Précédemment : Les paladins ont réussi à sauver l'équipage de l'Aile ardente, remportant le soutien militaire de New Altéa. Tous les membres de la famille des paladins n'ont cependant pas trouvé cette victoire si réjouissante. Karen est sur le point d'exploser et Akira, rongé par la culpabilité de n'avoir rien fait durant la bataille, a décidé d'affronter seul le gladiateur de niveau cinq, ce qui s'est mal terminé. Pendant ce temps, Matt et Val ont demandé à Keturah de les aider à maîtriser la magie pygnarate, ce qui a rouvert de vieilles blessures pour Meri. Elle a donc fui les lieux et est tombée sur Ryner, qui lui a parlé de son expérience avec le deuil. Enfin, Sam a montré ses pouvoirs de technopathe.
Chapitre 7
Retour à New Altéa
— Je voulais tous vous remercier pour votre soutien. Chaque personne qui se dresse à nos côtés nous rend plus forts. Chaque voix qui se joint à la nôtre nous aide à défaire les mensonges dont Zarkon abreuve l'univers. Ensemble, nous sommes plus forts ; assez pour changer la donne.
La voix amplifiée d'Allura résonnait à travers la place où une foule de New-Altéens s'étaient rassemblés. Karen et Eli étaient dans le fond. Ils étaient arrivés à New Altéa la veille, accueillis par un troupeau de civils et de volontaires motivés, et Shiro, Allura et Coran avaient passé la plus grande partie de la journée à fignoler les détails du traité avec le Conseil.
Aujourd'hui, la première vague de renforts et d'ingénieurs partaient sur Terre pour entamer la construction d'un set d'anneaux planétaires qui, comme ceux de New Altéa, établiraient une meilleure ligne de défense que n'importe quelle flotte spatiale. Le Sénat devait rendre sa décision sur le traité dans trois jours, laissant à Coran, Akira et Layeni le temps de trier les candidatures que les New-Altéens envoyaient par douzaine pour rejoindre la Garde de Voltron ou le personnel du château.
Les paladins étaient donc libres de sortir pour explorer la ville et rencontrer les citoyens de New Altéa dans des cadres formels et informels. Karen n'avait pas eu l'intention de les accompagner aujourd'hui, mais Eli avait voulu montrer son soutien à Hunk. Il applaudissait et sifflait aux bons moments, ne se départant pas de son sourire tandis que Hunk aidait à relater les victoires de Voltron et prenait des photos avec les civils.
Karen, quant à elle, ne se sentait pas bien.
Ce n'était pas parce que les New-Altéens joignaient en masse cette armée naissance. Ce n'était pas parce que ce traité assurait que Pidge et Matt allaient continuer à se battre encore un long moment. Ce n'était même pas parce qu'en une heure, Karen avait entendu bien trop d'histoires sur les dangers traversés par ses enfants dans l'espace.
C'était parce que tout le monde répondait par des sourires et de l'enthousiasme, comme si c'était une parade et non une question de vie ou de mort.
Elle se détourna quand le discours d'Allura prit fin, les paladins se dispersant pour aller parler aux gens, comme pour les trois derniers rassemblements auxquels ils avaient assisté aujourd'hui. Eli regardait toujours Hunk avec fierté, mais son sourire s'éteignit quand il remarqua l'air orageux de Karen.
— Ça va ? demanda-t-il.
Karen ferma les yeux, repoussant la vague de colère qui n'avait pas d'endroit où s'échouer.
— Non, ça ne va pas, Eli. Je n'arrive pas à me faire à tout ça.
Eli haussa les épaules et suivit Karen dans un coin tranquille en marge de la place et de la foule qui s'avançait pour rencontrer les paladins. D'autres Galras et Altéens s'éloignaient déjà, discutant avec animation de Voltron, de la guerre et de vieilles légendes.
— Karen, dit gentiment Eli, s'appuyant sur un muret en pierre orné de buissons ressemblant à du lierre. Regarde-les. Nos enfants aident à changer l'univers. Ils sont porteurs d'espoir. Ils sont en train de convaincre d'autres personnes de se rebeller contre Zarkon ! C'est assez incroyable.
L'estomac retourné, Karen secoua la tête.
— Mais regarde comment ils s'y prennent. Tous ces combats, tous ces risques. Es-tu sérieusement en train de me dire que tu ne ressens rien en voyant ton neveu se battre ?
Eli baissa les yeux, perdant son sourire.
— Bien sûr que je m'inquiète pour lui. Énormément.
L'espace d'un instant, Eli eut l'air presque aussi malade que Karen et il jeta un bref coup d'œil aux paladins à l'autre bout de la place.
— Mais il fait ce qui est juste. Il fait ce qu'il peut. Je le crois vraiment.
— Alors tu comptes rester sur la passerelle jour et nuit en priant à chaque fois pour que la mort ne l'emporte pas.
— Non, dit Eli, se tournant à nouveau vers elle avec un faible sourire. Je vais l'aider. Je ne sais pas trop comment pour l'instant. Je ne sais même pas si c'est mieux de rester au château-vaisseau. Mais je compte trouver ma place dans tout ça.
Karen le dévisagea.
— Comment ça, si c'est mieux de rester au château ?
— Eh bien, j'en parlais avec Lana. Qui en parlait avec les Mendoza. (Eli se gratta la joue sans rencontrer le regard de Karen). Aucune décision n'a été prise, mais… Kolivan nous a offert des hébergements. Ainsi qu'une allocation. Ça nous permettrait de rester en contact avec les enfants sans rester au milieu du chaos.
Karen n'en croyait pas ses oreilles.
— Et tu vas accepter. Tu vas… fuir, laisser Hunk se débrouiller seul.
— C'est déjà ce qu'il fait, Karen. (Eli leva les mains.) Je n'ai encore rien décidé. Mais je pense que ça vaut le coup d'y réfléchir. Pour notre bien et le leur. Ok, on peut les prendre dans nos bras après une bataille et s'occuper d'eux s'ils sont blessés, mais notre présence les stresse énormément, on les fait douter à chaque prise de décision… Ce serait peut-être pour le mieux si certains d'entre nous prenaient du recul.
Et par « certains d'entre nous », bien sûr, il parlait de Karen. Elle le fusilla du regard, blessée et indignée.
— Fais ce que tu veux, Eli. Ce n'est pas à moi de te dire ce qui est mieux pour ta famille.
Il plissa les lèvres, mais ravala sa réplique (qu'il avait pourtant très envie de faire, ça se voyait). Il inspira profondément, ses narines se dilatant.
— Karen, fit-il, posant une main sur son bras. Je comprends pourquoi tout ça te contrarie. Vraiment. Mais… Purée, Karen, je ne sais pas. Tu ne crois pas que ça pourrait valoir le coup d'essayer de comprendre le point de vue de tes enfants ? D'Allura, de Coran et du reste de l'équipe ? Ce qui se passe ici se passe à une échelle que je ne peux même pas concevoir et peut-être que ça ne rend pas ça juste pour autant, mais je ne crois pas qu'il y a une option parfaite qui se présente à nous. Quoi qu'il arrive, on va devoir apprendre à faire avec ce que l'univers nous a fait tomber dessus.
Karen ferma les yeux pour ravaler la vague de douleur qui montait en elle. Non, il n'y avait pas de solution parfaite. Il y en avait rarement, mais au cas présent, elle aurait voulu en avoir une. Que pouvait-elle faire face à un tel choix ? Protéger Pidge quitte à se faire haïr en retour ? Laisser Pidge se battre en sachant qu'iel pourrait toujours venir la voir s'iel avait besoin d'aide ? Karen avait cru prendre la bonne décision en laissant Pidge s'infiltrer à la Garnison, mais si elle l'en avait empêché à l'époque, se retrouveraient-ils dans la même situation ?
