C'est une catastrophe !
La rumeur se répandit comme une trainée de poudre dans une des plus grandes villes d'East Blue, Nakao* : un dragon céleste allait leur rendre visite ! Magnifique ? Magnifique.
Tout ce beau monde se trouvait en ébullition, toute la ville avait été nettoyée de fond en comble, même les containers-poubelles avaient été vidés et connaissaient une nouvelle jeunesse, luisants de propreté sous le rude soleil d'été. Fanfare et tapis rouge, habits neufs et nouvelle toilette, tout était perfection, devait l'être... ne le fut pas.
On attendait plus que l'arrivée imminente du navire, incroyable monument flottant qui enfermait en son sein toute la clique de ce haut personnage ; si l'on comptait esclaves, serviteurs, gardes du corps et soldats cela nous donnait un chiffre avec pas mal de zéros.
Qu'importe, tout le monde ne pouvait pas assister à un tel événement durant sa vie... on se ruinera un peu mais avec une certaine satisfaction au coeur.
C'était ce que se disait le maire, un noble qui n'attendait que de prouver son dévouement pour se marier un jour à une représentante de la famille royale. Il n'avait rien laissé au hasard, aucune chance que sa ville ne bénéficie pas de quelques grâces en retour de ce petit séjour. Exultant de joie, il décrocha avec désinvolture le denden-mushi, heureux de pouvoir s'entendre dire que tout était prêt pour...
« Monsieur ? C'est une catastrophe ! Le Tenryuubito a été tué ! »
Il sentit son coeur sombrer avec tous ses espoirs... mais le sentiment qui le ravagea le plus fut une profonde horreur : Qui... qui avait osé ? Tuer un Tenryuubito ? Jamais l'on n'avait entendu quelque chose de semblable ! C'était le genre d'actes insensés et irréversibles !
Il existe cependant des personnes qui n'ont rien à perdre.
Il y avait de cela quelques semaines le Maître avait rassemblé tous les « objets » qu'il voulait emmener, ce qui incluait nombre de caprices comme une cinquantaine d'esclaves dont un géant, quelques tritons, sa sirène et des « Poupées ». Son père, pragmatique, le résonna : le géant ne tiendrait pas sur le navire, et puis qu'en ferait-il ? De même amener sa collection de poupées n'était pas nécessaire, il lui suffisait de prendre un « modèle réduit » pour le voyage, ce serait suffisant. Finalement il se résigna, appela des porteurs et rejoignit son bateau, sur le départ. Ce fut la première fois que Kyoku vit sa jeune compagne marcher, qu'elle avait appelé « Mira » histoire de savoir comment la désigner. Nom qui fut adopté par sa nouvelle détentrice. Cette dernière suivit docilement le défilé en prenant manifestement des précautions pour rester près de celle qu'elle voyait comme son amie, bien qu'elle serait incapable de désigner ainsi leur relation. Elle semblait pensive ; elle ne lui adressa pas une seule fois la parole.
La sirène voyageait sur un chariot le temps du trajet jusqu'au navire et regagna finalement un aquarium à son bord. Cette routine du bocal commençait à la rendre folle ! Le pire était qu'elle avait perdu de vue Mira, alors âgée de douze ans, qui avait été envoyée dans une autre partie du bateau.
On mit les voiles.
Mira avait été guidée vers un canapé où, comme d'accoutumée, elle s'installa avec aisance et efficacité, prête à accueillir de son impeccable immobilité son Maître. Cela était devenu une telle habitude que celui qui l'avait amenée là ne se soucia pas plus longtemps d'elle, l'abandonnant à peine s'était-elle assise.
Elle nota qu'elle était cette fois-ci une décoration de ce qui servirait de salle à manger. Elle verrait sans doute son maître au plus tôt ce soir.
On referma la porte, le soir vint, et de nombreux autres. Sans qu'on ne soutienne son regard, à la fois spectatrice et décor, elle ne pouvait disparaître sans qu'on ne le remarque, mais sinon on ne daignait pas faire attention à elle. D'ailleurs des danseuses et autres esclaves de talents animaient ses soirées. Des fois son maître disait que sa tenue ne lui plaisait pas et qu'il fallait en changer. Souhait aussitôt exécuté une fois qu'il avait quitté la pièce. Des fois un esclave venait pour la dépoussiérer avec son fauteuil... il lui arrivait alors de bouger juste pour le plaisir de le voir faire un bond en arrière. C'était cruel pour cet être déjà en mal de vivre mais c'était ses seuls moments de joie. Étrangement le regard de l'esclave devenait plus attentionné.
