Salut!

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Bonne semaine!

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Chapitre 20
All Apologies
(Nirvana)

Encore empêtrée dans les limbes d'un sommeil qui commence à me quitter, je soupire de bien-être.
Je mets un certain temps à réaliser ce qui se passe.
Ma main glisse sur mon ventre et tombe sur des doigts qui s'entrelacent aux miens.

Nouveau soupir.

Mon autre main descend jusqu'à des mèches éparses, douces. Ses cheveux, ceux de « mon mec ».
Je me cambre.

La langue d'Edward caresse mon intimité gonflée avec une dévotion tendre qui lui est propre.

Encore un soupir.

Ses doigts serrent les miens, sa seconde main flatte mon sein et sa bouche garde sa cadence mesurée.
Je geins, il grogne sur mon sexe, le plaisir s'intensifie.
Il se délecte, il suce, lèche, il embrasse.
Je me demande une seconde quelle serait la sensation de ses lèvres sur les miennes, de sa langue dans ma bouche si elles lui procuraient le même traitement.

Oh bon sang !

Je jouis dans un râle aigu, en me contorsionnant comme pour atténuer l'intensité d'un plaisir démesuré, au milieu d'une explosion d'étoiles lumineuses.
C'est insensé, invraisemblable, c'est… Edward.
Le mien, mon cadeau, mon répit.
Et il ne s'est même pas servi de ses doigts… pas besoin…

Il revient vers mon visage en prenant soin d'embrasser la peau de mon ventre, de ma main, de mes seins, ma poitrine, mon cou.
Il m'embrasse entièrement, pleinement et je suis une foutue chanceuse d'être là, avec lui, célébrée de cette façon par cet homme exceptionnel.

- Bonjour bébé, miaule-t-il dans mon cou.

- Salut Beau Gosse.

Il lève sa tête de mon cou et sourit, de ce sourire tranquille, lumineux dans sa simplicité. Ses lèvres luisent et son haleine sent ma jouissance.
Est-il nécessaire de préciser qu'il m'éblouit, que sa beauté et son naturel m'impressionnent plus que de raison ? Non, ça ne l'est pas.

Sa bouche est une tentation sans nom. Je passe mes mains dans ses cheveux, il bouge pour appuyer la sensation de mes paumes sur son visage. Je frotte ma joue contre la sienne. On est bien, on est même foutrement bien.

Je suis toujours à examiner mes sensations et je me dis que je n'ai besoin de rien d'autre que de ça, de lui contre moi, au matin, de sa douceur, sa sérénité.
Dans une émotion forte mais très contenue, je réalise que je ne me suis jamais sentie aussi bien, aussi comblée, jamais de cette façon.

C'est le moment que choisit l'alarme de mon téléphone pour sonner.
Je grimace.
Il est rare que je rechigne à me lever. De mémoire, jamais, ça ne m'est jamais arrivé.

Ce matin j'ai envie de faire durer nos câlins. Aussi bizarre que ça puisse paraitre pour moi, j'aime ça. Son visage repose sur l'oreiller, son nez contre ma joue, son souffle chatouille mon cou et son odeur, cette odeur intime, celle de son haleine au matin, celle légère de sa sueur, celle de ses cheveux, de sa peau se répand partout.
Je me sens comme éprise de ce charme intime, de lui dans son quotidien, dans son ensemble, sans faux semblant.

Est-ce qu'il le sent ? Est-ce qu'il sait à quel point il me remplit, à quel point il chamboule mon quotidien, mon a priori sur la vie et les relations ?

Je veux croire que oui mais je n'en suis pas certaine. Je mets tellement d'énergie à refouler ces émotions que je ne suis pas sûre qu'il les perçoive. Et en même temps, je change, je lui montre que je lâche du lest. Je m'attarde dans son lit le matin, j'accepte plus facilement ses marques d'affection, je le laisse me dominer quand nous baisons.

Des souvenirs de la veille se rappellent à mon esprit cotonneux et viennent troubler ma quiétude. Si hier soir en parler à Edward me semblait évident, ce matin j'ai comme un doute. De toute façon il va voir le…

- Qu'est-ce que tu as là ? demande-t-il tranquille.

… bleu…

- Quoi ? De quoi tu parles ?

C'est lâche, je sais. Je frotte ma joue comme si ce n'était qu'une tâche et qu'elle allait s'effacer mais mes yeux se plissent sous la douleur.
Sa tranquillité s'enfuit tandis qu'il se lève et tire le rideau pour que la lumière du jour pénètre à l'intérieur. Mes paupières papillonnent pour s'habituer à la clarté.
Il approche et prend mon visage en coupe avant de le tourner pour appuyer ses dires.

- Ça !