(Matt, oui. Karen aurait pu faire les choses différemment avec Pidge, ça n'aurait pas empêché ce qui était arrivé à Matt de se produire. Aurait-elle échangé la sécurité de Matt pour celle de Pidge ?)
La main d'Eli retomba et Karen ouvrit les yeux, suivant son regard jusqu'aux paladins. Hunk et Shay riaient en discutant avec une paire de Galras qui semblaient leur avoir offert une couronne de lierre à chacun. À côté, Pidge et Matt avaient les yeux écarquillés devant la boîte de chocolats que leur tendait un Altéen. Pidge en fourra un dans sa bouche et sembla fondre sur place, appelant les autres paladins pour qu'ils y goûtent aussi.
Shiro se tenait seul un peu à l'écart des autres, leur souriant avec affection et discutant poliment avec les New-Altéens qui passaient, sans chercher pour autant à se mêler à l'agitation générale.
Eli jeta un œil à Karen.
— Tu lui fais confiance.
— Quoi ?
— Shiro. (Eli se passa une main dans les cheveux.) Tu lui fais confiance, pas vrai ? Ta façon de parler de lui, la façon dont lui et Matt parlent l'un de l'autre, ça se voit qu'il fait pratiquement partie de la famille. Il se soucie de Pidge. Il veut qu'iel soit en sécurité, mais il lui permet de se battre. Plus que ça, il est à la tête des paladins tout autant que la princesse Allura. Ces deux-là semblent même être au-dessus de Coran dans la chaîne de commande.
Il y avait un certain tranchant à cette déclaration qui crispa Karen.
Je sais qu'ils sont aux commandes, avait-elle envie de dire. Mais ils sont à peine sortis de l'enfance eux-mêmes.
Elle tint sa langue, car elle savait que sa logique était faible. Il lui fallait quelqu'un à blâmer, mais elle appréciait Shiro et plaignait Allura. Sa colère retombait donc sur Coran. Ce n'était juste pour personne, mais elle ne pouvait s'en empêcher. La logique n'avait pas sa place quand ses enfants étaient en danger.
— Parle à Shiro, dit Eli. Je pense que ça te fera du bien.
Karen hésita, mais Eli avait raison. Elle ne pouvait pas continuer comme ça et elle faisait bien confiance à Shiro. Elle doutait qu'il puisse lui dire quoi que ce soit pour la faire changer d'avis sur cette guerre, mais elle se devait d'essayer pour ses enfants.
Coran attendit que Zelka s'en aille faire la liste des systèmes en attente de maintenance avant d'aborder le sujet qui lui avait trotté dans la tête toute la journée.
— J'ai parlé au Conseil ce matin, dit-il doucement en posant une main sur l'épaule de Wyn.
Allura était la seule autre personne à la passerelle pour le moment, Coran ayant donné sa journée à Tev. Lui et la plupart des réfugiés de Revinor étaient en train d'explorer New Altéa avec Jana, mais Wyn avait encore une fois refusé de quitter le château-vaisseau. Coran doutait que ce soit vraiment parce qu'il avait déjà parcouru la ville de long en large la dernière fois et qu'il n'avait pas envie de recommencer.
Wyn se tortilla, jetant des coups d'œil vers la sortie.
— Parlé de quoi ? demanda-t-il.
Fronçant les sourcils, Coran s'appuya sur un panel de contrôle, luttant pour ne rien montrer sur son visage.
— De toi. Quelqu'un m'a dit que ceux qui quittaient New Altéa renonçaient au droit de revenir.
— Ouais… fit Wyn, les bras croisés et un regard noir rivé vers le sol. Et alors ?
Allura regarda Coran avec une grimace compatissante et Coran soupira.
— Wyn, dit-il. Tu peux être honnête avec moi. Était-ce pour cette raison que tu tenais tant à être autorisé à rester au château ? Parce que tu pensais n'avoir nulle part où aller ?
— Ça change quoi ? Tu as dit que je pouvais rester.
Wyn le regarda soudain d'un air inquiet, les bras serrés sur son estomac.
— Tu n'as pas changé d'avis, hein ?
— Non.
La voix de Coran était lourde et peinée, mais il se pencha pour rencontrer le regard de Wyn.
— Wyn, je ne te mettrai jamais à la porte. Jamais. Mais tu comprends bien que tu es en danger tant que tu es là… pas vrai ? Le Conseil t'offre l'amnistie, à toi ainsi qu'à ceux que nous avons sauvé sur l'Aile ardente. Ça veut dire que tu peux rester à New Altéa si tu le souhaites. Tu peux aller vivre avec Jana ; je suis sûr que ça lui fera très plaisir.
Wyn secoua la tête.
— Je ne veux pas rester.
Coran ne dit rien un long moment, le jaugeant du regard.
— Personne ne le retiendra contre toi si tu le fais. Après tout ce que tu as traversé, je crois que c'est naturel de vouloir rester en sécurité. Une bonne partie des réfugiés comptent s'établir à New Altéa, tu sais.
— Mais Maka et Edi restent au château, rétorqua Wyn. Comme Dagmar, Bee, Zuza… C'est que les petits qui s'en vont. Azra et les autres.
Allura semblait retenir le besoin de faire remarquer qu'Azra n'était pas beaucoup plus jeune que les autres, Wyn compris. Coran se retenait également. Autant il adorait avoir des enfants à bord, autant il ne pouvait ignorer les risques. L'univers était bien plus dangereux qu'il y a dix mille ans et Voltron avait des défis plus importants à relever. Coran ne se serait pas plaint si tous les enfants du château avaient décidé de faire leurs valises.
Il n'en dit rien, bien sûr, posant la main sur la tête de Wyn.
— Comme je te l'ai dit, je ne vais pas te forcer à partir. Je veux juste être certain que tu sais que tu n'es pas obligé de rester au château.
— Je comprends, dit Wyn d'une petite voix. Je veux quand même venir avec vous.
— D'accord, dit Coran. Dans ce cas, et si on allait voir comment s'en sort la lieutenante Zelka, hm ?
Il se redressa pour guider Wyn vers la porte d'une main dans le dos. Sur le chemin, il partagea avec Allura un regard où se mêlaient l'affection et le chagrin. Cette guerre avait volé trop d'innocence, mais il n'y avait rien d'autre à faire que de continuer à avancer, d'accepter toute l'aide qui se présentait.
Ils vaincraient Zarkon et son empire s'écroulerait avec lui. Ils feraient en sorte que plus personne n'ait besoin de sacrifier son enfance au combat.
— Avec toutes ces merveilles de technologie extraterrestre, on pourrait croire qu'ils auraient inventé une façon de nous faciliter la tâche, dit Val, passant une caisse remplie de tissu à Lance, qui la posa sur un chariot flottant à côté d'autres boîtes de fournitures.
Val avait arrêté de demander ce qu'il y avait dans chaque caisse après une heure de travail : elles contenaient de la nourriture, du tissu, des pièces de rechange, des batteries et dieu sait quoi d'autre, en partie offerts par le peuple de New Altéa, en partie achetés çà et là.
Il y avait beaucoup de travail manuel à faire avant le décollage du château : charger les vivres, nettoyer le château, régler les derniers détails avec la bourgeoisie new-altéenne… et tout ça reposait surtout sur les épaules des paladins. Shiro et Allura remplissaient leurs devoirs de représentants, tandis que Hunk, Matt et les Verts s'occupaient des réparations. Val, Nyma et Lance chargeaient les fournitures et Val ne savait pas si ce qui était le pire entre ça et les corvées de nettoyage assignées à Keith, Shay et Meri.
