Chapitre 87 : Convergence et divergences

Ajustant une nouvelle fois sa cotte de maille, Morgane attendait l'arrivée de Mordred.

Sans grande surprise, Merlin n'était pas venu au rendez-vous. Bien entendu, lorsqu'elle lui avait proposé de les rejoindre, elle avait su qu'il risquait de refuser. Mais elle avait quelque part espéré le voir se réveiller et comprendre ce qui l'attendait s'il restait auprès du roi alors qu'il venait de se découvrir des capacités magiques. Tant pis pour lui, elle ferait donc exactement ce qui était prévu et révèlerait son secret à Arthur. Même s'il s'était joint à elle, elle se serait de toute façon retournée contre lui plus tard : pas question de lui pardonner tout ce qu'il avait fait.

-Morgane.

Posée, presque douce, la voix venait de sa droite. Le jeune valet apparut entre les arbres.

Tiens donc ! Il était venu, finalement.

-Tu es en retard.

-J'ai été retenu.

Leur échange avait quelque chose de solennel. Sans qu'elle sache vraiment pourquoi, chaque mot de cette conversation pesait sur l'atmosphère, lourd de sens. Le temps paraissait suspendu dans le silence de la forêt, et ce malgré les préparatifs de guerre qui se mettaient en marche non loin de là. Une tension invisible faisait vibrer l'air. Merlin s'avança vers elle avec prudence, s'arrêtant à quelques mètres, craignant certainement ce qu'elle pourrait faire. Il avait raison.

-Alors, tu as fait ton choix ? demanda-t-elle, suspicieuse. Souhaites-tu nous rejoindre ?

-Jamais, dit-il.

Elle se renfrogna, affectée malgré elle. Il semblait à la fois sûr de lui et hésitant. Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cette ambivalence en lui. Il lui avait fait cette impression à chaque fois qu'il l'avait défiée.

-Alors que fais-tu ici ?!

-Je suis venu pour toi, dit-il. Pour te demander de nous rejoindre, ou au moins de renoncer à ta vengeance.

Pardon ? Il inversait les rôles ?

Elle lui rit au nez :

-Tu plaisantes ! Qu'est-ce qui te fait croire que je pourrais faire une chose pareille ?

-J'ai… entendu dire que tu avais changé ces derniers temps. Que ta colère avait diminué.

Elle se figea. Que savait-il exactement ? Et comment le savait-il ? Emrys l'espionnait-il toujours ? La peur du sorcier l'étreignit à nouveau, plus glaçante que jamais.

-Qui t'a dit cela ?

C'était étrange. Chaque fois que l'un d'entre eux parlait, un moment de silence suivait avant que l'autre réponde, si court qu'il en était presque imperceptible. Mais il était bien là, empli d'une émotion qu'elle n'arrivait pas à nommer.

-Peu importe. L'important, c'est ta réponse à ma proposition. S'il te plaît, Morgane, tu sais que ce n'est pas raisonnable. Rappelle-toi qu'Arthur est un homme bon, il pourrait bien te surprendre par ses décisions.

Elle eut l'impression qu'il savait quelque chose mais qu'il se retenait d'en parler. Cela importait peu. Rien de ce que pouvait faire Arthur n'effacerait leur histoire. Il pourrait bien se prosterner à ses pieds et lui tendre sa couronne à bout de bras que cela n'y changerait rien.

-C'est non, évidemment ! s'exclama-t-elle.

Merlin parut blessé par son refus catégorique, ce qui la prit par surprise. A quoi avait-il bien pu s'attendre ?

-Tu fais une erreur, insista-t-il.

-Je ne crois pas, non.

Elle vit son visage se fermer complètement à mesure qu'il comprenait qu'elle ne reviendrait pas sur sa décision. A nouveau, elle se demanda comment il avait pu douter de sa réponse. Quoiqu'il ait pu avoir comme contact avec Emrys, et quoiqu'Emrys ait appris sur ce qu'elle faisait ces derniers temps, rien ne laissait penser une seule seconde qu'elle pourrait changer d'avis. Même si Emrys avait appris l'existence de Guy et les tentatives de ce dernier pour la faire changer d'avis, il devait bien savoir qu'elle avait fermement décliné.

