Tu m'apprendras… ?

Le chapitre précédent vous ayant tous beaucoup peinés, je vous propose de faire une petite parenthèse beaucoup plus douce. La disparition de Phèdre – tout comme les nombreux autres drames vécus par Brianna – n'a fait que resserrer les liens entre elle et Bonnet. La reddition est désormais totale et Bree va plonger tête la première dans sa vie d'épouse pour oublier la souffrance et le deuil…

Merci à Macki et Wizzette pour leurs reviews.

Macki : ahahahah bon je ne dirai rien sur la suite des événements alors, car je pense encore te surprendre à plusieurs niveaux… Qui sait ?

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28. All We Need Is An Island

20 novembre 1774.

Ce matin-là, ce fut un véritable boucan qui éveilla Brianna en sursaut et après une seconde passée à reprendre ses esprits, elle laissa sa tête retomber sur l'oreiller en grognant. Dieu savait ce qu'il se passait au rez-de-chaussée, mais on aurait dit qu'un troupeau d'éléphants venait de traverser le salon. À ses côtés, la place de Stephen était vide à son grand désarroi et faute de pouvoir se blottir contre lui, elle remonta les couvertures sur son corps pour le maintenir au chaud encore quelques instants.

Depuis la tragique disparition de Phèdre quelques semaines plus tôt, l'ambiance avait été plus que morose à River Run, comme si tout fonctionnait au ralenti. Jeremiah se levait et s'habillait sans entrain, les repas prenaient deux fois plus de temps et même ses jeux favoris semblaient moins amusants. Le thé et les scones que Brianna partageait autrefois avec elle l'après-midi en papotant n'avaient plus la même saveur. Même Hennessy semblait regretter de ne plus la voir papillonner d'une pièce à l'autre avec Jeremiah accroché à ses jupes. Et chose étrange, Fitzpatrick le cuisiner semblait proprement dévasté, au point que Brianna se demandait s'il n'avait pas un petit faible pour sa collègue de travail.

Stephen, quant à lui, s'était lancé dans une vendetta contre les Catobas, envoyant des demandes de renfort à Tryon et le priant de mettre les gouverneurs de Virginie et de Caroline du Sud sur le coup afin de leur barrer la route s'ils tentaient de passer une frontière. Mais il n'avait plus quitté la plantation, comme s'il redoutait de devoir abandonner sa femme et son fils plus d'une minute. Brianna était loin de s'en plaindre. À force de ne rencontrer que la violence et le vice en-dehors des murs de River Run, les bras de Stephen étaient devenus le seul endroit où elle se sentait réellement en sécurité. Pas d'Indiens rebelles ni de bourgeois débauchés, pas de Gouverneur qui battait sa femme ni de Régulateurs massacrés, rien de tout ça n'existait quand elle se pressait contre lui dans leur lit, ou quand ils faisaient passionnément l'amour pour oublier le deuil.

Après une dizaine de jours, Stephen avait proposé de trouver une nouvelle femme de chambre/gouvernante, mais Jeremiah avait fondu en larmes et Brianna avait refusé en bloc. L'idée même de laisser une inconnue s'immiscer dans leur vie, occuper la chambre de Phèdre, prendre sa place et son travail, lui était insupportable. Phèdre était irremplaçable et ce constat avait signé la fin du recrutement avant même qu'il ait débuté.

Le bruit d'une caisse que l'on renverse fit écho dans le hall d'entrée – suivi des aboiements de Blue, apeuré par le remue-ménage – et Brianna poussa un soupir d'exaspération. Si elle n'allait pas s'en mêler, Dieu savait ce qu'elle allait trouver dans quelques heures. Autant se lever maintenant pour pouvoir agir et empêcher le désastre, si désastre il y avait… Après une rapide toilette, elle enfila une robe simple, noua ses cheveux à l'aide d'un ruban et quitta la chambre conjugale à grands pas. Tout en bas, Lloyd, Hennessy et d'autres hommes s'affairaient à déplacer d'énormes caisses et malles en direction de la porte grande ouverte et elle fronça les sourcils, se demandant à quoi tout cela pouvait bien rimer, lorsque Stephen la vit depuis les portes du salon et sourit largement.