— Tu veux te faciliter la tâche ? demanda Nyma. Ok. Il va te falloir un million de GAC à dépenser sur l'installation, la patience d'un Balméra pour résoudre tous les bugs et à peu près deux fois plus d'espace de travail.
Val plissa le nez.
— C'est bon, j'ai compris.
Elle pivota pour prendre une nouvelle caisse, mais celle-ci était plus lourde que les autres et quand elle voulut la soulever pour la tendre à Lance, quelque chose dans son épaule bougea, se frottant à un os. Elle glapit, perdant prise sur la caisse, et grimaça quand elle s'écrasa par terre en déversant des gadgets électroniques un peu partout.
— Merde, marmonna Val, s'accroupissant malgré ses genoux endoloris pour tout rassembler.
Lance s'empressa de l'aider et Nyma partit à la poursuite d'une paire de sphères métalliques qui s'étaient éloignées du reste.
— Pardon.
— T'inquiète, dit Lance, posant la caisse au bord de l'embarcadère sur laquelle ils se trouvaient. Ça va ?
Val agita la main, essayant de se masser l'épaule sans en faire des tonnes.
— C'est l'arthrose de l'espace, dit-elle avec un sourire désinvolte. Que veux-tu.
Lance fronça les sourcils et jeta un œil à Nyma, qui avait les mains sur les hanches, son sourcil haussé lui demandant si elle n'avait pas mieux comme explication.
Val leva les yeux au ciel et alla prendre la caisse d'après. Son épaule fit la grimace, mais comme elle s'y attendait cette fois-ci, elle parvint à l'ignorer.
— Ça va. J'irai demander un massage à Shay quand on aura fini et je serai flambant neuve d'ici le dîner !
Ni l'un ni l'autre ne fit de commentaire, alors après avoir placé la troisième caisse sur l'embarcadère, Val y monta aussi et transféra tout dans le chariot. Elle alla jusqu'au centre de stockage, où elle scanna la puce d'identification de chaque caisse. L'ordinateur enregistra leur contenu, puis rangea les boîtes dans l'une des douzaines de petits casiers qui tapissaient les murs.
Lance et Nyma discutaient à voix basse quand elle revint, mais se séparèrent quand ils l'aperçurent. L'amertume forma une pierre dans l'estomac de Val, mais elle l'enfouit bien profond et sourit en poussant le chariot jusqu'au bord de l'embarcadère.
— On a bientôt fini, je crois, dit-elle, regardant les boîtes qui restaient sur le bitume. Ça nous fait quoi, encore deux cargaisons ?
— Sûrement, dit Nyma.
Elle prit une caisse et la coinça contre sa hanche.
— On peut finir sans toi si tu veux aller voir Shay maintenant.
Le sourire de Val se crispa.
— Ça va, dit-elle joyeusement. Ça peut attendre vingt minutes.
Lance et Nyma échangèrent un autre regard, le genre qui disait qu'ils ne faisaient pas confiance à Val pour connaître ses propres limites, et elle souffla.
— Sérieux, dit-elle. C'est rien. C'est comme si je m'étais cognée l'orteil.
Ils n'avaient pas l'air convaincus, mais Nyma haussa les épaules et passa la caisse à Val. Ils travaillèrent sans rien dire pendant cinq minutes, puis Lance finit par briser le silence avec un petit rire hésitant qui ne lui ressemblait pas :
— Et sinon, ça se passe comment, à Poudlard ?
— Tu veux dire nos sessions avec Matt ?
Val grogna, laissant la caisse tomber dans le chariot avant de bien la caler.
— Ça pourrait aller mieux.
— Pas de progrès ?
— J'en suis pas au point de créer des bonhommes de neige qui parlent en chantant toutes les cinq minutes, si c'est ce que tu veux savoir.
Lance croisa les bras sur la caisse qu'il venait de poser sur l'embarcadère, la regardant avec sérieux.
— Tu vas y arriver, Prima Donna.
Sa sincérité apaisa un peu la fébrilité qui lui agitait l'estomac et elle tenta un nouveau sourire qui lui vint plus facilement.
— C'est ce que je me dis à chaque fois.
Elle prit la caisse de Lance, le faisant presque tomber la tête la première sur l'embarcadère.
— Bref, tu comptes m'aider à charger ces trucs, oui ou non ?
Heureusement, il lâcha l'affaire et ils terminèrent leur travail sans discussion de plus grande importance que ce qu'ils allaient manger au dîner.
Val fit semblant de ne pas remarquer les regards inquiets qui la suivirent quand elle partit enfin de l'entrepôt de stockage à la recherche de Shay.
— L'air conditionné de la tour verte refonctionne, dit Pidge. Hunk est en train de s'occuper des derniers petits problèmes de l'épurateur d'eau et Ryner fait quelques diagnostics pour s'assurer que tout est bon.
Iel se hissa sur le tableau de bord sur lequel travaillait Coran et s'y assit en se calant sur ses mains.
— Je crois que quand Matt aura fini d'inspecter la tour jaune, on sera prêts à partir.
— On a tout ce qu'il nous faut ? demanda Coran.
— Oui, et assez de matériel en plus pour construire ce qui nous manque au cas où, dit Pidge avec un sourire. Tous les travaux extérieurs sont terminés et on pourra s'occuper du reste sans problème avant d'être sortis de la zone tampon. Vous avez fini d'embaucher, vous ?
Coran se lissa la moustache, l'air un peu débordé.
— Je ne crois pas qu'on aura fini un jour, pour être honnête. Savais-tu qu'on a reçu deux nouvelles douzaines de candidatures rien qu'aujourd'hui ?
— Faire la guerre est à la mode, apparemment.
Coran pouffa, puis reprit ses bidouilles sur son écran. Les deux derniers jours avaient été longs et la ratification du traité ce matin les avait fait passer à la vitesse supérieure. New Altéa faisait désormais officiellement partie de la Coalition Voltron et les paladins, quand ils n'étaient pas occupés à bosser comme des dingues pour se préparer au départ, se laissaient traîner d'une apparition publique à une autre.
Honnêtement, Pidge avait hâte de s'en aller, de reprendre le voyage dans l'espace, là où tout avait du sens.
— C'est quoi le compte final ?
Coran finit de faire défiler son document, puis le ferma et ouvrit une autre fenêtre.
— Trente nouveaux pilotes pour la Garde de Voltron, la moitié déjà prête au déploiement, l'autre en plein, ah comment ils ont appelé ça, stage intensif ? (Il prononça ces mots avec lenteur, puis haussa les épaules.) En bref, une sorte de programme d'entraînement avec Layeni. Sinon… laisse-moi voir. Seize ingénieurs et mécaniciens, qui vont déjà inspecter de fond en comble les vaisseaux de la Garde avant d'aider à maintenir le château en état de voler. Une partie d'entre eux vont sûrement finir par intégrer l'équipage de la passerelle à un moment donné. On a aussi une douzaine d'administrateurs, de personnel médical et d'exploitation courante. Pour la cuisine, le nettoyage et tout ça. Une poignée d'entre eux amènent leur famille avec eux, mais pas autant que je ne l'aurais cru. Au total, on a quatre-vingt-un nouveaux résidents.
— Et on en perd quoi, une douzaine ?
Coran fronça les sourcils.
— Je ne dirais pas qu'on les perd. Ils vont simplement rester à New Altéa.
— C'est pareil, dit Pidge en agitant la main. En tout cas, ça va être plus animé dans le coin.
Coran sourit et lui adressa un regard pétillant.
— En effet, dit-il. Ce sera presque comme au bon vieux temps.
