Il le revit, la semaine suivante, dans le même supermarché, avec la même liste de courses restreinte. Mais il y avait ajouté un bocal de compote. Il avait compté religieusement son argent, avant de le tendre à la caissière les mains tremblantes, puis il avait compté la monnaie qui lui avait été rendu.
– Pardonnez-moi mais je crois qu'il y a une erreur, avait-il affirmé.
Eddie se tendit au son incertain de sa voix.
Il semblait si peu sûr de lui mais pourtant il était dans son droit si la caissière avait fait une erreur, en lui rendant sa monnaie.
– Vous m'avez rendu un dollar de trop, affirma-t-il.
– Vous êtes sûr ?
– Oui madame, confirma-t-il alors qu'Eddie ne comprenait pas. Je vous ai donné dix dollars pour huit dollars vingt-cinq et vous m'avez rendu deux dollars soixante-quinze. C'est un dollar de trop.
– Oh, veuillez m'excuser, affirma-t-elle confuse. Et merci de votre honnêteté.
Eddie était sidéré.
La plupart de gens aurait garder le surplus de l'erreur pour eux, sans rien dire, ou alors ne l'aurait même pas remarqué, comme lui qui glissait sa monnaie dans sa poche sans même la recompter. Cet inconnu en avait besoin mais pourtant il l'avait rendu immédiatement, sans une once d'hésitation.
Il s'était contenté d'un sourire timide, avant de quitter les lieux avec ses achats et encore une fois à pied.
Eddie essayait de comprendre le jeune homme et ce qu'il ressentait pour lui mais forcé de constater qu'à chaque fois qu'il le voyait, il était de plus en plus attiré par lui.
Depuis ce jour, Eddie pensait de plus en plus souvent à lui, mais cela restait de vagues pensées, causées par le mystère qu'il dégageait et l'envie d'entrer dans sa vie, de le connaitre.
Mais il ne savait pas vraiment comment s'y prendre.
Les rendez-vous galants n'avaient jamais été quelque chose dans lequel il avait excellé, avec Shannon tout avait été si simple, si fluide, il s'était laissé porter. Elle avait été la seule pour lui mais elle n'était plus là et la solitude lui pesait tellement.
Son épouse lui manquait et, même s'il n'en parlait jamais à quiconque, il aurait juré sentir parfois la présence de Shannon, qui veillait sur lui et s'assurait qu'il allait bien.
Au fil des semaines, il avait souvent croisé le jeune homme dans les rayons du supermarché et si quelqu'un lui avait fait remarquer qu'il semblait le suivre, il aurait nié en rougissant fortement.
Malgré tout, un changement s'opérait en l'inconnu.
Il ne parlait toujours pas malgré les bonjours enjoués de la caissière, dont il semblait être le client préféré, mais il semblait moins apeuré. Les cernes sous ses yeux disparaissaient peu à peu, de même qu'il avait pris quelques jolis coups de soleil avec la venue des beaux jours.
Il avait repris aussi un peu de poids, s'il se fiait à la taille de ses vêtements qu'il semblait remplir un peu plus, pas beaucoup, mais suffisamment pour qu'Eddie soit certain qu'il ne se laissait par mourir de faim.
Il s'exprimait aussi d'une voix plus assurée quand il le fallait et ça le rassurait, mais ça ne faisait pas avancer les choses entre eux.
Il avait fini par en parler avec son capitaine, au bout de plusieurs semaines. Il lui avait conseillé de sauter le pas, de ne pas laisser filer sa chance car un jour, il le regretterait.
Ce jour-là, il avait fini son quart plus tard que prévu et avait récupéré son fils, avant de faire les courses. Il ne pensait pas le voir là, ce n'était plus son horaire mais il tenta tout de même sa chance, sans le voir nulle part dans les rayons.
Pourtant, il avait filé de la caserne dès qu'ils étaient rentrés. Il portait même encore son uniforme, ce qui était un mauvais calcul car il attirait immanquablement le regard de toutes les femmes qu'il croisait.
Il soupira et récupéra ses achats dans les différents rayons.
Ensuite, il rentrerait avec Chris et commanderait une pizza pour pouvoir regarder la télé, en le serrant contre lui. Il espérait que ce rituel pourrait continuer le plus longtemps possible.
Il grandissait si vite.
– Papa, je peux avoir des corn flakes ?
– Euh ouais, attend une minute.
– Je sais où c'est, je peux y aller tout seul. Ce n'est pas si loin.
Christopher l'implorait du regard et Eddie acquiesça.
Son fils réclamait de plus en plus d'indépendance. Il grandissait vraiment trop vite. Il le laissa disparaitre dans l'allée adjacente, récupéra deux articles supplémentaires, avant d'aller le rejoindre, en se forçant à calmer son allure de papa poule.
