Chapitre 14
Se sacrifier
Il faisait froid. Comme si quelqu'un avait coupé le chauffage. Cela faisait maintenant trois semaines. Trois semaines que je me trouvais loin de ma moitié, arrachée à lui. Jacob n'était pas venu me voir durant presque une semaine. J'avais cruellement manqué d'eau, lors des deux derniers jours. J'avais la bouche sèche et les lèvres gercées.
Jacob était revenu avec un journal. Il avait changé l'ampoule, à mon plus grand soulagement, mais il n'avait pas détaché mes liens et mes poignets étaient réduits en bouillie. J'avais du mal à respirer. Cela était sûrement dû à la poussière qui recouvrait les lieux et au fait que je n'avais rien bu et que j'avais la gorge enflammée.
-Jake, murmurai-je. Je dois… boire.
Il me regarda avec incompréhension. Puis, un éclair de lucidité le traversa et il alla dehors, chercher des bouteilles d'eau. Il revint avec un litre et demi qu'il ouvrit et qu'il plaça devant ma bouche. Il m'aida à me relever et il dut tenir ma tête pour que je puisse la garder droite. Il tenta de verser l'eau dans ma bouche mais la moitié coula sur mon pull. Je m'étouffai et recrachai l'autre moitié.
-Doucement, Bella.
Après les premières gorgées, j'arrivai à nouveau à boire et je ne me gênai pas pour boire la moitié du litre. Jamais je n'avais eu aussi soif de ma vie et je comprenais enfin Edward lorsqu'il partait chasser.
-Tu vas mieux ?
Je me recouchai sur le sol, refusant de lui répondre. J'étais effondrée, épuisée. Il était vrai que je ne pouvais que dormir, ici, mais je n'y arrivais pas. Les seules heures de sommeil que j'arrivais à avoir étaient parsemées de cauchemars. Je n'arrivais pas à me reposer, redoutant une arrivée de Jacob. Il était devenu mon cauchemar. J'avais tellement peur de lui…
-Bella, ne m'en veux pas ! Tu comprendras un jour, crois-moi.
Des larmes coulèrent sur mes joues et je n'espérai plus qu'une chose : qu'il parte. Je sentis ses mains sur ma tête, dans mes cheveux.
-Ne me touche pas, Jacob !
Il remit une mèche de cheveux derrière mon oreille et essuya une de mes larmes.
-Je suis désolé de devoir en arriver là.
Il déposa un baiser sur ma joue et je me serrai contre le mur.
-Arrête, le suppliai-je. Laisse-moi partir, Jake ! Tu ne peux pas me garder là. Je dois aller voir un médecin pour ma main.
Il recula, comme si j'avais touché un point sensible. Il y avait donc déjà pensé.
-Je sais Bella, me répondit-il. Et j'y réfléchis. Je t'emmènerai voir un médecin.
J'y vis une soudaine chance de m'enfuir, de prévenir quelqu'un que j'étais retenue prisonnière.
-Je connais quelqu'un qui pourrait te soigner sans attirer l'attention et sans nous dénoncer.
Je me sentis une nouvelle fois mal mais je ne désespérais pas. A partir du moment qu'il m'emmenait dehors, rien n'était impossible. Je trouverai forcément le moyen de lui fausser compagnie, à un moment ou à un autre.
-Mais il faut que je te prévienne. La meute est au courant de ce que je fais. Et bien que certains soient réticents, plusieurs sont du même avis que moi. Et crois-moi, Bella, si tu venais à essayer de prévenir qui que ce soit, lorsque je t'emmènerai, une guerre serait déclarée contre les Cullen. Ils n'auraient même pas le temps de se rendre compte de ce qu'il leur arriverait qu'ils seraient morts.
Mon cœur s'emballa face à la nouvelle. La meute était au courant ? Guerre ? Morts ? Non !
-Si tu venais à m'échapper, ce qui n'arrivera très certainement pas, et que tu tentais de les rejoindre, Quil, qui fait des rondes autour de chez eux, le remarquerait et s'en serait fini pour eux.
Mon sang se glaça. Comment allais-je faire ? Devais-je seulement le croire ? Se pouvait-il qu'il dise vrai, que la meute soit avec lui ? Cela me semblait à la fois peu probable et tellement possible que cela m'effrayait. Jamais je n'aurai pensé que Jake serait capable de me faire ça. Et regardez où j'en étais ! Alors pourquoi pas le reste de la meute ? Ils avaient, tous, toujours eu une aversion des plus prononcées contre les Cullen et les vampires en général. Et maintenant que je me trouvais là, je pouvais dire qu'ils étaient fous. J'étais quand même sceptique. Comment pouvait-on laisser quelqu'un laisser une autre personne se faire séquestrer ?
-Pourquoi Quil fait des rondes, arrivai-je à demander ?
-Quelle question, Bella. Pour connaître leur avancée dans les recherches qu'ils font. Ne crois pas qu'ils t'ont abandonnée. Dommage, d'ailleurs. Mais nous ne les laisserons pas te retrouver. Jamais, Bella. Ne te fabrique pas de faux espoirs !