Un soir, le maître fit un peu plus attention à elle. Il fit venir à lui un des esclaves en lançant :
« Ce soir vous m'ennuyeeeeez ! J'aimerais tenter une nouvelle expérience... toi, là ! Approche et prend ce couteau. »
L'interpelé craignait à juste titre un caprice pour le moins... morbide, il prit en tremblant un couteau sur la table, par précaution il en prit un dont l'on se servait pour les poissons.
« Que fais-tu ? Saleté Ne comprends-tu pas ce que je veux ? », il le frappa avec un couteau à viande, lui laissant une profonde balafre au visage qui fit reculer l'assailli « prends-en un qui coupe ! » il lui jeta celui qu'il venait d'utiliser, encore souillé de sang. À ce geste, les gardes se raidirent, prêts à intervenir au moindre problème. L'un d'eux tenta même d'avancer que ce « jeu » pouvait être dangereux.
« Laissez-moi, misérables ! Je fais encore ce que je veux, et s'il m'arrive quoi que ce soit, vous serez tenus pour responsables ! Ce voyage est déjà d'un tel ennui... et dire que je fais cela juste pour me rendre chez de simples humains... que c'est écoeurant, indigne de moi ! Soyez déjà heureux, vous et les autres, de bénéficier de ma présence ! Et maintenant, toi, retourne le couteau contre un autre esclave. »
À ce moment précis, le regard du Tenryuubito se posa sur elle. Dire qu'il avait passé le reste de son temps à ne pas la remarquer, il fallait qu'il s'intéresse à elle à cet instant précis ?
« Ou plutôt non, attaque-la, elle ! Après tout, elle passe le plus clair de son temps sans rien faire. Soyez-moi reconnaissant les autres, je vous épargne. »
Celui au couteau eut un peine l'air désolé. Elle ne lui en voulut pas ; on oublie souvent ce qui est humain en elle.
Le couteau retomba à terre, couvert de sang, l'esclave recula ; elle n'avait pas esquissé le moindre geste pour s'enfuir, elle avait patiemment attendu.
Elle avait patiemment attendu que ce genre d'ouverture arrive... et alors que son maître se retournait en marmonnant qu'il était tout de même dommage que ces poupées ne puissent pas bouger pour crever son ennui, sa gorge fut ouverte. Ce fut rapide, personne ne l'avait vue, habituée qu'elle était à se mouvoir à l'abri des regards. Un premier garde, choqué, subit le même sort, les autres tressaillirent en voyant le Tenryuubito tomber, un autre mourut, les trois derniers rejoignirent le Dragon Céleste pour s'assurer de sa vie...
Elle aurait préféré une lente agonie, mais il était mort sur le coup, net. Sur les gardes qui l'entouraient, elle en frappa un autre, toujours à la gorge. Elle se cacha derrière son dos, le contourna tandis que le second tentait de la prendre par la droite, elle s'agrippa alors à ses épaule et répéta le geste sec, précis... il tomba à son tour.
Voir l'incarnation de l'immobilité bouger avec une telle aisance avait coupé le souffle des autres esclaves. On oubliait souvent aussi, qu'ils devaient bouger sans jamais se faire remarquer, en des gestes précis, pour réapparaître dans une position parfaite, contrôlant chacun de leurs muscles. Malheureusement, ses muscles s'en trouvaient atrophiés, et elle était déjà essoufflée d'avoir agi ainsi, et ne put riposter correctement en voyant le dernier garde l'attaquer.
Un poing rouge et imposant l'envoya valser à l'autre bout de la pièce. Surprise, elle regarda son sauveur qui portait encore son collier d'esclave. Son regard jusque là vague semblait s'être réveillé en voyant cette humaine agir de la sorte.
« Je te suis reconnaissante gamine, mais je pense pas que t'aies réfléchi aux conséquences de tes actes... cherche avec moi les clés des colliers si tu veux pas qu'à cause de toi on soit pris pour les responsable de tout ce cirque. »
Mira nota qu'il était tout de même responsable de l'agonie de l'un d'entre eux, mais elle ne releva pas, elle savait de Kyoku que les homme-poissons n'aimaient pas les humains. Celui-là était encore jeune... plein encore du désir de liberté.