Est-ce qu'il crie ? Non, c'est la surprise, pas la colère. Je vais lui expliquer, il va se calmer, il va même peut-être en rire.
Je m'assois pour rassembler mes souvenirs et mes esprits.
Il s'éclipse rapidement. Je ne comprends pas trop où il va. Il me semble évident qu'il est l'heure des confidences.
Il revient aussi vite qu'il a disparu avec un tube de pommade. Il en applique sur le coup. Je siffle un peu sous la froideur du produit et ses doigts se font plus doux.

Je le regarde. Sa mine est concentrée. Ses sourcils sont un peu froncés sur ses yeux sérieux. Ses lèvres forment une moue adorable. Il s'applique à me soigner, il prend soin de moi.
Je suis trop abasourdie par ce comportement pour avoir une quelconque réaction.
Personne ne s'occupe jamais de moi comme ça, pas comme il le fait.

Il ferme le tube et s'assoit en tailleur face à moi.
C'est le moment de commencer. J'y vais doucement, incertaine.

- Comme tu le sais, hier je suis passée voir Jasper.

Il hoche la tête sagement. En réalité, il se contient, il attend patiemment mes explications mais je peux sentir que me voir dans cet état ne l'amuse pas, mais alors pas du tout. Finalement, il ne va peut-être pas rire.

- De fil en aiguille, j'ai retrouvé Alice dans un café.

Ses yeux se plissent. Ses méninges fonctionnent à toute vitesse. Je connais sa perspicacité, je me doute qu'il comprendra avant que je n'en aie fini.

- On a parlé et l'un dans l'autre, Alec nous a retrouvées.

Ses yeux sont maintenant deux billes et sa bouche s'entrouvre. Il a l'air… effrayé.

- J'ai voulu donner un coup de main à Alice.

Le silence s'installe entre nous, un silence lourd, totalement inconfortable.

Je tarde à continuer. Ma stratégie est de ne pas en dire plus mais il s'en aperçoit et il ne s'en contentera pas. En plus je vois bien qu'il élabore déjà dans sa tête les différentes stratégies que j'aurais pu mettre en place pour coincer Alec. Je dois le rassurer mais je ne suis pas sûre d'y arriver avec ce qui va suivre.

- Et ?

- Et…

J'hésite mais je ne peux pas me taire, ce serait comme l'offenser.
J'ai passé les derniers jours à essayer de lui montrer qu'il comptait pour moi, que je lui faisais confiance, que je laissais tomber quelques barrières. Je ne peux pas reculer maintenant.
Ceci dit, j'appréhende. Je ne sais pas trop pourquoi d'ailleurs, mais… je ne suis pas tranquille.

Je lui raconte donc la combine que j'ai monté à la va-vite et la façon dont les choses se sont déroulées. Je passe les détails mais je ne cache rien d'important.

Sa tête est baissée, je ne vois pas ses traits mais ses doigts serrés sur les draps n'indiquent rien qui vaille.

- Tu sais que ce que tu as fait est parfaitement idiot parce que parfaitement dangereux.

Sa voix est sombre, sourde, et en même temps mesurée.
Je ne m'attendais pas à cette réaction mais j'y fais face, sûre de moi.

- Je lui ai donné une bonne leçon, il ne méritait pas moins.

Je reste fidèle à moi-même, convaincue du bien-fondé de ce que j'ai fait.

Ses yeux se relèvent sur les miens. Des yeux noirs, inquiets et profondément contrariés.

- Alec est un homme dangereux, un vicelard de la pire espèce. Il ne s'arrêtera pas là, il grince.

- J'ai des moyens plus acides et beaucoup moins agréables que celui-ci pour m'assurer qu'Alec ne s'acharnera plus sur ta sœur ou sur moi, je réponds sur le même ton.

- Crois-moi, Alec a des moyens surement plus tordus que les tiens et il a un avantage, il connait parfaitement la loi. Il va chercher, il va trouver ce à quoi tu tiens le plus et il va frapper. C'est un serpent, un prédateur.

- Edward, fais-moi confiance, c'est moi la prédatrice.

Je souris. Je ne vois pas pourquoi il s'inquiète à ce point Alec n'a pas l'air si impressionnant.

- Toi fais-moi confiance !

Il se lève et crie.

Merde, il crie ! Mais pourquoi crie-t-il ?

- Je te dis que ce type est un coriace ! Ce que tu as fait était puéril ! On n'est plus dans la cour de récré ou dans la rue ! On est dans la vie des adultes, il faudrait que tu atterrisses ! Tu ne peux pas régler tous les problèmes comme une délinquante.

Une délinquante ?... Il me dénigre… Oh non ! Il ne peut pas faire ça !

Je me lève et bien sûr, je lui tiens tête.

