Bonjour à tous, voilà la suite un peu plus tôt que prévue. J'espère qu'elle vous plaira.
Petit à petit les choses se précisent et vont réellement démarrer.
Pour Ambroise Crackston la journée était déjà épuisante alors même que le soleil venait à peine de se lever.
Entrepreneur de pompes funèbres à son compte depuis Merlin sait quand, il avait la lourde charge de faire tous les métiers de sa profession quasi simultanément allant des projets d'obsèques à l'entretien des tombes. Son associé, Marco, avait eu l'idée stupide de s'en aller en pleine pause méridienne ce qui avait accru la charge de travail car il avait fallu qu'il s'occupe de tout.
Il m'aura épuisé jusqu'au bout cet imbécile.
Ambroise avait la charge d'un petit cimetière londonien, assez dédaigné des locaux, mais que le gérant des lieux s'efforçait d'aménager de son mieux. Lorsque, jadis, il avait opté pour cette voie, tous ses proches de l'époque l'avaient dévisagé avec un mélange de perplexité et de dégoût. Il faut dire que leur avouer au repas dominical qu'il préférait la compagnie des tombes à leur ennuyante et bruyante présence avait peut être été un tantinet direct. Étrangement, ses proches s'étaient ensuite éloignés pour ne plus jamais lui parler. Les amis sont si ingrats de nos jours.
Sa vocation, elle, n'avait pas déserté. Il se plaisait à être le gardien du cimetière, dirigeant de son petit royaume silencieux qui accueillait de temps à autre quelque nouvelle ouaille. Oui c'était triste au début, mais au moins le nouveau venu y trouvait une place reposante à sa taille dont le paiement n'était pas de son ressort, au sein d'un bel endroit en pleine nature, et sans avoir à se préoccuper de la nourriture. C'était déjà bien plus avantageux que ce que beaucoup de Londoniens pouvaient avoir.
La grande majorité de l'année, les lieux étaient donc une merveille de repos, de sérénité et de calme. Et puis venaient les périodes de congés. Ces périodes de vacances scolaires étaient pour lui l'absolu inverse. Car bizarrement les vivants semblaient se donner le mot pour décéder lors de leurs voyages, distractions et autres, plutôt que décéder au travail ou chez eux comme des gens civilisés. Fichus feignants.
L'été était le pire de ces moments. Car non seulement les vacances duraient plus longtemps mais encore il faisait chaud en plus de faire humide comme le reste de l'année. Et pour Ambroise ce mélange de supplément de travail, de bêtise humaine et de température lourde était un cocktail non pas explosif mais assommant.
Et cet insupportable train-train quotidien des gens qui venait lui soumettre des requêtes absurdes ?
- Non non non, nous ne faisons pas ça ici. Une personne, une tombe, une concession, un forfait. C'est UN. On ne disperse pas…..Comment ça il est en plusieurs morceaux après avoir subi un maléfice pour découper le jambon ?
Car il faut ajouter à la liste des éléments importants que le gérant de cet humble lieu était un familier des choses magiques pour en pratiquer, lui-même, un certain nombre. Le cimetière était mixte accueillant sorciers et moldus sans distinction réelle.
- Et il pouvait pas la découper autrement sa cochonnerie ? La baguette c'est à la main mais pas dans l'oeil..et je reste poli !
- Comprenez que le malheureux souhaitait une sépulture multiple en hommage à sa multitude de….
Sylvie Nastara, touriste d'un pays d'Europe qui n'intéressait pas Ambroise mais rendait son anglais encore plus inintelligible – et donc inintéressant - que celui des locaux, semblait décidée à lui tenir la jambe quant au sort de son mari qui avait eu l'idée particulièrement sotte de découper un jambon sur la tombe de son aïeul enterré sur place, de parvenir à se rater, de se mutiler et d'avoir encore assez de vitalité pour dicter ses dernières volontés improbables. Et parmi celles-ci, demander plusieurs emplacements pour y reposer. Il aurait mieux fallu qu'il se touche à la tête cet empaffé.
- Je n'ai que faire de vos multiplicités m'dame. La coupa-t-il donc dans ses explications. Les règles sont les règles, et elles sont écrites là si tant est que vous sachiez lire.
- Si c'est une question d'argent, je peux aisément…
- D'argent ? S'exclaffa Ambroise. Vous plaisantez ? L'argent n'est rien dans un cimetière. Pensez-vous que tous ces cadavres sous nos pieds ont encore usage de l'argent ? N'avez vous jamais lu Samuel Johnson lorsqu'il disait si bien « Il vaut mieux vivre riche que mourir riche ». On emporte pas son coffre dans le tombeau, on l'utilise avant ou on le brûle. Il en va de même pour moi. L'argent n'achète pas ce qui est immuable. Et je n'ai ni le temps ni l'envie de commencer une nouvelle pratique d'essaimage des cadavres sous prétextes qu'ils sont assez siphonnés pour le demander avant de nous foutre la paix pour de bon. Maintenant, signez-moi ce contrat et regroupez votre mari en tas exhaustif, histoire qu'on oublie pas un bout quelque part lorsqu'on le rafistolera pour la cérémonie. Messe moldue ou magique ?
Une journée normale dans une existence tout ce qu'il y a de plus linéaire. Il s'y était habitué et même appelait ce genre de calme de tous ses vœux. Pourquoi faudrait-il travailler au contact des vivants quand les morts sont si calmes ?
Mais les choses allaient prendre une toute autre tournure. Car, fidèle à sa grande habitude de mal choisir ses priorités, le Ministère de la Magie s'était décidé à procéder à une inspection. Pourquoi ce cimetière à l'écart de tout plutôt que les colossaux de la capitale ? Le mystère demeurait entier.