Ils fouillèrent les gardes, sans résultat et bien qu'entrer en contact avec son maître la révulsait, elle dût se résigner et passa en revue toutes ses poches. Autour d'elle les esclaves s'étaient rassemblés, ne sachant pas encore où était la part de réel et de rêve dans ce qu'il se passait sous leurs yeux. Elle finit par exhiber l'inespéré trousseau de clés, les autres exultèrent de joie, mais ne le manifestèrent que silencieusement, tendant avidement leur bras et penchant la tête...
Tout s'organisa très vite.
Quelqu'un soigna sobrement son épaule gauche avec une serviette propre posée sur la table. Certains prirent des clés, dont le grand homme-poisson rouge à l'aileron de requin, et allèrent se perdre dans le bateau, semant la révolte parmi les esclaves, mettant en danger leur vie pour les libérer. Il était tard... et certains d'entre eux étaient d'anciens combattants, mus par l'ivresse de la liberté et la puissance de la foule, ce fut un carnage parmi ceux qui gardaient les alentours... ces derniers n'ayant jamais pu imaginer qu'une telle chose puisse arriver. Mira disparut à son tour dans les niveaux supérieurs du navire, poussée par elle ne savait quelle certitude, elle entra dans une pièce et se retrouva finalement devant la silhouette familière d'un aquarium.
Elle sourit... enfin, elle avait trouvé Kyoku !
Sa vision se troubla ; courir en étant blessée lui avait fait perdre beaucoup de sang, elle ne tint bon que grâce à l'adrénaline, arriva à l'aquarium et, sans prêter attention au regard de totale incompréhension que lui lançait son amie, elle lui passa la clé salvatrice.
Le monde venait d'apprendre la nouvelle et lisait sur toutes les unes des Journaux "Tenryuubito assassiné par une esclave" avec le témoignage d'un des gardes qui avait seulement été assommé. Ce dernier fut ensuite tenu pour responsable et exécuté... Le journaliste qui tentait d'éclaircir cette catastrophe nota que tout n'était dû qu'à un concours de circonstances fâcheuses et qui tenait ni plus ni moins à de la malchance... : un surnombre d'esclaves sur le lieu du crime qui furent libérés en un temps record, sans être remarqués, des clés exceptionnellement portées par le Tenryuubito lors de la soirée, une révolte opérée pendant le changement de garde, entrainant confusion et inefficacité. Le gradé en charge de la protection du navire se trouvant obligé de livrer un combat intense contre un ancien capitaine pirate qui comptait parmi les esclaves libérés, il fut incapable d'organiser une quelconque contre-attaque.
Les esclaves avaient eu une chance hors du commun. Quant à l'identité de l'esclave qui avait déclenché une telle révolte, on n'avait aucun portrait fixe pour le moment...
Mira se réveilla sur un rivage de sable, le sel dévorait sa blessure. Elle se souvenait très nettement d'avoir sauté à la mer à partir de la salle où elle avait trouvé Kyoku... puis d'avoir perdu connaissance en se noyant vu qu'elle ne savait pas nager. Kyoku se tenait près d'elle, et il ne lui en fallut pas davantage pour comprendre qu'elle lui devait la vie.
Seule, avec son amie, sur le rivage, libre... elle éclata d'un rire joyeux mouillé de larmes et fut bientôt rejointe par la sirène qui l'étreignit, trop heureuse de voir qu'elle allait bien. Les années d'esclavage se faisaient encore sentir, mais cela leur semblait déjà si loin !
Pauline : tu avais raison, je vous faisais languir dans le premier chapitre. Je me suis en fait rendu compte qu'il faisait davantage office de prologue (il était nécessaire de bien mettre les repères en place, notamment pour ce qui est des "poupées"). J'espère que tu ne m'en tiendras pas rigueur pour cette maladresse de ma part et que tu ne seras pas déçu par celui-là ;p !
Merci pour tes Commentaires, Pyu, ça me fait plaisir ^^.
Notes :
Nakao* : nom que j'ai inventé de toutes pièces, ainsi que la ville.
