Un petit moment qui pourrait se cacher pendant le film...


PECHE CAPITAL


Il le regarde. Vraiment. Il y a des veines qui soulignent ses yeux bruns et une dureté dans ses prunelles qu'il retrouve chez l'autre quand ça ne va pas fort.

La colère. Arrachée à son écrin, brute. La colère sourde et sans faille. La colère qui dicte les hommes, qui soumet à son service.

- Tout à l'air parfaitement ok.

Il a reçu la nouvelle comme un coup qui s'abat sur la nuque. Bruce Banner éloigne de son œil la petite lampe nécessaire à son examen avant de relever les manches de sa blouse avec un soupir.

- Je ne me sens pas… Ok, grimace l'Agent Barton avec une moue contrariée.

Bruce a relevé les yeux, il les laisse s'égarer sur cette silhouette recourbée, voutée, qui semble porter un poids trop lourd sur ses épaules. Le flot de culpabilité qu'il connaît si bien se retrouve dans ses yeux clairs, et puis il la voit, juste là, cachée entre l'amertume et la douleur. La colère. Alors lentement, il recule, parce qu'il sait la question qui va franchir les lèvres de l'Archer.

- Qu'est-ce que vous ressentez ?

Il retient à peine le gémissement accablé qui se presse contre ses lèvres. Peut-être bien qu'il n'a pas envie d'en parler, surtout à un homme qu'il connaît si peu. Mais bien sûr, il ne se tait pas. Bruce n'est pas de ces hommes qui reculent.

- C'est juste la sensation que vous ne vous appartenez plus. Quand vous ouvrez les yeux, vous n'avez qu'à contempler les dégâts ... Ce n'était pas vous, certes, mais ça l'était quand même.

- Une marionnette.

Il plisse les yeux, le regard silencieux.
C'est ça. Un abruti dont on tire les ficelles, une coquille vide, un pantin docile dont on se plaît à penser qu'il affrontera les pires tâches, et tant pis si ça souille sa conscience.

- Tant pis si ça souille sa conscience, répète-t-il en écho à ses pensées.

- Ma conscience ? Demande Barton avec un sourire désabusé. Ma conscience est noircie à jamais et je ne le dois pas à ce chien de Loki.

- Oui mais aujourd'hui vous vous battez pour la Justice et la Liberté.

- Pitié, épargnez moi ces absurdes futilités.

- Très bien, pour quoi alors ?

Il le défie de répondre, le menton relevé et le regard fier.

Mais Barton ne répond pas, il aime le silence quand les conversations engagées deviennent trop aléatoires.

- Vous avez Natasha.

Alors Barton croise son regard. Il y a comme un gouffre dans ses yeux, quelque chose qui échappe à Bruce mais ça semble douloureux.

- Ce n'est pas… bien de toujours s'inquiéter pour quelqu'un

- Ce n'est pas mieux de n'avoir personne pour qui s'inquiéter.

Son regard se perd au loin. Brouillé. Et peut-être, peut être alors que c'est vrai, que c'est lui qui a raison. Au fond de son âme, il y a ce monstre qui cogne jusqu'à lui filer des vertiges.
Mais même s'il fait de son mieux, il n'a pas LA raison. Pas comme Barton. Barton a la raison de s'en vouloir, la raison de se fustiger, la raison de se fissurer en mille morceaux, parce que même s'il blesse des innocents, Bruce ne touche pas aux gens qu'il aime, parce qu'il n'a personne à aimer.

- Parfois le soir, quand on rentre de mission, je ne peux pas détacher mes yeux de tous les bleus qui tâchent son corps. Elle, elle croit que je ne vois pas.

Il serre la mâchoire.

- Depuis deux jours, je sais que nombre d'entre eux sont ceux que je lui ai faits.

Bruce baisse les yeux. Il n'y a rien à répondre.

- J'ai pas le droit de l'aimer, entend-il.

Loin, très loin, comme s'il l'avait imaginé.

Barton s'est levé, ses poings sont serrés. Et Bruce peut la voir qui gronde, la colère. Sa vieille amie. Elle, qui le suit partout depuis toujours, comme une ombre de laquelle on ne peut se défaire.

C'est idiot, ce sentiment. On l'enferme dans un placard. Pendant longtemps on pense qu'elle nous a un peu oubliés ou qu'on a réussi à l'apprivoiser, puis elle revient, elle nous touche en pleine face.

Quoi qu'on fasse. Elle finit par nous consumer, nous briser, ne laissant plus que des cendres.