Alleluia! le site refonctionne et j'avais parlé à certains de cette petite bricole qui traine sur mon ordinateur depuis l'automne ;)

Bonjour à tous!

D'abord quelques mots de présentation de cette histoire sans prétention (N'en attendez pas grand chose, hein! Et prenez le temps de lire tranquillement, il n'y a pas d'action)... Certains d'entre vous qui suivent mon histoire principale s'en souviennent peut-être: l'été dernier, je suis partie huit jours en road-trip en Irlande (1500 km, tout de même!) et j'en suis revenue amoureuse du pays, de son atmosphère et surtout des paysages. La maison au bord du monde est née de cela, de cette envie de vous partager un petit bout de ce coin-là.

C'est une histoire beaucoup plus contemplative que les autres, avec un point de vue unique, moins de dialogues, et qui fait davantage la part belle aux impressions et au ressenti. C'est une romance, bien sûr, dans laquelle, je l'espère, vous trouverez une certaine douceur; et c'est aussi, d'une certaine façon, un huis-clos à ciel ouvert. Hormis Hermione dans le prologue et qui ne sera plus qu'évoquée, vous ne rencontrerez que trois personnages: Harry, Severus et une serveuse de pub, mais on y croisera aussi un chien, un tableau et un personnage de roman qui auront leur importance...

C'est également une histoire sur l'écriture, sur la résilience, sur la solitude, sur le bleu du ciel et le vert de l'herbe... Bienvenue sur l'île d'Émeraude!

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– Tu es sûr que tu veux le faire ? murmura à nouveau Hermione d'une voix épuisée. Tu sais… Je ne t'en voudrais pas si tu refusais… De toute façon, il y a tellement peu de chances que ça donne quelque chose…

– Bien sûr que je vais le faire, affirma Harry plus durement qu'il ne l'aurait souhaité.

Il abandonna le dossier du canapé contre lequel il avait appuyé ses bras tendus pour faire quelques pas en direction de la fenêtre. D'un doigt, il souleva une lamelle des persiennes baissées pour jeter un regard à l'extérieur.

Dehors, le minuscule jardin devant la maison, et même la rue au-delà du trottoir, étaient immobiles de chaleur, écrasés, figés dans l'attente de la soirée qui amènerait peut-être un peu de fraîcheur ou une pluie hypothétique. Mais pour l'instant, personne ne se risquait dehors, tous les volets des maisons étaient clos, ou les persiennes baissées, aucune voiture ne passait, aucune vie ne semblait exister au-delà des murs frais du salon d'Hermione. Les quelques fleurs du parterre avaient leurs feuilles pendantes et presque recroquevillées, et même les insectes s'étaient tus. Le seul mouvement perceptible à l'extérieur n'était rien de plus que ces espèces de brume de chaleur qui serpentaient au-dessus du bitume de la route.

Harry sentit une goutte de sueur rouler dans le creux de ses reins pour aller s'échouer contre le tissu de sa chemise et de son jean. Même à l'intérieur de la maison, la chaleur était accablante, suffocante et les sortilèges de fraîcheur ne tenaient jamais bien longtemps. L'Angleterre connaissait une vague de chaleur inédite, invraisemblable, des températures que personne n'avait jamais subies – ou même imaginées – ici, et qui étaient de plus en plus difficiles à supporter. Tout le monde en était fatigué, sur les nerfs, plus irritable qu'à l'ordinaire et il ne faisait sans doute pas exception à la règle. Seule Hermione, en plus de son épuisement, y semblait aussi résignée que pour tout le reste.

– Même s'il n'y a qu'une infime chance que ça marche, reprit Harry en revenant à leur conversation, on ne peut pas la laisser s'échapper. On doit tout tenter.

Hermione esquissa un sourire triste devant son obstination.

– Ça va te faire manquer la cérémonie de remise des prix…

– Aucune importance, fit Harry en haussant les épaules. Mon agent se chargera très bien de le recevoir pour moi.

– … et la semaine de la mode à Milan.

– Je suis certain qu'ils en trouveront plein prêts à défiler à ma place. Et je te parie qu'ils parleront autant de moi à cause de mon absence que si j'avais participé à ce foutu défilé ! ajouta-t-il plus joyeusement. Un peu de mystère et de surprise, ça a toujours émoustillé les journalistes !

Hermione sourit doucement : en quelques instants, Harry avait retrouvé le sourire et la légèreté qui étaient les siens d'ordinaire et qu'elle ne lui avait pas vus depuis trop longtemps. Elle se résigna à lui tendre un morceau de papier plié en deux.

– C'est son adresse ?

– Pas vraiment, grimaça-t-elle. Juste le nom d'un village… c'est tout ce que j'ai pu obtenir comme information.

– Je ne te demanderai même pas comment tu as fait.

– Il faut bien que ça ait quelques avantages d'être haut placée au Ministère… Il fait encore partie du fichier des Personnes d'Importance. Il existe des accords… le Ministère de la Magie irlandais a simplement signalé sa présence sur leur territoire.

– L'Irlande ? fit Harry en relevant la tête.

Hermione sourit piteusement, désolée que tout ça l'emmène par monts et par vaux alors qu'il avait tant d'obligations de son côté.

– Tu me ramèneras une Guinness…

– Un fût de Guinness si tu veux, gloussa-t-il. Ou un Leprechaun si j'en trouve un. Ou un mouton pour tondre ta pelouse !

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oooooo

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– Putain !

Le cri lui échappa en même temps qu'il écrasait la pédale de frein, les mains crispées sur le volant. La voiture s'immobilisa dans un crissement sec, des gravillons ricochèrent contre la carrosserie puis ce fut le silence.

La scène resta figée un instant, puis un bêlement ridicule survint et le mouton s'éloigna en rasant la voiture, promenant dignement sa toison de laine blanche peinturlurée de bleu.