Il tourna le coin du rayon pour découvrir Christopher en grande conversation avec son inconnu. Il fut cloué sur place une seconde, avant de comprendre qu'il s'agissait peut-être de sa chance et il s'avança vers eux.
L'homme était accroupi devant lui et riait en expliquant pourquoi ces céréales étaient ses préférés quand il était enfant. Christopher l'écoutait avec attention et un grand sourire aux lèvres. Le rire de l'homme était si mélodieux que si Eddie n'était pas déjà éperdument amoureux de lui, il serait tombé amoureux juste au son de son rire.
– Papa, s'exclama Christopher ce qui fit se tendre l'homme qui se redressa et recula d'un pas en regardant le sol. Je te présente mon nouvel ami, Buck.
– Oh, Buck ? Enchanté, s'exclama-t-il en lui tendant la main. Je suis Eddie.
Buck sursauta en regardant sa main, avant de lever ses magnifiques yeux sur lui et de soutenir son regard quelques secondes, avant de baisser les yeux, le rouge aux joues et pour une fois Eddie espérait que son uniforme le mettait assez en valeur.
Il allait reprendre sa main lorsqu'il la lui serra maladroitement.
Eddie le relâcha et en profita pour jeter un œil à son panier qui contenait les articles habituels auquel Buck avait ajouté deux oranges.
– Papa, tu sais que Buck mangeait les mêmes céréales que moi quand il était petit ?
– Vraiment ?
– Et même que c'était ses préférés. Comme moi.
– Je l'ai juste aidé à prendre une boite, admit Buck la peur dans la voix. C'était trop haut pour lui et...
– Merci, le coupa-t-il. De l'avoir aidé, c'était très gentil.
– Je vous en prie. Je dois... J'ai fini mes courses alors...
– Oh oui, nous aussi, affirma Eddie.
Buck acquiesça et salua Christopher avec un sourire et Eddie d'un signe de tête respectueux, avant de filer vers les caisses. Eddie le suivit au rythme de Christopher. Il vit au loin Buck s'arrêter devant un article, dont il sembla vérifier le prix, avant de renoncer à le prendre et d'aller payer ses courses.
Eddie s'arrêta devant l'article en question.
Buck semblait consommer du lait de soja, bien plus cher que le lait de vache. Sans même y réfléchir, il récupéra la brique de lait et l'ajouta à ses propres achats. Il trouverait bien un moyen de la donner à Buck, l'air de rien. Bien qu'il ne sache pas encore comment.
Il rejoignit la caisse alors que Buck quittait les lieux, ses achats en sacs.
Eddie ignorait les regards énamourés de la caissière, qui bavait allègrement sur son uniforme. Puis, il retourna à la voiture et y rangea ses courses, avant d'installer Christopher dans son siège.
Il démarra pour s'arrêter quelques mètres plus loin, où il retrouva Buck désemparé, au milieu du trottoir, les larmes aux yeux, alors que ses courses s'étaient éparpillées sur le sol.
Le sac avait cédé.
Il se gara, demanda à Christopher de rester à l'intérieur mais celui-ci insista pour aider son nouvel ami et Eddie le prit dans ses bras pour aller plus vite. Il traversa la rue pour le rejoindre et déposa son fils sur le sol, qui s'accrocha à sa jambe pour tenir debout. Buck leva son regard embué sur lui et Eddie aurait tout donner pour le serrer dans ses bras.
– Allez, souffla-t-il. Je vais vous aider.
Il se baissa et rassembla ses achats.
Buck réagit soudain et l'imita. Eddie ne chercha pas son regard, lui laissant le temps de reprendre ses esprits pour ne pas être gêné. Il avait compris que la vie lui en avait fait voir de toutes les couleurs et Buck avait seulement craqué à cette épreuve de plus.
– Je suis désolé, souffla-t-il soudain.
– Ce n'est rien, ça arrive. Et puis, ces sacs ne sont vraiment pas solides.
Buck garda le silence et Eddie rassembla le tout, avant de se souvenir qu'il avait un sac en tissu dans la voiture et qu'il contiendrait aisément les achats de Buck. Au moment, où il pensait le lui proposer, il l'entendit hurler.
– NON !
Il sursauta mais déjà Buck courait vers la rue dans son dos.
Il se retourna à temps pour le voir se jeter sur Christopher et l'agripper avant de les élancer tous les deux de l'autre côté de la rue, alors qu'une voiture freinait à l'endroit exact où se trouvait son petit garçon moins d'une seconde plus tôt.
Il se redressa et les rejoignit rapidement, en ignorant ostensiblement le conducteur de la voiture, choqué, qui s'excusait inlassablement. Eddie se baissa à la hauteur de Buck qui serrait un Christopher tremblant contre sa poitrine.
– Je te tiens, mon pote, souffla Buck. Je te tiens.
Eddie étudia du mieux qu'il put, l'état de son fils que Buck serrait toujours contre lui. Quand Christopher le vit, il tendit la main vers lui et Buck desserra son étreinte.
