Bonjour ! Voici un texte sur le surmenage, la pression de la performance et le mythe de l'invincibilité au travail. Vous y trouverez un OC, Nathalie du Dauphin, que vous pouvez apprendre à connaitre dans Relève Imprévue, Descente, De sang froid et le recueil d'OS Les Papillons de nos souvenirs. Cette histoire se passe plusieurs années avant Relève Imprévue, alors que les chevaliers de Bronzes sont déjà gangrénés par la plaie de Mars, et quelques jours à peine après Le prix du soin. Merci à Yurizander de m'avoir inspirée avec sa suggestion d'intrigue !
J'espère que ce burn out vous plaira : bonne lecture !
A l'usure
Le bruit de l'horloge battait sinistrement la mesure dans la maison vide. Assis dans le canapé, les yeux secs et grands ouverts, Shun écoutait ce glas mécanique marquer chaque seconde dans le silence pesant. Ses pensées avaient fini par se magnétiser sur ce métronome afin de ne plus ruminer ses angoisses, mais loin de mesurer le temps qui s'écoulait, il avait fini par achever de brouiller ses repères. Il ne savait plus depuis combien de temps il attendait, si immobile qu'il lui semblait rouiller au milieu des ténèbres grandissantes. Honnêtement, il ne tenait pas à le savoir. Il perdait pied, tout semblait s'effondrer depuis cette nuit-là.
Cela faisait quatre jours depuis le dernier attentat, quatre jours depuis leur garde. Répondant à l'appel de l'hôpital le plus proche, son épouse et lui-même avaient tenu le circuit court des urgences malgré l'afflux de patients et la cadence démentielle. Ils avaient donné sans réfléchir ces vingt-quatre heures de leur vie pour les victimes ; vingt-quatre heures d'horreur et de dépassement de soi qui les avaient laissés épuisés et vidés de leurs ressources. Cependant, Nathalie avait donné plus encore.
Alerté par un bruit sur la terrasse, Shun se redressa comme un ressort, brusquement tiré de son état second. Il n'eut pas le temps de gagner la porte ; Nathalie entrait comme une tornade et se débarrassait de son manteau sur un canapé. L'intense sentiment de soulagement qui l'envahit mit en exergue toutes les inquiétudes qu'il réfrénait depuis la fin d'après-midi. Ses premiers mots, suintant d'anxiété, se teintaient de reproches.
— Nath', où est-ce que tu étais ?
— J'ai pris du retard dans mes consultations, marmonna-t-elle.
Déjà la jeune femme passait devant lui en coup de vent sans lui accorder un regard. Elle se dirigea d'un pas tanguant vers la cuisine où elle attrapa un morceau de pain au vol. Son époux se figea sur place, coupé dans son élan : sa boiterie, toujours plus marquée en fin de journée, prenait ce soir une tournure alarmante. Il la suivit des yeux : incapable de penser à autre chose qu'à ses besoins vitaux, elle mâchait en silence, appuyée sur le plan de travail, le regard vide. Ce n'était que l'ombre d'elle-même, une carcasse éteinte qui s'enfonçait un peu plus chaque jour depuis cette garde fatidique.
Rarement Shun l'avait vue aussi exténuée depuis qu'ils avaient raccroché. Comme toujours, il serait le soutien dont elle avait besoin pour remonter la pente. Il prendrait soin d'elle, puisqu'elle n'en était plus capable. La gorge nouée, il désigna la table.
— Assieds-toi, je vais réchauffer le dîner.
— Merci, mais je n'ai pas très faim. Tu ne m'en veux pas si je monte me coucher ?
Cette question n'était que de pure forme ; déjà elle se dirigeait vers l'étage.
— Nathalie, il faut que tu manges un peu, insista-t-il.
Elle ne prit pas la peine de répondre ; répondant à ses instincts primaires, elle cherchait son lit sans même écouter son mari.
Ce silence raviva en Shun l'impression d'être spectateur du lent déclin de son épouse, sans prise sur l'enchaînement des évènements qui l'empêchait de dormir. Nathalie était rentrée tard, sans répondre à ses textos, sans répondre à ses appels, si tard qu'il avait craint que le pire soit arrivé. Si elle continuait sur cette pente, un jour elle ne rentrerait pas.
— Nathalie, tu ne peux pas continuer comme ça, lança-t-il d'une voix si blanche que son épouse s'arrêta à la moitié de l'escalier.
Elle poussa un soupir irrité, agacée de devoir répéter chaque jour la même dispute, et lui lança un regard noir.
— Je vais bien, Shun.
Il tressaillit sous l'agressivité de cette réponse, mais refusa de reculer, pas cette fois.
— Non, tu ne vas pas bien. Ce n'était pas raisonnable de reprendre le travail tout de suite après la garde. Tu as besoin de te reposer !