Harry frappa rageusement le volant avant de redémarrer le moteur calé, faisant ressurgir une musique disco tonitruante et brusquement anachronique. Putain ! Il détestait ces endroits perdus au milieu de nulle part, il détestait ces routes pourries, il détestait conduire et il détestait ces putains de moutons qui n'étaient pas enfermés dans leurs putains d'enclos !

Il respira profondément pour tenter de se reprendre et soupira longuement. Il avait eu peur, c'était tout. Il n'avait plus conduit depuis des lustres et il n'avait jamais aimé ça. Sans compter que cette masse blanchâtre surgie brusquement sur le côté de la route lui avait fait une peur bleue.

Ce n'était rien. Juste un endroit qu'il n'aimait pas, des landes vides et désolées à perte de vue, à peine entrecoupées de murets de pierre jusque sur les collines, un paysage désert et pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. À part des moutons.

Ce n'était pas son univers. Lui, il aimait la ville, le bruit, la musique qui résonnait jusque dans le ventre, les foules colorées et la vie…

Ici, il n'y avait rien de tout cela. Ce n'était qu'un monde de silence et de vent, de routes étroites et de collines escarpées. Un monde inhospitalier si l'on n'avait pas quatre pattes et de la laine sur le dos. La dernière maison qu'il avait croisée remontait à une dizaine de kilomètres en arrière, cela faisait cinq fois qu'il vérifiait le niveau de sa jauge d'essence et la hantise de se retrouver bloqué dans ce coin désertique le prenait un peu trop aux tripes. Seule la perspective de trouver au bout de la route le village mentionné par Hermione l'incitait à poursuivre son chemin vers nulle part. Mine de rien, il aurait aimé avoir pensé à emmener une bouteille d'eau avec lui.

Et un peu de nourriture; on ne savait jamais.

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La route prit un virage sec, grimpa péniblement un contrefort puis s'élargit brusquement en arrivant au sommet de la colline. Harry ralentit avant de s'arrêter complètement. Il se tenait sur une espèce de promontoire et devant lui s'étalait quelque chose comme le bout du monde.

La colline descendait en pente douce sur quelques kilomètres parsemés de prés, de murets et de moutons et puis loin tout au bout, là-bas, la terre se rétrécissait lentement, grignotée par la mer, les prés se raréfiaient au profit des rochers, le ciel emplissait l'horizon d'un gris nuageux et puis finalement… la terre s'achevait sur une pointe effilée, aussi loin que portait son regard. Encore une île qui ressemblait à un petit caillou sur l'immensité de l'océan et puis c'était fini.

Il était arrivé presque au bout de l'Irlande, au bout d'une péninsule qui s'avançait courageusement au milieu des flots, au milieu de nulle part, après des kilomètres et des kilomètres de routes étroites et sinueuses, des centaines de prés déserts, des moutons égarés, des landes basses où pas même un arbre ne poussait, une désolation sans nom, et au-delà, il n'y avait plus rien que l'océan, immense, gris et tumultueux. Le bout du monde.

La bonne nouvelle, c'était qu'entre lui et l'extrémité de la péninsule se trouvaient quelques maisons et sans doute sa destination finale. Mais il se demandait bien qui pouvait être assez fou pour vivre ici.

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Le village, qui n'était sans doute pas digne de porter ce nom, se composait de huit maisons, autant de jardins, quelques granges branlantes et une enseigne. Harry ricana amèrement. Même dans un trou paumé au milieu de nulle part, même pour huit maisons et sans doute à peine plus d'habitants, ces fous d'Irlandais étaient capables d'ouvrir un pub !

Mentalement, il se donna une tape sur la main. Seamus n'aurait pas apprécié qu'il insulte ses ancêtres…

En y regardant bien, il y avait bien une dizaine de maisons supplémentaires éparpillées à quelques centaines de mètres à la ronde, mais franchement, cet endroit n'avait de village que le nom !

Quelques voitures étaient pourtant garées sur le côté de la route et Harry arrêta la sienne à la file. En descendant, il fut surpris par la fraîcheur humide de l'air, loin de la canicule anglaise, et par le silence. Un petit vent tentait bien de siffler dans ses oreilles et de soulever ses cheveux fous mais hormis les bruits de la nature et un bêlement de temps en temps, le silence s'étendait à perte de vue. Presque oppressant.

Quand il poussa la porte du pub, cependant, le bruit et la vie revinrent brusquement, comme s'il venait de pénétrer dans une bulle pleine d'énergie et d'activité. Un brouhaha dense, des voix qui s'élevaient de gauche et de droite, fortes, graves, des rires puissants et un peu rauques, un raclement de chaise sur le sol. Derrière le comptoir, un serveur s'affairait tandis qu'un autre traversait difficilement la salle pour porter deux bières à une table. Car, étonnamment, le pub était plein.

Toutes les tables étaient occupées, les gens parfois serrés sur les banquettes, certains debout ou appuyés contre un tonneau. Une petite foule venue sans doute de plus loin que les quelques maisons qu'il avait pu apercevoir aux alentours. Ceci dit, le vrai village le plus proche étant au moins à une trentaine de kilomètres, ce pub devait drainer bien plus loin que ce simple hameau perdu au milieu de nulle part.

Harry avisa le seul tabouret libre devant le comptoir et s'y percha avant de commander une bière, encore surpris de trouver autant de clients à une heure pareille. Il jeta un œil à sa montre, il était à peine dix-sept heures. Il avait mis plus de temps qu'il ne le pensait sur ces routes que certains auraient qualifiées de pittoresques et qu'il trouvait personnellement horribles… Malgré tout, si c'était un peu tôt pour que le pub soit plein, ce serait bientôt un peu tard pour se présenter poliment chez quelqu'un; il ne devait pas trop traîner.

Un grand verre de bière fraîche et mousseuse se présenta devant lui et il y trempa ses lèvres avec avidité. En réalité, il était mort de soif. Il n'avait pas bu ou avalé quoi que ce soit depuis de trop nombreuses heures et sans doute que sortir hier soir jusqu'au petit matin n'avait pas été une si bonne idée.