-Dans ce cas, dit Merlin en baissant la tête, nous n'avons plus rien à nous dire.

Sa mâchoire était crispée, et il paraissait de plus en plus déçu.

-J'aurais dû m'en douter, marmonna-t-il pour lui-même avec rage. Quel idiot j'ai été de croire…

Elle se demanda cyniquement s'il allait se mettre à pleurer. La scène était surréaliste.

Maintenant que les choses étaient claires, elle se demandait quoi faire. Pouvait-elle s'en prendre à lui ? Peut-être avait-il utilisé la magie pour se protéger, et il vaudrait mieux dans ce cas le laisser rentrer à Camelot. Son heure viendrait bien assez vite.

Un mouvement derrière elle détourna leur attention, et ils dévisagèrent tous deux celui qui venait de les rejoindre.

C'était Mordred, à l'heure pour leur rendez-vous. Et il n'avait pas l'air heureux.

Elle ne put s'empêcher de remarquer comme il avait changé. Le petit garçon fermé qu'elle avait connu était devenu un jeune homme confiant. Même si ses traits trahissaient son jeune âge, la détermination qui se dégageait de lui le vieillissait de plusieurs années et lui donnait l'air presque adulte.

-Que fait-il ici ? demanda Mordred en se plaçant à côté d'elle.

Sur la défensive, il fronçait les sourcils et semblait se méfier de Merlin comme de la peste. Ce dernier aussi regardait le jeune homme d'un regard noir, comme si ce dernier l'avait personnellement offensé.

-Mordred, je ne sais pas si tu te souviens de Merlin, le valet d'Arthur. Il s'est récemment découvert des pouvoirs et je me suis dit que nous pourrions lui proposer de nous rejoindre. Mais, après discussion, cette tête de mule n'en démord pas, il restera fidèle à son maître jusqu'au bout.

Sans qu'elle comprenne pourquoi, le regard du jeune druide se déplaçait alternativement de Merlin vers elle, puis d'elle vers Merlin, avec un air de confusion absolue. Il restait bouche bée, et Merlin demeurait silencieux, semblant toujours aussi en colère. Une expression de compréhension horrifiée se peignit alors sur le visage de Mordred, qui fixa le valet avec surprise :

-Elle n'a jamais appris la vérité ?! s'exclama-t-il.

Les lèvres de Merlin tremblèrent mais il semblait en proie à trop d'émotions fortes pour répondre. Ou peut-être décidait-il sciemment de garder le silence.

-Que veux-tu dire ? demanda-t-elle, de plus en plus inquiète.

-Je suis désolé, Morgane, je pensais que tu le savais, sinon je t'en aurais parlé bien avant ! dit le druide.

-Que se passe-t-il ? Qu'est-ce que j'ignore ?

Mordred pointa le valet du doigt :

-L'homme que nous connaissons sous le nom d'Emrys, dit-il lentement, c'est lui.

Elle se figea.

Merlin ne niait pas, et il soutenait froidement son regard.

Emrys.

En un instant, le monde de la jeune femme s'écroula.

-Je…

Une multitude de souvenirs lui revint en mémoire, datant tous de l'époque où elle habitait Camelot. Elle le revoyait se mettre en travers de ses plans et les déjouer avec succès. Elle se rappela ces moments où il s'était sorti de situations impossibles. Toujours aux côtés d'Arthur, qui lui-même paraissait survivre à tous les dangers. Elle repensa au livre de magie qu'elle avait trouvé dans sa chambre récemment. Elle avait elle-même tiré la conclusion qu'il venait juste d'apprendre cet art, se basant aussi sur les paroles entendues de la bouche de Gauvain et Guenièvre, mais rien n'avait jamais confirmé que c'était bien là la vérité. En réalité, il avait toujours été un sorcier ! Depuis le premier jour ! Et pas n'importe lequel. A présent qu'elle savait ce dont il était capable, le pouvoir immense qu'il avait en sa possession, ce qu'il représentait pour elle, tout paraissait plus effrayant encore. Elle avait dû sembler bien idiote en lui proposant de le former à la magie, de devenir son apprenti. Elle s'était ridiculisée devant la personne qui tirait les ficelles depuis le début. Qui savait tout d'elle. Qui la dominait complètement.