- Bonjour, fit la fonctionnaire la plus colorée qu'il ait jamais vue, je suis Chelsea Amber du Ministère de la Magie, inspection générale des….
- Pardon de vous interrompre ma p'tite dame. Coupa Ambroise sans être désolé le moins du monde. La seule fois où j'ai besoin qu'on me déballe son pedigree c'est pour l'inscrire sur la fiche et ensuite sur la tombe. Et avec tout le respect...vous m'avez l'air quand même bien vivante. C'est pour quoi ?
Ce matin-là, alors qu'il se préparait à passer une nouvelle journée reposante à arroser ses chrysanthèmes, une petite délégation ministérielle lui avait envoyé un hibou avant d'apparaître tout simplement dans son allée principale.
Délégation d'ailleurs composée, pour des raisons insolubles, d'une seule personne. Laquelle personne était cependant habillée d'un vert pétant de la tête au pied, nonobstant une demi-douzaine de nuances allant du sapin électricicle (comme disaient les moldus) au grenouille pomme, ce qui lui donnait l'air d'une mandragore qui aurait appris à marcher. Il apparut à la seconde où elle ouvrit la bouche qu'elle était d'ailleurs tout aussi désagréable et bruyante que la dite plante.
- D'après nos registres, il échet de constater que ce lieu de sépulture n'a pas fait l'objet d'une visite de nos services depuis plus de cinquante-cinq ans, trois mois et deux jours. Or, vous n'êtes pas sans savoir que pour les cimetières de statut mixte, c'est-à-dire au sens de la terminologie débattue durant le colloque de Narrow, un lieu de repos à la fois sorcier et moldu…
- Je n'ai que faire de vos tournures de phrases pédantes. L'interrompit à nouveau le gardien des lieux avec un geste d'ennui qui traduisait un certain agacement. Si vous voulez parler papiers, il va falloir voir avec mon assistant. MARCO !
En l'absence de tout mouvement, il chercha autours de lui quelques secondes avant de ruminer dans sa barbe « Il est vrai que cet incapable est dans sa tombe. Vraiment il choisit bien son moment. »
Prenant le ciel à témoin pour lui imposer pareil boulet, fut-il décédé, il haussa finalement les épaules, croqua dans sa chique et fit un signe de tête à son entourage.
- Très bien. Suivez-moi.
Il guida la petite dame dans un cagibi sobrement intitulé bureau, sentant le whisky et quelque chose qui ressemblait à de la viande bouillie.
En prenant tout son temps, il débarrassa quelques dossiers de son bureau et s'assit. Pas un instant il ne proposa d'autres chaises à son invitée non-désirée, et pour une raison simple il n'y en avait aucune volontairement. Le temps c'est du repos, alors pourquoi ses clients devraient s'étaler en gâchant son air et son mobilier. Un client debout c'est un client vite traité.
- Je vous écoute. Fit-il avec une voix parfaitement neutre ce qui était la gamme la moins misanthrope de sa gamme.
Neutralité qui parut se cailler comme le lait sur le feu à la seconde où la mandra...la représentante du Ministère reprit la parole en posant un parchemin long comme le bras sur la misérable table branlante qui se trouvait devant elle.
- Ce cimetière n'a pas été contrôlé comme il aurait du l'être depuis. La loi a changé début juillet et les relations sorcier-moldu nécessitent désormais une surveillance accrue. Le Magenmagot a considéré nécessaire que soient établis ce genre de comptages, recensements, et que le respect des normes soit actuel, certain et permanent, le tout débouchant de manière pratique sur un suivi consensuel et total officialisé par une rotation de délégués et observateurs sur les sites sensibles.
Ambroise la regarda avec attention. « Une nouvelle loi ? C'était absolument nécessaire j'en suis sûr. ».
Tout ce que cette voix contenait de sarcasme et de dédain face à la bureaucratie et ses lois affligeantes fut complètement perdu par son interlocutrice.
- Oui en effet. Reprit la zélée travailleuse comme si de rien n'était. Si vous n'y voyez aucun inconvénient nous allons donc procéder à un tour des lieux pour contrôler les enchantements.
Ambroise se gratta la tête pensivement, se mordillant la lèvre avant de finalement prendre la parole.
- En fait j'en vois un d'inconvénient. Voire même plusieurs.
Il désigna le cimetière par la minuscule fenêtre. A l'extérieur, un timide rayon de soleil avait percé les nuages et donnait au lieu une apparence tranquille et paisible. Un oiseau solitaire appuyait de ses trilles le bruissement du vent sur les ifs.
- Ce cimetière a été bâti il y a des centaines d'années. Bien avant le Secret Magique. Il a toujours été là depuis qu'il y a suffisamment de civilisation pour ressentir le besoin d'enterrer. C'est un vestige mémoriel, un monument certes dédaigné mais toujours paisible et rempli de calme. Aucun fantôme n'y demeure car il n'y a rien à hanter, aucune profanation de tombe ou de vol quelconque. Et le fait que des moldus continuent à affluer sans discontinuer est la preuve que les relations sont aussi harmonieuses que possibles. Ça fait bien longtemps que je fais ce travail, et je le continuerai tant que l'on me prêtera vie. Jamais il n'y eut d'anicroche ou d'hostilité dans ces terres autres que celle que vous amenez avec vous, armée de vos certitudes et de vos lois ineptes qui visent à réglementer ce qui n'a pas lieu ou qui fonctionne parfaitement. Je pense qu'il serait pas trop stupide de votre part de partir contrôler ailleurs.