Les pupilles de la jeune femme flambèrent, si différentes du regard bovin qu'elles arboraient quelques minutes auparavant. Elle se redressa de toute sa hauteur et redescendit les quelques marches d'un pas saccadé.
— Je suis parfaitement capable de travailler, assena-t-elle d'une voix tranchante.
— Tu as besoin de te reposer et de te soigner, Nath', reprit-il sans fléchir. Ta blessure s'est beaucoup étendue. Si tu continues à tirer sur la corde, ton corps ne va plus suivre.
— Je te dis que je vais bien, répliqua-t-elle entre ses dents. J'en ai vu d'autres.
— Alors laisse-moi te faire une prise de sang pour s'en assurer !
— Ce n'est pas la peine, je te dis.
Elle s'était détournée, comme pour marquer le point final de la conversation. Le sujet était revenu plusieurs fois ces derniers jours, et Shun finissait toujours par admettre qu'elle seule avait le droit de décider de sa ligne de conduite. Si elle jugeait qu'elle pouvait travailler, elle travaillerait.
Sûre que Shun allait plier, elle sursauta lorsqu'il lui saisit le bras pour la retenir.
— Ce n'est pas la peine de te tuer à la tâche, Nathalie !
Elle se retourna, raide comme un piquet, et malgré sa silhouette amaigrie, elle le toisa de toute sa hauteur avec un mépris venimeux.
— Si, Shun, cracha-t-elle, je me tuerais à la tâche s'il le faut. Si cette garde était à refaire, je la referai, et je brûlerai mon cosmos jusqu'à la dernière étincelle si cela permet de sauver des vies. Je me rappelle d'un temps où tu partageais les mêmes valeurs, Andromède.
Il avait blêmit. Son ancienne compagne d'arme savait appuyer sur ses points sensibles ; cependant, il encaissa l'attaque sans se laisser distraire de son objectif.
— Je ne t'ai jamais reproché ce que tu as fait pendant cette garde, Nathalie. On sait tous les deux qu'à ta place, j'aurais probablement fait la même chose.
Il marqua une pause, surpris de verbaliser cet aveu qu'il n'avait pas encore intellectualisé. Son épouse semblait moins étonnée, car son visage fermé ne trahissait aucun émoi.
— Mais c'était un contexte d'urgence, acheva-t-il. Je te parle de tes consultations à la clinique.
Ses joues s'enflammèrent.
— Alors c'est mon travail qui n'en vaut pas la peine, c'est ça ? Tu penses que c'est juste un passe-temps ?
— Je n'ai jamais dit que ton travail n'était pas important, Nathalie, répondit-il d'une voix douce, mais il n'est pas urgent. Tes patients peuvent attendre une semaine que tu sois remise.
Elle leva les yeux au ciel, hors d'elle.
— Et mettre mes collègues en difficulté ? C'est hors de question ! Si je peux me lever, je vais travailler, point. Mes patients ont besoin de moi.
C'était son dernier mot. Sans un regard, elle se dégagea puis s'éloigna fermement, et Shun sentit le désespoir le gagner en écoutant les pas irréguliers de sa femme mourir dans l'escalier.
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Comme d'habitude, Shun s'était levé bien avant Nathalie. Elle dormait déjà lorsqu'il l'avait finalement rejointe, la veille au soir, et il avait pris garde à ne pas la réveiller lorsqu'il avait quitté la chambre de bonne heure.
Il dégustait son café à petite gorgée dans le silence de la maison, les yeux fixés sur l'horloge. Il s'était résigné ; il avait compris la veille qu'aucune discussion ne pourrait raisonner son épouse.
Tout à coup, un bruit à l'étage suspendit sa tasse à mi-chemin de ses lèvres, et il la baissa pour écouter attentivement. En quelques minutes, débarquant comme une furie, Nathalie dévala l'escalier en mâchant un juron, hors d'elle ; elle devrait déjà être à la clinique !
— J'ai raté mon réveil, je file ! haleta-t-elle en empoignant un fruit dans la corbeille.
Elle était déjà à la porte lorsqu'il posa doucement sa tasse à côté de lui sur le plan de travail.
— C'est moi qui ai déprogrammé ton réveil, Nathalie.
Cette phrase, prononcée d'un ton détaché, tomba comme une pierre dans la mare. La jeune femme avait stoppé sa course ; elle se tourna vers lui avec un mutisme effrayant de colère.
— Tu as fait quoi ? articula-t-elle, bouillonnante.
Il soutint son regard, et elle le découvrit calme, résolu quoique pâle, bien différent de l'inquiétude fébrile de la veille.
— J'ai appelé le secrétariat ce matin, et j'ai fait annuler toutes tes consultations jusqu'à la fin de la semaine.