-Emrys, bégaya-t-elle lorsqu'elle put enfin réagir. Tu as toujours eu tant de pouvoir sur ma vie, je ne suis que ton jouet…

Il secouait la tête sans répondre, ce qui la mit hors d'elle.

-Et Merlin ! reprit-elle, peinant à les traiter comme une seule et même personne et ne sachant plus où donner de la tête. Lorsque j'habitais à Camelot, tu ne m'as jamais dit que tu étais comme moi ! Alors même que tu me voyais souffrir !

Il desserra finalement les dents, semblant s'absorber dans ses souvenirs.

-Ce n'est pas si simple, dit-il d'un air lointain. Quand j'y repense, j'ai l'impression que c'était il y a si longtemps, tout a changé depuis. J'ai été averti du danger que tu représentais et du fait que tu nous trahirais. Je ne voulais pas y croire, j'ai continué à te faire confiance, mais… Eh bien, nous savons tous ce que tu as fait de cette confiance.

Il contenait sa colère, et elle lui en voulut. C'était à elle de le détester !

-Tu te faisais passer pour mon ami, comment as-tu pu !

-Et toi, cria-t-il soudain en retour, comment as-tu pu ! Les avertissements m'ont forcé à te cacher la vérité, mais mon amitié est restée sincère jusqu'à ce que tu nous trahisses !

-Bien sûr, rien n'est plus sincère qu'un empoisonnement entre amis !

-Tes manigances avec Morgause étaient sur le point de tous nous tuer, remets-toi un peu en question !

Se taisant brusquement, il recula d'un pas, faisant visiblement de son mieux pour se contrôler. Elle ne put s'empêcher de frissonner et, malgré la main protectrice que mettait Mordred devant elle, elle sentit que le jeune druide craignait aussi ce qui allait se produire.

-Mais puisqu'on parle d'amitié, articula doucement Merlin, le mieux est que tu saches tout. Il y a encore une chose que tu ignores à mon sujet.

Elle sut à cet instant qu'il désirait lui faire du mal, quoiqu'il se prépare à divulguer. Pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, il lui en voulait terriblement d'avoir refusé sa proposition.

-Je suis bien Merlin et je suis bien Emrys, mais j'ai aussi une troisième identité.

Où voulait-il en venir ?

Ses yeux virèrent au doré et il se transforma en un autre homme.

Elle tressaillit. Non, pas lui…

Guy ?

-Non…non, c'est impossible… Je… Non…

Ses jambes chancelèrent.

-Non, non, non, non !

Si le monde de Morgane s'était écroulé tout à l'heure, c'était maintenant un gouffre qui s'ouvrait sous ses pieds et l'engloutissait.

-Je pensais vraiment pouvoir t'aider, lâcha-t-il, je me suis laissé convaincre malgré moi.

-Non, non…

-J'ai discuté avec toi, fulmina-t-il. Je t'ai offert une épaule amicale, et tu sais que j'étais sincère puisque tu as partagé mes émotions plusieurs fois.

Sans le soutien de ses jambes, elle tomba à genoux.

-Je pensais qu'en échangeant avec toi je pourrais te ramener à la raison, ou au moins t'amener à considérer un autre point de vue.