Chelsea Amber se gonfla d'indignation. « Ce n'est pas à vous de décider de ce qui est, ou de ce qui doit être ! Je représente le Ministère et…. »
- Et je n'en ai rien à foutre. Se moqua Ambroise. Riche, pauvre, puissant, misérable, c'est du pipeau. On finit tous pareil. La poussière est au bout du chemin. Vous valez objectivement pas plus que le moindre des cadavres enterré sous nos pieds. La Mort rend humble, elle rompt bien des inégalités de ce monde médiocre, mais il serait intelligent d'appréhender cette vertu avant cette date fatidique.
Il eut un léger sourire lorsque la personne face à lui dégaina sa baguette dans un geste qu'elle pensait décidé.
- Triste groupe que vous représentez si vous cessez les négociations avec aussi peu d'aide et que vous en veniez aux menaces si promptement. Allez dire à votre Ministère qu'il envoie des agents potables la prochaine fois.
- Je ne pense que vous réalisiez la gravité de la situation, Monsieur Crackston. Fit la femme. Je suis en mesure de prendre des mesures coercitives si vous ne vous montrez pas plus coopératif. Si l'inspection est impossible mon rapport sera transmis à qui de droit. Et nous reviendrons. Vous serez mis à la retraite ou limogé. Et les tombes seront déplacées ailleurs où la réglementation sera appliquée. Ici ou ailleurs, après tout, ces corps ne sont pas à ça près.
Le petit sourire moqueur disparut instantanément des lèvres d'Ambroise. Si la représentante du Ministère pensa s'en réjouir dans un premier temps, croyant que la menace avait fait son effet, elle déchanta immédiatement.
L'ambiance changea du tout au tout et avec une telle violence qu'un maléfice n'aurait pas été aussi instantané .
La chaleur sembla totalement disparaître de la petite pièce malgré l'heure méridienne et la saison estivale étouffante. Lorsqu'elle regarda à nouveau celui qu'elle croyait calmé, un frisson la prit.
Le regard qu'elle croisa était la chose la plus effrayante qu'elle ait jamais vu. Ces yeux aussi noirs que la nuit paraissaient la fusiller du regard, poignarder son âme, et la défier d'ajouter une seule parole. Tout le visage d'Ambroise, jusque-là alternant de l'ennui à la moquerie, était transfiguré en un masque de fureur absolue, un halo de colère semblait presque tourbillonner autour de lui.
- Déménager les tombes. Répéta-t-il. Déplacer les corps ?
Et sa voix sonnait tel un grondement de tonnerre. Elle semblait grave et profonde, un gouffre de noirceur, comme si l'enfer lui-même prononçait une sentence.
Il avança d'un pas et la représentante du Ministère se liquéfia littéralement tant il émanait de lui une envie de meurtre.
- Déménager les tombes c'est ça l'idée de votre gouvernement ? Manipuler les morts, déranger leur repos éternel pour des broutilles législatives parce que des crétins pompeux habillés de tenues prétentieuses ont décidé du haut de leur fauteuil de suffisance de porter une appréciation sur un sujet si important ? C'est ce que vous me dites ?
- Ou...oui. Bredouilla la misérable Chelsea totalement terrifiée.
- Vous savez à quoi vous me faites penser avec votre maquillage et votre tenue hideuse ? A une plante écœurante, une moldue endimanchée, sans une once de bon goût ou de respect pour ce qui se trouve sous vos yeux. Un salaire confortable vous a permis de vous payer ces oripeaux dans lesquels vous vous pavanez, mais vous n'êtes pas à plus d'une encablure de ces tombes que vous vous permettez si impudemment d'insulter parce que vous vous pensez intouchable. Est-ce que vous savez seulement l'ignominie de ce que vous êtes en train de suggérer ? Est-ce que vous savez tout ce que cette menace stupide et maladroite pourrait avoir de conséquence, pauvres ignorants que vous êtes ?
Et ce chuchotement avait la force d'un coup de canon moldu.
- N...no...non.
- Non ? Et bien je vais vous l'expliquer, histoire que vous graviez cette leçon dans votre esprit. Il y a des choses dans ce monde que vous ne devez jamais insulter.
Toute la lumière à l'intérieur de la pièce disparut totalement ne laissant aucune visibilité. Et des hurlements retentirent.
OoOoOoO
A quelques centaines de kilomètres de là, la journée achat sur le Chemin de Traverse se poursuivait paisiblement. Le choix de fournitures avait donné lieu à quelques moments très amusant du point de vue de Jennifer. En effet, il avait fallu pratiquement arracher de force Lily et Théo de la librairie Fleury & Bott car ces derniers semblaient s'être donnés pour mission de consulter l'ensemble des ouvrages présents sur place.
Ce ne fut que lorsque leur accompagnatrice du moment les menaça de sa baguette qu'ils consentirent à quitter les lieux, non sans multiples promesses de revenir aussi souvent que possible. Devant leur air comploteur, l'Auror se fait la réflexion qu'il allait falloir les surveiller tous les deux.
Severus, déjà particulièrement réjoui à l'idée de frustrer ses camarades sur la composition de sa baguette, n'eut pas la délicatesse de passer l'épisode sous silence et s'attacha donc durant l'essentiel du trajet à multiplier les allusions sur les rats de bibliothèque et le fait qu'ils allaient certainement finir à Serdaigles tous les deux. Lorsqu'il lui fut rétorqué qu'il avait, lui-même, mystérieusement disparu une demi-heure au rayon des potions, et que d'aucuns jureraient l'avoir vu serrer amoureusement un ouvrage centenaire presque aussi lourd que lui, il prétendit n'avoir rien entendu et reprit sa route le nez en l'air en affichant un air fat.