Au départ, il n'avait été faire un tour au club que pour s'assurer que tout allait bien, pour boire un verre et pour signaler qu'il serait à nouveau absent un jour ou deux. Et puis… De verre en verre, de rire en rire, de morceau de musique en morceau de musique, il s'était laissé entraîner… une fois encore. Il avait fini sur la piste, au milieu des clients, à danser comme un damné jusqu'au bout de la nuit.

Et après quelques heures de sommeil, il avait pris un portoloin pour Dublin, puis loué une voiture, et après quelques heures de route, il se retrouvait maintenant ici, dans un pub improbable, quelque part au bout du monde.

Harry se massa les tempes un instant, avant de reprendre une longue gorgée de bière. Il se sentait épuisé – par la route, par la conduite, par sa vie trop frénétique –, un léger mal de tête pointait le bout de son nez et il aurait bien dormi à nouveau quelques heures. Pour tromper sa fatigue, il entama une conversation légère avec la serveuse, plutôt ravie de voir une nouvelle tête dans ce coin perdu, et bientôt ils plaisantaient tous les deux en riant.

Il savait très bien faire ça : être léger, futile, insouciant, rire avec le premier venu et discuter de façon désinvolte. Si bien que rapidement, sa fatigue et sa migraine disparurent et il se sentit vraiment aussi enjoué qu'il essayait de le paraître.

– Et sinon, vous n'êtes pas un touriste; qu'est-ce que vous venez faire ici ? le taquina la serveuse.

– Comment savez-vous que je ne suis pas un touriste ? rétorqua Harry avec un brin de provocation.

– Parce qu'eux, ils s'arrêtent en haut, ils admirent le panorama, ils font trois photos et ils repartent, ricana-t-elle. Il faut vraiment le vouloir pour descendre jusqu'ici !

Harry sourit sur son verre de bière et en avala une gorgée. La serveuse avait raison et elle était perspicace… et elle connaissait sans doute tout le monde ici.

– Je suis venu voir quelqu'un, avoua-t-il. Et tout ce que j'avais comme adresse, c'était le nom de ce village. Vous savez peut-être quelle maison il habite…

– Qui est-ce ? demanda-t-elle, intriguée.

– Severus Snape…

– Oh.

Après un instant de surprise, elle se laissa aller à rire.

– Vous prendrez la petite route, juste là, qui s'en va vers la pointe et l'océan… Ce sera la dernière maison au bord du monde.

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ooOOoo

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Harry avait cru être presque arrivé et pourtant il lui avait fallu encore plus de vingt minutes pour parcourir les trois ou quatre kilomètres qui le séparaient de la maison de Severus. Une route qui tenait davantage du chemin, encore plus horrible et étroite que toutes les autres; il avait serré les fesses et prié pour ne croiser personne; il lui avait fallu presque jeter la voiture dans une haie pour éviter un troupeau de moutons, puis attendre qu'ils se dispersent bien gentiment; il aurait été plus vite à pied… mais il était sûr que c'était cette maison-là.

La falaise était à quelques mètres; plus au bord du monde, ce n'était pas possible.

Il laissa la voiture sur la route – de toute façon, il ne pouvait pas gêner, c'était la fin de la route –, et il s'approcha de la maison. Elle paraissait grande, bien entretenue, avec un étage. Une façade blanche qui contrastait fortement avec le toit sombre en ardoise et l'encadrement de la porte fait de pierres grises et irrégulières. Les mêmes pierres que ces milliers de murets qui découpaient la campagne en surface rectangulaires vertes ornées de moutons. Bon sang, ce qu'il pouvait détester les moutons !

Il fallut que Harry frappe trois fois à la porte avant d'entendre un mouvement dans la maison. Et pourtant, il avait bien attendu cinq minutes entre chaque, mais son insistance finit par payer et la porte s'ouvrit sur le regard sombre et le visage revêche de Severus. Pour ça, il n'avait pas changé… Il était toujours capable d'un froncement de sourcils de marquer toute sa désapprobation et sa mauvaise humeur. Mais paradoxalement, Harry s'en amusa et il osa un léger sourire qu'il espérait dénué d'ironie.

– … Bonjour, Severus.

Incertains, les yeux noirs face à lui fouillèrent son visage puis s'écarquillèrent un bref instant avant de redevenir aussi sombres qu'avant.

– Qu'est-ce que vous foutez ici.

C'était à peine une question; presque une fin de non-recevoir. Mais venant de Severus, cela l'étonnait à peine, même si Harry aurait préféré un accueil plus encourageant, et il était de suffisamment bonne humeur après ses deux bières au « village » pour ne pas s'en formaliser. Il hésita un instant à tendre la main pour le saluer, mais sans savoir pourquoi, il y renonça rapidement et se contenta de dire :

– Je voudrais vous parler. Est-ce que je peux entrer cinq minutes ?

– Comment vous m'avez retrouvé ?

La voix était fermée, aussi sombre que le regard, puis Severus dut s'apercevoir que sa question était purement rhétorique et inutile et il s'effaça pour le laisser pénétrer.

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Harry referma doucement la porte derrière lui et jeta un regard sur le vaste vestibule qui servait d'entrée à la maison. Un miroir sur le mur à sa droite, une armoire du côté gauche qui devait rassembler les manteaux, suivie d'un meuble plus bas pour les chaussures, deux couloirs qui s'échappaient sur les côtés au fond du hall, et face à lui, un imposant escalier qui conduisait à l'étage. Severus, lui, avait déjà disparu dans une pièce sur sa droite et Harry décida de prendre ça pour une invitation à le suivre.

Il pénétra dans un vaste salon un peu sombre dont les fenêtres de part et d'autre donnaient à la fois sur la colline et le village, et de l'autre côté vers l'océan. En face de lui, une cheminée autour de laquelle se trouvaient canapés et fauteuils; des bibliothèques remplies de livres, un secrétaire dans un coin, quelques plantes vertes, un cadre photo sur un guéridon, un vase vide sur la table basse, deux tableaux quelconques sur les murs, mais pas de Severus.

