ENDETTEE
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La porte s'ouvre avec un petit grincement alors qu'il entre dans la pièce d'une démarche souple. Elle ne peut qu'observer son dos, sa silhouette qui se découpe dans la pénombre naissante de sa chambre.
Elle, elle reste là, figée sur le seuil. Il fait un pas vers elle alors qu'elle recule brusquement. C'est presque une danse qu'elle s'escrime à engager. Lui s'approche, elle s'enfuit, encore sur ses gardes.
- Vous n'entrez pas ? Fait-il avec un petit sourire en coin, moqueur, ses pas amorçant un mouvement de recul certain.
Il abandonne sa veste sur le rebord d'une chaise avant de laisser ses clés échouer sur la petite table dans un cliquetis métallique. Sans la regarder, attendant qu'elle se décide, il entreprend de défaire ses boutons de manches qui refusent de céder malgré ses gestes méticuleux.
Doucement, elle avance, un pas, puis deux, et fait claquer la porte après son entrée. Rien. Pas un mouvement de la part de l'homme qui se tient en face d'elle ne prouve qu'il s'en soucie.
Qu'est-ce qu'elle fait là, bordel ?
Un instant, elle a envie de partir à toute allure et de tourner le dos à ce chemin obscur qu'elle vient d'emprunter. Mais alors, surgie de nulle part, une bouteille de Vodka s'agite devant ses yeux.
- Je vous sers un verre ? Lui demande l'agent Barton d'une voix rocailleuse.
Elle hoche la tête doucement, comme perdue, et vient s'assoir sur l'un des tabourets abandonnés près d'une table poussiéreuse. Presque immédiatement, le verre se matérialise devant elle.
- J'ai pensé que peut-être, cela vous ferez passer le mal du pays.
- Merci.
C'est étrange ce mot, il râpe un peu la gorge. Il en sort légèrement étouffé, comme si depuis des années, elle avait cherché à le laisser au fond, loin, très loin de son esprit.
Elle avale une longue gorgée du liquide transparent sans ciller, puis une deuxième, et finalement la totalité du contenu. Lorsqu'elle relève la tête, elle est surprise de croiser le regard de l'Agent Barton.
- Je suis russe, se justifie-t-elle.
L'expression de l'homme ne change pas, mais ce sont ses yeux qui rient légèrement, comme amusés.
Natasha parcourt du regard la petite pièce dans laquelle elle se trouve. Un lit, un canapé miteux, un bureau défoncé et un verre d'eau posé sur une table de nuit branlante. Elle soupire.
- Ce n'est pas ce à quoi vous êtes habituée ? Lui dit l'homme, railleur.
- Non, en général, je me fais offrir la suite royale, argue-t-elle d'une voix suffisante.
Il ne répond pas, se contentant de remplir à nouveau deux généreux verres de Vodka puis, une main vient effleurer sa tempe et elle le devine épuiser par le voyage.
- Et si j'essayais de vous tuer ? Souffle-t-elle doucement.
Il arque un sourcil.
- Vous avez constamment marché derrière moi, si vous aviez voulu me tuer, vous auriez pu le faire à de nombreuses reprises, Natasha.
Elle frémit à l'énonciation de son prénom dans sa bouche. Ça n'a rien de gênant. D'ordinaire, il sonne presque comme une insulte, mais là… Etrangement, elle sent un picotement familier se répandre dans ses veines. Elle secoue la tête, chassant cette impression désagréable et qu'elle ne comprend pas.
- J'attends peut-être le bon moment.
- Et si vous me posiez directement la question qui vous brûle les lèvres ?
Sa bouche se tord en une expression farouche, déstabilisée.
- Pourquoi ?
Sa voix est entrecoupée et un instant, elle doit reprendre son souffle pour ne pas fléchir.
- Pourquoi m'avoir épargnée ?
Il se laisse quelques minutes avant de répondre, baissant les yeux. Et Natasha se sent brusquement intruse, comme si elle n'avait pas le droit d'être ici à contempler l'une de ses faiblesses. Laisser tomber ses barrières devant les autres n'est pas quelque chose qu'elle s'autorise à faire, pas plus qu'elle n'aime être témoin de celle des autres.
- Je sais qu'on ne peut pas tirer un trait sur un passé trop lourd à porter mais on peut toujours essayer de se racheter.
Pas plus. Il a relevé le menton, fier, et sur son visage, plus aucune trace d'impuissance ne sillonne.
Elle frissonne. Elle a cette brusque envie, un peu stupide, un peu irrationnelle, de coller ses pas aux siens. Comme si sa simple présence lui conférait un peu de stabilité, un peu de la rédemption qu'elle recherche.
Son estomac se serre et elle sent son équilibre s'ébranler quelque peu sous la nausée qui l'envahit.
Le mot clignote brusquement dans son esprit. Endettée. Elle déteste ça autant qu'elle se sent redevable, emplie de gratitude, et ce brusque ballotement de sentiments dont elle ignorait jusqu'alors l'existence l'étourdit.
Elle ne sait pas encore si son choix est le bon, si rejoindre le SHIELD est ce qui fera d'elle quelqu'un de meilleur, mais ce qu'elle ne peut pas effacer de son esprit, c'est que parmi les centaines de personnes sur qui il a braqué son arc, l'Agent Barton a décidé de l'abaisser devant elle.
Elle vide ce qu'il reste de son verre d'une traite avant de le pousser à nouveau dans sa direction. Le sien est déjà vide.
- C'est loin, fait-elle d'une voix éteinte en avalant une nouvelle gorgée.
- Qu'est-ce qui est loin ?
- Moscou.
Lentement, la main de Clint Barton interrompt le geste qu'il était en train de faire pour la poser sur la table avant qu'il ne visse un regard appuyé à la jeune femme. Elle détourne les yeux, gênée par ses yeux bleu gris qui semblent la fouiller.
Lorsqu'ils étaient dans l'avion, chaque minute écoulée lui faisait se sentir arrachée à son pays, à ses racines, chaque instant passait et elle devenait quelqu'un d'autre.
- C'est derrière vous à présent, lance-t-il d'une voix un peu trop froide, comme s'il réprimandait un enfant.
- Oui…
Elle le voit se tendre, imperceptiblement, comme s'il était sur le point d'amorcer un pas vers elle. Il y a cette chose au fond de son regard… Une minuscule étincelle de douceur. Elle détourne les yeux, rompant ce moment gênant.
- Vous devriez dormir un peu, argue-t-il finalement d'une voix où la patience ne s'est pas totalement effacée. Demain, notre vol pour New York décolle à l'aube.
Elle hoche la tête, la gorge nouée à la perspective de s'éloigner encore un peu de ce qu'elle est.
Elle se lève, féline, l'esprit légèrement embrumé par l'alcool.
- C'était le bon choix, Natasha.
Sa voix la coupe dans son élan, elle se redresse laissant leur regard s'entrechoquer.
- Je n'en suis pas encore certaine. Clint.
