Bonsoir à toustes !
Me revoilà pour la suite des aventures ! Je vous souhaites une bonne lecture !
(et une excellente soirée)
F.
C'est un peu malgré moi que je me retrouve embringuée dans la bande. Honnêtement, je ne pense pas avoir le choix, mais je ne me pose pas plus de questions que ça. J'ai développé un instinct protecteur envers Charlotte, et me lie d'amitié avec Miles, grâce à notre passion commune pour l'art. McCreary me fait toujours peur, et Nikki est une vraie casse bonbon. Elle me fait penser un peu penser à Joséphine, avec son côté jaloux et agressif. Comme à l'époque, je ne comprends pas de quoi elle pourrait bien être jalouse me concernant, mais je ne cherche pas à comprendre, juste à l'éviter un maximum. J'ai pu rencontrer quelques autres gosses perdus, et jusque-là, j'ai été rassurée de constater que Charlotte était la plus jeune, et de loin. La moyenne d'âge est plutôt vers les 17 ans.
Les seules activités illicites dont je suis témoin (et complice) sont les graffitis qu'on laisse sur les murs tristes de la ville. Je ne suis pas idiote, je sais qu'il se passe des trucs louchent, mais McCreary me laisse en dehors de ça, et ça me convient très bien. La flexibilité de mon sens moral à ses limites, et je préférerais continuer à les ignorer encore un peu. Avec Miles, nous passons nos journées au milieu des odeurs de peinture, à essayer d'insuffler de la beauté au béton gris qui s'étale partout. On a commencé une nouvelle fresque, de l'autre côté de la ville, il me faut beaucoup plus de temps pour m'y rendre sur mon vélo, alors mes escapades s'allongent. Je pars au petit matin pour ne rentrer que le soir, souvent après l'heure du dîner. Mes parents commencent à s'inquiéter, je le sens. Après les quelques jours prostrés dans ma chambre, voilà que je disparais à l'extérieur. Je sais que maman regrette de m'avoir fait sortir, au moins, avant elle savait où j'étais. Quand ils me posent des questions, je leur parle de Charlotte et de Miles, juste assez pour les convaincre que je me fais des amis et que tout va bien.
Depuis quelques jours, maman parle non-stop de la rentrée. C'est la semaine prochaine déjà, elle veut que je l'accompagne pour faire du shopping, car d'après elle, j'ai besoin de vêtements et de fournitures scolaires. Je râle copieusement avant de céder, connaissant ma mère, si je lui tiens tête, elle ne me lâchera pas. Par contre, si je lui donne un peu de ce qu'elle veut, elle pensera avoir gagné, et me fichera la paix.
Le centre commercial est immense, en France, on ne trouve ce genre de complexe que dans les très grandes villes. Après avoir vécu en ermite pendant ces dernières semaines, me retrouver entourée de tout ce monde me met mal à l'aise. On fait deux boutiques, j'écoute scrupuleusement ma mère, essayant tout ce qu'elle me propose, et faisant un choix rapide sur ce qui me plaît le plus. Je n'ai pas envie d'être là, je n'ai qu'une envie, retrouver Miles dans la rue. Et là-bas, ce que je porte n'a pas vraiment d'importance. Mais maman tient à ce qu'on fasse une pause, et après avoir craqué sur deux énormes glaces italiennes fraise vanille, on s'installe sur un banc faisant face à une boutique de jeux vidéo. J'ai à peine commencé la couche supérieure de mon cône quand maman attaque les hostilités. J'aurais dû me douter qu'elle voulait quelque chose.
— J'ai eu Becca au téléphone la semaine dernière.
Je me tends immédiatement, elle vient de me couper l'appétit.
— Je ne comprends pas Clarke, pourquoi tu t'obstines à couper les ponts avec tout le monde. Quand on est parti, tu m'as dit que tu ai…
— Stop ! Je ne veux pas parler de ça.
— Mais pourquoi ?
— Parce que je ne peux pas penser à ça.
— Tu ne veux pas y penser ! C'est différent, s'énerve maman, en reportant son attention sur sa glace.
Elle ne voit pas mon expression se charger de toute la haine que je ressens à cet instant. Elle ne voit pas mon regard noir, et mon rictus mauvais, tandis que je serre les poings pour ne pas exploser au milieu de la foule.