Harry mit quelques secondes fatiguées avant de remarquer cette porte, pourtant en face de lui, entre la cheminée et l'une des nombreuses fenêtres, et qui donnait sur une pièce plus sombre encore. Severus était là, assis à un immense bureau couvert de papiers. Tous rideaux tirés et à la lueur d'une faible lampe, il écrivait quelques mots rageurs avant de tourner la tête en remarquant sa présence. Il fronça les sourcils et se racla péniblement la gorge.

– Allez vous asseoir là-bas, ordonna-t-il d'une voix rauque en désignant le salon d'un mouvement du menton. Vous attendrez bien cinq minutes.

Effectivement, Harry n'était pas à cinq minutes près et il n'allait pas mettre Severus en rogne en réagissant de travers à son manque de courtoisie. Il avait trop besoin de lui pour ça.

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Les cinq minutes passèrent allègrement et Harry finit par se lever avant de s'endormir sur le canapé, écrasé de fatigue. Il se demandait même si Severus n'avait pas complètement oublié sa présence et il fit quelques pas dans la pièce pour observer les livres dans les bibliothèques, faire un peu de bruit et se rappeler à son bon souvenir.

Il entendit brusquement un grognement, un raclement de chaise et Severus fut soudain là, dans l'encadrement de la porte, sombre et pas très avenant. Il s'avança d'un pas sec, renversa face contre terre le cadre photo sur le guéridon puis s'assit lourdement dans le fauteuil qui devait être le sien habituellement.

– Qu'est-ce que vous voulez ?!

La voix était basse, douloureusement grave, et si Harry la reconnaissait à peine, il reconnaissait en revanche parfaitement le visage qui lui faisait face. Des cheveux noirs, raides et un peu trop longs, une bouche aux lèvres fines et dures, serrées en un même pli, un nez droit, un visage taillé à coups de serpe, et ces yeux sombres qui l'avaient si souvent fait trembler d'un simple regard.

Cependant, il savait aussi que ce visage pouvait s'éclairer, sourire, et même rire. Et il l'avait vu de ses propres yeux, sinon il ne l'aurait probablement pas cru.

Mais Severus s'impatientait de manière visible et Harry s'arracha à ses souvenirs.

– Je suis content de vous voir, vous savez, fit-il doucement. Ça fait longtemps… plusieurs années. Je me suis toujours demandé où vous aviez disparu après la guerre… J'espérais que vous alliez bien, mais… Est-ce que vous allez bien ?

Severus effaça son babillage d'un geste sec de la main et répéta sourdement :

– Qu'est-ce que vous voulez ?

Aucune place à la moindre douceur, à la moindre humanité, aucune porte ouverte à laquelle il aurait pu se raccrocher. Harry passa une main trop nerveuse dans ses cheveux et sourit piteusement. Severus avait toujours cette façon inconsciente de le rendre mal à l'aise et vulnérable, mais il n'avait pas le choix.

– J'ai besoin d'un service, avoua-t-il. Une potion… très particulière, et vous êtes toujours le meilleur à des milliers de kilomètres à la ronde. Si j'avais pu, je ne serais pas venu vous déranger jusqu'ici mais vous êtes notre seul espoir.

Harry grimaça avec le sentiment de se mettre lui-même le couteau sous la gorge. Severus n'était sensible ni à la flatterie, ni à la pitié; au contraire, cela allait l'agacer de façon certaine.

Harry se tut, le moral au fond des chaussettes, et détourna les yeux. Son mal de tête était de retour, la fatigue alourdissait tous ses membres et une douleur sourde croissait dans son ventre. Brusquement, il regretta le pub, la bière et la serveuse espiègle. Il regretta encore plus de ne pas être à Milan, baigné par l'accent italien, dans l'effervescence des essayages et une coupe de champagne à la main… S'il attrapait un vol tard ce soir à Dublin, il serait peut-être là à temps pour…

Le raclement de gorge de Severus le fit revenir à la réalité, et elle était toujours aussi amère.

– Quelle potion ?

Amatorem Mortis…

Il refusait toujours de croiser le regard sombre et dur de Severus, sinon il l'aurait peut-être vu pâlir.

– … et il me la faudrait à dose pédiatrique.

Le silence fut soudain assourdissant, jusque dans ses propres oreilles qui bourdonnaient presque par manque de bruit. Harry ferma les yeux et se projeta mentalement vers le pub et ses rires puissants, vers le club hier soir et ces musiques sur lesquelles il avait dansé des heures durant, vers ces sensations cotonneuses de baigner au milieu des gens, de la foule, de la fête et de la liesse, vers ces effervescences de vie qui pulsaient comme un cœur immense et chaleureux.

– Sexe ? Âge et poids ? grinça la voix rauque de Severus.

– Trois ans et deux mois. C'est une petite fille… Environ… treize kilos cinq. Elle est assez menue.

Harry chassa rapidement l'image de Rose qui surgissait dans son esprit et rouvrit les yeux pour se concentrer sur son environnement. Le tissu bordeaux et fatigué du fauteuil sur lequel Severus était assis, du même rouge que les rideaux, la pénombre du salon, même en plein jour, les pointes effilées des feuilles vert sombre de la plante près de la fenêtre…

– C'est votre enfant ?

– Non ! réagit-il rapidement. C'est ma… filleule. La fille d'Hermione.

Harry évitait toujours le regard de Severus. Il devait bien avoir compris, maintenant… Quel genre de maladie pouvait nécessiter une potion pareille, quel était le pronostic de cette maladie, pourquoi il était leur dernier recours… il ne voulait pas voir de pitié dans ce regard. Si même Severus était capable d'une telle chose…

– Les médicomages de Sainte-Mangouste disent qu'ils ne peuvent rien faire, expliqua-t-il pour meubler le silence. Que la potion est trop complexe, qu'ils n'ont pas le temps de s'y consacrer, que les chances sont de toute façon infimes… On a essayé de s'en procurer par d'autres voies, mais ça n'a rien donné. Ou ça ne marche pas ou ça contient plus de produits toxiques qu'autre chose…

– Vous seriez incapable de reconnaître une vraie potion, marmonna Severus. On a dû vous vendre une fortune rien de plus que de l'eau avec un colorant !