« Bonjour, mon cœur… Nous ne t'avons pas réveillée, j'espère ? »

Brianna descendit les escaliers avec une expression circonspecte. « Si… mais peu importe. Qu'est-ce qu'il se passe, au juste ? On déménage ? »

Stephen gloussa et déposa un baiser sur son front. « Pas exactement… Nous partons en voyage ! » Puis sur un ton plus grave, il ajouta : « Je me suis dit qu'un peu de temps loin de cette maison et de tous… les souvenirs qu'elle nous évoque nous ferait du bien. À nous et à Jeremiah. »

Brianna hocha la tête. Ce n'était pas une mauvaise idée. « Où allons-nous ? »

« Alors ça, pour le coup, c'est une surprise. Tu le sauras bien assez tôt. »

« Une surprise ? », répéta la jeune femme en analysant le visage très fier de lui de Stephen. « Y aurait-il un rapport avec ce terrain que tu as vendu le mois dernier ? »

« Décidément, on ne peut rien te cacher… », gloussa-t-il, « mais tu pourras me cuisiner autant que tu veux, je ne dirai rien de plus. »

Brianna était sur le point de protester mais le sourire de son mari était si sincère qu'elle décida de le laisser la surprendre. « D'accord… et quand est-ce que je connaîtrai cette mystérieuse destination ? »

« Dans trois jours. Tout d'abord, nous partirons aujourd'hui pour New Bern, où un bateau nous attend et ensuite… nous y serons. »

Elle plissa les yeux et plus ses paupières se rapprochaient, plus le sourire de Stephen s'élargissait. « Donc c'est à moins d'une journée de bateau de New Bern… »

« Mes lèvres sont scellées, Brianna, n'insiste pas. »

Pour toute réponse, Bree tendit le cou pour déposer un baiser sur les lèvres de l'Irlandais, qui s'emparèrent aussitôt des siennes avec avidité mais la jeune femme recula avec un sourire moqueur.

« Pas si scellées que ça, visiblement… », railla-t-elle et Stephen laissa échapper un rire.

« Monsieur, maintenant que Madame est levée, puis-je aller préparer sa malle ? », demanda Hennessy depuis le pied des escaliers.

Brianna secoua la tête vivement. « Oh non, ne vous embêtez pas, je vais m'en occuper ! »

« Vous-même, Madame ? », s'écria Hennessy avec une pointe de réprobation, comme si c'était une grave infraction au code de la bienséance.

« N'écoutez pas cette roturière, Mr. Hennessy, elle n'a aucune once de savoir-vivre », plaisanta Stephen en lui faisant signe d'aller préparer la malle comme prévu, avant de prendre la main de Brianna dans la sienne. « Viens plutôt dans la salle à manger, Jeremiah et moi étions sur le point de prendre notre petit-déjeuner. »

Quelques heures plus tard, tout le monde quittait River Run en ne laissant que deux hommes pour entretenir la maison en leur absence. Il fallut deux jours de voyage pour rejoindre New Bern, à faible allure pour ne pas épuiser les chevaux rudement chargés, aussi bien par la calèche et la charrette pleine d'affaires, mais aussi pour permettre aux gardes – dont le désormais unique frère O'Donnell – de les accompagner à pied. Mais au bout du périple, alors que Brianna rêvait de pouvoir prendre un bain et se coucher dans un lit douillet sans manger, elle eut le déplaisir de constater qu'ils ne dormiraient pas à l'hôtel lorsque leur véhicule passa les immenses grilles du palais de Lord et Lady Tryon. Toutefois, elle ne protesta pas. Voir le Gouverneur n'était pas dans le haut de la liste de ses obligations préférées, mais prendre des nouvelles de Margaret avant leur départ lui semblait une bonne raison de sacrifier un peu de sa tranquillité. Surtout après leur dernière entrevue…

Comme toujours, l'accueil de Tryon fut glacial avec Brianna et il entraîna aussitôt Stephen dans le salon, tandis que Margaret fondait sur elle et Jeremiah avec un sourire radieux.