Le prochain magasin était Madame Guipure, prêt-à-porter pour mages et sorciers le plus fréquenté de la demi-douzaine de magasins de vêtements parsemant le Chemin de Traverse. L'enseigne jouissait d'une excellente réputation car elle avait signé depuis bien des lunes un partenariat avec l'école Poudlard, afin de disposer d'un relatif monopole sur les fournitures d'élèves. Si le Ministère avait initialement grincé des dents, se plaignant du non-respect de la concurrence juste et équitable exigée, l'accord tacite était venu étonnamment des autres magasins de vêtement. En effet, en brassant largement le domaine des uniformes classiques, Madame Guipure, prêt-à-porter pour mages et sorciers laissait précisément libre place aux variantes. Tissard et Brodette, par exemple avait pu proposer à partir de là exclusivement des articles de qualité réservés davantage à une clientèle fortunée, là où à l'inverse les vêtements d'occasion se concentraient dans une seule et même enseigne et permettaient aux petits budgets de pourvoir à leurs besoins.
La bourse de Poudlard étant systématiquement calibrée pour s'adapter au prix des fournitures de l'année, il y avait donc précisément assez pour choisir à dessein la boutique conventionnée, vers laquelle notre quatuor se dirigea donc. Il s'agissait en effet de se procurer le fameux uniforme tel qu'il était porté à l'école depuis bien des décennies.
La liste étant parfaitement claire sur ce qui était attendu d'eux, Théo et Severus furent très rapides à procéder aux achats. Ni l'un ni l'autre n'étaient particulièrement friands de franfreluches ou rajouts vestimentaires particuliers, l'un parce qu'il était orphelin et habitué à se contenter du minimum, et l'autre parce qu'il vivait dans une famille où le surplus était un luxe qu'on ne pouvait se permettre. L'un comme l'autre n'avait donc pas de raison particulière de s'attarder.
Il en fut tout autrement pour les représentantes féminines du groupe.
- Nous n'avons pas du tout fini. Leur répliqua donc Jenny tandis que Lily hochait vigoureusement la tête derrière elle pour appuyer ses propos.
La hauteur du tas de vêtements lévitant à ses côtés donna des sueurs froides aux garçons. Leurs regards effrayés se croisèrent l'espace d'un instant. Quelle pouvait être l'utilité de tout ça ? Est-ce qu'on pouvait se permettre de telles frivolités avec la bourse scolaire ?
- C'est très impressionnant… Et vous pensez en avoir pour combien de temps environ ? S'enquit poliment Théo en calculant mentalement au vu de ce qu'il avait sous les yeux.
- Ah c'est bien une question d'homme ça. Le temps nécessaire, voilà ! Et si vous êtes pas contents c'est pareil, non mais.
Il y avait déja dans cette voix de préadolescente la condescendance assurée d'une femme.
- Oui nous comprenons complètement l'idée et c'est très légitime de...vouloir tout essayer. Fit Severus avec une diplomatie admirable. Si ça vous convient nous allons au magasin de potions, vous pourrez nous y rejoindre quand vous aurez...fini ?
- Excellente idée ! Approuva Jennifer. Soyez prudents et ne vous éloignez pas trop. Interdiction de toucher aux matières et ingrédients dangereux tous les deux.
Puis son attention disparut intégralement de ces pauvres et juvéniles incarnations de la bêtise masculine séculaire pour se focaliser sur sa jeune comparse. Elles s'éloignèrent tout en devisant.
- Allons-y Lily. Ta maman m'a confié tes mesures et quelques petites choses qu'elle voudrait que tu achètes. Nous allons voir tout ça ensembles.
- D'accord ! Tu penses que je pourrais opter pour cette teinte ? Je la trouve….
Ils n'entendirent pas la suite. Le besoin impératif de quitter cet endroit rempli de ces créatures effrayantes et incompréhensibles qu'on appelle des filles se fit ressentir. Et de toute façon elles avaient disparu dans un rayon où ils ne rendraient que contraints et forcés, et avec un bandeau sur les yeux pour ne rien voir.
- Elles sont vraiment flippantes. Murmura Théo. Partons vite...
Ils sortirent en courant du magasin sous les regards amusés d'autres clients compatissants.
OoOoOoO
« Madame Ambers ! Madame Ambers ! »
Chelsea Amber ouvrit les yeux en entendant quelqu'un qui l'appelait et secouait son épaule sans ménagement. Elle se trouvait sur le sol, sans aucun souvenir de comment elle était arrivée là. Un homme l'observait avec un mélange de perplexité et de contrariété.
- Oui ? Que s'est-il passé ? Pourquoi suis-je au sol ?
Sol qui sentait puissamment le whisky frelaté était-il besoin de le préciser.
- Ah mais je n'en sais foutrement rien moi, M'dame. Répondit l'homme en lui tendant la main pour l'aider à se relever. Vous veniez à peine de vous asseoir pour m'expliquer la raison de votre visite et voilà pas que vous tombez comme une pierre de 300 livres (sans offense hein ?) sur le sol.
Elle saisit la main secourable et se redressa. Une fois debout, elle reconnut son interlocuteur comme le gardien du cimetière qu'elle était venue inspecter. Derrière son air bourru et mal dégrossi il semblait sincèrement perdu.
- Ma foi c'est que je m'étais inquiété moi. Reprit l'homme...Ambroise quelque chose. Pas courant que l'on tombe dans les pommes en plein milieu d'une phrase, vous avez p'têt pas assez mangé, j'dis ça j'dis rien.
Chelsea se prit la tête entre les mains. « Non pourtant j'avais déjeuné juste avant de venir, et en bonne quantité. Mais je n'ai aucun souvenir des dernières minutes ».