Pidge lui rendit son sourire et fut emporté·e par une émotion presque douloureuse. C'était le sentiment de bien faire : une sensation lourde et réconfortante se drapant autour d'iel comme une couverture. C'était ça qu'iel était censé faire. Ça qu'iel voulait faire. Aider les autres. Les inspirer. Il y a deux ans, si on lui avait demandé quel était son plus grand rêve, iel aurait répondu « euh, je sais pas, peut-être aller dans l'espace un jour ? ».
Maintenant, iel voulait voir l'univers libéré du joug de Zarkon.
Le plus surprenant dans cette prise de conscience était peut-être de découvrir qu'iel avait envie de se battre. Ce n'était pas la violence qui l'attirait ; cette partie-là continuait à lui inspirer tant de terreur que cet effroi se glissait jusque dans la nuit sous la forme de griffes glaciales lui serrant la gorge. Mais iel voulait être là. Iel voulait être un paladin. Iel ne s'était jamais senti·e plus en vie qu'à ce moment après s'être échappé·e du vaisseau de guerre, le cœur battant la chamade, les douze réfugiés de l'Aile ardente rassemblés autour d'iel. Iel leur avait sauvé la vie.
Pidge ne voulait pas s'arrêter. Iel ne le pouvait pas.
Il fallait juste qu'iel fasse entendre raison à sa mère.
Comme si Pidge l'avait invoquée en pensant à elle, Karen apparut à l'entrée, les épaules carrées et les lèvres plissées. Eli se tenait derrière elle, une main posée dans le creux de son cou. Il lui murmura quelque chose, mais elle secoua la tête et Eli s'en alla. Pidge lutta contre l'envie de se replier sur iel-même en voyant sa mère s'approcher d'un pas déterminé. Iel l'avait évitée du mieux qu'iel pouvait depuis la bataille de l'Aile ardente et avait réussi à ne jamais se retrouver seul·e en sa présence. Généralement, ils se voyaient au dîner, où iel pouvait se cacher derrière les autres paladins. Karen était toujours levée tôt, parfois une heure ou deux avant Pidge, et ce décalage dans leur rythme de vie simplifiait la tâche de s'éviter.
Pidge se dit qu'iel n'aurait pas dû s'attendre à ce que ça dure pour toujours.
— Maman, dit-iel, se levant sans pour autant s'éloigner de la console.
Les doigts de Coran s'immobilisèrent un instant, mais il ne détourna pas le regard de son écran. Pidge s'humidifia les lèvres.
— Hunk t'a dit où me trouver ?
Karen parut surprise, dévisageant Pidge un bon moment avant de se secouer.
— En fait, je ne m'attendais pas à te voir ici. Est-ce que… tout va bien ?
— Ça va.
Pidge fronça les sourcils, puis jeta un œil à Coran, qui ferma les yeux un instant avant de se retourner.
— Bonjour, Karen.
— Coran.
Karen leva brièvement les yeux, puis s'enveloppa de ses bras.
— Je voulais m'excuser pour mon comportement.
Coran sursauta et Pidge sentit sa mâchoire se décrocher.
— Maman ? fit-iel, ébahi·e. Tu te sens bien ?
Karen serra les dents.
— Ne vous méprenez pas. Cette façon de faire, ça ne me plaît toujours pas. Mais j'ai conscience d'avoir… dépassé les bornes.
Elle hésita, perdant un peu de son air sévère.
— J'ai parlé à Shiro de ce qui se passe. Je le connais depuis un moment et il a toujours été raisonnable. Je trouvais ça dur à croire qu'il trouvait ça normal de t'envoyer au combat.
— Et… il t'a dit quoi ?
Glissant son regard vers les postes de paladins à côté d'elle, Karen se força à sourire.
— Il a dit que tu as sauvé de nombreuses planètes plus ou moins à toi seul·e avant même qu'il ne rejoigne l'équipe. Il a dit que Coran est l'une des personnes les plus altruistes qu'il connaisse. Et il a dit qu'il ferait tout en son pouvoir pour te protéger, mais qu'il ne te demanderait pas d'abandonner le combat.
Flatté·e, Pidge sentit la gratitude lui réchauffer le ventre.
— Et… ?
— Et ? (La voix de Karen prit un ton un peu frénétique, partant dans les aigus.) Pidge, regarde-toi. Tu fonces en territoire ennemi sans personne à tes côtés, tu fais face à des adversaires qui pourraient te tuer en un instant. Comment fais-tu pour le supporter ?
— Il le faut, c'est tout.
Karen tressaillit, mais se reprit aussitôt.
— J'ai discuté avec les autres familles. Il y en a qui comptent rester à New Altéa un moment. On y sera plus en sécurité que sur Terre et on n'aura pas à s'inquiéter de vivre des batailles jour après jour.
L'estomac de Pidge se serra. Iel avait entendu la rumeur, bien sûr. Rien n'était encore décidé, mais iel savait que les familles des autres en discutaient. Lance répétait que ce serait mieux pour Luz et Mateo et semblait déterminé à ignorer la douleur que les autres paladins pouvaient déceler en lui.
— Et toi, t'en penses quoi ?
— Je vais rester avec eux, dit Karen. Je ne peux pas te regarder te mettre en danger comme ça tous les jours. C'est impossible. Mais je ne peux pas t'en empêcher, tout comme je n'ai pas pu t'empêcher d'entrer à la Garnison pour chercher ton père et ton frère. Je… Je sais que si j'essaie, je vais détruire notre relation.
— Maman…
Pidge se tut, une boule dans la gorge. Iel se força à la ravaler, clignant des yeux pour repousser ses larmes. Iel voulait la contredire, lui dire de rester. Je viens de te retrouver. Je ne sais pas où est Papa. Je ne veux pas te perdre à nouveau, toi aussi.
Iel ne dit rien.
Karen prit une inspiration chevrotante.
— Je vais apporter mon aide là où je le peux. Shiro m'a dit que votre coalition aurait sûrement besoin d'un expert juridique pour les futurs traités. Je pense qu'il s'attendait à ce que je reste avec toi pour ça, mais je peux faire des recherches sur les lois intergalactiques depuis New Altéa. Le Conseil vous a donné leurs clés de cryptage, pas vrai ? Pour qu'on puisse communiquer ?
Coran hocha la tête d'un air sombre.
— En effet. Je peux vous trouver un transmetteur avant notre départ.
— Merci, Coran. Et… prenez soin d'eux pour moi, d'accord ? Ramenez mes enfants en vie.
— Je le jure sur ma propre vie, dit Coran.
Karen eut un sourire larmoyant, puis pivota et se dirigea vers la porte, le pas pressé comme si elle voulait partir avant de pouvoir revenir sur sa décision. Pidge la regarda s'en aller, figé·e pendant quelques secondes insupportables, puis jura et se lança à sa poursuite.
— Maman ! cria-t-iel.
Karen s'arrêta au milieu du couloir qui menait à la passerelle, pivotant juste à temps pour réceptionner Pidge dans ses bras.
— Tu es sûre que c'est ce que tu veux ? murmura-t-iel.
Karen déposa un baiser sur son crâne.
— Oui, dit-elle. Ça me ronge de l'intérieur de te voir te battre. Je… Je crois que je commence à comprendre pourquoi tu dois le faire et je vois bien que ce n'est pas un débat que je vais remporter. Le mieux que je puisse faire à présent est de prendre du recul, du moins pour un temps.
Pidge sentit ses larmes couler et enfouit son visage dans le creux de l'épaule de sa mère.
— Tu vas me manquer.
— Toi aussi, tu vas me manquer, Pidge. (La voix de Karen se mit à trembler.) Promets-moi de m'appeler. Je veux savoir que tu vas bien.
— Je t'appellerai tous les jours, promit-iel, la voix éraillée. On reviendra, Maman. On va trouver Papa, arrêter Zarkon et ensuite, on rentrera tous à la maison.
