J'ai écrit la première partie de ce chapitre en même temps que le chapitre 4. Il date donc de 2020.
Déjà 3 ans que j'écris ce truc ?! Que le temps passe vite !
Attention, trigger warning : Propos antisémites.
« Père, je vous en prie. »
« Je t'ai déjà dit tout ce que tu devais savoir, Rorkalym. »
« Vous ne pouvez pas savoir que ça ! »
Selk'ym posa sèchement le couteau qu'il tenait et, brandissant sa demi-carotte telle un doigt péremptoire et obèse, le dévisagea sévèrement.
Rorkalym tint bon et soutint le regard de son père.
Finalement ce dernier capitula.
«Que veux-tu savoir ? Je te préviens, je ne parlerai pas du détail des expériences abjectes auxquelles j'ai assisté. »
« Entendu, père. Que savez-vous sur moi ? Je veux dire, sur moi avant que vous m'adoptiez ? »
Une ombre passa sur le visage de l'ancien moine, qui soupira profondément.
« La première fois que je t'ai vu, tu venais à peine d'éclore. Une toute petite larve qui ne savait même pas tenir assise. Le scientifique... »
« Votre géniteur ? »
Selk'ym fit la grimace mais opina.
« Oui, mon géniteur t'a ramené, un beau jour. Tu étais trop petit pour pouvoir subvenir à tes besoins tout seul, et comme j'étais à cette époque plus ou moins son... assistant... il t'a confié à moi. »
Rorkalym fronça les arcades sourcilières, fouillant dans sa mémoire, sondant des souvenirs si anciens et si érodés qu'ils en étaient presque des songes.
« Quand vous êtes revenu... vous m'avez dit que vous m'aviez promis de me sauver. Je m'en souviens ! »
Un sourire triste fendit brièvement les traits de son père.
« Oui. J'ai veillé sur toi pendant presque deux ans. Si tu n'avais pas été choisi par ce monstre pour ses expériences démentes, c'est à peu près à cet âge là qu'on t'aurait sorti de ton cocon. Tu étais assez grand pour te déplacer seul, et survivre, avec une assistance minimale. Je... j'ai été lâche... Un jour, il y a eu une opportunité de fuir... mais il fallait être rapide. Discret... »
Sa voix se brisa.
Rorkalym posa sa main sur celle, tremblante, de Selk'ym.
« Vous n'aviez pas le choix, père. »
« Tout ça a été bien vain. Quinze hybrides sont sortis de ce maudit laboratoire. Seuls Drysse et moi avons survécu. »
« Ce n'était pas vain. Vous avez survécu et êtes revenus, et avez sauvé les autres. Et moi aussi, père. »
L'ancien moine lui jeta un étrange regard, tant douloureux que heureux.
« Par les Ancêtres, que j'espère que tu aies raison, fils. »
Le silence retomba.
« Donc je ne suis pas né dans ce laboratoire ? »
« Non. »
« Alors où ? »
«Je ne sais pas exactement. Sur une ruche, je suppose. »
Il médita ces paroles.
« Croyez-vous que j'ai... qu'il m'a volé ? »
Selk'ym haussa les épaules, une pointe de rage sous son air misérable.
« Ce monstre a volé tant de vies. Détruit tant d'existences... »
Rorkalym hocha la tête. Ça sonnait comme un assentiment.
« Croyez-vous que mes parents... je veux dire, mes géniteurs m'aient cherché ? »
L'hybride émit un étrange son étranglé.
« Fils. Ce sont les humains qui s'attachent à leur progéniture, pas les wraiths. »
« Je ne suis pas votre progéniture, et pourtant vous m'aimez. »
Selk'ym sembla se reprendre, se redressant un peu et rivant son regard au sien.
« Rorkalym, que le sang qui coule dans tes veines soit le même que celui qui coule dans les miennes ou pas, n'a aucune sortes d'importance. Tu es mon fils. Et tu le seras toujours. Et je t'aime, oui, c'est indéniable. Mais je suis un hybride. Je ne suis pas complètement wraith. »
Ce fut à son tour de s'énerver. Sans quitter son père des yeux, il croisa les bras.
« Vous mentez, père. Les wraiths aussi peuvent aimer leurs enfants. Markus en est la preuve ! »
L'ancien moine eut un vague haussement d'épaules.
« Il y a toujours des exceptions, bien sûr. »
« Donc peut-être que mes géniteurs me recherchent, ou que je leur manque. »
Selk'ym soupira.