Harry haussa les épaules avec un soupir résigné. C'était certainement vrai. Il n'y connaissait rien, il n'y connaîtrait jamais rien, ce n'était pas son domaine. Il avait dépensé cet argent sans même réfléchir, parce que s'il y avait une infime chance, il devait la saisir… et il ne regrettait rien. Mais aujourd'hui, Severus était leur dernier espoir.

– Combien de temps ?

– Les médicomages lui donnent entre huit et dix mois.

Harry déglutit. Il se focalisa sur la table basse devant lui, où trois livres étaient empilés, le dernier légèrement de travers par rapport aux autres, sur la couverture duquel apparaissait l'image massive et imposante d'une cathédrale. Architecture religieuse en Angleterre, Pays de Galles et Basse Écosse… Des deux livres dessous, il ne pouvait que deviner le titre : Le Gothique Rayonnant et Édifices religieux du grand siècle. Juste à côté, trois bougies dans un petit plateau côtoyaient un jeu d'échec.

– Vous vous intéressez à l'architecture ? hasarda-t-il pour rompre le silence.

Severus grogna pour toute réponse, puis toussa un instant.

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– J'ai besoin de faire des recherches, fit-il au bout d'un long silence. Revenez demain.

Harry déglutit à nouveau, mais cette fois, pas pour les mêmes raisons. Tout d'un coup, l'idée de repartir sur ces routes infernales, avec sa fatigue, ses bières et sa morosité, pour refaire le même trajet qu'il venait de faire et revenir encore le lendemain, lui paraissait un enfer. Une punition pour il ne savait quoi et dont il se serait bien passé.

– Vous savez où je peux trouver un hôtel dans le coin ? s'étrangla-t-il.

– Je crois bien qu'il faut retourner jusqu'à Ballyghan…

Au moins trente-cinq kilomètres; plus d'une heure de route dans cette contrée inhospitalière au possible. Des murets de pierre, des moutons au milieu du chemin et la hantise de croiser une autre voiture en face…

– Ou un bed and breakfast ?

– Sans doute plus près, mais en cette saison, la plupart sont complets depuis des mois.

Harry émit un son étouffé, à mi-chemin entre désespoir et résignation. Et pour la première fois, devant son visage décomposé, celui de Severus s'éclaira d'une ébauche de sourire narquois.

– Et vous feriez bien de ne pas traîner, vous allez prendre la pluie en chemin !

Harry tourna brusquement la tête vers la gauche et les fenêtres qui donnaient sur l'océan. Là-bas, le ciel avait disparu derrière d'énormes nuages gris qui rendaient la vue brumeuse et incertaine, et même la petite île droit devant semblait mangée par un brouillard sombre.

Il geignit. Snape ricana.

Il était sur le point d'envisager de dormir dans sa voiture quand Snape se leva soudain.

– Il y a une chambre au bout du couloir, en bas. Ne me dérangez pas !

Et il disparut dans ce qui était vraisemblablement son bureau, claquant la porte derrière lui.

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oooooo

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Harry resta un moment assis sur le canapé, surpris, sidéré, à la fois de l'hospitalité imprévue – et peut-être un peu contrainte – de Severus, et aussi de sa disparition soudaine. Ne me dérangez pas, cela sonnait presque comme un rejet.

Il ne savait pas quoi faire. Il était fatigué, il avait un peu faim mais il était également nauséeux comme s'il avait passé une nuit blanche. La bière – les bières – lui avaient peut-être fait plus d'effet qu'il ne l'avait songé. Il était soulagé aussi, de pouvoir rester au sec, de ne pas avoir à conduire pour aller il ne savait où, surtout s'il se mettait à pleuvoir, et il était soulagé aussi que Severus dise qu'il allait faire des recherches. Un mince espoir qui réchauffait son cœur perdu dans ce pays maudit.

Indécis, il se leva à son tour et traversa le salon, puis le vestibule, à la recherche de cette chambre au bout du couloir.

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Il n'eut pas à chercher longtemps : les deux portes précédentes, l'une en face de l'autre, étaient entrouvertes sur des pièces aux murs recouverts de bibliothèques et de quantités de livres. Un ou deux fauteuils, des rideaux sombres, un piano dans l'une… Et au bout du couloir, la porte fermée s'ouvrit sur une chambre claire, presque lumineuse si le temps n'était pas devenu aussi gris.

Une chambre d'amis vaste et spacieuse, très simple aussi : un immense lit, garni d'un couvre-lit satiné de couleur ivoire, deux tables de chevet avec leurs lampes assorties, des murs blancs, quelques cadres… Une porte, en face, qui donnait sur une petite salle de bains… Mais le plus étonnant restait cette immense bow-window entièrement vitrée sur sa droite.

Il s'approcha, remarquant à peine le fauteuil confortable et le petit guéridon installés dans cette alcôve. Les bow-windows étaient courantes en Angleterre, bien que souvent plus petites, mais là… avec ces nuages gris et blancs qui envahissaient l'horizon, cet océan infini qui disparaissait dans une brume floue qui semblait manger toute la lumière du jour… l'impression était saisissante.

Harry s'arracha à cette vision et se retourna vers la chambre. Là, tout de suite, ce qui lui faisait de l'œil, c'était plutôt ce lit, avec cette montagne de coussins et d'oreillers, et il s'y jeta avec un bonheur sans nom.

Et avec une légère culpabilité à malmener ainsi le lit « aimablement » offert par Severus.