L'étreinte de Karen se resserra et elle resta accrochée à Pidge un long moment avant de reculer.
— Je sais que tu vas y arriver, Pidge.
Elle renifla, puis sourit.
— Il faut que j'aille dire au revoir à ton frère. Fais attention à toi. Je t'aime, Pidge.
— Je t'aime aussi, Maman.
Thace suffoquait.
La politique, la bureaucratie, la confidentialité ; il n'aurait jamais cru ça possible, mais il les prenait en horreur. Après vingt ans d'espionnage et tout ce qui allait avec, il se sentait mis à vif par les regards inquisiteurs de ses nouveaux voisins.
— Oh ! Thace.
Keena se tourna vers lui, ses ridicules cheveux magenta suivant le mouvement. Elle avait l'air d'avoir vingt ans de moins que son vrai âge et agissait aussi comme tel, du moins en public.
— Tu pourras aller m'acheter du tchoss, demain ?
Tout dans sa manière d'être le révoltait, en plus de faire remonter tous les mauvais souvenirs qui l'empêchaient de trouver le sommeil. Comment pouvait-elle agir ainsi ? Elle pétillait et rayonnait comme si elle n'avait jamais tué d'innocents pour la réussite d'une mission ; cela défiait toute logique. Thace ne savait que trop bien les atrocités qu'ils avaient pu commettre pour mener à bien leur mission. Ils avaient fait le nécessaire et Thace aurait continué sur la même pente pendant des années s'il n'avait pas été démasqué, mais il ne se sentait pas capable de rire bêtement et de faire son intéressant comme le faisait sa sœur.
Ça fait partie du jeu, lui avait-elle dit. Elle était la cheffe des services secrets de l'Entente, mais seuls ses agents les plus haut classés et le Conseil connaissaient son nom. Elle coupait ses cheveux à la manière d'une enfant, s'habillait de robes vaporeuses qui convenaient plus à des soirées dansantes qu'à une visite du supermarché et se tenait à lui comme un Anuvin dans la jungle pour éloigner les soupçons.
Thace ne pouvait pas faire pareil. Plus il était là, entouré de regards hostiles qui faisaient remonter trop de souvenirs de ceux qui n'auraient pas hésité à le tuer s'ils avaient pu sonder son âme, plus il voulait dévoiler son histoire au grand jour. Il valait mieux qu'on le haïsse pour ce qu'il avait fait plutôt qu'on le regarde comme s'il était un cauchemar éveillé à cause des rumeurs qui collaient les asothras comme une seconde peau.
— Thace ?
Keena pencha la tête de côté, l'expression vague. Son regard, cependant, brûlait et l'épinglait.
— Tu m'as entendue ?
Thace jeta un œil derrière lui, sentant les regards lui piquer la nuque.
— Oui.
— Et ?
Avec un soupir, Thace se détourna des menaces inconnues qui reposaient dans la foule anonyme et jeta à Keena un regard exaspéré. Il déterra mentalement la liste de codes qu'elle lui avait transmis à son retour avec les paladins. Les courses, les corvées, la moindre requête anodine… tout était enrobé de signaux clandestins qu'il était censé remarquer et identifier.
— Je suis fatigué, Keena, dit-il, espérant qu'elle comprendrait bien qu'il ne disait pas ça qu'au sens propre.
Certes, il n'avait pas bien dormi la nuit dernière ; comme toutes les nuits depuis son arrivée à New Altéa, pour être honnête. Quand il n'était pas réveillé par des visions cauchemardesques de druides le pourchassant ou de ses victimes sortant de leur tombe pour se venger, penser à son neveu l'empêchait de trouver le sommeil. Il ne pouvait pas effacer de sa mémoire son expression horrifiée quand Keena lui avait exposé son plan avec allégresse. Il s'en voulait encore de ne pas s'être opposée à elle. Elle aurait dû lui dire ce qu'elle comptait faire avant de l'annoncer à Keith.
Il aurait dû l'arrêter le moment où il avait su.
Mais c'était plus qu'une simple fatigue physique qui l'affligeait. Il avait servi les intérêts de New Altéa pendant vingt ans. Vingt ans à risquer sa vie pour une planète sur laquelle il n'avait jamais mis les pieds. On l'avait recueilli comme tant d'autres asothras l'avaient été : un agent avait recruté Keena sur le terrain et elle avait entraîné Thace avec elle. Ils avaient tous les deux été attirés par la promesse d'un monde intouché par le poison de Zarkon.
Avec le temps, Thace s'était forgé une carapace pour essayer de contenir ses attentes à un niveau raisonnable, de relativiser les contes utopiques qui entouraient New Altéa. Mais il n'avait pas relativisé ce qu'il fallait. New Altéa était une planète magnifique, prospère. Elle n'était pas dénuée de problèmes sociaux (très peu de planètes l'étaient), mais elle valait mieux que n'importe quel endroit visité par Thace au sein de l'Empire.
Mais il n'y était pas la bienvenue.
Il le voyait au regard des voisins qui venaient jeter un œil aux nouveaux venus, à la manière dont les employés du bureau de l'immigration l'observaient presque avec crainte. C'était comme si tout le monde était au courant qu'il avait passé le Rite de passage, et ce en quoi il consistait.
Et Thace était fatigué.
Keena ne se départit pas de sa mine enjouée, mais elle se rapprocha de lui. C'était ce qui s'approchait le plus d'une marque d'inquiétude sincère de sa part et Thace la trouvait écœurante.
Arrête la comédie, avait-il envie de lui crier. Pour une fois dans ta vie, sois honnête avec moi.
Mais ils étaient en public : lui demander de la franchise serait futile. Thace soupira donc et se résigna à passer des heures à faire les courses. Thace ne savait même pas à quoi était destinée toute cette nourriture : serait-elle rationnée et distribuée à d'autres agents dormants (ou « dormants ») de la ville pour transmettre des informations secrètes, ou l'achat en lui-même faisait-il passer un message à quelqu'un du magasin ? Il semblait que tous les actes de Keena comportaient deux ou trois couches de significations cachées et Thace n'avait pas les capacités mentales de tirer ça au clair.
Quand ils quittèrent le magasin, les yeux de Thace se posèrent immédiatement sur la forme imposante du Château des Lions à l'horizon. Comme il surplombait la quasi-totalité des bâtiments de New Alafor, il aurait attiré son regard même s'il n'avait pas servi de balise marquant l'emplacement de Keith.
Combien de temps avant leur départ ?
Thace se détourna, observant les ombres des bâtiments en suivant Keena jusqu'à l'appartement quelconque qu'ils partageaient. Ici au moins, Thace trouva des preuves qu'il n'était pas le seul à être marqué par son temps dans l'armée de Zarkon. Keena avait remplacé le loquet ordinaire par un panel biométrique auquel elle avait ajouté deux verrous manuels.
Thace les inspecta deux fois, puis pénétra dans le séjour, évitant la fenêtre, pour aider Keena à ranger les courses.
— Tu ne dors pas bien ? demanda jovialement Keena, ce qui fit presque rire Thace.
Même chez elle, elle ne baissait pas complètement sa garde. Son bureau et les salles de réunion au QG de l'Entente étaient les seuls endroits où elle parlait sans filtre ; et encore, ce n'était pas toujours le cas.
Soudain, Thace se rendit compte qu'il n'avait pas la patience de jouer le jeu.
— Je fais des cauchemars, fit-il sans détour. Je ne m'en sors pas toujours en vie.
Keena, qui était sur la pointe des pieds pour récupérer une boîte de thé dans un placard, se figea dans cette position. Elle inspira et expira lentement, le tressaillement de son oreille trahissant son irritation.