Elle l'entendait parler mais ses mots n'avaient pas de sens, elle n'arrivait pas à leur en donner. Tout ce qu'elle savait, c'était que son ami le plus proche, la personne en qui elle avait le plus confiance, était en réalité Emrys. Il lui avait rendu visite à de nombreuses reprises, ils s'étaient liés d'amitié, et elle s'était livrée à lui. Ensemble, ils avaient invoqué le fantôme de Gorlois. Ils avaient évoqué ses proches à lui et ses peurs à elle. Sa peur d'Emrys lui-même ! Sans parler de sa haine de Merlin. Elle lui avait tout dit. Elle avait bu la potion de sommeil qu'il lui avait concoctée, lui qui jadis lui avait tendu une gourde remplie de poison. Lors de leurs multiples rencontres, il avait pris soin d'elle, et elle l'avait assisté dans ses recherches. Ils avaient littéralement, quoiqu'accidentellement, partagé leurs émotions et les cauchemars qui hantaient leurs nuits. Elle avait su qu'il n'approuvait pas ses choix, mais pas qu'il était son pire ennemi !

-J'ai tout essayé, continua-t-il. Que ce soit du temps où tu vivais à Camelot, ou plus récemment sous l'apparence de Guy. Je t'ai séparée du bracelet de ta sœur, qui amplifiait la haine déjà présente en toi depuis l'époque d'Uther. Et la dernière fois que nous nous sommes vus, j'ai de nouveau tenté de te convaincre. Tu avais érigé cette barrière magique pour nous séparer, et pourtant j'ai encore gardé espoir. C'était idiot de ma part, je le vois bien à présent. Complètement idiot. J'aurais dû me douter que tu ne changerais pas d'avis. Si tu savais comme je m'en veux d'y avoir cru, je me suis fait du mal pour rien en nourrissant cet espoir stupide. Mais ne t'inquiète pas, c'est terminé, j'abandonne. Je n'essaierai plus de te sauver, c'est fini.

Elle nageait dans le brouillard mais l'idée générale de ce qu'il disait lui parvenait. L'entendre dire toutes ces choses de la voix de Guy, qui ne lui avait jamais adressé la parole d'un ton si venimeux, la broyait de l'intérieur. Il se sentait trahi, lui ? Mais que devait-elle donc penser ? Elle qui avait été manipulée comme un pantin pendant des semaines ? Qui avait cru former un lien d'amitié avec cet homme, un lien qui lui avait fait tant de bien ! Tout n'avait été qu'un nuage de fumée. Un subterfuge pour la neutraliser. Pour se jouer d'elle.

Emrys. Cette force éternelle qui dominait son existence entière et qui se manifestait partout où elle allait sous différentes identités.

Celle d'un ancien proche, qui l'avait empoisonnée.

Celle d'un sorcier insaisissable et tout puissant, d'une menace.

Celle d'un nouvel ami, avec qui elle avait eu un lien si fort, si positif.

Elle ne pouvait pas lui échapper. En cela, il était son destin. En cela, il était aussi sa perte, puisqu'il lui causait plus de douleur que n'importe qui d'autre, la brisant encore et encore. Il était la malédiction qui la poursuivait.

Les larmes coulaient sans qu'elle puisse les arrêter, comme au premier jour de sa rencontre avec Guy. Mais cette fois-ci, il en était le seul responsable. Elle fixait le sol du regard, incapable de le lever vers lui. Elle voulait se recroqueviller sur elle-même et se retrouver seule pour ne plus penser à quoi que ce soit. Elle sentit une main se poser sur son épaule, celle de Mordred, qui s'était accroupi à ses côtés.

-Morgane, je suis désolé.

Il la prit dans ses bras et elle vit par-dessus son épaule que leur ennemi s'éloignait, reprenant le chemin de Camelot.

-Je le hais, dit-elle en sanglotant, je le hais. Il est partout. Il est tout le monde.

Mordred et Morgane se retrouvèrent seuls.

Merlin, Emrys et Guy étaient tous partis.


