Chapitre 21 : Magie noire, magie grise
Après le thé, je proposai à Albus de m'accompagner dans la salle d'entrainement pour lancer quelques sorts en attendant le dîner. La promenade à la plage n'ayant rien donné, je cherchais une nouvelle solution pour entamer avec lui un vrai dialogue sur les segments contestables de la magie. Pas si simple, d'autant plus que la distinction me ne paraissait pas toujours évidente à moi non plus.
J'allais donc tenter d'expliquer à Albus les limites de la magie admissible, tout en lui permettant de tester certains sorts qui ne l'étaient pas, mais sous ma supervision. Une approche que n'aurait sans doute approuvée ni par McGonagall, ni par Harry Potter. Mais l'un et l'autre n'avaient été que trop contents de me déléguer la mission de faire réfléchir Albus sur ce sujet, je ne me sentais donc pas contraint de tenir compte de leurs avis supposés. De toutes façons, je ne voyais guère d'alternative. Essayer de lui interdire tout simplement de pratiquer la magie noire n'aboutirait qu'à l'amener à le faire dans mon dos, j'avais peu de doute là-dessus, et à rompre le lien de confiance qui existait entre nous.
Dans la salle d'entrainement du manoir, comme dans celle des serpentards, les dégâts infligés au mannequin permettaient de mesurer l'efficacité des sorts. Après quoi le mannequin se reconstituait tout seul. J'invitai donc le gamin à commencer par un sort dont je me doutais qu'il le maîtrisait bien puisqu'il avait été capable le lancer en courant par-dessus son épaule en tentant d'échapper aux araignées géantes : Sectumsempra. J'avais beau m'y attendre, je frémis quand le mannequin explosa en une multitude de petits morceaux. Il n'avait même pas douze ans. Il n'aurait pas dû pouvoir. Mais il pouvait.
« Vous avez dû beaucoup vous entraîner pour arriver à cela. » remarquai-je avec une légèreté dans le ton que j'étais loin de ressentir.
« Pas mal » admit-il, avant d'ajouter comme si cela avait justifié son application « Ce sort, c'est vous qui l'avait créé. »
Mentalement, je maudis une fois de plus Lupin et son recensement des sorts des mangemorts. Mais je ne pouvais pas m'attarder sur ce ressentiment, car je devais rentrer dans le dur de la discussion avec le gamin.
« Albus, savez-vous ce qui se passe lorsque l'on lance ce sort sur quelqu'un ? » dis-je d'un ton que je m'efforçais de rendre froid et factuel
« Cette personne saigne, si j'ai bien compris. » répondit-il à voix basse mais sans fuir mon regard.
« Oui, elle se vide de son sang et, en quelques minutes, c'est la mort. » précisai-je en m'obligeant à ne pas détourner le regard non plus « Vous savez, Albus, le fait que ce soit moi qui ai créé ce sortilège ne rend pas son utilisation plus admissible que celle des autres sorts qui relèvent de la magie noire. Il existe néanmoins un contresort et, puisque vous savez lancer le sort, je voudrais que vous l'appreniez aussi. »
Je bloquai la reconstitution automatique du mannequin, afin qu'Albus puisse s'exercer à le « soigner ». Après l'avoir détruit d'un nouveau Sectumsempra, naturellement. Il lui fallut moins d'une heure pour maîtriser le contresort. C'était absolument bluffant, mais j'avais suffisamment de maîtrise de moi-même pour ne pas exprimer de surprise, afin qu'il n'ait aucune réticence à montrer ses vraies capacités. En le regardant s'exercer puis réussir, je ne pouvais pas m'empêcher de me demander ce qu'avaient été à son âge Albus Dumbeldore ou Tom Jedusor avant qu'il ne devienne Voldemort. Je me fis à moi-même le serment qu'Albus Potter éviterait les errances de jeunesse de l'un et la folie de l'autre, même si je devais y consacrer le reste de ma vie.
« Très bien, Albus » appréciai-je sur un ton qui ne supposait pas qu'il s'agisse d'une performance exceptionnelle à son âge, après tout il ne verrait probablement jamais personne d'autre apprendre ce contresort ou ne pas réussir à l'apprendre « Cependant connaître le contresort ne rend pas le fait de lancer ce sort sur quelqu'un acceptable. Une fois le sort lancé, il n'y a que quelques minutes pour sauver la victime. Lancer un Sectumsempra sur quelqu'un, c'est prendre le risque de tuer cette personne, et vous ne voudriez pas ça. »
Albus regardait fixement le mannequin reconstitué. J'attendais tellement qu'il réagisse à ce que je venais de dire que je devais me rappeler de respirer pour ne pas oublier de le faire.
« Est-ce qu'il n'est jamais normal d'avoir envie de tuer quelqu'un ? » finit-il par articuler lentement « Par exemple, si quelqu'un menaçait la vie de ma mère ou la vie de Scorpius, j'aurais envie de le tuer. »
Et moi, je n'hésiterais pas à tuer n'importe qui menacerait la vie d'Albus. Mais il n'était pas question de lui raconter cela. Il ne devait pas devenir comme moi. En aucun cas.
