dans ses bras, sa longue tresse verte virevoltant derrière elle, fredonnant une berceuse sans parole. Quand Tana lui avait envoyé une lettre débordant d'amour et de louanges pour son fils à elle, Innes lui renvoya une réponse formée à un tiers d'informations brutes et aux deux tiers de louanges de son propre fils. Il savait que cela dérangerait au plus haut point le rigide roi Ephraim. Entre les lignes de la missive de sa sœur, Innes trouva une information clé : Eirika s'était retirée à Caer Pelyn, pour trouver le réconfort dans les enseignements de Valega. Ces nouvelles le troublèrent plus qu'elles n'auraient dû.

Innes se comporta de façon impeccable durant le banquet qui marquait l'apogée de l'ultime triomphe diplomatique du roi Hayden, l'union de l'héritier de Frelia et de l'héritière de la Théocratie de Rausten. Il ne mentait pas tout à fait lorsqu'il dit à la délégation de prélats de Rausten qu'il était ravi d'épouser leur divine princesse. Innes se souvenait de L'Arachel comme d'une jeune femme à la fois jolie, pleine d'esprit et étonnamment téméraire. Elle n'était pas quelque morne créature quittant directement le couvent pour le lit nuptial ; non, Innes pouvait s'occuper de la princesse L'Arachel. Ce n'était pas comme s'il avait des illusions à son sujet. Peu de temps après leur mariage, le roi Hayden abdiqua pour passer le restant de ses jours dans la paix et la sérénité, et Innes prit alors les rênes de l'État sans qu'aucune culpabilité ne vînt troubler son cœur.

Le nouveau roi ne se donna pas la peine de tenir son épouse à l'écart de Vanessa ; L'Arachel s'étonna de voir cette vassale célibataire et pourtant mère, mais elle ne sembla jamais suivre le fil des faits jusqu'à sa conclusion logique, et c'était tout aussi bien. L'existence de la princesse de Rausten consistait à défier sans cesse la logique et ignorer l'évidence. La drôle de vie de L'Arachel allait bien à Innes ; elle folâtrait d'un bout à l'autre du continent, toujours entourée par une escorte d'amis et de connaissances. Il semblait à Innes que c'était le secret de leur entente conjugale : juste au moment où il était sur le point de se trouver irrité par L'Arachel, son esprit vagabond se trouvait pris de l'envie de visiter Jehanna, Caer Pelyn ou Carcino. Elle partait à grand cris avec sa file de serviteurs. Innes remerciait les cieux qu'aucun de leurs enfants n'eut hérité du rire de L'Arachel. Dans le bon contexte, ce son avait le don de le faire frémir de désir, mais ce n'était pas quelque chose qu'il voulait entendre sortir de la bouche de sa progéniture.

A l'aube de sa trentième année, Innes était à la tête de la nation la plus prospère du continent. Il avait gagné un nouveau surnom : le Roi Araignée de Frelia, bien au chaud au centre d'une toile dont les fils s'étendaient d'une rive de Magvel à l'autre. Qu'importe que les autres nations le considérassent comme une sinistre bête de l'ombre, une créature maligne, par contraste avec le splendide lion de Renais ? Les Frelians eux-mêmes le comprenaient. Il leur avait apporté la paix, la stabilité et une grande richesse commerciale. Il avait conclu un mariage brillant, donnant un héritier à chaque trône : un garçon pour Frelia, une fille pour Rausten. Qui plus est, son peuple savait que c'était bien du sang et non de l'eau glaciale qui coulait dans ses veines. Ils acclamaient Vanessa quand elle survolait les rues, pendant que les servants du palais cajolaient son fils.

Après plusieurs années de méfiance mutuelle, il réussit même à établir des rapports stables avec le plus difficile des serviteurs de sa femme. Cet homme n'était, au fond, qu'une vermine de Carcino, mais il avait certains talents, auxquels Innes trouva un usage. Pour le Roi Araignée, tout et tous finissaient par avoir leur utilité.