BUDAPEST
Elle remonte la fermeture éclair de son uniforme. Dans sa gorge, il y a cette sensation amère qui l'obstrue, comme une désagréable sensation qui lui colle à la peau. Du bout des doigts, elle effleure chacun de ses équipements, comme pour vérifier s'ils sont bien toujours là, si tout est opérationnel.
D'un geste précipité, elle noue sa chevelure rousse d'un chignon malhabile.
Dans le reflet du petit miroir qui trône face à elle, ce qu'elle entrevoit lui serre l'estomac. Ses yeux n'ont jamais paru si vides, son teint si caverneux, elle détourne les yeux sous la nausée qui l'envahit.
- Tout est ok ?
Il est là, il est toujours là. Sous ses traits tirés et son regard pâle, elle ne peut que déceler l'immense fatigue qui l'enserre.
Elle hoche la tête, emprisonnant sa lèvre inférieure entre ses dents.
Alors qu'il se tourne pour disparaître, elle claque d'une voix qu'elle reconnaît à peine :
- Ne meurs pas aujourd'hui.
- Bien sûr que non, lui dit-il.
Mais dans le regard qu'il lui adresse, elle peut y lire une intense émotion, qui danse, frénétique, seulement elle ne saurait dire quoi. Le malaise qui lui ronge le ventre enfle brutalement.
- C'est juste que j'ai cette impression… Comme un pressentiment.
Comme si je te voyais pour la dernière fois
Il ferme les yeux un bref instant, aussi rapide qu'un battement d'ailes, mais elle a pu la voir, l'hésitation qui tremble dans tout son être.
- Ne dis pas de bêtises.
Puis cette fois il disparaît, alors elle détourne les yeux, juste pour ne pas le contempler de dos alors que ses pas l'éloignent d'elle.
Tic Tac. Ce sont les rouages du temps qui s'ébranlent dans sa tête. Tic Tac, ce sont les minutes qui défilent, lui laissant à peine reprendre son souffle, Tic Tac, c'est comme un compte à rebours inévitable qui étend sur elle son souffle glacial.
Dans ses oreilles bourdonnantes sous le coup des détonations qui ne cessent de pleuvoir, il y a une légère mélodie, un souffle incertain, c'est celle de la voix de Clint, à couvert trois cent mètres plus loin, qui résonne, hurlant des directives à ses coéquipiers.
- Agent Roumanoff, fait la voix de l'homme qui se tient près d'elle
Dans sa voix perce un questionnement, une interrogation. Natasha hésite. Son bras la fait atrocement souffrir et elle n'est pas certaine d'atteindre sa précision légendaire. Elle observe un instant l'agent. Dans son regard, c'est son propre écho qu'elle contemple, son sang-froid implacable et son courage stupide.
Il ne doit pas avoir plus de vingt ans, et pourtant, il est déjà prêt à mourir.
Comme elle tarde à répondre, il aboie presque comme un ordre :
- Couvrez-moi.
Les déflagrations résonnent contre ses oreilles alors que le gamin s'est élancé au milieu des combats. Debout, elle s'escrime à viser les assaillants. L'un d'eux s'effondre alors que le tissu de son uniforme se met à boire le sang largement. L'écarlate lui saute au visage, c'est brutal, effrayant. Dans la ville aux murs gris, la couleur l'agresse. Rouge. Rouge sang. Il y en a partout, sur le macadam, sur les cendres qui recouvrent les cadavres, sur ses mains…
Une balle siffle contre sa tempe alors elle se baisse. Rechargeant son 9mm avec la rapidité qui la caractérise, elle roule à terre, se déplaçant avec souplesse, avant de trouver un nouvel abri derrière une voiture.
Elle voit le jeune agent s'effondrer à terre. Alors avec hargne, elle abat les hommes avec une précision terrifiante, un à un. Soudain, un juron s'échappe entre ses dents serrées. A sec. Vide.