- J'ai les yeux grands ouverts Edward ! J'ai suivi mon instinct comme je le fais toujours et je pense que mon idée était foutrement géniale. Je suis persuadée que l'humiliation lui remettra les idées en place. Il fallait que quelqu'un montre à ce crétin qu'on ne peut pas agir impunément !

- Mais écoute-toi !

Il agite les bras et les mains devant mon visage. Je n'aime pas ça.

- Il ne lâchera pas l'affaire Bella, pas avant de t'avoir fait mal ! Tu t'es comportée comme une gamine ! Sans réfléchir !

Là c'en est trop. Je me lève et j'enfile mes habits rapidement.

- Arrête ! Ne fais pas ça ! Ne fuis pas ! Parle-moi ! dit-il sèchement.

- Je me casse ! Tu « devrais » me faire confiance !

- C'est toi qui devrais ! Je connais ce connard comme ma poche ! J'étais son putain de beau-frère et je suis un putain de psy !

Psy… Edward n'utilise jamais ce mot. Pour une raison ou une autre, il veut se différencier des psychologues.
Il est hors de lui, c'est l'expression juste. Il parait perdu, affolé.
Pour ma part, je trouve qu'il en fait trop et dans tous les cas ce n'est pas une raison pour me parler comme il le fait.

- Je l'attends ce tocard ! S'il veut se frotter à moi il me trouvera.

Il me suit dans les dédales de la maison et continue à hurler derrière moi, furieux et certainement désœuvré face à mon obstination et mon départ précipité.

- Tu réagis encore comme une gosse !

- Ne me traite pas de gosse bordel ! je m'écrie en me retournant vers lui.

Ma main appuie sur son torse pour le repousser mais il attrape mon bras alors que je m'apprête à passer la porte de la maison. Il force sur sa prise pour nous rapprocher. Il me fait presque mal.

Nos regards s'affrontent avant que sa réplique ne tombe.

- Est-ce que tu l'as embrassé ?

J'avais déjà ressenti cette épine me traverser. Cette sorte de douleur vive, aigue. Elle n'est pas physique, elle est bien sûr juste une illusion mais elle parait si réelle que votre esprit se convainc qu'elle existe bel et bien. Le temps reste suspendu alors qu'on essaie de comprendre ce qui nous arrive, hésitant entre stupéfaction et déception.
La trahison.
C'est ce que je ressens au moment où Edward prononce ces mots. Des mots qu'il a choisis lui-même, cette idée qu'il a émise et qui le torturait peut-être depuis le début de mon récit, peut-être même la seule chose qu'il ait prise en compte, la seule raison à son emportement.

Ma gorge s'est nouée, mes lèvres se sont scellées et ma vue s'est brouillée.
Je suis foutrement incapable de parler. Incapable de lui expliquer à quel point sa remarque me blesse, à quel point il est à côté de la plaque, à quel point je suis déçue qu'il ne voie pas ce que je fais pour lui. Non, il ne le voit pas, il ne s'en rend pas compte et mine de rien, j'y suis peut-être pour quelque chose mais à ce moment-là, j'ai réagi comme je le fais toujours.
J'ai arraché mon bras de sa main et j'ai couru.

J'aurais pu le gifler. J'en avais foutument envie mais je ne suis pas ce genre de fille. Je suis le genre de fille qui pourrait embrasser Alec et pas Edward. Je suis le genre de fille qui peut foutre en l'air une belle histoire. Je suis le genre de fille qu'Edward imagine. Et pire que ça, je suis le genre de fille qui ne mérite pas le genre de gars qu'est Edward.

Voilà ce qui tourne dans ma tête pendant que je cours jusque chez moi. Non, je n'ai pas mes affaires de sport, je ne me suis pas organisée pour passer la nuit chez Edward, j'ai fait ça sous le coup de l'impulsion et je crois que j'aurais dû m'abstenir.
Mais je cours quand même, et de toutes mes forces.
Voilà comment je me sens après ma dispute avec Edward, furieuse et répugnante.

Il a pensé que j'aurais pu embrasser Alec, il n'a aucune confiance en moi. Il a perçu le démon derrière ma carapace et aussi mal que je me sente, je pense que ça devait arriver.
Edward est intelligent, plein de vie, solaire. Je suis sombre et j'ai beau faire tout ce que je peux pour me défaire de ce sentiment, il revient toujours au moment où je m'y attends le moins.

Edward et tout ce qu'il implique me déstabilise. Partager une relation avec lui me déstabilise.
Partager… Je suis foutrement incapable de partager mes joies, mon passé, mes démons, mes craintes avec cet homme.

Je crois que le pire, non je ne crois pas, je sais que le pire est que je ne m'y attendais pas.
Je commençais à croire qu'Edward pourrait m'accepter telle que je suis, avec mon obscurité et mes manies de névrosée. Je pensais réellement que nous arriverions à nous amadouer et je pensais que je vivais quelque chose d'exceptionnel.
Mais je ne peux pas le berner, il sent d'instinct qu'il y a un vice de fabrication chez moi.