— Tu m'as brisé le coeur maman ! Tu es très mal placé pour me juger.
J'essaye de lui faire mal, comme je peux, avec mes mots. Si seulement elle pouvait ressentir ne serait-ce qu'un dixième de ma douleur quand je pense à Lexa peut-être qu'elle comprendrait. Sa tête se tourne, surprise par mon ton accusateur. Elle me dévisage avec gravité, sans manifester une once de culpabilité.
— Je pense avoir ce qu'il me faut. Je te retrouve à la maison plus tard.
Sans lui laisser l'occasion de me retenir, je me lève et balance ma glace presque intacte dans la poubelle la plus proche. Dès que mon pied se pose sur le trottoir, je pars en courant retrouver Miles. Avec toute la volonté dont je suis capable, je repousse Lexa et les autres dans la petite pièce, au fond de mon esprit, que j'ai fabriqué pour eux. C'est toujours difficile, quand la porte cède sans crier gare, et qu'ils m'envahissent, comme les fantômes de ma vie passée. Je déteste ma mère de me faire subir ça, encore.
Κ∞Λ
La rentrée arrive, je suis comme un courant d'air, glissant à travers les mailles du filet dès que l'occasion se présente. Et même quand je suis physiquement en cours, mon esprit n'y est pas. Il est dans les rues, sur les murs, à se repasser des centaines, des milliers de fois, les gestes à accomplir pour transformer un tas de cailloux en quelque chose de magique, qui nous transporte vers d'autres mondes. Au bout d'un mois, tombe la première convocation, me rappelant durement que ma liberté n'est plus qu'une illusion. L'école est redevenue, pour moi, une prison. Maman est furieuse. Papa prend ma défense. Je vois leur désaccord et m'engouffre dans la brèche, les faisant culpabiliser l'un comme l'autre. Les cris éclatent dans notre grand appartement de Sydney, comme jamais auparavant. La guerre ouverte est d'une violence qui trouve écho dans ma colère. Mon comportement tend tout le monde, j'en suis consciente. Est-ce que ça me donne envie d'en changer ? Absolument pas. Il n'y a aucune raison que je sois la seule à souffrir de cette situation.
Maman finit par céder cette fois, je m'en tire avec un avertissement, de l'école et à la maison. Mais notre travail n'est pas fini avec Miles, j'enchaîne les absences. Charlotte fait le guet au coin de la rue, pendant que l'un après l'autre, on recouvre tous les murs à notre portée de nos dessins. Au début, je me suis adaptée à son style, que j'admire, trop contente de pouvoir travailler avec lui. Petit à petit, il a commencé à me laisser de l'espace, et encourager ma créativité. Le mélange de nos deux styles donne un ton résolument sinistre et angoissant à nos œuvres. Depuis quand est-ce que mes dessins sont aussi déprimants ? L'art est le reflet de l'âme de l'artiste. Parfois, quand je regarde nos fresques, c'est beau, mais c'est triste. Je me dis que nous sommes tous bien malheureux.
Quand décembre arrive, les températures remontent. Mes profs ne me reconnaissent même plus, pour autant qu'ils en aient été capables un jour. Il est plus simple de compter les heures que je passe dans le collège que celles que je loupe. Il est presque vingt heures quand je rentre, les mains couvertes de peinture. Maman m'attend. Assise sur le canapé, elle a un air grave, enfin, elle a l'air plutôt furieuse. À tous les coups, elle a reçu un coup de fil qu'elle n'a pas apprécié.
— Tu étais où ?
— En cours, et après avec Miles, on peignait.
Je ne précise jamais quoi ni où. Juste qu'on dessine, qu'on peint. Ils doivent m'imaginer dans un atelier, un chevalet devant moi, et une palette d'artiste à la main. Pas au sommet d'une échelle, perchée à plus de deux mètres, une bombe à la main, à faire un truc illégal.
— Ne te fous pas de moi Clarke ! Le collège a appelé. Ils ne t'ont pas vu depuis trois jours, et à priori, ce n'est pas la première fois que tu disparais aussi longtemps. Qu'est-ce que tu fais de tes journées ?
Je grogne, évidemment qu'ils ont appelé. Je croise les bras sur la poitrine, dans une position défensive. La suite de cette conversation s'annonce désagréable.