Sur le chemin du retour, Merlin titubait, traversé par un courant magique qu'il peinait à contrôler. Ses yeux le brûlaient, comme s'ils s'apprêtaient à tout instant à passer au doré et à extérioriser une énergie bouillonnante. Cette rencontre lui avait fait perdre ses moyens, l'amenant à révéler brutalement qu'il était Guy dans le seul but de heurter la jeune femme. Il ne se savait pas si mesquin, il s'était laissé emporter. Plus surprenant encore, l'échange avait fait bondir sa magie sous le coup des émotions. Il était rare que son don s'emballe ainsi au point de lui échapper. Profitant d'un moment de distraction, il avait quitté les lieux en catastrophe pour éviter que ses ennemis s'en aperçoivent : s'ils voyaient son manque de maîtrise, cela pourrait lui porter préjudice lors de leur inévitable affrontement.

Il comprenait ce qu'il s'était passé : ses pouvoirs avaient augmenté depuis qu'Arthur lui avait révélé sa volonté d'autoriser la magie, et plus encore quand Mordred avait appris à Morgane qu'il était Emrys. Il aurait dû s'y attendre, ayant déjà pris conscience du fait que sa puissance serait décuplée le jour où il révèlerait son secret et vivrait librement. Mais avant ce moment de délivrance complète, le retour de la magie à Camelot était visiblement une étape qu'il n'aurait pas dû sous-estimer, de même que la découverte de son identité de puissant sorcier par son ancienne amie. L'action combinée de ces deux avancées l'avait affecté et, dès l'instant où une forte émotion négative s'était emparée de lui, tout s'était déchaîné.

Que pouvait-il faire pour gérer la réactivité toute nouvelle de son don ? Il devait absolument trouver une solution. Comment éviter de causer le pire sur un coup de sang ? Oblitérer l'ennemi n'était pas son intention, et ce n'est même pas là le seul risque puisqu'il pourrait facilement mettre en danger son propre camp.

Il s'arrêta entre les arbres et reprit l'apparence de Merlin. Puis, isolé dans ce petit bout de forêt, il repensa prudemment à ce qui l'avait tant mis en colère, laissant le souvenir l'envahir et tentant de juguler le flot magique qui l'accompagnait. S'il voulait s'entraîner à se contrôler, c'était maintenant ou jamais.

Le visage de Morgane lui revenait en tête. Sur le moment, il lui en avait terriblement voulu, mais en il ne pouvait en réalité s'en prendre qu'à lui-même. Il n'aurait tout simplement pas dû s'autoriser à croire qu'elle pourrait changer. Ses visites chez elle n'avaient jamais indiqué qu'elle envisageait de renoncer.

Il prit une grande inspiration, se concentrant pour ressentir pleinement la rage et la déception liées à ce moment puis les relâcher.

Il avait un trou dans la poitrine. Tout espoir de rédemption pour Morgane avait disparu, c'était terminé. Il ne pouvait plus rien faire et, plus important encore, il ne voulait plus rien faire. Elle avait eu sa chance.

Cela prit quelques minutes mais il y parvint enfin. Les émotions restaient présentes en arrière-plan mais ne dérèglaient plus ses pouvoirs.

Au-delà de cela, leur conversation avait fait remonter tout le ressentiment qu'il s'était efforcé d'enterrer après la trahison initiale de la jeune femme quelques années plus tôt. Il se rendit compte qu'il ne l'avait toujours pas digérée.

Nouvelle inspiration. Il s'obligea à se calmer.

Il passa à une autre pensée : Morgane connaissait désormais toutes ses identités. En se rendant au point de rencontre, il s'était demandé si depuis leurs derniers échanges elle avait déjà appris de la bouche de Mordred qu'il était Emrys. Il s'était même demandé si elle avait fait le lien avec Guy aussi. Apparemment, non. Pour être honnête, il ignorait ce qu'il ressentait réellement par rapport à cela. De la peur, du soulagement aussi, mais surtout une sorte de choc intense. Tout avait basculé et rien ne serait plus comme avant. Ce secret qu'il avait si longtemps protégé n'en était plus un. Pour la première fois depuis des années, elle connaissait la vérité. Et il la révèlerait bientôt à Arthur aussi.