Sa voix raisonna étrangement dans le silence ébahi. Nathalie cligna des yeux une première fois, puis une seconde, incertaine d'avoir bien entendu, puis explosa.
— Qu'est-ce qui t'a pris ? cria-t-elle, furieuse.
Elle le rejoignit à grand pas dans la cuisine.
— C'est impossible, je suis salariée ! Tu n'as pas le droit de faire ça !
Sans répondre, il désigna d'un mouvement de tête un papier posé en évidence sur la table. Nathalie y jeta un œil, relâchant à regret son attention assassine de son mari : un arrêt de travail, signé du Dr Alvès. Shun n'avait dû avoir aucun mal à obtenir cette attestation de leur ami : Romain l'avait sûrement cru sur parole quand il lui avait dit qu'elle était malade et trop entêtée pour s'arrêter.
— Je n'arrive pas à croire que tu te sois abaissé à ça, cracha-t-elle.
— J'aurais préféré éviter d'y être forcé, Nathalie. Je refuse de te perdre parce que tu n'as pas voulu te soigner.
La jeune femme ouvrit la bouche, prête à répliquer, mais le regard résolu de son mari moucha sa répartie. Avec un cri de rage, elle s'éloigna à grandes enjambées, ouvrit violemment leur placard à médicament pour saisir un nouveau flacon de morphine et regagna la chambre d'un pas furibond.
Toujours appuyé à la même place, Shun souffla longuement, et ses épaules s'affaissèrent. Son assurance de façade se fissura et, le cœur inquiet, il porta à nouveau sa tasse à ses lèvres.
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Shun tentait d'étouffer le bruit de ses pas alors qu'il montait l'escalier, concentré sur le plateau qu'il tenait à deux mains. La matinée s'était écoulée avec une lenteur exaspérante, car malgré les heures qui sonnaient les unes après les autres, Nathalie n'était toujours pas redescendue. Mortellement inquiet, songeant avec angoisse au flacon de morphine que son épouse avait saisi dans sa colère, le jeune homme était venu plusieurs fois entrebâiller la porte de la chambre à coucher.
La première fois, il avait senti son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu'il l'avait aperçue, étendue sous les couvertures, inerte comme un poids mort. Le souvenir angoissant de son épouse assommée de morphine lors de l'overdose qui avait failli lui coûter la vie l'avait saisi à la gorge, et il s'était précipité dans la pièce. Son absence de réaction avait majoré d'un cran la panique qui l'étreignait, et il avait eu besoin de plusieurs minutes pour comprendre à travers ses yeux brouillés de larmes qu'elle respirait encore. Le souffle coupé, il avait longuement compté ses cycles respiratoires avant d'admettre qu'elle dormait, tout simplement. A peine rassuré, il s'était débattu de longues minutes avec sa conscience avant de rafler la boîte de morphine de son épouse et de compter les cachets. Il haïssait espionner sa consommation, mais la terreur qui comprimait sa poitrine avait eu raison de ses réticences. Enfin, aussi désemparé que soulagé de constater que Nathalie avait pris sa dose standard, il avait glissé le long du matelas et était resté un long moment à la regarder dormir en attendant que les battements désordonnés de son cœur ne s'apaisent.
Depuis, il était revenu plusieurs fois observer son sommeil, incapable de s'empêcher de vérifier sa fréquence respiratoire. Cette fois-ci, il était près de midi, et il apportait avec lui un peu de nourriture pour son épouse.
Délicatement, il entrouvrit la porte. Comme à chaque fois, Nathalie était allongée à sa place habituelle, et lui tournait le dos. Il poussa le battant et fit quelques pas dans la pièce à l'atmosphère viciée. Un sourd pressentiment l'avertissait d'un changement ; il contourna le lit et tendit le cou pour dévisager son épouse. A sa grande surprise, elle avait les yeux grands ouverts, fixés sur la fenêtre où le soleil filtrait à travers les rideaux.
— Nath' ? souffla-t-il.
Elle ne réagit pas. La poitrine serrée, il renonça à s'avancer plus avant et revint sur ses pas poser le plateau sur une commode. Probablement qu'elle le haïssait. Peut-être ne parviendrait-elle jamais à comprendre les choses de son point de vue. Une voix en sourdine lui reprochait de l'avoir mise au pied du mur, mais il serra les dents : elle avait besoin de repos, et il la préférait offusquée que morte.
Il allait se retirer à pas feutré lorsqu'une voix l'appela.
— Shun.
Il s'immobilisa, le cœur battant. Elle l'appela à nouveau, un peu plus fort. Il n'hésita plus : d'un pas lent, il se plaça devant elle.
— Je peux faire quelque chose pour toi? demanda-t-il d'une voix douce.