« Bonjour, jeune homme, bienvenue dans notre demeure… Tu es ici chez toi, et si tu as besoin de quoi que ce soit, viens me voir et je te l'obtiendrai, d'accord ? », promit Margaret en ébouriffant les cheveux blonds de l'enfant.

« Je peux avoir une épée ? », demanda aussitôt Jemmy en suçotant son doudou.

« Il est toujours dans sa période chevaliers… », s'excusa Brianna en se penchant vers lui. « Bien essayé, Jem… »

Margaret pouffa et leur fit signe de la suivre. « Venez, je vais vous montrer votre chambre. Nous avons fait préparer un dîner léger et rapide, et quand vous monterez vous coucher, un bon bain chaud vous attendra. »

« Hallelujah », répondit Brianna, faisant s'esclaffer son hôte. Mais alors que les deux femmes, l'enfant et son chien se dirigeaient vers l'aile réservée aux chambres à coucher, une silhouette se dessina dans un couloir sombre pour les regarder passer et elle reconnut le visage gracieux mais perfide de la prostituée privée de Tryon. Elle n'osait imaginer à quoi devait ressembler le quotidien de Margaret, forcée de cohabiter avec une soi-disant « nièce » ainsi qu'un mari violent. Un frisson coula le long de son échine lorsque les paroles de Margaret lui revinrent en mémoire. Elle sirotait son verre, sans même m'accorder un regard. Je hurlais pourtant, je suppliais… et elle buvait tranquillement son vin, comme si… je n'existais pas.

Brianna serra inconsciemment le poing, tant la vue de cette intrigante la révoltait, jusqu'à ce qu'un petit « aïe » retentisse dans le hall d'entrée et elle baissa un visage désolé vers son fils dont elle venait d'écraser les doigts. « Oh, Jemmy, je suis navrée, je n'ai pas fait exprès ! »

« C'est rien », fit doctement l'enfant en haussant les épaules.

Margaret les conduisit au bout d'un couloir et entra dans une des chambres qui contenait également un coin pour la toilette et une autre porte menant à une plus petite pièce où Jemmy pourrait dormir. Brianna s'extasia un instant sur la riche décoration, montrant à Jeremiah les tableaux de maître qui ornaient les murs, les meubles magnifiques et l'imposant lit à baldaquins, puis laissa l'enfant découvrir sa propre chambre en compagnie de Blue.

« Je vous présente mes condoléances pour la perte de votre gouvernante… », murmura Margaret et Brianna se raidit quelque peu avant de la remercier d'un signe de tête. Parler de Phèdre était encore beaucoup trop douloureux. « Je l'ai souvent vue lorsque je rendais visite à Jocasta. Une jeune fille réellement adorable. »

« Oui… » Brianna sentit son menton trembler et après s'être assurée que Jeremiah ne leur prêtait aucune attention, elle reprit à voix basse : « C'est de ma faute si elle est morte… »

Margaret fronça les sourcils. « Que voulez-vous dire ? William m'a dit qu'ils ont été attaqués par des Indiens Catobas… »

« C'est moi qui l'ai envoyée à la foire aux étoffes… Elle devait y faire passer nos preuves à ma famille… » La voix de Brianna se brisa et elle passa une main rageuse sur ses joues, tandis que Margaret retenait son souffle en réalisant qu'elle parlait du carnet. « Et maintenant, elle n'est plus là… »

Lady Tryon se précipita pour l'enlacer et Brianna s'y accrocha comme du lierre à un chêne, tout en tentant de ne pas pleurer trop bruyamment. « Ne vous en faites pas, Brianna, nous trouverons autre chose… »