« Est-ce qu'en disant cela vous ne confondez l'envie que vous auriez de protéger votre mère ou Scorpius, avec l'envie de tuer leur éventuel agresseur ? Est-ce que vous ne devriez pas commencer par envisager n'importe quel autre moyen de les défendre ? » indiquai-je avant de poursuivre sans lui laisser le temps de réagir. « Avec votre lecture de l'édifiant mémoire du Professeur Lupin, vous avez appris qu'il existe des sortilèges que l'on dit impardonnables, n'est-ce pas ? »
« En effet » admit Albus un peu gêné « l'Imperium, le Doloris et l'Avada Kedavra »
« Avez-vous essayer de lancer ces sorts dans la salle d'entrainement de la maison Serpentard ? » l'interrogeai-je d'un ton apparemment calme qui masquait la vraie tension que je ressentais.
Albus me considéra un instant avant de me répondre lentement :
« Oui, j'ai essayé. Le deux que l'on peut tester sur un mannequin, le Doloris et l'Avada. Vous n'auriez pas essayé vous à ma place ? »
« Et qu'est-ce que ça a donné ? » insistai-je avant de préciser « J'ai bien entendu votre question et je vous promets de vous répondre quand vous m'aurez répondu vous-même. »
Je lui devais ce que je n'avais jamais eu le sentiment de devoir à qui que ce soit, sauf peut-être à une certaine époque à Dumbledore : une réponse honnête. Au risque d'écorner l'image qu'il avait de moi.
« Eh bien, ces deux sorts sont beaucoup plus compliqués à lancer. » m'expliqua-t-il « J'ai juste réussi endommager le mannequin, mais je n'ai pas pu le détruire. »
Encore heureux qu'il n'ait pas réussi ! C'était déjà beaucoup qu'il ait pu l'endommager. J'aurais aimé de savoir à quel point, mais je préférais y renoncer n'étant absolument pas prêt à le voir lancer un Avada Kedavra, même à moitié réussi, même sur un mannequin.
« Savez-vous pourquoi c'est plus compliqué ? » m'enquis-je
« Pas clairement » admit-il
« Alors, laissez-moi vous l'expliquer. Pour lancer efficacement un Doloris, il faut réellement vouloir faire souffrir. Pour lancer efficacement un Avada, il faut réellement vouloir tuer. Cela prouve à quel point la magie noire est une magie dévastatrice. Elle blesse ou tue celui qui la reçoit, mais elle détruit aussi l'âme de celui qui la pratique. Un Sectumsempra ou un Diffindo, ça semble plus simple à lancer, mais pas si on s'oblige à avoir une idée claire des conséquences de ce que l'on fait. »
Je me tus quelques instants pour scruter le visage d'Albus. Il m'écoutait avec grande attention, mais son visage était totalement neutre et je n'avais pas besoin de faire la moindre tentative de legilimencie pour savoir que ses boucliers mentaux étaient relevés au maximum. Pourtant, j'aurais donné beaucoup pour savoir même un tout petit peu de ce qu'il pensait. Soudain, je remémorai la nullité absolue de son père dans cet exercice et mon exaspération devant l'incapacité de celui à fermer son esprit face aux intrusions du Seigneur des Ténèbres. A croire que je n'étais jamais content !
« Vous m'avez demandé, si à votre place j'aurais essayé de lancer ces sorts impardonnables contre le mannequin. La réponse est oui, Albus, j'aurais essayé. C'est normal d'avoir envie de faire des essais, mais il faut rester conscient de la dangerosité voire de la nocivité de la magie que l'on produit. Ce recul, je l'ai pas toujours eu concernant la magie noire. J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie dont je ne suis pas fier. Des choses terribles. Même les causes louables que j'ai pu servir n'effacent pas la gravité des actes que j'ai commis. C'est pourquoi j'espère, Albus, que vous saurez être un bien meilleur sorcier que moi. »
A ces mots, Albus leva vers moi un regard qui le temps d'un instant me parut à la fois surpris ou suspicieux, ou les deux à la fois. Perplexe en fait. J'avais donc réussi à susciter une réaction de sa part. Maintenant, il fallait le laisser réfléchir.
Pour terminer notre séance d'entrainement sur une note plus légère, je lui demandai de m'expliquer et de me montrer au moins un sort en Fourchelang. En espérant qu'il y en existe qui puissent ne pas être directement qualifiés de magie noire. Le gamin réfléchit quelques instants :
« La plupart des sorts sont l'équivalents de sorts usuels. Pour ceux-là, l'avantage du Fourchelang est le même qu'avec les sorts informulés, l'adversaire ne sait pas quelle attaque parer. »
Justement raisonné. Je le laissai poursuivre :
« Il y a un sort quand même un sort que je voudrais essayer, car je n'ai jamais entendu parler de rien de comparable. C'est un sort qui permet de désorienter l'adversaire. Par rapport à ce que vous disiez tout à l'heure, ça me semble intéressant. Parce qu'il permet de vaincre l'adversaire sans recourir à des sorts interdits. Une fois que cet adversaire est désorienté, on peut par exemple le désarmer. »
Je trouvais que ses réflexions allaient plutôt dans le bon sens.
« Allez-y Albus » l'encourageai-je
Lorsqu'il lança – siffla – le sort, un brouillard argenté s'échappa de sa baguette. Au huitième ou neuvième essai, il y avait assez de brouillard pour envelopper totalement le mannequin qui, après avoir vacillé un instant, s'écroula intact.
« Génial ! » s'exclama Albus.
J'étais du même avis.