— Tu te souviens d'Ura, à l'étage ? Elle m'a dit que les pieds de viss aident avec l'insomnie. On ira en acheter la prochaine fois qu'on sera en ville.
Malgré lui, son esprit traduisit aussitôt le code de Keena.
« Ura, à l'étage. » On ne peut pas faire confiance aux voisins.
« Pieds de viss. » Protocole de sécurité. Cesse immédiatement ce que tu es en train de faire et reste en stand-by.
« La prochaine fois qu'on sera en ville. » On parlera plus tard.
Thace posa brusquement un pot de kergs confits sur le comptoir et le crissement du verre sur le point de se briser lui rappela tant celui de l'électricité druidique que son estomac se contracta. Il ferma les yeux et respira profondément, enfonçant ses griffes dans le plan de travail pour se raccrocher à la réalité. Il était à New Altéa et non à bord d'un vaisseau impérial. Il était en sécurité.
— Je ne peux plus faire ça, dit-il.
Le son mécontent qui s'échappa de Keena se rapprochait beaucoup d'un grondement.
— De quoi est-ce que tu parles ?
Thace tourna sur lui-même avec un grand geste alentour.
— De ça. L'espionnage, c'est fini pour moi, Keena. J'ai failli perdre la vie. J'ai envie de me reposer.
L'expression de Keena s'assombrit. Elle jeta un œil autour d'elle, puis s'approcha de lui, baissant la voix.
— Ne me fais pas ça, Thace. Tu es l'un des seuls en qui j'ai confiance, ici.
— Non, Keena.
Il la repoussa, son cœur manquant un battement. Elle était trop proche, trop présente, la chaleur de son corps et la lueur de son regard lui picotant la peau comme si des mains imaginaires s'agrippaient à lui, le tiraient vers le bas, posaient leurs fusils contre sa tempe. Thace recula, la gorge serrée.
— J'arrête, Keena, dit-il, bataillant avec les verrous tandis que sa sœur cherchait à se rapprocher encore.
De vieux instincts pointèrent le bout de leur nez et il dut se rappeler qu'elle n'était pas son ennemie. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable et il dut s'y prendre à deux fois avant de réussir à défaire la chaîne sous la serrure.
— Où est-ce que tu vas, Thace ? demanda Keena.
Il pivota, ouvrant la porte d'un même mouvement.
— Je vais rejoindre Keith, dit-il. S'il veut bien de moi.
Il s'en alla avant que Keena ne retrouve l'usage de sa voix.
— Keith ! Attends. S'il te plaît.
Keith se figea, se crispant à la voix de Thace. Keith avait passé les trois derniers jours à New Altéa sans s'éloigner du château et des autres paladins, scrutant la foule à l'affût de Thace et de Keena. Ce n'était pas qu'il avait peur d'eux. Il n'avait simplement pas envie de les voir.
Et voilà que Thace débarquait, traversant la rue d'un pas léger pour le rejoindre. À côté, Shiro se retourna pour jeter un œil à Thace, puis se tourna vers Keith. Inquiet. Attentif.
Keith ferma les yeux, se concentrant sur sa respiration. Sa mère était-elle là, elle aussi ? Il priait que non.
Les pas s'arrêtèrent.
Keith pivota, croisant les bras en dévisageant Thace. (Ce n'était que Thace. Keith se remit à respirer.)
— Quoi ?
Shiro se rapprocha de Keith, lui rappelant qu'il n'était pas seul, cette fois-ci.
Thace le regarda juste assez longtemps pour que Keith ait l'impression qu'il pesait ses mots, puis il se concentra sur Keith et inclina la tête.
— Vous quittez bientôt New Altéa, n'est-ce pas ?
— On finit nos derniers préparatifs, dit Shiro une fois qu'il fut clair que Keith n'allait pas répondre. Zarkon ne va pas attendre éternellement : on doit être prêts à repousser sa prochaine attaque.
— Bien sûr, dit Thace.
Shiro s'avança encore de quelques centimètres, juste assez pour se placer un peu devant Keith comme pour former une barrière entre lui et Thace.
— Vous vouliez quelque chose ?
Thace plissa les lèvres.
— Je pensais demander à la princesse de me permettre de vous accompagner.
La glace qui s'emparait des veines de Keith se dissipa aussitôt, remplacée par de la lave. Il laissa retomber ses bras, tendant la main à sa ceinture où aucune arme ne se trouvait ; il n'avait que la dague de sa mère, l'épée qu'elle lui avait donné enfermée au fond de son placard au château. C'était pour le mieux. Ce n'était pas une bonne idée de diriger une arme contre son oncle au beau milieu de l'aérodrome.
— D'accord, dit Keith sans pouvoir retenir le grondement dans sa voix. Alors pourquoi ne pas aller lui parler directement ?
— Parce que, répondit Thace, je voulais être sûr que ça ne te dérangeait pas avant de le faire.
La colère qui montait en Keith s'éteignit brusquement, la confusion prenant sa place, devançant de peu la panique. Il dévisagea Thace, répétant mentalement ce qu'il venait de dire. Quelque chose là-dedans n'avait pas de sens ; c'était peut-être le respect dont Thace faisait preuve, ou simplement le fait qu'il se souciait de ce que Keith pouvait penser.
Il aurait pu se soucier de ce que Keith pensait de la mission donnée par sa mère.
— Je… Quoi ?
Thace joignit les mains dans son dos avec un air étrangement indéchiffrable, évitant le regard de Keith. C'était une pose familière, une indécision qu'il reconnaissait bien et pour la première fois, Keith regarda vraiment son oncle. La peau tirée autour de ses yeux et sa fourrure terne indiquaient soit une mauvaise alimentation, soit un manque de sommeil prolongé. Il restait à sa place, sans chercher plus que lui à combler la distance qui les séparait.
— Est-ce que ma présence te dérange ? demanda Thace. Si oui, je resterai là. Je sais bien que je ne suis pas en droit de te demander quoi que ce soit.
Shiro effleura l'épaule de Keith du bout des doigts, le faisant pivoter. Son regard était appuyé. Qu'est-ce que tu attends de moi ? voulait lui demander Keith. Tu veux que je lui pardonne ou que je l'envoie promener ?
Avait-il quelque chose à se faire pardonner ? Il n'avait pas quitté Keith comme Keena l'avait fait ; il n'avait simplement rien fait pour l'aider. Ça faisait mal, mais ce n'était pas un tort. Ce n'était pas– Thace n'était pas–
Keith eut un mouvement de recul, serrant un bras contre son ventre bouillonnant.
— Tu peux faire ce que tu veux, je m'en fiche, dit Keith. Si Allura veut bien que tu viennes, je ne vais pas t'en empêcher. Mais ne–
Ne me demande pas de faire ce qu'elle m'a demandé de faire.
Le regard perçant de Thace cribla Keith, pénétrant toutes ses défenses si bien qu'il eut l'impression que Thace pouvait lire dans ses pensées.
— Je ne suis pas ta mère. Je comprends pourquoi elle pense que… certains actes sont nécessaires. (Il marqua une pause, le visage sombre.) Ça ne veut pas dire que je suis d'accord avec elle.
Keith le dévisagea, sans voix, cherchant des signes d'une tromperie, des signes que Thace, comme Keena, le voyait comme un monstre comparable à Zarkon. Rien ne promettait qu'il ne le ferait pas un jour. Rien ne promettait non plus que Thace soutiendrait Keith s'il décidait de s'opposer à sa mère.
Mais c'était une bouée de sauvetage à laquelle Keith se raccrocha de toutes ses forces.
— Allura est sûrement dans le hall, dit-il, la tête rentrée dans les épaules. Elle et Coran sont en train d'installer tous les résidents.