Je passe à mon appartement me préparer pour aller travailler en vitesse. J'ausculte mon bleu. La pommade qu'Edward a étalée me fait du bien.
Putain ! Comment en est-on arrivé là ? La journée commençait si bien. Comment quelques minutes peuvent-elles être si déterminantes ?

Sur le chemin du salon, je consulte mon téléphone. Rien, pas un message. J'accuse le coup mais je ne me risque pas à lui en envoyer un.
Pour dire quoi ? Que je m'excuse ? Certainement pas.
J'ai donné une bonne leçon à Alec, certes violente, mais je n'avais pas le choix. Moi au moins, j'ai agi. Je ne suis pas restée là à regarder Alice se morfondre et s'enliser, à assister au massacre sans bouger.

Je suis en avance. Même Emmett n'est pas encore descendu pour ouvrir. Je le rejoins chez lui. Le café est déjà prêt alors je le sers en attendant qu'il sorte de la douche.
Je furette dans la cuisine et je trouve des ingrédients pour faire des pancakes. Je n'en reviens pas qu'Emmett ait de la farine.
Je m'occupe, j'en ai besoin. J'essaie de me concentrer sur la recette mais je la connais par cœur, mon esprit s'évade de nouveau vers Edward.

- Bella ! Bordel ! Tu pourrais frapper !

Je sursaute.

Emmett se tient dans le salon, une simple serviette autour de la taille.

- Si j'avais frappé, je n'aurais pas entendu le génialissime « All apologies » que tu viens de chanter dans la salle de bains, je souris malicieuse.

J'essaie de cacher ma détresse et je crois que ça marche pas mal.

- C'est ça… marre-toi petite maligne…

- Je ne fais que ça, je souris exagérément.

Emmett n'est pas fâché. En plus j'ai toqué mais il n'a pas entendu.

- Alors, quoi de neuf beauté ? demande-t-il en s'asseyant face à moi.

- Bof, rien de spécial…

- Et c'est parce qu'il n'y a rien de spécial que t'es là d'aussi bonne heure pour préparer des pancakes avec un œil au beurre noir ?

Il est malin et je ne suis pas discrète.

- Il est si tôt que ça ?

J'évite le sujet du bleu.

- Il est à peine 8 heures et demi.

- J'ai pas eu un super réveil.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? C'est Edward ? Tu veux que je lui casse la gueule ?

Il blague bien sûr. Je souris sans joie.

- Je suis assez grande pour m'occuper de moi et non, ce n'est pas Edward… pas vraiment…

- Comment ça ?

Nous mangeons tandis que je lui raconte l'épisode d'hier dans les grandes lignes et la réaction d'Edward.

Je ne sais pas pourquoi j'omets délibérément sa dernière réplique, celle qui pourtant m'a le plus touchée.

- Je connais pas ce Alec, mais Edward semble inquiet.

- Il n'aurait pas dû crier.

- T'es chiante aussi ! il s'exaspère.

- Pardon ?! je m'étrangle.

- Il ne faut pas crier, il ne faut pas dire un mot plus haut que l'autre, il faut deviner ce que tu ressens… Nous les mecs on n'est pas fait comme ça, on n'est pas télépathe et on n'est pas toujours patient. Je veux dire, on peut comprendre pleins de trucs, mais faut nous les expliquer.

- Et qu'est-ce que j'aurais dû expliquer à Edward ?

- Lui dire que tu es désolée.

- Quoi ?! Jamais ! Je ne suis pas désolée !

- Alors lui dire que c'est tout ce que ce gars méritait, que tu ne savais pas qu'il était si dangereux et que maintenant que c'est fait, tu verras bien ce qui se passera.

- C'est ce que je lui ai dit.

- T'es sûre ?

- Heu… oui…

- Donc, t'es pas sûre…

- Je sais pas, il criait, c'était affreux de l'entendre hurler comme ça !

- Je sais que tu n'aimes pas qu'on crie mais est-ce qu'il le sait lui ?

- Heu…

- Donc non…

- Il m'a traité de gamine !

- Si ce type est aussi dangereux qu'Edward le pense, t'aurais dû attendre et trouver une autre façon de le coincer. Réfléchir des fois ça a du bon, sourit-il moqueur.

- Tu sais comment je suis.

- Je sais…

Son regard est affectueux et me rassure, même s'il ne cautionne pas forcément ce que j'ai fait.

- Edward voulait juste te protéger je pense, il a paniqué.

- J'ai pas l'habitude.

- Je sais.

- Je suis pas sûre que ça me plaise.

- C'est toujours bon d'avoir quelqu'un qui se soucie de toi, quelqu'un qui veut ton bien.