Il prit une nouvelle inspiration, laissant ce fouillis de sentiments le traverser, tout en s'efforçant de le maîtriser.

Des pensées parasites s'éveillaient à chacune de ses tentatives d'apaisement.

La réaction de Morgane en apprenant la vérité, toute la vérité, avait été si intense… Elle lui aurait fait de la peine s'il ne lui en avait pas tant voulu.

Après de longues minutes, il put enfin passer à la suite.

Mordred. Lorsque celui-ci était intervenu, Merlin avait dû se retenir de lui sauter à la gorge pour ce qu'il avait osé faire à sa mère. Mais seul contre Morgane et le jeune druide, il n'était pas certain de sortir victorieux. Et eux non plus n'avaient pas osé s'en prendre à lui. Tous leurs griefs se règleraient donc sur le champ de bataille. Oh, il aurait tant voulu qu'il en soit autrement...

Ses yeux le démangeaient, tant il s'efforçait de contenir l'or qui tentait de s'y immiscer. Une nouvelle inspiration s'imposait. Se rappeler le mal fait à sa mère et penser à la stupidité dont il avait fait preuve avec Morgane était ce qui activait le plus sa magie. Chaque fois que l'un de ces deux souvenirs lui revenait à l'esprit, il ne répondait plus de lui-même. Il n'était donc pas judicieux de se remémorer les deux en même temps.

Il souffla progressivement l'air qu'il avait dans les poumons, et son don se calma. La vague d'énergie reflua.

Le druide de son côté n'avait d'ailleurs pas semblé très étonné de le voir rétabli. Lorsqu'il avait mis en place le transfert d'émotions, il avait dû faire en sorte d'être prévenu si son œuvre était annulée. Ou plutôt Hunith, celle dont le sort émanait, avait dû ressentir le moment où il avait cessé de fonctionner. Lui l'avait donc certainement senti aussi s'il avait tenté de reprendre le contrôle de son esprit. Il avait donc dû découvrir par la même occasion qu'elle avait été neutralisée et qu'il ne pourrait plus se servir d'elle tant qu'elle serait endormie. Pour être honnête, Merlin s'était attendu à ce que son ennemi soit informé, c'est pour cela qu'il n'avait pas hésité à se révéler en se rendant au rendez-vous de Morgane. Il ne l'aurait peut-être pas fait dans le cas contraire, car l'effet de surprise aurait pu être utile plus tard. En revanche, le jeune sorcier avait pris garde à ce qu'il disait à la jeune femme. Pour préserver Arthur, qui souhaitait probablement annoncer au peuple le retour de la magie en ses termes, il n'en avait pas parlé. Même pour tenter de la convaincre. Cela aurait été trop risqué : si cette information tombait entre les mains de leur ennemi, il pourrait très bien l'annoncer au peuple à sa manière, en la déformant. Il serait facile de faire passer Arthur pour un menteur qui ne tiendrait pas sa promesse, par exemple.

Nouvelle inspiration.

Si Merlin avait pu être guéri plus tôt, Mordred aurait peut-être renoncé à attaquer. Mais à présent que toute son armée était déjà aux portes de Camelot, il était trop tard pour cela. Il devait savoir qu'Arthur ne le laisserait pas battre en retraite tranquillement pour prendre le temps de renforcer ses troupes et de revenir encore plus puissant. Et il serait plus difficile de mijoter un plan pour neutraliser un Emrys à présent sur ses gardes. Non, il était trop tard pour l'un comme l'autre des camps pour reculer.

Nouvelle inspiration.

Il commençait à comprendre comment canaliser le flux, il devait simplement s'y habituer. Très vite.


Note : Merci à clems17 et Gwenetsi pour vos reviews du chapitre précédent, et à bientôt à tous pour le prochain. :)