— Merci, dit Thace avec un soulagement palpable dans la voix.
Keith attendit qu'il lui passe devant, puis pivota pour le regarder partir, un drôle de sentiment s'enracinant dans ses entrailles.
— C'est un homme bien, dit Shiro. Je ne pense pas qu'il veut te faire du mal.
Keith secoua la tête. Non, il ne pensait pas que c'était le but de Thace. Il ne pensait pas que c'était celui de Keena non plus. Ils voulaient tous les deux rendre l'univers meilleur et arracher Zarkon à son trône. Keith espérait simplement qu'il n'allait pas finir parmi les dégâts collatéraux.
Il tourna les talons, contournant le château pour rejoindre directement le lion rouge plutôt que de suivre Thace par la porte d'entrée principale.
— Bon, dit-il. Allons voir si tout le monde est prêt à partir.
Vingt minutes avant son départ du château, Karen se retrouva dans le hangar du lion vert.
Elle avait passé beaucoup de temps à explorer le château ces derniers jours, essayant de s'y faire. Elle se sentait dépassée par tout ce qui l'entourait : des technologies que la Terre n'aurait pas développées avant des centaines d'années, voire des millénaires, des pièces vides soulignant les centaines de personnes qui avaient vécu et perdu la vie à bord de ce vaisseau avant l'arrivée de ses enfants, des kilomètres de couloirs blancs qui ne menaient nulle part…
Plus d'une fois, elle s'était retrouvée devant la porte du hangar d'un des lions, observant ces créations gigantesques avec émerveillement (et terreur). Une fois, Matt avait voulu la présenter au lion rouge, mais bien que Karen était presque prête à admettre que les lions étaient quelque part doués de conscience, elle ne pensait pas pouvoir un jour se sentir aussi à l'aise en leur présence que tous les paladins.
Avant aujourd'hui, elle avait toujours fait demi-tour pour s'en éloigner le plus possible. Mais pas cette fois-ci. Cette fois-ci, il fallait qu'elle comprenne.
Il fallait qu'elle essaie.
Elle posa ses sacs près de la porte (il n'y en avait que deux : un sac de sport rempli de vêtements et un sac à dos avec tous les autres essentiels) et s'avança, se tenant les coudes.
— Bon, fit-elle, tirant la tête vers l'arrière pour bien regarder le lion vert.
C'était l'un des plus petits, mais il faisait quand même près de 15 mètres de haut et 30 mètres de long. Les grosses griffes en ferraille de ses pattes avant lui arrivaient à la taille.
Soudain, Karen se sentit terriblement minuscule.
Le lion vert ne bougea pas, mais Karen eut l'impression qu'il l'observait, se demandant peut-être ce qu'elle faisait là. Elle se racla la gorge, se sentant ridicule.
— Tu as choisi Pidge.
L'amertume remonta comme de la bile dans sa gorge. C'était une amertume sans direction, sans cible à laquelle se raccrocher. Elle ne pouvait pas en vouloir à Coran de laisser ses enfants se battre. Elle ne pouvait pas en vouloir à Shiro de les mener. Elle en voulait à l'Empire Galra et ceux à sa tête, mais que pouvait-elle faire contre eux, prendre les armes et se battre elle-même ? Elle n'était pas une soldate.
Pidge et Matt n'en étaient pas non plus. Du moins, pas quand ils étaient partis de la maison.
Elle en était donc là, en colère contre un robot pour lui avoir volé son enfant. En colère contre l'univers pour être aussi cruel.
— Je voudrais comprendre pourquoi, reprit-elle, ramenant ses mains contre elle en s'avançant.
Le hangar était silencieux, désert. Un petit jardin poussait dans un coin ; certainement celui de Ryner, parce que Pidge n'avait jamais eu la main verte.
— Pourquoi Pidge ?
Un bip venant du poste de travail à l'opposé du jardin fit sursauter Karen et elle se retourna, les sourcils froncés. Le poste de travail appartenait visiblement à Pidge : son ordinateur portable se trouvait dessus, l'écran noir, un câble raccroché à une machine dans un coin. Des emballages alimentaires, des assiettes sales, une chaussette orpheline et des pages recouvertes d'annotations et de gribouillages colorés noyaient le bureau et formaient des piles autour de la chaise.
Mais ce fut l'autre ordinateur derrière le bureau qui attira le regard de Karen. Elle ne l'avait pas remarqué à son arrivée, mais il était peut-être éteint alors. L'écran était désormais allumé, jetant une douce lueur bleue sur la pièce tandis que des caractères inconnus y défilaient.
Le texte s'arrêta sur un curseur clignotant et Karen se secoua. Pidge avait dû laisser un programme en cours avant d'aller aider à préparer leur départ. Rien de–
Tu voudrais comprendre.
Karen sursauta tandis que le charabia à l'écran se transformait en anglais parfaitement lisible. Le lion vert grinça (ça devait être l'ajustement d'un système en métal, rien de plus) et Karen jeta un bref coup d'œil alentour avant de resserrer son pull autour d'elle et de s'approcher.
Tu voudrais comprendre, mais tu n'as pas posé de questions avant. Pourquoi maintenant ?
— Est-ce… Est-ce que c'est toi qui me parles ?
Qui d'autre ?
Karen faillit en rire. Elle jeta un œil derrière elle.
— Toi. Le lion vert. Tu es en train de me parler.
La lumière bleue de l'écran clignota. Grossièrement, disait le texte. Mais oui. J'ai des questions.
— Tu as des questions, toi.
Karen ne retint pas son rire, cette fois-ci, empreint d'anxiété et de désespoir.
— Tu es un robot extraterrestre immortel !
Et je ne comprends pas. Pourquoi es-tu là ?
Karen hésita un moment, se sentant ridicule. Que faisait-elle ici, à discuter avec un être éternel et dénué de sentiments ? Qu'avait-elle pensé en tirer ?
Mais il lui parlait, ce qui dépassait déjà toutes ses attentes. C'était une opportunité que Karen n'allait pas laisser filer. Tremblante, elle retira un carnet et une vieille couverture qui encombraient la chaise pour s'y asseoir, faisant face, le dos droit, aux mots du lion vert.
— Je ne sais pas ce que je fais là, avoua-t-elle. Je veux comprendre. Je veux trouver la paix.
Tu ne pouvais pas en parler à tes lionceaux ?
Mes lionceaux ? releva Karen, perplexe. Les robots doués de conscience pouvaient donc se reproduire ? Elle essaya de s'imaginer un lionceau robotique de la taille d'un bus scolaire en train de jouer dans le hangar et ricana.
— Ils n'ont pas les réponses que je cherche. Je crois que tu es le seul à les avoir.
Alors demande-moi et je te répondrai.
— Tu as choisi Pidge. Tu… N'avais-tu pas conscience de son âge ? Es-tu si ancien que tu considères tout le monde comme des enfants ?
Pendant un long moment, le curseur clignota sans répondre. L'air parut s'alourdir, les ombres s'étirer et s'assombrir dans les coins du hangar. Les lumières étaient éteintes, alors le peu d'éclairage qu'il y avait venait de l'écran de l'ordinateur, des yeux luisants du lion vert et de quelques spots au plafond.
Quand le lion vert répondit, ce ne fut pas par des mots. Il bougea, le sifflement de sa mécanique s'élevant dans le hangar comme un nid de vipères. Il s'étira jusqu'à être complètement allongé sur le sol, son museau à moins d'un mètre du sol.
L'ordinateur bipa et Karen se tourna vers l'écran où une réponse l'attendait.
J'en avais conscience. Ça me paraissait sans importance. Je vois désormais que je me suis trompée.
Les larmes brouillèrent la vision de Karen.