- Le plus surprenant c'est qu'en plus de vous être écroulée sans raison comme un grapcorne sans pattes, vous êtes restés immobile un long moment. En fait ça a traîné à tel point que j'ai presque failli sonner le Magicobus pour qu'il vous envoie à Sainte Mangouste. J'ai tout tenté mais pas moyen, impossible de vous réveiller. Et là mystère vous revenez. C'est que tout ça commence à m'filer les chocottes hein ? J'espère que c'est pas mon whisky qui vous a foutu dans l'coltar comme ça. Ça m'ferait mal de devoir le jeter vu ce qu'il m'a coûté. Chienne de vie. Mais si vous voulez mon avis m'dame, ça doit être la chaleur. On s'coltine un fichu mois étouffant comme jamais.
La représentante du Ministère renonça à trouver un sens à tout ça et fit un geste de dépit de la main. « Je surveillerai ça de près malgré tout ». Elle sembla se reprendre « Peut-être pourriez-vous me dire où nous en étions avant que je...m'évanouisse ? »
- Si fait m'dame. Vous étiez en train de me parler d'une nouvelle loi de contrôle des cimetières, ou je n'sais quoi dans l'genre et qui ferait comme quoi qu'on serait peut être amenés à déplacer les tombes.
Un frisson terrible prit Chelsea. Son visage devint, en l'espace d'un instant, totalement blême et mouillé de transpiration. Son regard se fit hanté. Elle tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, sur la chaise la plus proche qui craqua sinistrement sous le choc.
- Il est hors de question qu'on déplace les tombes ! S'écria-t-elle par réflexe, presque à bout de souffle. Jamais !
Quelque chose comme de la satisfaction passa dans le regard du bonhomme en face d'elle. Mais cela disparut si vite qu'elle en douta.
- Ravi de vous l'entendre dire avec autant d'verve m'dame. Plus personne respecte les tombes aujourd'hui et ça m'fait drôlement plaisir qu'une dame du gouvernement soit pas comme ça.
- Ecoutez Monsieur Crackston, je crois que je ne suis pas en état d'assurer une inspection et je ne suis plus vraiment certaine de sa nécessité à dire vrai. Je vous propose de convenir d'un autre rendez-vous prochainement, le temps pour moi de faire le point.
Ambroise acquiesça de la tête. « J'comprend M'dame. Vous avez eu un choc, quel qu'il soit donc c'est pas forcément bien de vous faire encore plus mal à la tête. Revenez quand vous voulez, toute façon je s'rai là hein ? ».
Il eut un petit rire qui fit tressauter toute sa carcasse.
Chelsea rassembla les quelques affaires à elle demeurant dans la petite pièce et les mis dans son sac avant de se diriger vers la sortie.
- Une dernière chose m'dame. Je sais qu'c'est pas trop mon rôle hein, mais si j'puis me permettre vous êtes pas vilaine. Donc porter une autre couleur que l'vert vous profiterait plus, genre du bleu. Même si vous avez l'air d'bien apprécier c'te couleur, mais faut diversifier parce que sinon ça rend pas justice moi j'dis. Mon paternel il travaillait à Gaichiffon donc j'suis pas novice pour assortir, comme qui dirait.
Elle le remercia d'un signe de tête sans réellement répondre et quitta le petit bâtiment sans un regard en arrière avant de transplaner.
OoOoOoO
Théo et Severus étaient dans le magasin de potions depuis un moment. Et ce dernier semblait totalement captivé par ce qu'il avait sous les yeux, passant d'une étagère à l'autre, observant chaque ingrédient comme s'il souhaitait le graver dans sa mémoire pour l'éternité. Il écoutait chaque éclat de conversation, glanant des informations par bribes, sur des recettes, des commandes précises.
En somme il était dans son élément et pas près de voir le temps passer.
Théo quant à lui, moins époustouflé par les potions qu'il ne l'avait été par les livres, caressait doucement l'espoir de passer à tout autre chose. Il avertit son camarade qu'il allait faire un petit tour dans la rue avant de revenir. Il prit le geste rapide et impatient de la main de Severus comme un signe d'acquiescement et sortit.
Un vaste bâtiment en marbre blanc attira son attention. Jenny lui en avait déjà parlé. C'était la fameuse Banque Gringott. Etant boursier, et orphelin, il avait d'ors et déjà obtenu l'argent adapté à ses courses et donc n'avait pas eu l'occasion d'entrer dans les lieux, Jenny s'étant chargée d'aller récupérer dans le coffre ad hoc ce qui était nécessaire.
La curiosité le fit s'avancer vers la grande porte en bronze étincelant. Une étrange créature, habillée de pourpre et doté d'une lame redoutable, se tenait à proximité de la porte, semblant monter la garde de son regard très attentif. Fort de ses lectures, Théo comprit qu'il s'agissait d'un gobelin, un membre de cette mystérieuse race guerrière et manufacturière, capable dit-on de prodiges d'ingénierie et de confection.
Quelques pas plus loin, sur d'autres portes à peine moins impressionnantes il était possible de lire un message particulièrement menaçant rédigé comme suit :
« Entre ici étranger si tel est ton désir
Mais à l'appât du gain, renonce à obéir,
Car celui qui veut prendre et ne veut pas gagner,
De sa cupidité, le prix devra payer.
Si tu veux t'emparer, en ce lieu souterrain,
D'un trésor convoité qui jamais ne fut tien,
Voleur, tu trouveras, en guise de richesse,
Le juste châtiment de ta folle hardiesse. »
Il semblait que voler dans ces lieux était une entreprise à ne tenter sous aucun prétexte.
Toujours avançant, le jeune garçon tomba sur une immense salle, richement décorée et disposant d'un interminable comptoir où près d'une centaine de gobelins, assis sur des tabourets plus grands qu'eux, travaillaient avec un incroyable sérieux, écrivant dans des registres centenaires mille et unes opérations mystérieuses, pesant des pièces de monnaie de toutes les couleurs sur des balances de cuivre, examinant des pierres précieuses suffisamment précieuses pour acheter un quartier entier à la loupe.