— Et à quoi ça me servirait d'aller au collège ? Je préfère dessiner.
— Tu as seize ans jeune fille, l'école n'est pas une option ! Si tu veux entrer en prépa de médecine, il va falloir, encore une fois, remonter tes notes.
Encore une fois, ma colère sort sans avertissement. Ma mère a le don de me faire craquer, et j'avoue ne pas faire spécialement d'efforts pour l'épargner. Cette colère, elle est responsable de sa présence, jour et nuit, dans les ruines de mon coeur.
— Mais qui t'as dis que je voulais faire médecine ! Je n'ai jamais parlé de faire médecine, ni maintenant, ni jamais ! C'est quoi cette obsession à vouloir me coller dans le même moule que toi ?
— À ce rythme-là, tu ne feras pas médecine, mais tu ne feras rien du tout ! Si tu n'as pas tes diplômes, tu n'auras aucun choix.
— Je m'en fous !
— Clarke ! Tu ne sortiras plus de cet appartement, à part aux heures de cours et je t'y emmènerais moi-même.
— Tu sors, tu ne sors pas, faudrait savoir ce que tu veux ! Je suis en prison maintenant ?
— Tu vas faire ce que je te dis jeune fille.
— Aucune chance !
J'ignore si ma mère a décrypté mes derniers mots, ça ressemblait plus à un grognement qu'autre chose, mais ma mâchoire refuse de se desserrer. La porte de ma chambre claque derrière moi, et sans attendre, je rassemble quelques affaires dans mon sac à dos, avant de me poser sur le fauteuil, attendant patiemment que ma mère ait le dos tourné. Ce soir, je m'évade.
Κ∞Λ
Au portail, Nathan me lance un regard curieux en me voyant partir à cette heure inhabituelle, d'autant plus que je suis rentrée il y a peu. Lancée à toute vitesse sur son vélo, je ne ralentis pas et je ne le salue même pas au passage. Je l'entends crier mon nom, je suis déjà loin.
Techniquement, je sais où dorment Miles et Charlotte. Elle a fini par rejoindre la bande, abandonnant son spot dans le tunnel. Mais je n'y suis jamais allée, alors je tourne en rond, et arrive longtemps après le coucher du soleil. La tour est immense, délabrée, insalubre. Comment ai-je pu la louper ? Je repère la partie habitée par les squatters, aux tremblotements des bougies à l'intérieur.
J'attache mon vélo juste un peu plus loin. Certains de ces jeunes sont mes amis, peut-être, mais je n'ai aucune confiance en la plupart d'entre eux. Ils me font penser aux enfants perdus de Peter Pan, en version camés et pickpockets. Je monte prudemment les escaliers en béton, et passe la tête à chaque palier dans les appartements ouverts, jonché de détritus. Des corps sont allongés sur des matelas de fortunes, crasseux et puants. Cette fille dort, enfin j'espère. Le garçon à côté, a les yeux fixés sur moi, mais il ne me voit pas. Ça ne fait aucun doute. La vue des traces de piqûres sur son bras me donne envie de pleurer. Je monte encore un étage. C'est avec soulagement que je repère Miles, mangeant un burger, assis à une table. Un semblant de normalité. Aucune trace de Charlotte. Tout en m'avançant dans la pièce, je repère deux autres personnes dans un coin. Au moment où il me voit, il s'immobilise, avalant rapidement sa bouchée sans prendre le temps de mâcher correctement, puis se lève en trombe, m'entraînant dans le couloir d'où je viens.
— Clarke ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'aurais pas dû venir.
— Je ne savais pas où aller. Je me suis engueulée avec ma mère.
L'air penaud, je prends conscience de la chance que j'ai, d'avoir un appartement, et une mère qui se soucie de moi. Mais je ne veux pas rentrer pour autant.
— Je peux dormir ici ?
Ses yeux font des va-et-vient entre moi et l'appartement où, il y a deux minutes, il était tranquillement en train de manger son repas du soir. Son malaise est presque palpable, je ne colle pas avec le décor, et il le sait pertinemment. Depuis notre rencontre, il m'a toujours évité ce genre d'endroit. Sans doute, pour que je ne découvre pas l'envers du décor du business de McCreary. Il les nourrit, peut-être, il les protège, à sa façon, mais on se demande bien si ces gosses ne seraient pas mieux livrés à eux-mêmes. Il ne fait aucun doute que la drogue fait partie du business, et qu'il fournit allégrement ses petits protégés pour maintenir sur eux un contrôle total.
