RITOURNELLE


Il y a des chansons qui marquent. Les notes coulent sur votre vie, en rythmant le court avec une dextérité folle.
Natasha avait fredonné cette chanson toute la journée, exaspérant tour à tour les habitants de la Tour Avengers.

L'air trotte dans sa tête, si bien qu'elle ne peut empêcher les paroles de s'échapper de ses lèvres.

Natasha ne chante jamais.

Elle ne connait pas de chansons, et de toute façon, elle n'est pas ce genre de femme.

Pourtant, aujourd'hui la mélodie entêtante enfle dans sa tête, sournoise.

- C'est joli, qu'est-ce que c'est ? Demande Pepper Potts en entrant dans la pièce, un sourire étirant ses lèvres.

- Je ne sais pas… Je n'arrive pas à me souvenir.

- Joli ! Grince Tony Stark en entrant à sa suite dans la pièce où Natasha épluche les dossiers de leur prochaine mission. C'est un appel au suicide plutôt.

- J'aime les chansons, elles apaisent les cœurs.

Pepper adresse un sourire à Natasha qui ne le lui rend pas. Cette dernière ne s'en offusque pas, elle a appris à lire entre les lignes.

- C'est bien un discours de bonne femme, grince l'Iron Man avec une grimace.

- Vous êtes aussi froid que votre carapace, rétorque Pepper d'une voix glaciale elle aussi.

Et soudain, Natasha se sent de trop dans cette petite pièce étriquée. Intruse. Spectatrice d'une scène dont elle est le témoin malgré elle et qui lui rappelle ses propres faiblesses.

Elle ramasse ses affaires à la hâte, sortant à toute allure de la salle devenue suffocante.


Elle frappe. Frappe contre le sac, ça dure des heures. Elle a tellement à évacuer que ça occupe son temps et son esprit.

- Depuis combien de temps es-tu là ?

- Suffisamment longtemps.

C'est Clint et ses mots dits à la volée où parfois on attend une suite qui ne vient jamais. Elle dénoue les bandes blanches qui entourent ses poignets et finit par le rejoindre au centre de la pièce de là où il observe, ses orbes gris plantés sur elle.

- Tu le vois ? Elle chuchote à demi-mots.

- De quoi ?

- Le Sang sur mes mains…

- Natasha….

- Au début, j'oubliais les cris, les regards, je pouvais les ranger dans un coin de ma tête, mais ces derniers temps… J'ai juste du mal à vivre avec. Les fantômes me rendent visite la nuit, je n'arrive plus à dormir.

Elle baisse les yeux, si fragile, elle a l'air si petite. Elles jettent les mots comme des armes qui meurtrissent mais elle ne s'en aperçoit pas.

Il fait un pas en arrière, mais elle ne le supporte plus. Cette danse qu'ils empruntent encore et toujours, elle a envie de l'envoyer loin. De la brûler.

Son poing décolle mais il pare le coup avec rapidité, la surprise empreignant ses traits. Les siens se sont durcis, elle se veut froide, maîtrisée, et dégage sa poigne avant de lui asséner un coup de pied au visage. Il vacille un instant avant de se redresser, furieux à son tour. Il attaque, agrippe son bras, le coince dans son dos. Elle fait une parade, agile, glissant par-dessus son épaule, avant de laisser son poing buter contre le visage de Clint dans un craquement sinistre.

Elle ne bouge pas, interloquée. Leurs regards se croisent, brûlants, dévastateurs. Elle sent son corps tendu au maximum.

Puis brusquement, elle tourne les talons, fredonnant légèrement la mélodie qui refuse de quitter ses pensées.


Il fait rouler le verre entre ses mains. Le liquide ambré brûle son palais. Il ne répond pas, le regard vissé au fond du contenant, l'esprit au loin.

- Clint. Répète-t-elle encore.

Avec des gestes au ralenti, il relève la tête, posant son regard infiniment las sur elle. Elle frémit.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? Fait-elle les yeux étrangement écarquillés, la boule au ventre.