La jeune femme laissa échapper un gémissement et secoua la tête. « Voyez-vous, c'est justement ça le problème… Je n'ai plus envie de me battre. Je n'ai plus de raison de me battre. Mais il a fallu que mon amie meure pour que je m'en rende compte… Je m'en veux… Je m'en veux tellement… »

« Chhhh…. », fit Margaret en lui caressant les cheveux. « Vous n'êtes pas responsable de sa mort pour autant. Personne n'aurait pu prévoir que les Catobas allaient attaquer cette charrette, précisément ce jour-là. »

« Si je ne l'avais pas envoyée sur les routes, elle serait restée à la maison… »

« Et si les Catobas avaient mangé une viande daubée la veille, ils seraient restés chez eux avec un beau mal au ventre… », rétorqua son aînée avant de sécher l'une des joues de Brianna avec son pouce. « Certaines choses nous dépassent. Ne cherchez pas à vous blâmer pour tout ce que vous ne pouvez pas contrôler… »

Brianna hocha la tête en reniflant, se retenant de dire à haute voix ce qu'elle pensait tout bas. Je ne fais que ça, me blâmer… Depuis le tout premier jour

« Maman, maman, t'as vu ? Il y a un cheval dans ma chambre ! », fit la voix surexcitée de Jeremiah et Brianna s'empressa de sécher ses larmes avant de se retourner vers son fils avec une expression un peu trop enthousiaste pour être honnête.

« Un cheval ? Mais comment est-ce possible ? »

« C'est le cheval à bascule de ma fille… Je l'ai retrouvé au grenier, je me suis dit que Jeremiah adorerait monter dessus… »

En effet, un vieux cheval élimé trônait au milieu de la pièce et Jeremiah grimpa à califourchon sur son dos avant de se balancer d'avant en arrière avec un sourire ravi. Brianna le regarda faire un instant, puis se retourna vers leur hôte.

« Merci… », articula-t-elle en espérant que Lady Tryon comprendrait qu'elle ne la remerciait pas seulement pour le jouet, et Margaret lui fit un discret signe de tête en retour. « Je suis désolée d'avoir perdu vos preuves. »

« Ne le soyez pas. Je vous avais remis le carnet en toute connaissance de cause : pour que ce soit vous qui preniez la décision. Toute ma vie, j'ai vécu avec les décisions que les autres prenaient à ma place. J'ai quarante-deux ans désormais et même si je le voulais, je ne saurais vivre autrement… Alors, ne vous en faites pas pour moi. » Brianna hocha la tête tristement, mais Margaret esquissa un sourire mutin. « Et puis… Josiah est rentré à présent. »

Bree lui rendit son sourire, ravie de voir que Margaret trouvait du réconfort dans d'autres bras tandis que son mari folâtrait avec une fille de mauvaise vie. « Ne craignez-vous pas que William l'apprenne ? Ou qui que ce soit d'autre d'ailleurs ? »

Margaret balaya l'air d'un geste de la main. « Je me fiche de William. Et pour ce qui est du scandale, sachez que j'en sais assez sur chaque grande famille de cette Colonie pour les dissuader de colporter des ragots à mon sujet. Et tout particulièrement sur le rédacteur-en-chef de notre journal local. Il ne publiera jamais rien de négatif sur mon compte, soyez-en sûre… »

Brianna laissa échapper un rire et la dévisagea avec une pointe d'admiration. « Vous êtes plus redoutable que je ne le pensais… »

« Il faut toujours se méfier de l'eau qui dort, Brianna… » Les deux femmes échangèrent un sourire de connivence et Lady Tryon lui fit signe de la suivre. « Venez, vous devez être affamés. »

Au rez-de-chaussée, une table magnifique les attendait. Deux chandeliers massifs avaient été disposés au centre, entourés d'une vaisselle frappée du blason des Tryon et d'assiettes aux liserés dessinés à la dorure liquide, tandis que les verres en cristal brillaient de mille feux à la lumière des bougies au point que Brianna en était presque éblouie.