— Sans importance, siffla-t-elle avec amertume. Tu as mené un enfant de quatorze ans au combat et le fait qu'iel sorte à peine de l'enfance te paraissait sans importance ?
Je me soucie de mes paladins, mais mon devoir premier est envers l'univers. Nombre sont ceux qui ont perdu la vie pendant que j'attendais l'arrivée d'un nouveau paladin. Comment aurais-je pu les faire patienter plus longtemps ?
— Et donc, quoi ? Tu vas sacrifier ton paladin pour le bien de l'univers ?
Pas de sacrifice. Iel est à moi. Je protège mes petits.
Karen se pencha en avant, un cri silencieux appuyant sur son sternum.
— Ne joue pas sur les mots. Si Pidge meurt durant cette guerre, ce sera parce que tu l'as choisi·e.
Un horrible bruit de déchirure brisa le silence et Karen pivota, les yeux écarquillés en découvrant que le lion vert s'était réfugié dans l'ombre, ses griffes ayant laissé des marques sur le sol. Le souffle court, Karen se leva et s'avança vers la créature.
— Tu m'as bien entendue. Tu l'as fourré·e dans cette situation. Tu l'as choisi·e. Et tu le referais, pas vrai ? Tu l'as dit toi-même. Ton devoir est envers l'univers. Quand viendra le moment, tu choisiras toujours d'agir pour le plus grand bien, pas vrai ?
Ses mots résonnèrent dans le silence et Karen regarda fixement l'écran, le dernier message du lion vert semblant se moquer d'elle. Je protège mes petits.
Enfin, le lion vert répondit.
Oui.
Karen se détourna, incrédule. Ça n'aurait pas dû la heurter autant. Quelle importance une vie insignifiante pouvait avoir pour un lion de Voltron ? Ce n'était rien de plus qu'un grain de sel dans la mer. Une passade, tout juste utile dans la mesure où elle permettait à Voltron de préserver des vies plus efficacement. Ce n'était pas un but ignoble ; pour un être vieillissant au rythme des planètes et des civilisations, une poignée d'années ne représentait rien. Le lion vert pensait peut-être se soucier de Pidge, considérer ses paladins comme ses petits, mais il allait quand même l'observer mourir un jour avant de choisir un autre paladin et le regarder mourir à son tour, encore et encore, à l'infini.
— Tu sais, murmura Karen, je suis contente que Voltron existe. Je suis contente qu'il y ait quelque chose qui peut arrêter Zarkon. (Elle secoua la tête et recula.) Mais ça n'empêche que je te déteste.
Elle se tourna à nouveau vers la porte, ignorant le bip de l'ordinateur indiquant la réception d'un nouveau message. Il bipa à nouveau, avec plus d'insistance, quand Karen prit son sac à dos et jeta le sac de sport sur son épaule.
Un grondement, un sifflement, puis le hangar trembla. Karen pivota, laissant tomber ses sacs pour se défendre contre l'attaque du lion qui fonçait droit sur elle, la lumière des spots se reflétant sur sa coque.
Il s'arrêta juste avant de l'écraser, penchant son museau vers elle. Elle recula avec un sursaut, levant les mains pour se protéger la tête, et ferma les yeux. Mais aucune attaque ne vint. Il y eut comme un coup de tonnerre au loin, le sifflement de pistons, puis, très doucement, une sensation glaciale contre sa main.
— Je t'en prie.
La voix était douce, plate et dénuée d'émotions. Elle résonnait curieusement dans le hangar et Karen n'aurait su en tirer quoi que ce soit de son propriétaire, que ce soit son âge ou son genre.
— Je t'en prie, répéta la voix. Laisse-moi t'aider.
Il y avait quelque chose d'un peu étrange dans sa cadence, dans sa manière de mettre l'emphase sur les mots, et Karen comprit brusquement qu'il s'agissait d'une voix d'ordinateur. Une synthèse vocale qui lisait ce que le lion vert inscrivait à l'écran.
Prudemment, Karen ouvrit les yeux et les leva vers le lion vert, qui l'observait de son regard insondable. Le bout de son nez effleurait ses paumes, complètement immobile tandis qu'elle vacillait, retirant ses mains du métal froid.
— M'aider comment ? demanda Karen sans pouvoir retenir le tremblement de sa voix.
— Par la connaissance, dit la voix synthétique.
Karen fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Une connexion. Un lien. Je peux t'offrir la connaissance.
Le souffle coupé, Karen fit un pas en arrière avant de se reprendre.
— Un lien… ? Comme celui d'un paladin ?
Horrifiée, elle s'imagina mettre les pieds dans une bataille. Mais le ferait-elle, si cela voulait dire qu'elle pouvait remplacer Pidge ? Qu'elle pouvait remplir à sa place son rôle de paladin ?
— Non, pas celui-ci, dit le lion vert. Un nouveau lien. Adjuvant.
Karen ressentit aussitôt du soulagement, suivi aussitôt par de la culpabilité et de la honte.
— Pourquoi faire ? Qu'est-ce que ce… lien adjuvant m'apporterait ?
— La paix.
Le lion vert recula, reposant sa tête sur ses pattes avant.
— Tu pourras savoir des choses. Sur moi, sur ton lionceau.
— Par télépathie ? demanda Karen.
— Peut-être. Un jour. Ce sera plus simpliste en premier lieu. Tu sauras qu'iel est en vie. Qu'iel est en sécurité. Tu sauras s'iel a besoin de toi.
Un nœud se forma dans la gorge de Karen, à la fois d'envie et d'appréhension. Elle avait déjà les genoux en gelée en s'imaginant savoir – vraiment savoir – que Pidge allait bien, à tout moment. Et elle savait déjà que ça la briserait de sentir que Pidge avait perdu la vie, immédiatement et intrinsèquement.
Inspirant par le nez, Karen rencontra le regard du lion vert.
— Et si j'accepte ? Qu'attends-tu de moi ?
— La confiance, dit le lion vert. Fais-moi confiance. Fais confiance à ton lionceau. Apporte-lui tout le soutien nécessaire.
Karen n'hésita qu'un instant avant d'acquiescer.
— D'accord, dit-elle. J'accepte.
Le lion vert gronda et le lien fit comme un poids dans la poitrine de Karen. Elle eut pleinement conscience de sa présence pendant un moment, comme un étau se resserrant autour de son cœur et de ses poumons. Puis la pression retomba et le lion vert – Green – retourna à sa place au centre du hangar.
Karen sonda le lien, y faisant prudemment son chemin dans son esprit. Pidge attendait de l'autre côté, en pleine santé. Karen sentait Ryner moins étroitement, comme une ombre à l'horizon.
Un poing serré sur le col de son pull, Karen prit un moment pour baigner dans cette certitude que tout allait bien. Maintenant qu'elle avait trouvé la présence de Pidge, elle ne s'en éloignait pas ; c'était comme la flamme d'une bougie au fond de son esprit, à la fois brûlante et apaisante.
— Merci, murmura-t-elle à Green.
Green ronronna et l'espace d'une seconde, Karen ressentit de la gratitude et du chagrin.
Puis la présence de Green s'estompa et Karen fut laissée avec sa nouvelle conscience de Pidge qui chassait les doutes et les peurs de son esprit. Cette conscience ne semblait pas la quitter, même quand elle tournait ses pensées vers d'autres sujets. Sa nouvelle maison à New Altéa. Les adieux imminents. Tout ce qu'elle allait devoir lire si elle voulait se rendre utile pour les négociations de la Coalition.
Parmi cet enchevêtrement, la présence de Pidge persistait, réconfortante et familière, et Karen laissa sa chaleur envahir son esprit tandis qu'elle rassemblait ses affaires et se dirigeait vers le hall, où ses enfants l'attendaient pour dire au revoir.