Un éclat de mélancolie traverse ses yeux. J'en profite pour changer de sujet, pas très à l'aise de parler de cette histoire avec lui et pas très à l'aise de revenir dessus. Mon esprit est confus et les répliques d'Emmett n'arrangent rien.

- Et toi Emmett, pas de copine ?

- Des centaines ! plaisante-t-il. Mais pas une… non…

- Est-ce que…

L'idée parait saugrenue et je ne sais pas trop d'où elle me vient mais…

- … tu as quelqu'un en tête ?

- Non ! il s'offusque. Pas du tout.

J'ai visé juste, il a craqué sur une nana.

- Qui ?

- Personne bêtasse !

Je n'insiste pas, après tout, ça ne me regarde pas et je n'ai pas assez d'entrain pour le charrier là-dessus. Et puis tôt ou tard, je saurais.

La journée est longue, ennuyeuse. Le travail ne m'absorbe pas assez pour oublier une seconde Edward et les derniers mots qu'il a prononcés, ni pour occulter le malaise qui s'est formé dans mon ventre à ce moment-là.
Je vois toujours son visage, son expression à la fois ferme et hésitante, attentive à ma réaction. Et je l'ai laissé comme ça, dans le flou, sans infirmer ou affirmer ses doutes.

Je soupire de dépit.

J'ai éteint mon portable en milieu de matinée, après avoir réalisé que je le scrutais de façon excessive. Je n'avais pas eu de message d'Edward et j'étais à la fois soulagée et anxieuse.

Maintenant, seule face à l'appareil éteint, je ne suis sûre de rien. Au fond, je sais que je vais l'allumer mais j'ai peur d'y trouver un message comme de ne pas en trouver.
Je marche à toute allure alors que la lumière de l'écran me parvient. Je ne le regarde pas, j'attends qu'il se mette en marche, les doigts crispés sur l'appareil contre ma poitrine.

Ma main vibre.

J'ai un message de Jasper.
Il me demande de passer chez lui quand je sors du salon. Je reviens un peu sur mes pas pour prendre la direction de son appartement.

Je suis déçue, j'essaie de ne pas y penser mais je ne peux pas m'en empêcher. Edward n'a pas appelé, il n'a pas envoyé de message, il ne tente pas d'arranger les choses. C'est stupide.
Ceci dit, je ne tente rien non plus et je ne me trouve pas stupide. Qui est le plus en tort ? Lui pour s'être emporté ou moi pour m'être enfuie sans explication ?

Je sonne chez Jasper en me disant que tout ceci est d'une stupidité affligeante et que je ferais mieux d'oublier Edward et cette dispute. Pour ce soir en tous cas…
Bien que j'ai envie de m'épancher auprès de Jasper, après les confidences qu'il m'a faites sur sa mère, je doute que ce soit le bon moment.

A peine ai-je passé le pas de la porte qu'il me prend dans ses bras. Je suis surprise mais son étreinte signifie une foule de choses. Je perçois sa reconnaissance pour l'avoir soutenu hier soir, pour être passée voir Alice, pour être présente quand il a besoin de moi et son soulagement, sa bienveillance et son amitié.
Je suis tellement émue que j'ai envie de le repousser pour que ce sentiment cesse mais je n'en fais rien, au contraire, je le serre avec force parce que j'accepte ce qu'il me donne et je lui témoigne mon affection.
C'est incroyable comme de simples gestes peuvent être empreints de tant d'émotion, peuvent vous toucher plus profondément que des mots.
Nous nous séparons, l'un et l'autre un peu troublés, mais aussi grandis et apaisés.

- Tu es seul ?

Pour une raison quelconque je pensais qu'Alice serait présente.

- Alice avait du travail, elle passera plus tard.

Je devine qu'il a quelque chose à me dire, qu'il hésite.

- Quoi de neuf ? je demande naturellement.

- J'ai enterré ma mère aujourd'hui.

Merde ! Je ne savais pas, je n'avais même pas remarqué qu'il s'était absenté. Il lit mon étonnement sur mon visage.

- La crémation était à dix heures et demie, j'étais au boulot à onze heures.

- Ça n'a pas été long…

- Non. Il n'y avait que moi.

Le silence s'étend. Je ne sais pas trop quoi dire. Un « Félicitations ! Tu es délivré d'un fardeau ! » me semble déplacé, autant qu'un « sincères condoléances ».

- Le notaire m'a appelé cet après-midi et m'a conseillé de refuser l'héritage… que des dettes… je dois le voir la semaine prochaine.

