La bière coulait le long de son corps. Elle coulait à flot. La musique résonnait dans les caissons de basse et les notes s'entrechoquaient face aux murs. Les cris et les rires se mélangeaient pour former une cohue infernale. La lumière brillait dans les néons multicolores. On entendait son rire et sa voix. On la reconnaissait. Lui qui avait grandit dans cette ambiance fétarde, cela n'était rien comparé à ce qu'il avait connu. Il s'éclatait cependant, profitant de chaque seconde de jeunesse.
Les corps se mouvaient au rythme de la chanson qui passait, l'alcool formait une fine pluie, tandis que l'animation était occupée par le principal Ivankov qui dansait maintenant sur les tables et venait de casser un lustre.
Toute cette jeunesse s'échauffait pour passer une nuit de folie.
Dehors, le ciel n'était qu'un simple bleu crépusculaire, comme une déchirure barrant le fond d'une toile sombre. L'air de l'été délivrait l'euphorie de l'insouciante adolescence qui riait sous les néons multicolores. La lumière du jour persistait encore, on pouvait admirer les courbes de l'horizon au loin. Tout n'était qu'éclat de magnificence, et liberté pure. C'était un instant hors du temps, une parenthèse dans l'univers. Cette utopie de perfection et de bonheur brillait dans un fond de mélancolie que tous pouvait ressentir. Mais personne ne disait rien, car il n'y avait aucune façon de l'exprimer.
Les bières se succédaient dans sa gorge. Plus elles affluaient, et plus il devenait conscient. Son métabolisme à l'envers de toute logique humaine, lui-même à l'envers. Il en profita cependant pour faire un tour dans la cour, les portes fenêtres étant grandes ouvertes, laissant les élèves aller et venir comme bon leur semblait. Debout sur l'encadrement de l'une d'elle, sur la frontière même du monde extérieur, l'air le frappait de fouet. Ses mèches se soulevèrent à cette décharge de plus en plus froide, à mesure que la Terre suivait son rythme et tournait lentement, dos au soleil. Il pouvait cependant apercevoir à l'horizon les dernières bandes azures, peu à peu dévorées par l'éclat sombre de la nuit. Le jour se couchait laissant une trainé de lumière rosée. Son regard se perdit alors dans cette immensité.
Sur la terrasse, quelques personnes étaient présentent et la plupart fumaient. Il traversa cette mini foule humaine, sans leur prêter la moindre attention. Leur rire n'était devenu qu'un fond sonore, leur image même était désormais flouté. Il continuait d'avancer, une canette à la main, le regard sérieux. Devant lui s'étendait une marre opaque, dont l'eau verdâtre reflétait les élans du ciel. Les roseaux se balançaient au gré du vent, parfois violent. Ses yeux se posèrent alors sur cette forme non loin de là, juste assise en face de cette étendue silencieuse. Le reflet blond de ses cheveux se ternissait à mesure que la lumière disparaissait. Il était hypnotisé par le mouvement de ses longues boucles.
Pourquoi.
Et comme l'homme avance toujours vers le fruit de son désir, Kid était maintenant assis à coté de Jenny. L'odeur de l'herbe lui chatouillait les narines. Il ne la regarda cependant pas, fusillant plutôt l'horizon qui les observait. Il pouvait sentir son parfum se mélanger à celui de l'herbe, créant ainsi une fragrance unique qui le dérangeait.
Jenny ne disait rien non plus, perdue dans sa contemplation, son visage inexpressif était inatteignable. Tout ce monde qui l'entourait était inexistant. Le verre qu'elle tenait posé contre son genou arborait une trace provocante de rouge à lèvres. Il semblait qu'elle n'avait pas fait attention à Kid qui venait d'arriver et de s'installer à ses cotés. Enfaite, elle s'en fichait.
Il rejetait légèrement la tete en arrière et ferma les yeux. Il se sentait heureux et leger. Cela faisait un moment qu'il n'avait plus fait la fête et dieu sait que cela lui avait manqué. Il retrouvait petit à petit ses vieilles habitudes et son univers. Il ouvrit les paupières et posa son regard sur Jenny. Jenny n'avait pas bougé d'un centimètre. Il observa son profil, sa moue aguicheuse et ses yeux charbonnés totalement absents. Ses cheveux continuaient cependant de voler, transportant son essence et la propageant dans les airs. Il resta un instant pendu à ses lèvres outrageusement roses. Elles étaient si pleine, si ravageuses. Elles produisaient sur lui un effet indescriptible. Il détestait ça. Il observa ensuite le reste de son corps. C'était assez rare de la voir en dehors de son uniforme. En outre, tout ce qu'elle portait ce soir là était un débardeur qui laissait ouvertement apercevoir son soutient gorge. Noir et dentelé, il connaissait la marque. Ses jambes étaient mises à nues par son short qui recouvrait les fesses qu'il ne voyait pas encore. La blancheur de sa peau était un indicateur de douceur. Elle était faite de lait. Un lait empoisonné.
Il se retrouva soudain nez à nez avec deux comètes ambre. Leur reflet brulait contre ses pupilles. Jenny l'observait comme elle observait le monde couler à ses pieds. Sans aucun sentiment ni émotion. Il y'avait juste une couche épaisse d'insolence disséminée dans ses iris aussi rondes et grosses que la lune.
Jenny fixait Kid sans ciller.
Le cœur de Kid s'émiettait.