« Fils. Les reines n'aiment rien ni personne hormis elles-mêmes. Leurs enfants ne sont que des outils à leur service. Des sujets dévoués. Au mieux, elles pleurent la disparition d'un atout précieux, si l'enfant perdu était un commandant ou un scientifique brillant. »
Il eut envie de lui demander si tout ce que Rosanna leur avait dit sur la régente Delleb était un mensonge, mais là n'était pas le sujet.
« Et mon géniteur ? C'est un honneur d'engendrer, non ? »
Selk'ym ne répondit pas tout de suite et le silence s'étira, longtemps.
« Je suis sûr que en te voyant aujourd'hui, fils, ton géniteur te dirait combien il est fier de toi et certain que tu accompliras de grandes choses. »
« Vous le pensez vraiment ? »
L'hybride opina.
Rorkalym ne put retenir un sourire tordu.
« Vous n'êtes pas objectif, mais merci, père. »
Selk'ym l'attira à lui, le forçant à se baisser un peu pour qu'il puisse – événement rarissime – lui déposer un baiser sur le front.
« Je suis fier de toi, fils. Et je sais que tu accompliras de grandes choses. »
« Moi aussi, je vous aime, père. »
.
« Tsssh... »
Rorkalym leva le nez de son ordinateur.
« Ça va ? »
« Mmmh, ça me gratte, c'est chiant ! » râla Zen'kan, continuant vainement à se frotter la paume.
Son ami opina avec un sourire compatissant.
« Dis-moi que ça va passer ! » répliqua-t-il.
Rory eut une grimace navrée.
« Non, mais tu vas t'y habituer. »
« Rhaaa... mais jamais ! Jamais ! »
Il continua à se gratter pendant une bonne minute, avant que son aîné en ait assez et, refermant son écran, tende une main exigeante.
« Quoi ? »
« Donne ta main. »
« Pourquoi ? »
« Donne ! »
Il obtempéra.
Se servant de la pulpe de son pouce, Rory se mit à appuyer fermement sur la bosse irritée du schiitar, qu'il parcourut de bas en haut plusieurs fois.
La sensation fourmillante s'estompa un peu.
« Mieux ? »
« Ouais, carrément ! Tu me fais l'autre ? »
« Nan, débrouille-toi tout seul. »
« Tsssh ! »
.
« Sam, t'es sérieuse là ? » gronda Arnaud, gesticulant en direction de la dizaine de papys et de l'unique mamie en chaise roulante installés en cercle autour de la petite estrade.
« Quoi? »
« Un EMS (1) ?! Un concert dans un EMS ?! » renchérit Sébastien.
Sam répondit d'un haussement d'épaules dédaigneux.
Zen'kan détailla les ancêtres. Un arborait une longue chevelure d'argent qui n'aurait pas détonné sur l'Utopia, un autre avait ressorti une antédiluvienne veste en jeans recouverte de patches défraîchis, et enfin deux autres dissimulaient mal des tatouages délavés sous les manches de leurs pulls tricotés. Quelque chose lui disait que ce ne seraient pas les spectateurs les plus indifférents auxquels ils aient eu affaire.
Escortés par le personnel de l'établissement, les pensionnaires encore capables de tenir sur leurs pieds arrivaient au compte-goutte.
Une vieille femme potelée, au visage strié de profondes rides, s'approcha de l'estrade, ses mains tremblantes solidement cramponnées à son déambulateur.
« Samantha, ma chérie ! »
« Mamina, m'appelle pas comme ça ! »
« Comment va ma petite-fille adorée ? » poursuivit l'aïeule comme si de rien n'était, posant ses doigts rongés d'arthrite sur l'avant-bras grassement musclé de l'adolescente.
« Ça va » répondit-elle d'un haussement d'épaules.
La grand-mère la détailla un moment de ses yeux voilés, avant de se tourner vers eux.
« Et ce sont tes amis ? »
« Oui. Séb, Arnaud, et Zen. » les présenta-t-elle d'un geste vague de la main.
Arnaud et Sébastien saluèrent de loin, occupés à installer et régler leurs instruments.
Zen n'avait pas cette chance. Rien à faire pour éviter de discuter avec la vieille femme.
« Bonjour, madame. » lança-t-il avec un petit sourire mal à l'aise.
Rempoignant son déambulateur, elle s'approcha de lui, venant le détailler avec une intensité qui lui fit se demander si elle ne voyait pas à travers l'hologramme.