Un mauvais pressentiment m'assaille, et sans préavis, je me saisis de son bras, remontant la manche longue de son t-shirt le plus haut possible. Ses yeux surpris me contemplent, alors que je lâche un petit soupir de soulagement, en constatant l'absence de marques. Légèrement gênée, je lui rends son bras, le laissant replacer son t-shirt correctement après cette intrusion.
— J'ai bien d'autres problèmes, Clarke.
C'est sans doute vrai, mais je suis quand même soulagée que celui-ci n'en soit pas un. Un silence pesant s'installe entre nous. Il n'a pas l'air enclin à me parler de ces "autres problèmes", et je n'ai aucune envie de parler des miens. Même si Miles est ce qui s'apparente le plus à un ami ici, il ne connaît rien de moi, de ma vie d'avant. À cet instant, malgré toutes ces heures passées à peindre ensemble, je réalise à quel point notre relation est superficielle. Délibérément, je choisis de changer de sujet.
— Charlotte ?
— Elle dort à l'étage. Je suppose qu'elle ne verra pas d'inconvénient à ce que tu dormes avec elle.
Pressé de se débarrasser de moi, il me pousse vers l'escalier aux marches défoncées. Derrière lui, deux jeunes garçons nous regardent étrangement, je ne les ai jamais vus. Un « bonne nuit » plus tard, je monte et retrouve ma petite protégée allongée sur un matelas, à peine plus propre, que ceux de l'étage inférieur. Sans faire de bruit, je m'allonge à ses côtés, elle dort profondément. Des creux se sont formés sous ses yeux ces dernières semaines. Combien de temps peut-on survivre dans la rue ? Une nouvelle fois, la pensée de parler à mes parents m'effleure l'esprit. Seraient-ils capables de l'aider ? De la sortir de là, contre sa volonté ? Est-ce vraiment une solution de la remettre dans un système où elle sera trimballée d'une famille d'accueil à une autre ? En m'allongeant, je ferme les yeux très forts, chassant ces pensées parasites. Malgré la situation, je suis épuisée, et le sommeil ne tarde pas à venir. Ce matelas pue, mais cette odeur primale fait remonter quelque chose en moi.
Un hurlement bestial déchire le calme de la forêt. Lexa est à quelques mètres de moi, elle porte une armure légère, agrémentée d'une épée accrochée dans son dos. Au fond de son regard posé sur moi, je lis la terreur, juste avant qu'elle me hurle de m'enfuir. J'étais déjà effrayée, je ne le suis que plus en imitant la courageuse guerrière qui détale devant le danger. Nous courons pour trouver un refuge, mais lorsque nous nous faufilons dans un tunnel jusqu'à un enclos abandonné, nous réalisons notre erreur. L'odeur de pourriture qui y règne est infecte, mélangée à la fragrance de la bête qui nous poursuit. Acculée contre le mur en béton de cet ancien zoo, Lexa glisse son épée hors de son fourreau, prête à se battre. Venant me placer à ses côtés, je dégaine à mon tour mon pistolet et je vise dans la direction opposée. Derrière la grille qui ferme l'espace, nous voyons les arbres être arrachés sur le passage d'un monstre encore inconnu. Et soudain, il apparaît, bondissant par-dessus le mur d'enceinte, terrifiant de férocité. Un gorille tellement grand que je n'aurais jamais pu imaginer un animal de cette taille.
Est-ce à cause de mon hurlement, ou de Charlotte qui me secoue brutalement ? Toujours est-il que je me réveille en sursaut, les tempes et la nuque trempées de sueur après ce cauchemar. Non, pas un cauchemar, une vision. J'étais de retour là-bas, encore une fois terrorisée. Je n'aurais jamais cru pouvoir revivre ça aussi loin de Lexa. Elle était là, enfin, pas elle, une autre personne, qui lui ressemble. Non, c'est elle, j'en ai l'intime conviction. Je ne comprends pas comment, ni pourquoi, mais je le sais c'est tout. Comme j'ai su tout de suite que j'étais amoureuse d'elle, ça s'impose à moi comme la vérité.