Elle hocha la tête, et désigna d'un mouvement du menton sa table de nuit. Intrigué, Shun saisit le papier qui y était plié. Il le parcourut du regard, reconnaissant sans mal une ordonnance de prise de sang. Il leva les yeux, incertain de bien comprendre.
— Tu avais raison, Shun, soupira-t-elle. J'avais vraiment besoin de dormir… et je pense qu'une perfusion ne me fera pas de mal.
Elle avait tourné la tête vers lui, et l'invita à s'asseoir sur le matelas.
— Désolée pour tout à l'heure… Je voulais vraiment aller bosser, et ça me rend folle de pas en être capable. Je déteste me sentir aussi inutile, marmonna-t-elle.
La main fraîche de son mari trouva naturellement sa place sur son épaule qu'il caressa tendrement.
— Tu en as fait plus qu'assez, Khüba. Tu n'aideras personne en t'épuisant jusqu'à la moelle.
Nathalie grimaça.
— Je ne pense pas que mes collègues seront de ton avis. On avait une grosse semaine de consultation, je ne sais pas comment ils vont pouvoir absorber les miennes.
— N'y pense plus, ils sauront se débrouiller.
Le regard de Shun s'attarda sur le papier qu'il tenait entre ses doigts : s'ils voyaient les résultats catastrophiques qu'il prévoyait pour cette prise de sang, il ne doutait pas que les fameux collègues comprendraient. Ses pensées devaient s'être inscrites un peu trop lisiblement sur son visage, car Nathalie fut secouée d'un petit rire.
— Je sais, je sais, on exige plus de nos collègues que de nos patients.
Un sourire étira ses lèvres : l'orgueil de la profession médicale n'était plus à démontrer. Leurs études les avaient formatés pour supporter leur cadence démentielle, et ils admettaient difficilement leurs propres limites. Cela dit, en tant que Chevalier, il ne se sentait pas en droit de les critiquer trop sévèrement. Il déplorait simplement que l'entêtement de Nathalie se soit emparé de ce double héritage jusqu'à l'inconscience.
Un bruit de vibration le tira de ses pensées, et Nathalie poussa un soupir théâtral en vérifiant son téléphone.
— C'est Hyoga. Je suppose que tu ne lui as pas dit que j'étais en arrêt jusqu'à nouvel ordre, car il continue de me bombarder de messages.
Shun rougit légèrement, encore gêné de la façon dont il avait forcé la main à son épouse. Changeant de sujet, il désigna d'un mouvement de tête le plateau repas qu'il avait apporté.
— Que dirais-tu de manger un peu avant que je te perfuse ?
Une moue déforma la bouche de son épouse : à vrai dire, elle n'avait pas très faim, mais elle avait tendance à se dénutrir facilement quand sa blessure s'étendait, et Shun avait raison de l'encourager à s'alimenter. Cependant, elle détestait manger au lit lors de ses convalescences. Elle n'était pas mourante, non plus !
— Sur la terrasse, alors, négocia-t-elle.
— D'accord.
Il s'était déjà levé, mais lorsque Nathalie se redressa contre ses oreillers, elle ne put retenir une grimace de douleur. A présent que son esprit n'était plus anesthésié par son état alarmant de fatigue, elle percevait avec une cruelle acuité la douleur qui émaillait sa jambe droite. Elle repoussa d'un geste Shun qui tentait de l'aider à se lever, serra les dents et tâcha de se mettre debout. Elle tint quelques secondes avant de se rassoir en mâchant un juron. Elle avisa sombrement sa boîte de médicaments : si elle prenait une nouvelle dose, elle pourrait y arriver seule. Elle allait y arriver seule.
Son regard s'égara sur l'ordonnance de prise de sang que son mari avait reposée à côté des antalgiques. Elle avait longuement ruminé avant de la rédiger, forcée de reconnaître qu'elle avait dépassé depuis longtemps la limite du raisonnable. Cette vision détendit la ligne crispée de ses épaules. Elle n'avait pas à tout faire toute seule, elle ne pouvait pas tout faire toute seule. Elle leva ses prunelles penaudes sur son compagnon.
— Je crois que je vais avoir besoin d'un coup de main, fit-elle avec un sourire déconfit.
Le visage de Shun s'illumina. Avec un éclat d'espièglerie dans ses pupilles vertes, il se pencha et glissa un bras sous les jambes de son épouse. Avant qu'elle ne réalise son intention, il la souleva de terre et la blottit contre son torse. Elle explosa de rire, amusée d'être ainsi portée, et fourra son nez dans son cou alors qu'il se dirigeait vers l'escalier.
Cette semaine de repos lui ferait du bien.
Cette semaine de repos leur ferait du bien.
Fin
Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y réponds par MP. A bientôt !