Je ne suis pas du tout étonnée. Les femmes comme sa mère ou comme la mienne ne savent pas vivre, elles n'ont jamais trouvé le mode d'emploi, ou jamais cherché. Elles se bercent d'illusions, de fantasmes qui sont plus facilement atteignables sous l'effet de quelconques substances prohibées ou prescrites par un médecin foireux. Alors tenir un compte est plutôt bien loin de leurs préoccupations. Je sais que ma mère ne jurait que par le cash qu'elle dépensait aussi vite qu'elle l'avait gagné.

- Comment tu te sens ? je demande avec délicatesse.

- Il faut que je passe au mobil-home… récupérer des trucs… je sais pas trop quoi… mais y faire un tour.

Sa main passe dans ses cheveux, sont regard est fuyant, perdu. J'ai compris.

- Tu veux que je t'accompagne ?

Il lève des yeux remplis d'espoir vers moi. La réponse est oui.

- On y va tout de suite ?

Il hoche la tête.
Il prend un trousseau de clés sur la table et nous sortons.

Nous prenons la route dans sa voiture qui n'a de voiture que le nom. Je dirais plutôt son épave. Il prétend qu'il l'aime comme elle est. C'est un des seuls biens qu'il possède. Je ne sais pas ce qu'il fait de son argent mais dans tous les cas, il ne le gaspille pas pour une belle berline.

Nous sortons de la ville. Nous nous dirigeons vers le sud, en périphérie de la ville. Je ne connais pas ce quartier, il semble désert, dépeuplé, comme un quartier fantôme.

Nous arrivons à destination. Jasper roule au pas et nous passons devant plusieurs mobil-homes, tous plantés les uns derrière les autres sur un terrain vague aride, desséché, jonché par quelque déchet jeté çà et là.
C'est glauque, c'est même plus que glauque, c'est livide. La nuit est en train de tomber et les quelques âmes que nous croisons sont blêmes, muées par le vent ou figées telles des statues, pâles comme des zombies.

Le mobil-home de sa mère est en taule. De la peinture écaillée laisse apparaitre le gris du métal usé. Les coins sont ouverts sur le matériel isolant. Des parpaings servent de marches pour gagner la porte.
On dirait qu'il va s'effondrer à tout moment, que comme sa propriétaire, il n'est plus qu'un cadavre.
Je réprime un frisson quand Jasper coupe le contact. Il ne le remarque pas.
Il est dans sa bulle. Il sort rapidement et est déjà en train de déverrouiller la porte fermée par un cadenas quand je mets un pied à terre.
Il pénètre à l'intérieur, je le suis de loin. Je croise les bras sur ma poitrine, pas vraiment à l'aise d'entrer dans un lieu qui a perdu toute vie, un peu comme une voleuse ou une voyeuse.

Le logement est aussi délabré que l'extérieur. La pagaille est partout, la crasse aussi, et l'odeur. Ça sent le moisi, de vieux relents de nourriture frite, l'humidité et l'alcool. L'air semble opaque, chargé.
Le canapé miteux prend presque toute la place, la table basse est recouverte d'un tas de choses que je ne parviens pas à détailler. La cuisine est minuscule et saturée de vaisselle et autres ustensiles sales.

Je n'ose pas faire l'état des lieux. Cette maison fut l'antre de Jasper, l'endroit où il a passé son enfance. J'étais loin de me douter dans quelle misère il avait grandi.
J'ai d'autant plus d'affection et de respect pour lui et la personne qu'il est devenu.

L'appartement dans lequel je vivais avec ma mère n'a jamais été dans un tel état. Lors de ses crises de manque, ma mère chamboulait l'appartement et rangeait, récurait avec une obsession aigue. Elle hurlait aussi. J'ai mis beaucoup de temps à comprendre que ses cris ne m'étaient pas forcément destinés. Elle se déchargeait de son mal-être, de la douleur due au manque.
Moi, je me cachais et j'attendais que ça passe. Mais encore aujourd'hui, je déteste les cris, je ne supporte pas.

Jasper réapparait de derrière un rideau, certainement la chambre ou la salle de bains. Ses yeux scannent la pièce à la recherche de je-ne-sais-quoi.
Il prend un cadre et me le montre.

- C'est ma mère à dix-sept ans.

Une jeune fille au sourire éblouissant me scrute. Elle a les yeux perçants de Jasper, ses cheveux blonds et bouclés, son expression ravie et heureuse.
Je suis triste. Je suis si triste d'assister à tant de gâchis. Cette femme a une histoire. Elle n'a pas fini de cette façon par un fait du hasard. Elle a dû souffrir pour en arriver là. Heureusement qu'elle n'a pas emmené Jasper dans sa déchéance. Il est fort, plus fort que ce que je pouvais imaginer.

