Chapitre 20 : Traumatismes
En marchant sur le chemin menant à la plage derrière Albus, je repensais à la réponse de Drago à mon message lui demandant des nouvelles de son fils. Scorpius n'allait pas bien. Il faisait des cauchemars sans doute dus à l'agression, et il avait tout fait pour le cacher à ses parents pour ne pas les inquiéter. Drago avait même décidé de consulter un Médicomage pour avoir des conseils. J'étais doublement préoccupé par le contenu de cette lettre.
Je m'en voulais de n'avoir rien remarqué pendant les deux semaines qui avait précédé les vacances. J'avais posé un sortilège de surveillance dans le dortoir des premières années à la suite de « l'incident », et je m'étais fié au fait qu'aucune alerte ne s'était jamais déclenchée. Du coup, soit les cauchemars de Scorpius n'avaient commencé qu'une fois rentré au manoir Malefoy et j'en doutais, soit un sort de silence avait été lancé autour de son lit à l'école rendant inaudible toute manifestation intempestive et c'était le plus probable. J'aurais dû être plus vigilant. Je m'étais reposé sur l'idée qu'aucun élève de première année ne connaissait et a fortiori ne savait jeter un sort de silence. C'était stupide de ma part. J'avais oublié que Scorpius et Albus fonctionnaient en duo. Comme d'habitude, Scorpius avait dû trouver le sort dans un manuel et Albus l'avait obligeamment lancé pour lui. Mais une fois rentré chez lui, Scorpius n'avait plus pu cacher le problème.
Je considérais Albus qui marchait quelques pas devant moi observant les fleurs sauvages de la lande. J'aurais dû lui en vouloir d'avoir aidé son complice habituel à me truander ainsi, mais en réalité je m'inquiétais des troubles que lui aussi pourrait masquer. Certes, Albus ne traduisait rien. Il ne faisait même pas de cauchemars. De mes années d'espionnage, j'avais gardé l'habitude de ne dormir que d'un œil. Silencio ou pas, s'il avait eu des problèmes de sommeil, je m'en serais aperçu en Egypte quand nous partagions la même tente. Mais, contrairement à Scorpius, il avait, grâce à l'occlumencie, d'autres ressources pour dissimuler son éventuelle anxiété, j'étais bien placé pour le savoir.
En continuant à le suivre sur le chemin de terre, je remontais le fil de la fameuse soirée au cours de laquelle les deux garçons avaient été attaqués, pour me remémorer les émotions que le gamin avait montrées, pour une fois. Quand nous les avions retrouvés au bord du lac se battant avec des strangulots, Albus ne m'avait pas semblé effrayé contrairement à Scorpius, il m'avait plutôt semblé furieux. Furieux, il l'avait paru à nouveau quand il s'était heurté à son père dans le bureau de McGonagall. Mais ensuite, quand je l'avais retrouvé dans la tour d'Astronomie, je l'avais vu angoissé. Pour la première et seule fois, son masque neutre s'était vraiment fissuré et il avait même pleuré. Cependant, sa peur n'avait rien à voir avec le fait que Scorpius et lui aient été agressés par d'autres élèves et exposés à se faire dévorer par des araignées géantes. Albus avait peur de ce qu'il avait découvert dans les écrits de Lupin, de la proximité entre ses propres pouvoirs et ceux du Seigneur des Ténèbres, peur de ce que ses pouvoirs allaient faire de lui, peur de se transformer en Voldemort. Jusqu'à ce soir de crise, il avait soigneusement caché ses pouvoirs et ses craintes, et c'est probablement pour ça qu'il avait commencé à pratiquer l'occlumencie.
Plus jamais Albus n'en avait parlé depuis. Et j'avais tendance à penser que plus jamais il ne le ferait spontanément. Sauf peut-être à ce que survienne une autre crise. Mais je ne devais pas attendre, je devais être capable d'en reparler avec lui, je devais savoir si mes dénégations maladroites avaient réussi le convaincre qu'il ne deviendrait pas le futur Seigneur des Ténèbres quelle que soit la nature de ses pouvoirs. Ça, plus la question de la magie noire, ça faisait beaucoup de choses à discuter avec quelqu'un d'aussi fermé que lui pour quelqu'un d'aussi nul que moi en relations interpersonnelles ...
J'en étais à repousser la panique qui menaçait de me submerger à cette pensée, quand je me rendis compte que nous étions déjà arrivés au bord de la falaise. Il n'y avait aucun moldu à proximité, nous allions donc pouvoir descendre par des moyens magiques.
« Le sentier est mauvais, Albus. Il est préférable de transplaner jusqu'à la plage. » indiquai-je.
« Si vous permettez, Monsieur, je vous laisse transplaner et je descends par mes propres moyens » dit-il.
Il voulait voler. Je ne souhaitais pas qu'il le fasse, mais je n'avais rien de rationnel à lui objecter. J'acquiesçai donc de mauvaise grâce en lui demandant d'attendre que je sois arrivé en bas pour le faire. Au moment, je réapparus sur la plage, il s'élança du haut de la falaise. Je n'eus même pas le temps d'avoir peur, qu'il avait atterri près de moi tout sourire.
« Je peux vous demander pourquoi vous ne volez pas, Monsieur ? C'est pourtant une sensation géniale, je veux dire comme ça, sans balai. » m'interrogea-t-il alors que nous commencions à rechercher les morceaux de nacre sur le rivage.
Je retins de sursauter. Comment savait-il que je pouvais aussi voler sans balai ? Le maudit mémoire rédigé par ce fichu loup-garou, bien entendu. Je faisais partie des mangemorts qui avait su maîtriser ce pouvoir du Seigneur des Ténèbres, ça devait y être noté.
Je résistai, difficilement, à l'envie de crier en lui interdisant de parler de ça. Mais c'était à la fois injuste de lui reprocher cela, et aussi le meilleur moyen qu'il se referme comme une huitre et devienne inaccessible au dialogue sur quelque sujet que ce soit. Si je voulais qu'il me parle de lui, je devais être capable de lui parler moi aussi, capable d'être honnête avec lui. Je fis donc appel à tout le self contrôle que me permettait plus de trente ans de pratique de l'occlumencie pour lui répondre sur un ton posé :
« Je ne le ferai plus jamais, Albus, car je ne pourrais plus utiliser ce pouvoir sans penser au monstre qui a détruit tant de vies, celles des morts comme celles des survivants. »
Qu'est-ce qui m'avait pris de lui raconter ça ? Je cherchais des paroles moins absurdes à rajouter à ce que je venais de dire. Mais étonnamment, Albus semblait avoir compris.
« Voldemort a tué des gens auxquels vous teniez ? » demande-t-il sur le ton de la conversation sans me regarder, pendant que nous continuions à marcher côte à côte sur la grève.
« Le Seign… Voldemort a tué Lily, votre grand-mère. » répondis-je d'un ton qui resta presque neutre par la force de l'habitude.
La main d'Albus agrippa la mienne. Il n'était pas vraiment triste, puisqu'il n'avait pas connu Lily. Mais je l'étais. Et il le savait. Mes doigts se refermèrent autour de ceux du gamin et je m'y cramponnai comme un naufragé à une bouée.