Elle se baisse contre son faible rempart, la peur au ventre. Elle peut entendre les coups qui résonnent près d'elle. C'est comme si chaque fois, ils s'imprimaient dans ses tympans, remuant ses entrailles. Elle sent qu'ils sont moins nombreux, que le SHIELD progresse, gagne du terrain. Son regard frôle son ventre, une tâche sombre s'élargit toujours un peu plus. Depuis combien de temps saigne-t-elle ? Son irrégularité lui coupe le souffle, il s'agite, se jouant d'elle avec humeur. Une heure. Deux. Peut-être un jour en fin de compte.
Puis soudain, c'est le silence. Brutal. Entêtant. De ceux qui laissent un trou béant, comme un manque, une amputation. Elle tend l'oreille, mais elle n'entend même pas une respiration. La peur qui s'infiltre en elle en cet instant est telle qu'elle en a le vertige. Son cœur s'emballe brusquement comme une machine rouillée qui se remettrait finalement à fonctionner. Elle n'entend même pas le sang qui pulse contre ses tempes….
- Natasha !
Soulagement. Son arc à la main, droit et le visage noirci, Clint Barton s'approche d'elle à pas mesurés. Elle se redresse alors, avant de tituber, la vue légèrement obscurcie.
- Qu'est-ce que tu as ? Fait-il d'une voix où perce l'inquiétude.
En deux pas, il est près d'elle, ses deux mains autour de sa taille comme pour la soutenir. Faible, elle finit par trébucher, l'emportant dans sa chute, le faisant tomber à genoux à ses côtés.
- Tu es blessée ?
La question est purement rhétorique, il fixe, d'un air absent l'une de ses mains couverte de sang. De son sang à elle. Dans son regard, l'horreur fige ses traits, indétrônable.
- Je… Commence-t-elle, une grimace déformant son visage.
- Chut, ne parle pas, souffle-t-il avec douceur, l'urgence se distillant dans sa voix hachée.
- J'avais…
- Tais-toi, s'il te plaît…
Avec des gestes précipités, il appuie sur la blessure, tentant de stopper l'hémoglobine de les recouvrir entièrement.
- Te… fatigue pas, souffle-t-elle.
- Nat, Ferme-la ! Aboie-t-il, le regard fou.
Elle lève une main, grimaçant sous l'effort, avant de tracer un chemin ensanglanté sur la joue de l'homme qui la contemple, impuissant, s'affaiblir dans ses bras.
- J'avais un pressentiment… Tu te …souviens ?
Il hoche la tête, mâchoire serrée et les yeux brûlants de douleur. Elle entend des pas lourds au loin, et elle devine que le SHIELD est en train de revenir, non loin, mais probablement pas suffisamment près.
- Aidez-moi, putain ! Hurle-t-il à l'aveugle, en fouillant les alentours du regard.
Puis il se tourne vers elle, embrassant avec violence la paume de sa main qu'elle tenait encore sur sa joue, tâchant ses lèvres de sang séché.
- Ça va aller, Nat, tu vas t'en tirer, ok ?
Haletante, elle sent ses forces l'abandonner et le froid s'infiltrer avec insolence, ses dents s'entrechoquent, claquent brutalement.
- Je ne l'oublierai jamais.
- Quoi ?
- Ce regard que tu poses sur moi. …
- Dis pas ça, fait-il avec force, tu n'as pas le droit de me dire au revoir. Nat ?
Sa voix est étouffée, lointaine, elle entend les gens qui se massent autour d'elle, qui s'agitent. Chaque goulée d'air qu'elle avale est douloureuse, chaque son lui paraît atrocement lointain. Elle entend la voix de Clint qui répète son prénom, on s'affaire près d'elle, elle essaie d'ouvrir les yeux, en vain.
Clint … Elle voudrait le dire, mais les forces lui manquent, son nom pulse contre son cœur, ça résonne, inlassablement. Peut-être que si elle le pense assez fort… Le noir l'engloutit. Absolu.
Je pense que vous serez contents de savoir qu'il ne me reste que 3 chapitres à poster et qu'ils sont tous écrits et correction
Merci à ceux qui laissent une trace de leur passage !
J'ai comme l'impression d'avoir perdu quelques lecteurs, vous êtes toujours là? :)