« Nous avons fait simple, puisque nous sommes entre nous et que vous êtes sûrement éreintés… », fit Lady Tryon en lui présentant un siège et Brianna étouffa un rire. Elles n'avaient clairement pas la même définition de la simplicité.

Alors que Brianna installait Jeremiah sur sa chaise en bout de table, leurs deux époux ainsi que Miss Scott firent leur apparition et elle grimaça. Elle mange avec nous, celle-là ?, grogna-t-elle intérieurement tandis que Miss Scott s'installait à la droite de Jeremiah et Brianna à sa gauche. La jeune prostituée arborait une expression méprisante et toisa Jeremiah avec à peine plus de chaleur qu'un glaçon. L'enfant fronça les sourcils, peu habitué à ce que les gens qu'il côtoyait ne lui montrent aucune affection, mais resta silencieux. À peine étaient-ils tous assis à leurs places que les valets apparurent avec un premier plat et du vin, dont ils remplirent abondamment les verres de chacun. Brianna fit signe à Jeremiah de mettre sa serviette et il s'exécuta, sous l'œil attendri de Margaret. La conversation allait bon train entre les deux hommes mais l'ambiance au bout de la table était assez froide, la proximité de Jane rendant l'air aussi électrique qu'un soir d'orage.

Peu attiré par son potage au potiron, Jeremiah ne cessait de lancer des regards en biais à Miss Scott et lorsque celle-ci s'en rendit compte, l'enfant lui tira discrètement la langue une première fois, puis plus franchement la deuxième. Jane releva un regard outré en direction de Brianna qui tourna vivement la tête vers Tryon et feignit d'être passionnée par les péripéties du fret maritime dans l'Atlantique Nord. Tout en se félicitant intérieurement d'avoir mis au monde un enfant avec un sixième sens aussi aiguisé.

Le manège se répéta avec le plat (filets de lapin en sauce aux petits légumes), où après avoir englouti la viande, les carottes, les champignons et les haricots verts, Jeremiah décida de se débarrasser discrètement des petits pois en les projetant d'une pichenette en direction de l'intruse. Le premier petit pois atterrit dans son assiette, le deuxième roula jusqu'à son verre et Brianna constata d'un bref coup d'œil que les joues de Jane viraient lentement mais sûrement au rouge cramoisi. Le troisième petit pois fit déborder le vase et relevant le menton bien haut, Miss Scott s'adressa à Brianna.

« Pourriez-vous lui demander d'arrêter ? », fit-elle à mi-voix, en insistant sur le dernier mot.

Brianna haussa les sourcils. « Arrêter quoi ? »

Jane prit une lente inspiration. Malgré son statut de « favorite » de Lord Tryon, elle n'avait pas plus de pouvoir qu'un chiffon à poussière et elle le savait. Et cela la rendait tout simplement… folle de rage. Mais elle se contint et avec un sourire faux, désigna du doigt les petits pois éparpillés sur la table.

« Oh ça… Attendez, laissez-moi réfléchir… » Brianna saisit son verre de vin, plissa les yeux comme si elle était en proie à une intense réflexion, but une gorgée, l'avala et tout cela en se délectant de la colère froide de la jeune femme assise en face d'elle. « Hmmm…. Non », lâcha-t-elle avant de relever légèrement son verre comme pour porter un toast et de cligner outrageusement de l'œil à l'attention de Jemmy.

« Elle a même pas dit s'il-te-plaît, en plus… », chuchota Jeremiah à sa mère, qui opina du chef en signe d'approbation. Quelques chaises plus loin, Margaret feignait de suivre la conversation des hommes mais Brianna savait qu'elle n'avait pas perdu une miette de la scène, car les coins de sa bouche peinaient à retrouver un angle normal et elle les dissimula bientôt derrière son verre de vin.