Dans un élan de folie, sa main s'empara d'une de ces mèches blondes qui le rendait fou. Il en toucha la texture du bout de doigt. Elle était douce, tout comme le reste du corps de Jenny. Il en était persuadé. Elle ne disait toujours rien et le laissa faire. En vrai, son cœur à elle faisait un bon incommensurable.
Pourquoi.
Un instant s'écoula ainsi. Quelques secondes à peine qui formaient à elles seule une nouvelle éternité. Kid remarqua que sa peau frissonnait sous une chaire de poule. Dans un soupire, il se défit de sa veste et lui jeta sur la tête. C'était une sorte de diversion. Il se sentait bête. Sa canette se vida de son contenu, et il reporta à nouveau le regard sur l'horizon qui, désormais était violacé.
On l'avait frappé.
On lui avait infligé des coups.
Des hématomes ornaient son reflet meurtris.
Elle recouvrit ses épaules du vêtement sans rien dire. Ses lèvres cousues laissaient son nez inspirer ce parfum qu'elle avait d'innombrable fois imaginé dans son subconscient. Sa tête se reposa contre ses genoux ramenés à sa poitrine. De biais, elle observa ce mauvais garçon broyer la canette de métal au creux de sa paume.
Comme il avait broyé son cœur quelques semaines plus tard.
Il semblait tourmenté dans la façon dont ses sourcils froncèrent.
Derrière eux, un cri d'Ivankov résonna.
Nouvelle diversion.
-Ce type est totalement dingue.
-C'est la fin de l'année.
Elle avait prononcé ces mots avec une intonation nostalgique. Il se résigna à poser une nouvelle fois ses yeux sur son corps. Oui c'était la fin de l'année. Chacun allait se quitter pour deux longs mois, et rentrer dans son pays, dans sa ville. Il allait regagner la Cote Ouest et la plage. Quant à elle, elle s'en irait de l'autre coté du pays.
-Pourquoi t'es triste ? T'as fais que t'ennuyer.
-Le monde est ennuyeux.
-Ton monde.
C'étaient des mots automatiques. Des mots qui n'avaient besoin de conscience pour être prononcé. Ils désignaient une sorte de vérité, la plupart du temps blessante. Ces mots là étaient stériles, car il ne blessait qu'une seule et unique fois. Peut être même pour toujours. Il avait touché juste et il le savait.
Premier triomphe.
-Qu'est ce que t'en sais ?!
Jenny était vexée. Ses sourcils s'arquèrent de mécontentement et ses yeux jetaient à présent des flammes. Kid était heureux. Il avait réussit à ébranler celle qu'on pensait au dessus de tout. Celle qui n'haussait jamais le ton, pour le peu qu'on puisse entendre le son grave de sa voix.
-C'que j'en sais ? Pas grand-chose. Mais il suffit de voir la tête que tu tires tous les jours pour comprendre que c'est pas l'éclate chez toi. On est à une fête et tu t'amuses même pas !
-Alors qu'est ce que tu proposes pour me distraire ?
-Las Vegas.
Et il se mit à rire à l'évocation de ce nom. Oui là bas, rien n'était impossible. Même pas le bonheur.
-C'est une invitation ?
-Vois ça comme tu veux.
Le silence balayait les restes inexistants de leur première conversation. Jamais il ne s'était adressé la parole, jamais il n'avait entendu d'aussi proche la voix de l'autre.
-Pourquoi cette offre si généreuse ?
-Parce que je sais très bien que tu vas retourner dans ton New York tout pourris et faire chier le monde du haut de ta tour de verre à regarder les passants coincés et névrosés, mademoiselle je méprise tout le monde. C'est à force de trainer avec cette tapette de Law qui t'a rendue aussi barbante.
Touchée.
Il avait prononcé les mots de cette manière brutale et direct, comme il en avait l'habitude. Il avait en quelques secondes transpercé son cœur et son masque de glace. Elle voulut répliquer, mais au fond, il n'y avait rien pour le contredire, car il avait raison. Il le savait encore. Il souriait, comme une première victoire. Kid avait atteint Jenny.
-J'me casse après-demain alors décide toi vite.
Il partie. Il laissa le vent s'engouffrer dans chaque parcelle de son corps. Plus loin, la nuit avait définitivement sombrée. Les gouttes lumineuses qu'on appelait étoile éclaboussaient cette mer sombre comme un millier de taches de rousseur. Seule et fragile, ce monde l'engouffrait petit à petit. C'était une poupée de porcelaine déjà fissurée. Une seule onde de choc suffisait à la briser en mille morceaux. Son corps se recroquevilla, elle disparaissait. Le générique d'un film aurait défilé en noir et blanc sur cette image figée, et la salle se serait vidée. Mais cette métaphore n'est que stupide et dénuée de sens.
Plus l'heure avançait et plus Marijoa était éméchée.
Jenny rêvait de son futur.
Rencontre d'été.
Fanatium: Merci beaucoup pour ton commentaire, c'est très touchant. En effet, j'aimerais avoir un peu plus de reviews ahah, mais les lecteurs fantomes ca ne changent pas ses habitudes. Pour ce qui est d"indiquer les personnages de la fiction, j'y ai pensé mais le probleme est que Jewelry et Kid ne seront pas les seuls principaux et qu'il y en aura d'autres par la suite... Merci pour tes conseils en tout cas.