Son examen fini, elle saisit sa petite-fille par le bras et, ignorant ses protestations, l'emmena un peu à l'écart. Assez pour qu'elle se croie hors de portée d'oreille, pas assez pour l'être.
« Mamina, qu'est-ce qu'il y a ? Je dois finir d'installer ma batterie !» s'agaça Sam.
Sans la lâcher, l'ancêtre lui jeta un regard en coin.
« Ce jeune homme, tu ne devrais pas l'approcher ! C'est de la mauvaise graine. Il est mauvais. Très mauvais. »
« Zen ? Tu te fous de moi. »
La vieille lui secoua le bras de plus belle.
« Les gens comme lui... Les gens comme lui, ils finissent aux nouvelles, parce qu'ils font des choses horribles. Horribles. »
« Mamina, t'es méchante ! Pourquoi tu dis ça ? Parce qu'il est habillé en noir ? On l'est tous, je te signale... »
« Écoute, Samantha, écoute-moi. Je suis vieille, j'ai deux hanches en plastique et beaucoup trop de cholestérol, mais je ne suis pas folle. Ce garçon est dangereux ! Tu ne dois pas le fréquenter. »
« Ouais, ouais, Mamina. J'ai compris... Mais là, il faut vraiment que je me bouge. Le concert commence bientôt. Si tu allais t'asseoir, hein ? » esquiva la jeune femme.
La grand-mère lui jeta un dernier regard inquiet, puis partit rejoindre les autres pensionnaires.
Sam s'approcha de Zen, et il s'empressa de faire mine de vérifier la hauteur de son micro.
« T'as tout entendu, hein ? » demanda-t-elle.
Il opina.
« Fais pas gaffe. Mamina peut dire ce qu'elle veut, si elle est ici, c'est parce qu'elle a failli cramer sa maison en oubliant de couper la gazinière. Deux fois... Elle a plus toute sa tête... »
Il hocha encore le menton.
Une partie de lui savait parfaitement que la vieille femme faisait sans doute partie des humains encore suffisamment proches de leur instinct pour sentir qu'il était wraith, malgré tout. Une autre, plus vicieuse, lui murmurait que c'était parce qu'elle avait senti ce qu'il était vraiment. Un tueur. Un monstre. Une mauvaise personne.
Sam lui tapota l'épaule.
« De toute manière, Mamina a trouvé que maman était une « mauvaise fille », parce qu'elle avait un tatouage. Un tatouage. C'était forcément une terrible criminelle ! » ricana-t-elle.
Il sourit, le cœur un peu plus léger. Imaginer que l'ancêtre ait pu avoir une telle réaction à l'aube du vingt-et-unième siècle était effectivement ridicule.
« Tu veux un coup de main ? » demanda-t-il.
« Ouaip ! » répondit-elle, lui fourrant une caisse claire dans les mains, avec un claquement de chewing-gum.
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« Hey, Rory ? Je peux t'appeller Rory, hein ? Tu peux m'expliquer cette démonstration ? J'y comprends rien.»
« Hein ? Heu, oui. » bafouilla-t-il.
Ava rit.
« Oui pour le diminutif ou la démo ? »
Rory sentit ses joues s'enflammer. Le pull de la jeune femme était d'au moins deux tailles trop petit, et sa poitrine semblait bien décidée à s'en échapper.
« Oui ! »
Elle rit encore.
« Les deux donc. » trancha-t-elle, se laissant tomber sur la chaise à côté de la sienne.
Ce fut le claquement sec du polycopié sur la table qui le fit sortir de son hébétude.
« Voilà. Alors, j'ai été jusque là, mais ensuite... je suis censée faire quoi ? »
Est-ce qu'il venait vraiment d'accepter qu'elle l'appelle Rory ? Personne ne l'appelait comme ça en dehors de ses proches. Est-ce que ça voulait dire qu'elle faisait partie de ce cercle très restreint ?
Bien sûr que non !
« Rory, youhou ? Si c'est pas le moment, je repasse plus tard, tu sais ?
« Heu, non ! Non. Reste. Heu... la démonstration... montre voir tes calculs... ah ! Voilà. » bafouilla-t-il, lui arrachant pratiquement des mains ses feuilles pour les détailler.
Rien de bien compliqué. Elle avait inversé deux étapes du calcul. Normal qu'elle soit coincée.
Prenant une feuille vierge, il entreprit de lui expliquer la longue suite d'opérations étape par étape.