« …mais ça ne peut plus continuer ainsi. Les Catobas tuent, pillent et mutilent impunément depuis trop longtemps déjà. Et les dégâts sur le commerce et les échanges vont bien au-delà des convois attaqués : les messagers, les transporteurs, certains refusent catégoriquement de s'aventurer jusqu'à Cross Creek par les routes centrales et sont forcés de prendre les chemins à la périphérie de la Colonie. Ou de ne pas livrer du tout… Les retards et les manques à gagner sont colossaux », maugréa Stephen, assis à la gauche de Brianna, en agitant sa fourchette d'un air menaçant.

Tryon hocha la tête lentement mais au lieu de répondre à son associé, son regard se porta vers Brianna, qui souriait et parlait tout bas avec Jeremiah.

« Je parie que vous n'êtes plus aussi prompte à défendre les sauvages, maintenant qu'ils se sont directement attaqués à votre personnel, Mrs. Bonnet… »

Bree se raidit, prise de court par sa question, mais la main de Stephen vint se poser immédiatement sur sa cuisse. Pas pour la dissuader de perdre son calme comme autrefois, mais d'une manière plus douce, comme s'il savait à quel point le sujet était encore délicat avec elle.

« Je ne blâme pas les Catobas pour les décès de Phèdre et de James O'Donnell, Lord Tryon. » Non, ça je sais très bien m'en attribuer tout le mérite..., ajouta-t-elle intérieurement avec amertume. « Ils ne font que ce que chaque être humain fait sur cette Terre : essayer de survivre. »

Tryon poussa un ricanement sarcastique. « Moi aussi j'essaie de survivre, je ne massacre personne pour autant. »

« Personne ? Je ne savais pas que les Régulateurs avaient été rebaptisés Personne… », railla-t-elle, et cette fois la pression de la main de Stephen se fit un tantinet plus forte.

« Au cas où vous l'auriez oublié, nous étions en guerre contre ces gens-là… » Tryon perdait patience. C'était incroyable de voir combien ils se tapaient sur les nerfs mutuellement, au point que le moindre échange dérapait en moins de deux réparties… « Mais la nuance est certainement trop compliquée pour votre intellect féminin. »

« Ou peut-être que votre intellect masculin ne vous permet pas de régler les conflits autrement que par la violence… »

« Oh, voilà le dessert ! », s'exclama Margaret avec une pointe de soulagement, tandis que Brianna et William se regardaient en chiens de faïence tout le temps qu'il fallut aux valets pour déposer de petites assiettes au centre desquelles trônaient de magnifiques pommes meringuées.

La fin du repas se passa sans encombre et Stephen annonça rapidement qu'ils allaient se coucher, afin de se reposer de leur voyage et en prévision de la journée du lendemain. Brianna entreprit de mettre Jeremiah au lit, et lorsqu'elle revint dans leur chambre, Stephen retirait déjà ses vêtements pour prendre son bain et lui lança un regard blasé qui voulait tout dire.

« Oui, je sais… », marmonna-t-elle sèchement.

« Je n'ai rien dit, mon cœur… »

« Je n'y peux rien, il m'énerve. Il m'exaspère, même. Ses opinions me dégoûtent, sa tête me dégoûte, sa maîtresse me dég- »

Les mains de Stephen attrapèrent sa taille et il l'attira contre son corps nu avec un sourire narquois. « Au risque de me répéter, Brianna… je n'ai rien dit. »

La jeune femme fronça les sourcils, amusée, tandis qu'il la débarrassait de ses vêtements. « Tu n'es pas fâché que je manque de respect au Gouverneur ? Ton associé ? Ton meilleur ami au monde ? »

Stephen gloussa, puis poussa un soupir théâtral au moment où la jupe de Brianna tombait au sol entre leurs pieds. « Il fut un temps où cela m'aurait déplu… Mais j'aime assez le fait que Lord Tryon t'ait toujours davantage agacé que moi… »