— Clarke ! Ça va ?
Lentement, je reprends conscience du monde qui m'entoure, la réalité. Mais c'était réel aussi. Je repousse cette pensée et me concentre. Charlotte ne comprend pas ce que je fais ici, et encore moins mon état fébrile au réveil. Il me faut quelques secondes pour ramener les battements de mon cœur à un rythme moins dangereux, et encore quelques-unes pour être capable de bouger, ou de parler. J'ai la gorge sèche, et ma voix ressemble à un vieux croassement qu'a une voix humaine, mais je fais l'effort pour rassurer la jeune fille qui me regarde avec inquiétude.
— J'ai fait un cauchemar.
— Je vois ça. J'ai cru que c'était moi. Je fais souvent des cauchemars, et je me réveille en criant. Mais cette fois, le cri ne s'est pas arrêté, alors que j'étais réveillé. Tu veux me raconter ?
Mon regard paniqué répond à ma place, mais je secoue tout de même la tête dans la négative. Le jour s'est levé, la lumière blafarde de l'aube entre par la fenêtre, mais il doit être encore tôt. Charlotte n'insiste pas, elle se lève et repousse le sac de couchage qui lui sert de couverture dans un coin, sans ménagement, avant de disparaître dans ce que j'imagine être les toilettes. Je la remplace quand elle en sort, et j'ai à peine le temps de sortir que Miles est déjà là. J'ai compris qu'il ne veut pas que je passe plus de temps que nécessaire ici, et nous emmène toutes les deux à travers la ville chercher un nouveau spot pour pouvoir laisser libre cours à notre créativité.
Nous n'avons pas mangé, à peine bue un peu d'eau, et je n'ai définitivement pas pris de douche. Étrangement, ça ne me dérange pas tant que ça, comme si c'était quelque chose dont j'avais l'habitude, cette vie spartiate, ou plutôt cette survie. Car c'est de ça qu'il s'agit dans la rue. Ce manque de confort rend mon rêve encore plus présent, et comme la première fois, il me colle à la peau. Les rues de Sydney ne peuvent en aucun cas être confondues avec cette forêt si dense, et pourtant, je sens encore l'odeur de la mousse. À chaque coin de rue, je guette les grilles, m'attendant à voir l'animal surgir en hurlant. Cependant, cette bête avait beau être flippante, le traumatisme n'est pas le même que lorsque j'ai été témoin de ce massacre sur la colline. La petite fille que j'étais a laissé la place à une adolescente, et ce n'est pas la première fois que ce genre de chose m'arrive, je sais que les images s'estompent. Les souvenirs se floutent au fil du temps.
Κ∞Λ
Les jours suivants, je me familiarise avec la routine quotidienne de mes nouveaux amis, partageant le matelas déglingué du troisième avec Charlotte. McCreary passe tous les soirs avec Nikki, pour distribuer des provisions, toutes sortes de provisions. Il sait que je suis là, mais je ne me montre pas, il ne cherche pas non plus à me parler. Quand il m'a aperçue le premier soir, à la fenêtre du premier, il n'a eu aucune réaction, si ce n'est ce petit sourire satisfait, qui ne m'a pas plus. Charlotte est remontée avec une double ration, sans explications de pourquoi j'avais, moi aussi, droit à ma part. De mon poste d'observation au premier, je ne loupe rien de ce commerce de rue. Contre la nourriture et les différentes drogues, les gamins de tout âge échangent des téléphones, de l'argent, et d'autres trucs. Difficilement, je détourne le regard, préférant en savoir le moins possible. Cela devient compliqué de fermer les yeux.
Alors que la journée touche à sa fin, et que je m'apprête à aller me coucher avec Charlotte, Miles débarque au troisième, l'air enjoué. Les autres ont amorcé une fête en bas, et il compte bien en profiter. Il ne lui faut pas longtemps pour me convaincre de me joindre à lui, ça fait bien longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de m'amuser. Au centre de la cour intérieure de l'immeuble, une dizaine de squatters sont réunis autour d'un feu. C'est un véritable bûcher, dont les flammes se reflètent contre les fenêtres brisées, ou poussiéreuses, seuls témoins de cette scène hors du temps. Un tas de palettes traîne un peu plus loin, principal combustible de ce brasier. Il n'en faudrait pas beaucoup pour qu'un courant d'air enflamme le bâtiment dans son intégralité, même s'il ne reste plus grand-chose à détruire. Un flash-back me ramène soudain dans mon petit village, dans ce champ à deux pas de chez Lexa, qui fut notre endroit pendant de nombreuses années. Nos feux de camp me paraissent minuscules à côté de celui qui flamboie devant moi. À la place des murs de béton, j'imagine des arbres, et une rivière qui coule un peu plus bas.