Il se relève, le regard dur.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? Répète-t-il brusquement. Bon sang, Natasha, tu le sais très bien ! Ne compte pas sur moi pour mettre des mots sur ce que tu refuses d'avouer !

- Je ne suis pas seule, tu te souviens ? Tu es le premier à avoir entamé la danse.

- Je suis fatigué de ce petit jeu.

- Alors c'est ça, murmure-t-elle le regard fléchi. C'est un jeu pour toi, tout ça ?

Il se masse la nuque douloureusement, l'air infiniment las.

- Réponds ! Claque-t-elle d'une voix cinglante en s'approchant de lui, la colère irradiant dans tous ses gestes.

Brutal, il s'est levé, son corps trop près du sien. La veine dans son cou palpite très fort, elle sent son souffle sur sa peau. Léger. Sa mâchoire est serrée et son regard orageux. Elle reste là, à le vriller du regard, flamboyante, tendue à l'extrême. Il est trop près, beaucoup trop près…
Peut-être qu'elle a besoin que ce soit lui qui franchisse la limite pour une fois.
Vulnérable. C'est un sentiment dont elle s'affuble rarement, sauf en sa présence. C'est comme si elle lui donnait ses propres armes pour qu'il s'en serve contre elle. Elle reste là, suspendue à des lèvres qui ont le pouvoir de la briser.

Et puis, tout doucement, le cœur battant, elle fait un mouvement en arrière, blessée, mais sa main, rapide, s'empare de son poignet. Elle ne bouge plus, étourdie. Elle peut sentir son regard brûlant contre sa nuque, elle le sent parce qu'il fait courir des frissons sur sa peau. Il la retourne, un peu brutalement et elle ne voit que ses lèvres dangereusement près d'elle. Doucement, il les approche de son oreille et glisse d'une voix rauque qui la fait frissonner:

- Non.

Presque avec violence, il l'embrasse pour le lui prouver. Elle le sent l'accoler contre le mur, avec urgence. Il agrippe ses hanches et la terre tourne, tourne à une vitesse bien trop effrayante.
Il embrasse sa clavicule, son nez, mord son cou, fait courir ses doigts sur sa peau pâle.

Elle ne peut plus respirer. Elle ne peut plus penser.

Puis brusquement, il s'éloigne d'elle, le regard fou et la respiration hachée.

- J'ai hésité.

- Quoi ?

Sur ses lèvres tremble l'effroi.

- Ce jour-là… J'avais trop peur de m'attacher à toi. Après t'avoir proposé de marchander, j'ai hésité.

Elle reste là, bras ballants, comme une idiote à qui l'on ronge le cœur.

- Tu m'aspires vers un trou sans fond. Ce sont des faiblesses que je me suis toujours interdites.

Elle fait un pas vers lui et le sent se tendre, imperceptiblement.

- Je ne sais pas comment faire avec.

La phrase de Pepper cogne ses pensées un instant. Et elle inspire avant de murmurer :

- Quand j'y pense, je suis terrifiée. Mais après… Il y a ce moment furtif où j'ose imaginer…

Elle reprend son souffle, bouleversée.

- Ils sont là, Clint.

- Qui ça ?

- Les sentiments. Ça ne sert à rien d'essayer de les étouffer, ils sont là. Et chaque jour, ils me font un peu moins peur.

Courageux.

C'est une qualité pour un agent du SHIELD. Mais là, leurs sentiments déballés à leurs pieds, comme lorsque Noël est passé et qu'il n'en reste que des décombres, ils ont juste l'air de deux enfants apeurés.

- Je me souviens… Souffle-t-elle

Il l'interroge du regard, parfois elle est si changeante qu'il a du mal à capter le fil de ses pensées.

- La chanson… Ma mère me la chantait quand j'étais petite. Il y a très longtemps. C'est du russe.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Il ne restera que des cendres…

En lui, ça s'agite, ça se dispute, ça se déchire.

Alors, parce qu'il a compris, il l'embrasse.
Ils s'y tiennent, au bord du précipice. Ils ont tout fait pour s'en éloigner, mais trop tard pour les chemins détournés. Et peut-être qu'ils s'en fichent. Parce qu'ils sont sûrement déjà morts…