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oooooo

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Quand Harry rouvrit un œil, le jour était levé et un ciel bleu éclatait de lumière par les fenêtres de la bow-window. Il grogna et tourna la tête de l'autre côté en refermant les yeux. Hier soir, en s'affalant sur le lit, il n'avait pas pensé à tirer les rideaux pour préserver son sommeil. Et il s'était endormi comme une masse, malgré la faim et l'impression perturbante d'être dans un endroit au bout du monde, loin de tout, et surtout où il n'aurait pas dû être.

Il avait envie de rentrer chez lui, chez Hermione, ou mieux encore, de se réveiller dans un hôtel luxueux à Paris, ou dans l'appartement somptueux d'Allegri à Milan. Il aurait mangé des croissants pour le petit-déjeuner, bu un jus d'oranges pressées ou même une coupe de champagne, il aurait fumé une cigarette en souriant, nu sur le balcon, sous les récriminations jalouses de son amant occasionnel. Au lieu de ça, il était dans une immense maison vide, quelque part au bout de la terre et au début de l'océan, en compagnie de son ancien professeur de potions acariâtre et taciturne, il n'avait pas dîné et il devait faire bonne figure par politesse et par espoir qu'il veuille bien les aider…

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Il était encore tôt, sa montre affichait à peine sept heures du matin, mais Harry savait que Severus était déjà debout. Cette nuit, il l'avait entendu circuler dans la maison, passer d'une bibliothèque à l'autre, chercher des livres pour les reposer au bout de quelques secondes en marmonnant; il avait entendu la pluie, dure et drue, frapper les vitres avec insistance, et il avait béni Severus pour être bien au chaud et bien au sec dans une chambre, il s'était déshabillé en vitesse avant de se glisser sous la couette et il avait souri en se rendormant; il avait entendu l'escalier grincer quand Severus était enfin monté se coucher, bien après minuit, et il l'avait entendu redescendre, quelques heures plus tard, à peine le jour levé.

Et ce fut la faim qui le tira du lit.

À contrecœur, Harry se leva et fila sous la douche. Malgré tout, la chaleur de l'eau et le parfum suave du gel douche laissé à disposition par Severus firent des merveilles et il sortit de là souriant, revigoré et en pleine forme. À vrai dire, la fatigue aidant et malgré quelques réveils nocturnes, il avait très bien dormi.

En sortant de la douche, il s'enroula dans un immense drap de bain moelleux à souhait. Ça sentait divinement bon, une odeur de propre et de frais, la même que les draps dans lesquels il avait enfoui son nez en s'endormant et dans lesquels il serait bien retourné pour paresser un peu.

À présent qu'il était lavé, rincé, shampouiné, auréolé d'un parfum de savon, ses vêtements de la veille, posés sur une chaise dans la chambre, faisaient pâle figure. Il avait bien pris un petit sac de voyage avec quelques affaires au cas où, mais il était resté dans la voiture et il n'allait pas aller le chercher en tenue d'Adam. Il jeta sur ses vêtements un vague sortilège de fraîcheur et de défroissage et se rhabilla rapidement. Son métier lui avait au moins appris ça : à jeter des sortilèges de défroissage parfaits qui donnaient l'impression que les vêtements sortaient du pressing.

Une fois prêt, Harry hésita un instant. Hier soir, il n'avait pas osé sortir de la chambre, ni se manifester d'une quelconque manière. Severus avait dit « Ne me dérangez pas » et il s'y était scrupuleusement tenu, de peur de se faire jeter dehors, sous la pluie, sans toit et sans solution pour Rose. Quelque part, il était toujours étonné de la façon dont Severus arrivait à le faire obéir avec trois mots, alors que d'ordinaire, il était plutôt connu pour son caractère espiègle, frondeur et insouciant. Un reste de crainte, sans doute… un mélange de respect, de considération et la volonté de paraître un peu plus que ce qu'il était aux yeux de son ancien professeur… L'idée de vouloir le satisfaire, encore aujourd'hui, le fit doucement sourire. On n'est jamais loin de ses anciens démons.

Cette fois, le jour était levé, il avait dit « Revenez demain » et on était demain… Harry sortit de la chambre avec assurance et le sourire aux lèvres, certain de trouver Severus dans la cuisine au vu des odeurs de nourriture et de café.

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– Bonjour ! fit-il d'un ton enjoué.

Assis à la table du petit-déjeuner devant une assiette pleine, Severus sursauta comme s'il avait oublié sa présence et leva un regard ennuyé vers lui, à la limite de la contrariété. Il grogna un vague bruit qui devait être une salutation, enfourna dans sa bouche une fourchette d'œufs brouillés puis finit par se lever en désignant la chaise en face de lui d'un mouvement du menton.

– Qu'est-ce que vous voulez manger ?

Harry s'assit et se retint de grimacer en lorgnant l'assiette de son hôte. Bacon, saucisses, œufs, tomates… tout ce qu'il détestait ! Il ne manquait plus que les haricots et les champignons pour parfaire le typique petit-déjeuner irlandais !

– Un ou deux toasts… et des fruits. Ça ira très bien.

À défaut de trouver ici croissant, brioche ou autre douceur sucrée, il pouvait en profiter pour faire attention à son régime. Ce serait autant de retouches de moins pour le prochain défilé !

Severus émit un grognement, enfourna deux tranches de pain dans le toaster et posa rapidement devant lui une assiette, des couverts et le grand saladier de fruits qui trônait sur le plan de travail.

– Thé ou café ?

– Café, s'il-vous-plaît…

Severus s'affaira quelques instants dans la cuisine, puis posa devant lui une tasse et une petite cafetière à piston avant de se rasseoir à sa place avec un soulagement évident. Pourtant, Harry ne manqua pas sa grimace lorsqu'il se remit à manger ses œufs sans doute devenus trop tièdes, et il décida de faire la conversation pour égayer l'ambiance.