Un petit panneau en chêne, doté d'une étonnante bouche aux dents pointues, déclamait ponctuellement des informations avec une voix protocolaire.
- « Veuillez demeurer dans la file d'attente pour attendre votre tour…..Gringott n'est pas responsable des coups et blessures que vous pourriez subir pendant le retrait d'argent en cas de non-respect du règlement…..Merci de surveiller vos enfants car les tunnels sont dangereux…..les niffleurs sont strictement interdits dans l'enceinte de la banque…..les personnes intolérantes à certains métaux n'auront aucun traitement de faveur, merci de prendre vos dispositions….il n'est pas possible de stocker les elfes de maisons dans les coffres, sauf s'ils sont empaillés ou décapités, depuis la dernière circulaire de 1925….Gringott se réserve le droit de prélever, sans sommation, une taxe allant jusqu'à 44,3 % de la valeur du patrimoine en cas d'atteinte physique ou magique à ses locaux….les tests d'héritage sont en libres services, merci de vous rapprocher du guichet pour en savoir plus.
A cette dernière information Théo dressa l'oreille. Peut-être tenait-il une occasion de découvrir un peu plus d'informations sur son mystérieux passé.
Il attendit patiemment son tour et s'approcha ensuite d'un guichet libre. Le gobelin prit deux bonnes minutes à achever son travail avant de baisser les yeux sur son interlocuteur. Très clairement l'agencement des lieux avait été spécifiquement créé pour que le client se sente minuscule.
- C'est pour quoi ? Demanda le gobelin d'une voix rauque avec une pointe d'accent très légère.
- Bonjour. Répondit poliment Théo. Je m'appelle Théodore Swift. Je suis orphelin et je voudrais savoir s'il serait possible de faire un test d'héritage ?
Il écopa d'un regard légèrement condescendant « Je suppose que vous avez des oreilles pour entendre les informations, et un minimum de jugeote, dès lors pourquoi me poser une question dont vous avez déjà la réponse ? Évidemment que nous sommes en capacité de faire un test d'héritage. »
Le garçon s'empourpra sous le regard satisfait de la créature goguenarde. Il avait mal formulé sa requête par timidité.
- J'aimerais faire un test d'héritage. Fit-il bravement.
- Je pense que c'est assez clair oui, mais vous auriez pu le dire tout de suite. Voyons voyons, où est-il ?
Il claqua de ses longs doigts et un parchemin apparut devant lui.
- Les tests d'héritage ne sont pas des opérations à prendre à la légère mon garçon. Reprit le gobelin. Cela nécessite une lettre des parents pour un mineur, ou à défaut celle du tuteur légal actuel.
Théo grimaça. Certes Jennifer lui avait évoqué l'idée de faire ce test pour percer les mystères de son amnésie, mais elle n'avait pas pour autant signé d'autorisation écrite à proprement parler.
- Et bien personne n'est vraiment mon tuteur puisque la dame qui m'héberge n'a encore rien signé. Est-ce que ça fait de moi une personne indépendante monsieur le gobelin ?
- D'abord, pas de monsieur mon garçon. Coupa le gobelin. Les politesses des sorciers ne s'appliquent pas aux gobelins. Je suis Narok et Narok c'est moi. Ensuite, c'est bien tenté, mais la réponse est non. On ne filoute pas à Gringott, Théodore Swift.
- Ce test d'héritage pourrait justement m'aider à trouver mon tuteur. Tenta une nouvelle fois Théodore avec un regard de croup battu. Je ne filoute pas en essayant d'être en règle….enfin pas vraiment. Et si je trouve ça serait grâce à vous.
Narok eut un sourire effrayant qui dévoila ses dents. Très retors pour un si petit humain quoiqu'encore un peu hésitant pour impressionner un gobelin. Les regards innocents étaient totalement inutiles dans leur civilisation rude.
- Je ne peux toujours pas accéder à votre requête, et vous savez pourquoi ? Parce que même si vous étiez accompagné, les tests d'héritage ne sont possibles qu'à 13 ans. Et je ne crois que vous pouvez y prétendre. Par ailleurs abandonnez tout de suite l'idée de mentir sur ce point, nous les gobelins savons toujours quel âge a notre interlocuteur, c'est nécessaire pour les héritages, les legs, les contrats longue-durée.
Il savoura avec délice l'air défait de son jeune interlocuteur.
- Je vous dis donc à bientôt, Théodore Swift.
Ce dernier baissa la tête et sur un « au revoir » quasi inaudible, quitta la banque pour aller rejoindre le reste de son groupe.
Ce faisant, il rata le changement d'expression de Narok qui l'observait de loin avec beaucoup plus de concentration et de sérieux qu'il n'en avait mis au cours de leur échange.
Un de ses pairs se rapprocha de lui avec un air entendu. « C'était lui ? »
- Oui. Comme prévu il est venu de lui-même pour trouver des réponses. En avance je dois l'avouer.
- Que fait-on à ce sujet ?
- Rien. Il n'y a rien à faire pour l'instant. Nos recommandations sont très claires : statu quo. Attendons le prochain mouvement.
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A peine son intempestive visiteuse eut-elle transplané qu'Ambroise perdit son expression paysanne et grossière, pour afficher un petit sourire rusé. L'illusion avait été parfaite.
La journée s'achevait paisiblement, et un coucher de soleil illuminait le cieil nuageux d'intéressantes nuances brûlantes et sanglantes.
C'est à cet instant qu'un léger bruissement se fit entendre dans le calme revenu du paisible cimetière. Une forme humaine apparut. Grande, encapuchonnée et serrée dans un long habit parfaitement coupé, d'un noir de jais mais constellé de motifs argentés. Le reste de sa personne démontrait vigueur et finesse quoiqu'on en devinât rien de précis.