« Tu n'étais pas loin derrière, rassure-toi… »

« Étais ? », s'étonna-t-il de l'entendre parler au passé. « Voilà qui est encourageant… »

Lentement, il se pencha pour prendre possession de ses lèvres et Brianna noua immédiatement ses bras autour de son cou. Avant de pousser un petit cri quand Stephen la souleva par les cuisses pour la transporter vers la baignoire remplie à leur attention par les domestiques. Ils entrèrent l'un après l'autre dans l'eau chaude, Stephen d'abord, puis Brianna ensuite afin de se caler confortablement contre le torse de son mari, la tête posée sur son épaule. Ils restèrent ainsi quelques minutes, appréciant simplement l'effet apaisant de la chaleur sur leurs muscles ankylosés par deux journées de voyage, puis Brianna reprit la parole.

« Tu ne veux vraiment pas me dire où nous allons demain ? »

Stephen, qui jouait distraitement avec les seins de Bree au ras de l'eau, gloussa et tourna la tête pour embrasser sa tempe. « J'avais envisagé de te le dire ce soir, mais tu as choisi d'être très vilaine avec notre Gouverneur, donc... »

Et c'est avec un grognement de déception, que Brianna glissa dans l'eau jusqu'au cou, sous le regard moqueur de l'Irlandais.

~o~

Le matin du 23 novembre était particulièrement froid pour la saison et Brianna dut envelopper Jeremiah dans plusieurs couches de laine avant d'embarquer sur une petite goélette qui les attendait au port. Après avoir chargé toutes leurs affaires dans les cales, le vaisseau quitta les docks à faible allure avant de déployer toutes ses voiles pour prendre de la vitesse et quitter la Neuse River afin de rejoindre la baie de Pamlico. Accoudée au garde-fou, bien emmitouflée dans son manteau orné de fourrure autour de la capuche et des poignets, Brianna ne put s'empêcher de repenser à la dernière fois où elle avait voyagé en bateau pour rejoindre Wilmington et retrouver ses parents.

Elle avait quitté son époque à vingt-et-un ans à peine, célibataire et les yeux pleins d'étoiles à l'idée de partir à l'aventure et de faire la connaissance de Jamie. Et voilà qu'elle fêtait aujourd'hui son vingt-sixième anniversaire, mariée à un pirate Irlandais et mère d'un petit garçon. Petit garçon actuellement juché dans les bras de son père, qui lui expliquait dans le détail ce qu'était chaque pièce du navire et à quoi elle servait. Jeremiah buvait littéralement ses paroles et elle esquissa un sourire tendre, qui ne passa pas inaperçu. Mais Stephen avait le triomphe modeste (depuis peu) et il se contenta de lui retourner son sourire tout en continuant sa leçon de navigation improvisée.

Environ cinq heures s'écoulèrent avant qu'au loin une bande de terre – constellée de grandes maisons bien éloignées les unes des autres – ne se présente à plusieurs kilomètres de là et Brianna fouilla dans sa mémoire afin d'y trouver ce que cela pouvait bien être mais ses connaissances sur la géographie de la Caroline du Nord et des nombreuses îles qui parsemaient ses eaux territoriales étaient limitées. Heureusement, Stephen se blottit contre son dos au même instant et elle décida de faire appel à ses lumières.

« Quelle est cette île, là-bas ? »

Le pirate posa sa tête sur son épaule. « Oh ça ? C'est Ocracoke. »

« Oh… »

Le silence retomba sur le couple, mais un bref coup d'œil au visage narquois de Stephen suffit à Brianna pour comprendre.

« Est-ce que c'est là que nous allons ? » Le sourire de Stephen s'élargit et Brianna se retourna d'un bond. « C'est là que nous allons, n'est-ce pas ! »

Pour toute réponse, Stephen la saisit par les épaules, la fit de nouveau pivoter vers la bande de terre qui se rapprochait peu à peu, et tendit le bras en direction de la maison la plus à l'extrémité de l'île.