– Je suis désolé, papa, hoqueta-t-il. Je suis désolé. Je voulais seulement ramasser l'orange de Buck.
– Ce n'est rien, fils, ce n'est pas grave.
– Il s'est jeté sous mes roues, affirma le conducteur qu'Eddie foudroya du regard. Je ne suis pas en tort.
– Cette rue est limité à trente, vous étiez au-dessus, répliqua-t-il. Je le vois aux traces de freinage alors fermez là, ou j'appelle la police et vous vous expliquerez avec eux.
– Je suis si désolé, papa.
– Hey tu vas bien, c'est tout ce qui compte, ok ?
Christopher acquiesça et se lova contre sa poitrine.
Eddie releva les yeux sur Buck, qui se redressait tant bien que mal. Il vit soudain sa chemise déchirée et le sang sur son bras.
– Tu es blessé ? sursauta-t-il.
– Je... C'est... Une égratignure, balbutia-t-il.
– Laisse-moi regarder, s'il-te-plait.
Il le vit hésiter avant que son regard ne s'attarde sur son uniforme et il céda finalement. Eddie l'aida à se redresser et examina ses yeux, avant de lui demander s'il s'était cogné la tête mais Buck lui fit un signe que non.
Il l'aida à se relever et il ouvrit la portière de sa voiture à proximité pour déposer Christopher dans son siège. Puis, il ouvrit la portière côté passager et aida Buck à s'asseoir pour examiner ses blessures.
Il regarda au travers de sa chemise et vit l'étendue des dégâts.
– Ok tu as besoin de quelques points. Je vais t'emmener à l'hôpital.
– Non ! Je... Ça va aller, ce n'est rien, je n'ai même pas mal. Je t'assure. Pas besoin d'aller à l'hôpital.
– Ok, Buck, j'ai compris, pas d'hôpital mais tu ne peux pas rester comme ça. Je peux le faire moi-même. Je suis qualifié et tu n'auras pas de cicatrices. Laisse-moi faire ça pour toi.
Buck l'observa quelques secondes, avant de baisser les yeux et d'acquiescer.
– Ok, restes avec Christopher, je vais chercher tes courses, je reviens.
Eddie récupéra le sac dans le coffre et alla ramasser les achats du jeune homme, avant de revenir et de les déposer auprès de ses propres courses. Il en profita pour glisser la brique de lait de soja au milieu des courses de Buck.
– J'ai un sac de soin à la maison, l'informa-t-il. Là-bas, je pourrai te recoudre.
Buck acquiesça en se tenant le bras.
Eddie jeta un œil à son fils dans le rétroviseur. Christopher s'était calmé en partie parce que Buck avait glissé sa main valide derrière son siège et que Christopher l'avait saisi. Il était attentionné et Eddie savait qu'il avait eu peur au moins autant que lui.
Il lui devait tout.
Eddie s'arrêta vite devant la maison et Buck sortit de la voiture alors qu'il récupérait Christopher.
Eddie le vit hésiter avant de le suivre.
– Je promets que ça sera rapide, juste le temps de recoudre et de désinfecter.
– D'accord, souffla-t-il.
Eddie l'installa sur une chaise de sa cuisine alors que Christopher se posa à ses côtés. Buck retira la partie abimée de sa chemise pour qu'il puisse le nettoyer. Puis, Eddie se mit au travail et s'affaira à le recoudre. Il était concentré sur sa tâche alors que Christopher avait glissé sa main dans celle de Buck.
– Ne t'inquiète pas mon pote, ton père va me réparer.
Eddie capta le sourire rassurant qu'il fit à son fils.
Chris avait été imprudent et Eddie n'avait jamais eu aussi peur de sa vie mais il était vivant et c'était tout ce qui comptait. Heureusement que Buck était entré dans leur vie. Il avait fait le bon choix. Buck était parfait, le tout était de savoir s'il pouvait considérer qu'ils étaient parfaits pour lui.
Il termina les points et désinfecta de nouveau avant de panser la plaie.
– Je vais te donner une nouvelle chemise, souffla-t-il.
– Ce n'est pas nécessaire.
– Buck, tu as sauvé la vie de mon fils. J'ai une dette incommensurable envers toi. Et je compte m'en acquitter autant que je le pourrai.
– Tu ne me dois rien, je... Tout le monde en aurait fait autant.
– Mais c'est toi qui l'as fait. Alors, je vais te donner une chemise et... Oui, aussi les Tamale de mon abuela. Elle les a faits hier, ils sont divins et tu ne peux pas refuser parce qu'elle me botterait certainement les fesses si je te laissais repartir sans. Je dois même avoir une bonne bouteille pour les accompagner, tiré directement de la cave de ma Tia.
Buck baissa les yeux et acquiesça finalement à la grande satisfaction d'Eddie.