L'individu s'approcha d'un pas souple, et lorsqu'il releva la tête deux yeux d'un incroyable violet semblèrent transpercer la noirceur du capuchon dissimulant ses traits.
A sa vue, Ambroise se jeta à genoux, front contre terre, dans une incroyable soumission que peu en ce monde auraient pu prêter à un être aussi cynique et moqueur que lui qui paraissait dédaigner ses pairs avec tant de force qu'importe leur rang.
- Allons allons. Relève-toi mon ami. Fit l'inconnu d'une voix grave et calme avec un zeste d'amusement. Je me rappelle parfaitement t'avoir maintes fois demandé de ne pas m'accueillir avec autant de manières et de déférence. Même les elfes de maison commencent à s'y faire. Combien de temps aurons-nous ce débat ?
- Au moins une fois de plus, Monseigneur. Répondit Ambroise avec un sourire contraint. Je continuerai encore à vous donner toute la considération que vous méritez.
Il ignora avec méthode son interlocuteur levant les yeux au ciel de consternation devant cette nouvelle marque de respect.
- Une étonnante journée, n'est-ce pas Ambroise ? Fit l'homme aux yeux violets avec un ton entendu.
Le gardien ne chercha même pas à jouer l'étonné. Cette question était purement rhétorique et bien évidemment il savait déjà parfaitement la réponse.
- Je ne m'attendais pas à cette visite, Monseigneur, je dois l'avouer.
- Ce qui explique, je suppose, cette réaction… inattendue ?
Il eut été difficile de porter un jugement précis sur la nuance appuyée du dernier mot
- Je peux tolérer l'irrespect des enfants envers leurs défunts parents, les soupirs des héritiers qui doivent payer la concession pour 100 ans d'une personne qu'ils n'ont jamais vue. C'est de bonne guerre, ça fait partie du jeu et je suis largement habitué à les remettre à leur place. Mais ces gens du Ministère qui se pensent légitimes à déplacer les défunts comme ils le veulent pour des motifs si triviaux...non. Ca laisse présager des idées très mauvaises pour l'avenir, et j'ai la charge de protéger ce lieu.
- Indéniablement. Toutefois, cher ami, je pense que cette punition pour profitable qu'elle puisse paraître au premier regard n'est qu'une goutte d'eau propre dans un océan de sottise égoïste. Cette dame n'éduquera nullement les responsables de ces actes, simple maillon de la chaîne qu'elle est, et dans un mois, un an, une décennie, d'autres inspecteurs feront le même chemin pour les mêmes raisons. Ce n'est pas ainsi que nous devons agir car c'est vain. Surtout de cette façon.
Il y avait dans cette voix paisible, une douce remontrance. Comme celle d'un enseignant bienveillant qui encourage un élève prometteur à ne pas s'arrêter à la surface des choses et finir trop vite un exercice complexe.
- Chelsea Ambers...pourquoi avoir essayé de l'aider ? Murmura-t-il à nouveau.
- De l'aider ? Répéta Ambroise perplexe.
- Voyons mon ami, pas de ça. Nous nous connaissons depuis longtemps. Lorsqu'on fait le choix de punir la bêtise par un tel feu d'artifice, un traumatisme commodément suivi d'amnésie mais laissant son instinct à un corps, il est rare ensuite de lui laisser une porte de sortie aussi béante que celle qu'elle a eu.
- Parce qu'elle pouvait changer, revoir sa position, progresser, prendre en conscience. Tout partait mal et au final les choses sont rentrées dans le bon ordre.
- Ce n'est vrai qu'en partie. L'intention était louable, bien entendu, mais je considère le but non-atteint. Chelsea Ambers n'a pas évolué, elle est sous le coup d'une émotion forte qui la pousse à s'effrayer à une pensée donnée ce qui lui fera redouter systématiquement toute idée de toucher à des tombes. Mais la peur n'est pas véritablement une prise de conscience. Il aurait fallu pour en faire un succès que cette réalisation vienne d'elle-même. Un automatisme imposé, contraint par la force, ne vaut pas autant qu'une maturité acquise naturellement. Cela restera artificiel, incomplet. Mais cela n'a guère d'importance vu le déroulé des prochaines heures. D'où ma question. C'était un combat inutile alors pourquoi cette dernière adresse sur les couleurs envers elle, avec ce qu'elle pouvait potentiellement impliquer ?
- Pour voir si sa prise de conscience pourrait perdurer encore quelque temps. Pour que nous en bénéficiions un peu. Pour que même artificielle, cette conscience nouvelle irrigue quelques autres esprits, impacte même légèrement, un petit imprévu qui pourrait avoir de belles répercussions.
La silhouette poussa un léger soupir. « Hélas mon pauvre ami, les choses ne sont jamais si simples. La Trame est une chose avec laquelle transiger est impossible. C'était beaucoup d'effort pour bien peu. Son destin est écrit et se serait déroulé. Ce n'est pas par elle que viendra le changement. »
Il leva la main en voyant l'autre chercher à parler. « Nul besoin d'excuses. C'était louable quoiqu'inutile et cela ne portera pas à conséquence. Partant de là, n'en parlons plus. »
Il désigna un petit carré du cimetière à l'écart des regards. « Veux-tu attendre encore un peu ou fait-on la relève comme convenu ? »
- J'aimerais bien aller me reposer un peu. Répondit Ambroise. Mais si c'est pas possible en l'état…
- Bien évidemment que si. Coupa l'autre. Marco !
Sa voix était soudain métallique et puissante, elle claqua dans l'air avec la force d'un fouet, comme si un frisson avait parcouru l'espace tout autours d'eux. Dans un craquement, une main sortie de la terre, suivie d'un corps qui progressivement s'extirpa du sol.