« Et plus précisément ici. Joyeux anniversaire, mo fíorghrá », chuchota-t-il dans son oreille.

La bouche de Bree s'ouvrit toute grande. Premièrement parce qu'elle était persuadée qu'il n'avait pas retenu la date, deuxièmement parce qu'ils avaient convenu de fêter uniquement celui de Jemmy. Et troisièmement…

« Tu m'as acheté une maison ? »

« Disons que c'est pour tous les anniversaires que j'ai ratés. L'an prochain, en revanche, ne t'attends pas à avoir plus qu'une orange », plaisanta-t-il tandis qu'elle lui sautait au cou.

« Mais quand je t'ai demandé si on déménageait, tu as dit non… »

« Ce n'est pas définitif… Vois cela comme une résidence secondaire, un endroit agréable au bord de la mer, où nous pourrons aller quand bon nous semble et rester autant de temps que nous le voudrons… »

Brianna se retourna de nouveau pour s'agripper au garde-fou et mieux admirer la grande bâtisse à quelques mètres du sable et des vagues. La façade blanche s'élevait sur trois niveaux, et était constellée de hautes fenêtres à croisillons donnant sur la baie et l'embouchure de la Neuse River. « Jeremiah va adorer… »

« Pas seulement Jeremiah… » Le ton un peu plus sombre de Stephen lui fit tourner la tête à nouveau et elle l'interrogea du regard. « La vie de noble à River Run… n'est pas aussi trépidante que je l'imaginais avant de t'épouser. Je ne parle pas de notre famille, ça, j'en suis fou et cela me remplit de bonheur chaque jour un peu plus… », s'empressa-t-il d'ajouter au cas où Brianna le prendrait comme une critique. « Mais depuis quelques mois, je ressentais le besoin de reprendre la mer, être de nouveau libre… Lâcher Tryon et mes responsabilités… L'océan n'étant pas sûr pour Jeremiah et toi, j'ai donc commencé à chercher un entre-deux. »

« Une maison… dans l'océan », murmura Bree.

Il acquiesça contre sa joue. « Quand j'ai visité celle-ci à la fin de ma mission d'escorte au début de l'automne, je m'y suis senti libre. Bien plus libre que je ne l'avais été depuis longtemps. »

« Qu'est-il arrivé aux propriétaires ? »

« Je leur ai tranché la gorge et je les ai enterrés sous les dunes, juste là… », répondit-il, pince-sans-rire.

« Très drôle. »

« Elle appartenait à un couple. Le mari est décédé et sa femme a souhaité vendre pour rentrer vivre à Londres. »

« Je préfère ça », soupira Brianna et Stephen gloussa dans le creux de son cou.

« À une époque, tu y aurais cru sans hésiter… », fit-il avec une fausse déception dans la voix.

« À une époque, tu l'aurais vraiment fait. »

Stephen haussa les sourcils et dodelina de la tête, se prenant au jeu. « À une époque, je n'étais pas encore ton mari. »

Brianna leva fièrement le menton, heureuse de se voir attribuer tout le mérite du changement spectaculaire de sa personnalité. « Ça, c'est bien vrai. »

Et pour le récompenser de ce compliment, la jeune femme l'embrassa avec passion.

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Nous changeons un peu de décor pour les quelques prochains chapitres, l'action se déroulera désormais à Ocracoke mais pas seulement… et nous ferons la connaissance de nouveaux personnages !

Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? La dynamique entre Brianna et Stephen a totalement changé. On sent de l'apaisement et un réel besoin de se découvrir en tant que couple. Est-ce que cela va durer ? Seule l'histoire nous le dira, ahah.

Je sais que j'avais dit 1 chapitre par semaine mais j'avais oublié que je serai en vacances dimanche prochain, donc exceptionnellement le chapitre 29 sera publié le 14 mai ! En attendant, j'ai hâte de lire vos commentaires et je vous souhaite de passer deux belles semaines !

Xérès