– Je vous remercie en tout cas de m'avoir offert de rester là cette nuit ! J'étais crevé et je me voyais mal refaire toute la route en sens inverse pour retourner en ville et trouver un hôtel… Il faut dire que les routes, pour venir jusqu'ici, c'est un véritable enfer ! Et sous la pluie, en plus… alors que je déteste conduire ! J'aurais juste réussi à me jeter dans un fossé ou à tuer un mouton ! Sans vouloir être indiscret, pourquoi vous êtes venu vous enterrer dans un endroit pareil, aussi loin de tout ?! C'est invraisemblable à quel point ça peut être reculé…

Severus releva un instant les yeux de son assiette.

– J'aime le silence.

Harry s'agita sur sa chaise, mal à l'aise. Il savait bien qu'il avait l'habitude de pérorer le matin et que certaines personnes détestaient ça, mais il ne savait pas faire autrement. Lui, le silence l'avait toujours oppressé.

– Hum, oui… C'est vrai que c'est plutôt silencieux, ici. À part quand il pleut ! Seigneur… cette pluie, cette nuit ! Et ce matin, il fait un temps splendide et on dirait que le ciel est lavé…

Les mots moururent sur sa langue devant le regard noir de Severus et Harry se leva pour aller chercher ses toasts qui venaient de sauter. Il se rassit, grignota en silence et se versa son café avant d'en avaler une gorgée.

Mon Dieu ! Ça, au moins, ça valait le détour ! Il pouvait presque sentir la caféine se frayer un chemin sous sa peau, dans ses veines et jusque dans son cerveau. À se demander si Severus n'avait pas mis une potion revigorante dedans ! Ça lui faisait presque le même effet qu'une ligne de cocaïne, la même sensation d'hypervigilance et d'invincibilité qu'il adorait. Mais ce n'était pas le lieu pour ça et Harry respira profondément pour reprendre ses esprits.

Malheureusement – ou peut-être pas –, ça réveillait aussi en lui certains désirs charnels qui n'avaient pas été comblés ni hier soir, ni ce matin, et il se mit à détailler Severus d'un regard plus appuyé. S'il avait abandonné ses robes austères de Poudlard, l'ancien professeur continuait à s'habiller entièrement de noir, des chaussures à la chemise en passant par le pantalon à pinces. Même sous ses yeux sombres, de larges cernes noires avaient fait leur apparition depuis la veille. De toute évidence, Severus n'avait pas dû dormir beaucoup et Harry se sentit légèrement coupable.

Malgré tout, et malgré ses cheveux trop longs qu'il ramenait systématiquement derrière ses oreilles, Severus avait un charme particulier. Celui de ces visages qui ne trichent pas, qui donnent à voir d'emblée tout ce qu'ils sont, sans artifice, sans apparat, aussi sévères et graves qu'ils peuvent l'être, et qui ne peuvent que s'améliorer. Il suffisait alors d'un rire, d'un sourire, d'un simple éclat dans le regard pour les illuminer et les transformer. Et Harry se souvenait avec un brin de nostalgie d'avoir vu autrefois de tels reflets sur ce visage aujourd'hui impassible.

– Vous habitez ici depuis longtemps ? fit-il en détournant le regard.

– Depuis la fin de la guerre.

Il se souvenait que Severus avait disparu peu après la guerre; il n'avait été présent à aucune commémoration, aucune cérémonie, aucune réception du Ministère. Il ne s'était déplacé que pour son propre procès, au cours duquel il avait été réhabilité aux yeux de la société et son rôle d'espion révélé au grand jour. Même pour le procès de son filleul Draco Malfoy, il s'était contenté de faire parvenir un témoignage écrit et quelques souvenirs enfermés dans des fioles scellées.

Severus avait choisi de s'exiler hors d'Angleterre, hors de la société sorcière, pour aller se perdre au bout du monde, sous la pluie irlandaise et au milieu des moutons. Seul et loin de tout et de tous… Ce n'était pas étonnant que son arrivée impromptue lui ait paru si… brutale.

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Harry grignota une banane, puis une pomme, avant de boire son café en silence. Severus avait fini de manger depuis un moment, et il faisait de même, excepté qu'il buvait du thé plutôt que du café…

C'était surprenant, ce petit déjeuner en tête à tête, mais bizarrement, Harry n'en était pas dérangé. Il respectait le silence, puisque c'était de toute évidence ce que souhaitait Severus. La conversation sérieuse viendrait en temps utile, plus tard, quand Severus y serait prêt. À vrai dire, ce moment de pause était presque appréciable, sans enjeu, sans tension, sans futilité et sans paraître…

Il tourna son regard vers la fenêtre. Dehors, le ciel s'était voilé de quelques petits nuages blancs, mais le soleil et l'humidité laissée par la pluie faisaient ressortir le vert intense de la petite île en face de la maison. Même là-bas, sur ce caillou perdu dans l'océan, Harry devinait les lignes grises des murets de pierre qui séparaient les prés. Des hommes avaient été assez fous pour descendre des falaises où ils étaient perchés, pour franchir ce bras de mer et aller conquérir ce petit bout de terre isolé au milieu des flots… Et y emmener des moutons !

Malgré tout, il devait reconnaître que la lumière était belle. Un décor pour une publicité de tourisme et il se serait bien vu poser avec un gros pull en laine torsadée et un agneau dans les bras. Berk ! Il en rigola intérieurement mais jamais il n'aurait accepté ce genre de proposition. Ça manquait un peu de prestige !

Severus interrompit ses pensées en se versant une nouvelle tasse de thé bien sombre et il se leva en l'emportant avec lui. Harry hésita un instant puis prit sa propre tasse avant de le suivre. Il pressentait que la discussion sérieuse, c'était maintenant, il n'avait pas très envie de reparler de tout ça et un peu de réconfort caféiné ne serait pas de trop.

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Il trouva Severus assis dans le même fauteuil que la veille, aussi sombre et taciturne que la veille, vêtu de noir comme la veille, et sirotant sa tasse de thé. Harry s'assit à son tour, à la même place que la veille, et laissa à Severus le soin d'aborder le sujet comme il le souhaitait. Et il fallut encore quelques minutes de mutisme et de réflexion avant que la voix rauque de l'ancien professeur ne rompe enfin le silence.