- C'est ton tour Marco. Fit le mystérieux personnage aux yeux violets. Ambroise va se reposer pendant quelques temps puis vous tournerez à nouveau. Vous n'avez pas besoin d'être deux pour l'instant.
Le dénommé Marco fit un signe militaire de la main avant de s'incliner. Ambroise salua à son tour avant de se diriger vers une vieille tombe sur laquelle était écrit : « Ambroise Crackston, 1737-1798 ». Sur un dernier signe de tête, il sortit sa baguette, fit léviter la terre, s'allongea dans le trou et retourna dans le néant dont il avait été tiré pour mener à bien sa mission.
- Combien de temps ça a pris cette fois ? Demanda Marco en s'étirant longuement dans un craquement d'os particulièrement écoeurant.
- Une semaine seulement. Je n'avais pas imaginé que tu retournerais dans ta tombe aussi rapidement sachant que vous étiez deux.
- J'avais des congés à poser depuis 75 ans environ. Et ce vieux ronchon d'Ambroise a perdu au poker. Quand sera le prochain enterrement ?
- D'ici trois jours. L'ironie étant que ce sera la dernière vivante à avoir visité ce cimetière.
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- Je vous propose deux robes de gala dans votre budget pour le prochain bal au Ministère. Vous préférez la bleue ou la verte ?
Tissard et Brodette était en pleine effervescence ce soir-là. Entre la rentrée qui voyait arriver tous les enfants fortunés de la noblesse magique pour quérir un uniforme de haute qualité, ainsi que leurs parents, et les événements mondains qui ne cessaient de se multiplier pour septembre, tout le monde se bousculait pour assortir sa tenue ou se doter d'un nouvel accessoire pour parfaire l'ensemble.
Tissard et Brodette n'était pas un magasin, une échoppe ou même un lieu. Point de trivialités entre ses murs. C'était une institution. Des réputations y étaient cousues ou décousues aussi promptement que les robes, vestes ou pièces de tissus diverses. Les plus belles textures s'y cotoyaient sous un éclairage savamment étudié pour en tirer le plus bel éclat. On allait pas dans cette institution, on s'y faisait voir. Et il y avait autant de tenues que d'yeux aiguisés, avides de ragots et d'informations exclusives sur les couleurs des prochaines parures.
Cette décennie 1970 sonnait pourtant pour certains la fin d'un âge d'or vestimentaire, un revirement massif vers le confortable au détriment de l'élégant. Immixtion probable et chaque jour plus conséquente d'une Angleterre moldue décomplexée aux couleurs chatoyantes et affamée de désinvolture.
Mais de telles considérations populaires n'étaient pas encore de taille à décourager les hautes élites britanniques du monde magique et les Lords et Ladys continuaient à s'y bousculer pour la plus grande joie de la gérante des lieux.
Chelsea Ambers était quant à elle de ces privilégiés, d'un pedigree nettement moindre, qui avaient pu se procurer une invitation par un contact généreux et cherchaient à en faire leur meilleur profit. Oubliées ces sinistres histoires de cimetières. Elle était là pour faire flamber ses économies afin de ne pas passer inaperçue en cette occasion unique de briller.
- Ma foi la verte m'a l'air plus épurée et plus élégante. Je crois que je vais prendre celle-ci.
Si la vendeuse eut un sentiment narquois et intrinsèquement dédaigneux à ce commentaire, elle fut assez professionnelle pour n'en rien montrer. Une femme entièrement habillée en vert qui choisissait une tenue verte. Y avait-il plus affligeant en termes de diversité. Et épurée n'était pas du tout le meilleur qualificatif pour la robe susmentionné que pareil assortiment – si l'on considérait qu'il se noierait parmi d'autres pièces vertes - était passé de mode depuis facilement 1969, ce qui expliquait son prix relativement bon marché.
Enfin, tant que la cliente payait, elle pouvait très bien choisir ce qu'elle voulait dans le stock. Le tout étant qu'elle n'affiche pas trop son magasin de manière négative. Mais dans la mesure où cette « fonctionnaire » ne pouvait de toute façon s'offrir que la fourchette basse, il n'y avait matériellement aucun risque que son mauvais goût rejaillisse sur eux.
- Très bon choix. Fit-elle avec l'automatisme de l'habitude. Je vous laisse l'essayer pour être sûre.
Ce que notre diligente inspectrice ne savait pas c'est qu'un doxy était resté dans un repli du tissu, probablement arrivé pendant le chargement en hangar. Le genre d'incident qui créerait beaucoup de désagréments à la vendeuse responsable. Il faut dire en même temps que ces tenues désuètes de l'année précédente étaient si peu déplacées aujourd'hui...
Elle ressentit une piqûre au dos avant qu'une vague de douleur l'envahisse et qu'elle ne tombe au sol, perdant connaissance avant même de toucher terre.
Lorsque la vendeuse la retrouva, elle ne put rien faire. Pas plus que Sainte Mangouste. Allergie sévère au venin de doxy, de naissance, probablement héréditaire, jamais détectée faute de stimuli en ce sens.
Choc anaphylactique provoquant malemort.
Pour une robe de gala qui fut d'ailleurs prestement subtilisée et détruite il ne faudrait quand même pas entacher la réputation de l'enseigne.
Piètre destin, impossible à contrarier.
Elle aurait vraiment dû choisir une autre couleur que le vert.
Mais que sont ces gens étranges avec des projets si nébuleux ? Pourquoi Théodore Swift attire-t-il l'attention à ce point ? Severus va-t-il réussir à sortir du magasin de potion ?
Que de questions sans réponses...sauf dans la suite.
A bientôt j'attend vos commentaires et éventuels propositions, hypothèses et conseils pour la suite.