Il est planté devant le canapé. Il ne bouge pas. Ses poings sont serrés et tout son corps est tendu.
Je devine sa détresse, son amertume, sa colère, tous ses sentiments à l'encontre de sa mère et de la vie qu'elle lui a fait subir. Je les imagine d'autant mieux que je les ai partagés, il m'arrive encore qu'ils me submergent.
Je suis émue. Que je le veuille ou non, cette situation me ramène à ma propre mère et à ma propre enfance. J'élude autant que possible ces souvenirs mais je suis tout de même bouleversée.

- Bordel de merde ! hurle-t-il.

Il cogne du pied sur le canapé.

- Cette femme n'a jamais su s'occuper d'un gosse ! Elle n'aurait jamais dû avoir d'enfant ! crie-t-il en allant à la cuisine.

Il revient avec un couteau de boucher et le plante furieusement dans le canapé. Il recommence, encore et encore.

- Tu le vois ton canapé à la con ! Tu le vois ?!

Je devrais lui conseiller de se calmer. Je devrais le rassurer et lui dire que tout ira bien. Mais je ne bouge pas. Il n'a pas besoin d'entendre ça. Il a besoin d'évacuer sa rancune. Je le laisse hurler et poignarder les coussins jusqu'à épuisement.

Quand il a mis à sac le canapé maudit et que la ouate vole dans toute la pièce, il se tourne vers moi.
Je m'avance et prend sa main. Je la caresse doucement avec mon pouce. Il sourit. Pas un grand sourire radieux, il n'est pas encore guéri et peut-être ne le sera-t-il jamais, mais il va mieux, je le vois dans ses yeux et sur chaque trait de son visage. Il est prêt à passer à autre chose.

Nous regagnons son tas de ferraille. Jasper a gardé la photo de sa mère. Malgré tout, elle reste sa mère, la seule qu'il n'aura jamais.

- Tu ne fermes pas à clé ? je demande.

- Pas la peine. Peut-être que les voisins trouveront quelque chose d'utile dans ce foutoir…

Il consulte son téléphone avant d'allumer le moteur. Il envoie un message et nous roulons.
J'hésite à vérifier le mien puis j'oublie. Je préfère être seule pour ça.

- Je t'emmène manger.

- Tu ne vas pas voir Alice ?

- Pas tout de suite, on a le temps.

Je ne comprends pas comment il peut avoir faim après un moment pareil, j'ai moi-même l'estomac noué, mais je ne rechigne pas. S'il a besoin de moi, je suis là, et je me forcerais à manger, faim ou pas.

Il nous conduit dans un petit restaurant végétarien que je connais bien et que j'apprécie beaucoup. C'est sa façon de me remercier je suppose.

A table, je n'arrive pas à briser le silence. Edward est dans ma tête, il occupe et préoccupe toutes mes pensées. J'ai beau faire, je n'arrive pas à me centrer sur Jasper et ce qu'il vit, peut-être aussi n'en ai-je pas tellement envie parce que toute cette histoire me rappelle trop la mienne par bien des aspects.

Jasper se goinfre comme un mort-de-faim. Il semble ne pas avoir mangé depuis une éternité.

- Parle-moi, exige-t-il.

- Hein ? Mais de quoi ?

- De ce que tu veux. De ce qui te rend si pensive. De pourquoi tu as un coquard. J'ai besoin de penser à autre chose.

- Alice ne t'a pas parlé de notre soirée d'hier ?

- Elle m'a dit que vous aviez discuté, on n'a pas eu le temps de beaucoup parler.

- Tu devais être assommé.

Il hoche la tête de droite à gauche avec un petit sourire malicieux.

- Vous… Vous avez…

Cette fois il acquiesce et son sourire devient espiègle.

- Jasper comment as-tu pu faire ça avec un somnifère dans les veines ?

Je n'en reviens pas.

- Alice a des arguments…

Je souris de toutes mes dents. Je suis heureuse pour lui, pour eux.

- Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé hier soir ?

Plus détendue, je lui raconte notre soirée. Il s'esclaffe et me félicite. Il me dit qu'il n'aurait pas fait mieux et que ce type ne méritait pas moins.
Je suis ravie, on est d'accord.

Je poursuis en lui décrivant la réaction d'Edward.

- C'est plus ou moins le sketch que me fait Alice quand je lui dis que je vais démonter ce gars. Sois prudente on sait jamais. Tu peux compter sur moi s'il te pose des problèmes. S'il touche un de tes cheveux je le tuerai, conclut-il très sérieusement.

Jasper est de nouveau égal à lui-même. Il me réconforte comme il sait si bien le faire.

Ceci dit, Alice et Edward ont des réactions similaires et connaissent tous les deux très bien Alec. Peut-être que l'emportement d'Edward est légitime, peut-être bien que pour une fois j'aurais dû réfléchir avant d'agir et prendre en compte les recommandations d'Alice, peut-être que je suis dans de sales draps.

- A part ça, avec Edward ça se passe comment ?