Furieux contre lui-même, il se concentra. Pas question de passer pour un crétin pas capable d'aligner trois mots !
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Il était courant que Rosanna ou Selk'ym reste à portée d'oreille quand un expert ou un autre venait leur présenter son sujet. Mais jamais, la présence n'avait été aussi claire.
L'homme, pourtant impressionnant dans son treillis militaire et sa carrure de videur, ne cessait de jeter des coups d'œil en direction de l'artiste qui, appuyée contre le chambranle de la porte, bras croisés, l'écoutait avec attention.
« Continuez. » l'encouragea-t-elle.
Il se racla la gorge, et reprit son exposé brouillon.
« Heum... donc ça, c'est Mein Kampf. C'est le livre que Hitler à écrit et dans lequel il détaille le complot judéo-sioniste pour le contrôle du monde, et comment faut lutter contre ces salauds. »
Il jeta un nouveau regard à Rosanna, qui n'eut qu'un bref hochement de tête à lui offrir.
« Donc... heu... pour résumer, les Juifs... c'est des gros bâtards, et faut tous les niquer... »
A son tour, Ilinka jeta un coup d'œil perplexe à sa mère, donc l'expression était devenue passablement agacée.
« Monsieur Damerlan, je vous paie bien assez cher, pour que votre présentation dépasse le stade du graffiti « A mort les Juifs » dans le métro. »
L'homme opina, bafouillant des excuses, et essuyant son crâne chauve d'une main tremblante. Ilinka remarqua qu'il avait une croix gammée tatouée sur le poignet.
« Ouais, bien sûr. Donc heu... si on regarde le cours de l'histoire, les Juifs, ils ont, heu... toujours manipulé les sociétés à leur avantage... Vous connaissez les Rotschild, les enfants ? » paniqua-t-il.
Elle allait répondre qu'ils avaient la télévision et n'étaient plus des enfants, mais n'en eut pas le loisir car, avec un soupir exaspéré, sa mère se redressa.
« Bon, ça suffit. Vous êtes un sacré guignol, vous ! Voilà votre paie. Sortez de chez moi. » siffla-t-elle, plaquant une poignée de billets dans la main de l'homme, qui sembla soulagé de pouvoir partir.
Une fois certaine qu'il était sorti, elle revint.
« Désolée. Il est « étrangement » plus compliqué de trouver un nazi qui veuille bien parler de ses croyances qu'un bouddhiste ou un zadiste (2)... Avec tout ça, je vous ai fait perdre une heure... Vraiment navrée. Je vais faire en sorte que le prochain ne soit pas un clown... »
« C'est pas de ta faute. » offrit l'adolescente pour la consoler.
Sa mère haussa les épaules.
« Allez, filez avant que Selk'ym ne vienne vous improviser un cours de physique. » répliqua-t-elle avec un sourire.
Ils s'empressèrent d'obéir. Un après-midi de congé inopiné, c'était toujours bon à prendre.
« Merci, M. le nazi ! » ricana Zen, alors qu'il coupaient à travers la prairie en fleurs pour rejoindre la forêt qui verdissait enfin après les longs mois d'hiver.
« Pourquoi elle veut qu'on étudie le nazisme ? » se demanda-t-elle plutôt.
« Pour éviter d'en reproduire les erreurs ? » supputa Rory.
Elle haussa les épaules. Pas besoin de plus que ce qu'ils avaient déjà vu à l'école pour ça.
« Parce que faire sans réfléchir tout ce que dit un petit moustachu vénère ou une connasse millénaire, c'est ptêt' pas si différent ? » suggéra Zen.
Ils le fixèrent avec surprise. Le jeune mâle était, d'eux trois, celui qui suivait le moins et détestait le plus ces leçons particulières. La pertinence de sa proposition en était d'autant plus déconcertante.
« Tu penses que c'est le parallèle avec la société wraith ? »
« Des grosses brutes en cuir noir qui entassent et massacrent des villages entiers... (Zen se passa les doigts sous le nez.) « Moi, je dis que ça sent un peu le réchauffé... »
Une fois encore, la recevabilité de la réflexion était terrible.
Cela ne rendait pas la perspective d'une telle étude très réjouissante...
(1) Établissement Médico-Social, équivalent suisse des EHPAD.
(2) ZAD = Zone à Défendre. Les zadistes occupent des zones écologiques ou historiques afin de les protéger contre des destructions. C'est une forme de militantisme de gauche.