– Il n'y a pratiquement aucune chance pour que ça marche. Et quand je dis aucune, c'est de l'ordre de pas grand-chose sur plusieurs millions.

Harry grimaça douloureusement. La confirmation de ce qu'avaient dit les médicomages de Sainte-Mangouste était amère. Et paradoxalement, cette vérité prenait plus de poids, plus de réalité quand elle était énoncée par Severus. Comme si lui ne pouvait pas se tromper…

Rose allait mourir avant ses quatre ans et la douleur enflait déjà dans sa gorge et dans son cœur.

– … Mais je veux bien essayer.

Un sourire piteux et un peu trop ému remplaça la grimace sur son visage. Harry savait bien malgré tout que ses yeux devaient être trop brillants et trop humides et il évita soigneusement de croiser le regard de son ancien professeur.

Ça ne mènerait peut-être à rien, c'était peut-être un espoir vain, mais Severus n'aurait pas accepté de tenter quelque chose s'il avait été certain que c'était inutile.

– J'ai cependant des conditions…

– Je vous paierai la somme que vous voulez, s'empressa Harry d'une voix étranglée. Je vous donnerai tout ce que vous voulez.

Severus ricana bassement et ce son était presque la promesse d'une espérance.

– Trouvez-moi déjà ces ingrédients, fit-il en lui tendant une petite liste sur un morceau de papier.

Harry y jeta un regard curieux mais les noms latins ne lui disaient rien.

– Est-ce que vous avez un fournisseur attitré ? Ou bien un endroit à me recommander ?

Bien évidemment, il voulait le meilleur; mettre toutes les chances de leur côté…

– À Londres, il n'y a malheureusement qu'un seul fournisseur digne de ce nom…

– À Londres ou ailleurs en Europe, suggéra Harry. Je suis souvent à Paris, Rome ou Milan… Ou même Berlin.

Severus haussa un sourcil en relevant la tête vers lui et tendit la main pour récupérer la liste. Il prit un stylo sur la table basse et d'une écriture menue et rapide, il inscrivit quelques adresses au bas de la feuille.

– À chaque fois, dites que vous venez de ma part. Ils connaissent mes exigences, ils ne vous donneront que de la qualité.

Harry hocha la tête. Il ramènerait tout ce qu'il fallait. Rapidement, il passa en revue ses engagements à venir : il devait être à Paris dans deux jours, à Milan dans une semaine, et entre temps Londres. Il devait aussi passer voir Hermione et Rose… et il avait terriblement envie du réconfort d'Allegri et de ses bras possessifs.

– Ce n'est pas tout.

Harry releva la tête de la liste pour croiser à nouveau le regard sombre de Severus.

– Hermione a dû vous expliquer que cette potion nécessite plus de six mois de préparation…

Il savait, bien sûr. Il savait que les délais étaient serrés, que les prévisions des médicomages de Sainte-Mangouste n'avaient rien de certain, et que cette potion pouvait bien arriver trop tard…

– … Une étape tous les trente jours, et qui dure deux à trois jours à chaque fois. J'aurai besoin de ces ingrédients à chaque étape.

Harry hocha docilement la tête.

– J'aurai aussi besoin d'aide. Certaines de ces étapes nécessitent de travailler à quatre mains.

– Je…, bredouilla-t-il en frissonnant. Je ne peux pas. Les potions et moi… Vous savez bien comment c'est. Je ne veux pas tout faire rater !

– Il faudra, trancha Severus en reniflant avec mépris. Vous vous contenterez de jeter les sortilèges. Ce devrait être dans vos cordes, non ?

Harry déglutit péniblement. Ce n'était pas qu'il refusait d'aider, il pouvait s'organiser pour se libérer deux ou trois jours par mois, mais… s'il se débrouillait mal, sous le stress, sous la pression, si cela venait à échouer… il ne voulait surtout pas être responsable d'un échec. Il ne s'en remettrait pas.

– Vous pourrez dormir ici, si vous le souhaitez. J'ai bien compris que les routes pour venir étaient un enfer pour vous !

À nouveau, le mépris sourdait dans sa voix et Harry se dit qu'il avait peut-être été trop franc. Après tout, si Severus vivait ici depuis toutes ces années, c'était sans doute qu'il aimait cet endroit.

– Je… Merci.

– Trouvez ces ingrédients et revenez dans une semaine.

Une semaine… Merde. Il devait être à Milan… Harry réfléchissait à la façon dont il allait devoir changer son emploi du temps que Severus s'était déjà levé et avait disparu dans son bureau. Et de toute évidence, il venait de lui donner congé.

Il devait annuler son engagement au défilé et à la soirée de gala. Et demander à décaler le shooting photo de quelques jours. Allegri l'aiderait sans doute à convaincre le photographe… Bon, il avait des coups de fil à passer et plein de choses à faire.

Harry se leva et glissa précieusement la liste au fond de sa poche. Il hésita à s'en aller tout de suite, mais même si Severus s'était éclipsé le premier, l'impression de partir comme un voleur le taraudait.

Il s'approcha de la porte entrouverte du bureau, frappa pour s'annoncer et la poussa doucement. Severus était assis à son bureau, dans la pénombre, des liasses de papier devant lui sur lesquelles son stylo courait à toute vitesse.

– Quoi encore ? aboya-t-il.

– Puisque je reviens dans une semaine, est-ce que vous voulez que je vous ramène autre chose ? D'autres ingrédients ? De la nourriture ? N'importe quoi… ?

– Quoi que vous en pensiez, nous ne sommes pas ravitaillés par les corbeaux, Potter ! Ramenez plutôt des vêtements propres !

Figé dans l'encadrement de la porte, Harry rougit brutalement. Avec son regard acéré, Severus n'avait manqué aucun détail, et surtout pas qu'il avait remis ses vêtements de la veille.

– Maintenant, disparaissez !

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J'espère que ce début vous a plu et a soulevé votre curiosité. On se retrouve très bientôt pour la suite!

Au plaisir

La vieille aux chats