« Faux espoirs. » Je me souvins des faux espoirs que me donnait Edward, de temps à autre. Je me replongeai dans mes pensées. Je haïssais Jake plus que tout au monde. Je savais que je me répétais. Je ne l'avais cependant pas dit clairement à Jacob. Je voulais qu'il sache, au prix de lourdes conséquences, en ce qui me concernait.
-Je t'ai aimé, Jake.
A mes paroles, il se pencha légèrement en avant. Du moins, il me semblait, du fait que je lui tournais le dos.
-Je t'ai aimé et tu as tout gâché. Je sais que vous, les Quileutes et les vampires, ne vous entendez pas. Mais pourquoi une telle haine ? Les Cullen n'ont jamais rien fait de répréhensible depuis qu'ils se trouvent à Forks. Ils n'ont jamais commis aucune faute. Alors pourquoi ?
Il inspira et expira, avant d'inspirer une nouvelle fois.
-Notre nature, Bella. Notre espèce. Nos espèces. Elles sont bien trop différentes l'une de l'autre.
-J'ai toujours été contre le racisme, Jake.
-Nous ne parlons plus de noirs, blancs ou jaunes, Bella. Nous parlons de vampires et de loups-garous.
-Je te hais, Jake. Je te hais tellement. Sais-tu à quel point j'ai mal, en ce moment même ? A quel point je souffre physiquement tout comme mentalement ? J'ai mal, Jake. Et tout est de ta faute. Jamais Edward n'aurait agi ainsi avec moi.
Il soupira et se releva.
-Je sais Bella mais je n'y peux rien. Il faut bien que quelqu'un te protège de la mort. Ne t'en fais pas, je t'emmènerai bientôt voir un médecin. Ou du moins… quelqu'un qui pourra t'aider pour ton bras. Il ne porte peut-être pas de blouse blanche mais il est compétant.
Pourquoi en doutai-je ? Ah oui. Parce que Jacob était devenu fou et qu'il n'hésiterait sûrement pas à me jeter entre les mains de Freddy Krueger, s'il était certain que, grâce à cela, jamais je ne reverrai Edward.
Jacob s'en alla. Pour la première fois depuis que je m'étais retrouvée ici, il éteignit la lumière en partant. L'avais-je blessé ? Sans doute pas assez pour le mettre en colère, sans doute trop pour qu'il n'y ait pas de conséquences par la suite.
oOo
J'avais froid. La nuit m'empêchait de retrouver ma couverture. J'avais faim. Il n'y avait plus de crackers. Depuis combien de temps me trouvai-je là ? Six semaines, sans aucun doute et peut-être même plus encore. Je n'avais plus aucune notion du temps et Jacob ne m'apportait plus le journal. Il n'était pas revenu me voir depuis tellement longtemps, aussi. Sans doute plus d'une semaine, peut-être même deux. J'avais soif. Tellement soif. Ma gorge était sèche et je n'arrivai plus à respirer.
Je gardai mes mains près de mon visage. Je repliai mes jambes reliées par des cordes contre mon ventre, essayant de garder la chaleur. Des grognements se firent entendre. Mon estomac.
J'avais faim.
Tellement faim.
oOo
J'éternuai une nouvelle fois. Ma gorge me brûlait. Je serais prête à boire n'importe quoi. Du sang, s'il le fallait.
« Edward, mon Edward, mon amour. Je t'aime tant. Pourquoi ne me retrouves-tu pas ? Je t'en supplie, viens-moi en aide ! »
Non, il ne fallait pas, plus maintenant. Quil le surveillait et irait colporter à Sam qui déclarerait la guerre à toute la famille. Une larme perla sur ma joue et une seconde. Puis, je m'autorisai enfin ce que je m'étais longtemps interdite. Les sanglots. De longs sanglots, bruyants, déchirants.
Le cliquetis habituel se fit entendre lorsque Jake revint. Enfin. Trop longtemps s'était écoulé depuis sa dernière visite.
La porte s'ouvrit et la lumière s'alluma. Je dus habituer mes yeux à voir à nouveau. En face de moi, une femme que je n'avais jamais vue, que je ne connaissais pas. Je me mis à espérer.
-Oh, mon Dieu, dit-elle dans un souffle.
-Aidez-moi, murmurai-je.
Elle se précipita vers moi et porta sa main à mon visage. Je me contractai soudainement, craignant de recevoir un coup. Néanmoins, elle chercha juste à estimer ma température.
-Vous êtes brûlante, déclara-t-elle.
Elle défit tant bien que mal mes liens et, dès que je fus libérée, je me jetai sur elle et m'accrochai à son cou, refusant de la lâcher ne serait-ce qu'une seule seconde.
-Ne me laissez pas, murmurai-je ! Je vous en supplie. Ne me laissez pas !
Elle passa une nouvelle fois ses mains sur mon visage, dégageant mes cheveux de mes yeux. Je remarquai alors qu'elle me regardait intensément.
-Venez, m'ordonna-t-elle !
Elle m'aida à me lever et me fit sortir. Elle prit à gauche. Lors de ma tentative de fuite vouée à l'échec, j'avais pris à droite. Comme si la chance avait pu me sourire, ce jour-là.
Puis, je me pris à espérer. Je marchais contre ma liberté. J'espérai, oui, j'espérai pouvoir échapper à Jake, à mon enfer. J'espérai. Mais les ennuis ne faisaient que commencer...