- Tu sais que je suis dérangée.

- Je sais.

- Tu sais que je n'embrasse pas.

- Oui mais Edward… lui tu l'as…

- Non.

- Non ? s'étonne-t-il.

- Et non, je baisse la tête.

- Pourquoi pas ?

- Parce que je ne me sens pas vraiment prête.

- Je veux pas faire mon rabat-joie mais si Edward n'a pas tout ce qu'il te faut, alors je ne sais pas qui l'aura.

Il a raison… ou pas… je ne sais pas…

- Il m'a demandé si j'avais embrassé Alec.

- Oh… Et ça t'a pas plu…

- Forcément que ça ne m'a pas plu. Tu me connais, tu sais ce que je fais pour lui ! Là, en une phrase, il démonte complètement ce que j'essaie de lui donner. Il ne me fait pas confiance.

- Pff… il s'esclaffe et soupire en même temps.

Je ne sais pas comment je dois le prendre.

- Quoi ? je demande agacée.

Il prend le temps de la réflexion, il semble que ce qu'il va dire n'est pas anodin.

- Bella… tu es ce que j'appelle une… inaccessible.

Bon… je comprends le mot c'est déjà ça.

- Développe.

- Tu ne dévoiles rien, ou très peu, toujours avec parcimonie et toujours comme si tout ce que tu faisais ou disais était calculé. C'est un peu dur à expliquer mais d'après ta façon de fonctionner, je comprends Edward.

- Et moi je ne comprends pas.

- Ce que tu as fait dans le bar, quand tu as annoncé en grande pompe qu'Edward était ton mec.

- Oui

- C'était un grand pas pour toi, énorme même, et je suis persuadé qu'Edward le sait.

- Mais ?

- Mais il doit redoubler d'efforts pour t'atteindre, t'atteindre vraiment je veux dire. Tu ne laisses passer aucune émotion, c'est très difficile de savoir ce que tu penses, ce que tu ressens. Tout est dans le non-dit avec toi et parfois, on a besoin de mots, d'être rassuré, de savoir qu'on compte, qu'on a sa place.

- En gros je suis un iceberg.

Il soupire durement. Il n'aurait peut-être pas utilisé ce mot mais c'est exactement l'idée qu'il voulait faire passer.

- Le prends pas mal. Ça doit être difficile pour Edward de te cerner et je sais que ça peut être épuisant et même déstabilisant.

Il le sait parce qu'il me connait, parce qu'à un moment il aurait voulu que nous soyons plus que des amis et que malgré notre attirance réciproque, malgré notre forte affection, malgré le nombre d'années où nous avons partagé un lit, je ne lui ai jamais montré le moindre signe qui pourrait l'encourager à se lancer. En y réfléchissant bien, j'aurais peut-être accepté, j'aurais peut-être pu me laisse aller avec lui.

- Pourtant je fais des efforts avec Edward et j'aime être avec lui, j'aime beaucoup ça même.

- Alors dis-le lui, prouve-le-lui, concrétise quelque chose qui reste encore en suspens.

Je réfléchis. Notre dispute prend du sens, les doutes d'Edward aussi. Nous partageons les torts, c'est certain, mais je comprends mieux.

- Il ne m'a pas appelé aujourd'hui, je murmure presque pour moi-même.

- Il t'attend. Il a besoin d'un petit encouragement j'en suis sûr.

Son regard est droit dans le mien. Une fois de plus, il me laisse penser qu'il a vécu la même situation à mes côtés.

Le téléphone de Jasper se fait entendre. Il répond.

Je prends le mien. Il n'est pas éteint mais sur silencieux. Mon cœur palpite alors que je le déverrouille. Rien, toujours rien.

Je sursaute alors que l'écran noircit et qu'un prénom bien connu apparait au centre.
Comme un fait-exprès, comme un présage, Edward appelle au moment où je consulte mon téléphone. Une seconde plus tôt ou plus tard, j'aurais raté l'appel mais là, il semble que je sois face à mon destin et que celui-ci exige une décision immédiate.

Je lève un regard inquiet sur Jasper. Sans décoller son appareil de son oreille, il se penche au-dessus de la table et aperçoit « Edward » inscrit sur l'écran.
Il sourit, saisissant la cocasserie de la situation, et hoche la tête de haut en bas. Il insiste alors que ma mine transpire le doute.

Je suis perdue. Ce n'est ni l'endroit ni le moment de parler à Edward. Pourtant, je suis soulagée qu'il appelle et j'ai foutrement envie de l'entendre.

Jasper agite ses mains et sa tête pour m'encourager à répondre.
Je panique, réellement. Mes yeux vont de Jasper au téléphone, les trois sonneries passées me pressent, je n'ai plus le temps de réfléchir.

C'est maintenant ou…

- Allo ?