Miles me lance une grande claque dans le dos, excité par ce feu de joie et la fiesta qu'il promet. En retour, je lui adresse un sourire qui n'atteint même pas mes yeux, le cœur n'y est pas. Charlotte court devant, et se met à danser sur une musique qu'elle est la seule à pouvoir entendre. Détaillant les participants, j'en reconnais certains que j'ai déjà croisés ici où là, les autres sont des inconnus. Sauf, bien sûr, le chef. McCreary rit grassement, affalé sur une chaise en plastique vieillit, à l'opposé de là où nous nous trouvons. Malgré la fumée et les flammes vacillantes, je jurerais qu'il me regarde d'un air sournois. Miles le rejoint, et se penche pour lui chuchoter quelque chose à l'oreille. Je suis trop loin pour voir ce qu'il se passe, mais je comprends en voyant sa main serrée au retour. À peine m'a-t-il rejointe, qu'il ouvre son poing, révélant un petit sachet vert. Je fronce les sourcils, je sais que c'est de la drogue.
— Je croyais que tu ne touchais pas à ça ?
— Je me pique pas, mais ça, c'est bien plus cool, fait-il en secouant le sachet devant mes yeux.
— La plupart de mes designs viennent de mes trips.
— C'est quoi ?
C'est par pure curiosité que j'ai demandé, je n'ai aucune intention de le suivre sur cette pente dangereuse. Il attrape ma main, et déverse avec précaution un peu du contenu au creux de ma paume. C'est marron, tout rabougri, ça s'effrite un peu quand je le saisis délicatement entre mes doigts. Il plonge les siens dans le sachet, et les porte immédiatement à sa bouche, avalant goulûment ce que j'identifie comme étant un champignon séché. Je grimace, un peu dégoûtée, ce truc est tout sauf appétissant. Satisfait, il referme soigneusement le sachet avant de le ranger dans la poche intérieure de sa veste. D'un regard éloquent, il m'incite à l'accompagner. Mes yeux examinent de plus près l'étrange chose, et je décline la proposition, tendant la main pour le lui rendre. Il me repousse gentiment.
— Allez Clarke, laisse-toi aller, ça te fera du bien d'oublier pendant quelques heures.
— Je ne suis pas prête à prendre autant de risques, juste pour quelques heures de tranquillité. Désolée, je préfère encore vivre avec mes démons.
— Quels risques ? Aucune addiction, aucune overdose, c'est sans danger. Et les hallucinations sont délirantes.
Hallucinations ? Délirantes ? J'aurais bien besoin de quelque chose de délirant dans ma vie actuellement, on ne peut pas dire que je nage dans le bonheur. Les arguments de Miles commencent à se faire un chemin dans mon raisonnement logique, annihilant petit à petit mes doutes. Je dévisage Miles, il me sourit, il est sûr de lui. Après tout, je ne suis plus cette Clarke, raisonnable, obéissante. Ma présence ici même, ce soir, en est la preuve flagrante. Ai-je assez confiance en mon partenaire d'art pour faire quelque chose d'aussi fou ? Clairement pas. Et pourtant, j'avale également cette petite chose. Pourquoi ? Parce que j'aimerais qu'il ait raison, et j'espère m'amuser, ne serait-ce que quelques heures.
C'est sec, désagréable. Pire, au contact de ma salive, ça devient gluant ! Il s'esclaffe en voyant ma tête dégoûtée.
— Mâche et avale. On va boire un coup après pour faire passer le goût, me presse-t-il. Je m'exécute de mauvaise grâce, tout mon corps poussant pour cracher cette chose affreuse que je m'obstine à lui imposer. Je regrette déjà, rien que pour le goût et l'odeur qui me remontent dans le nez. On se rapproche du reste de la bande, plus près du feu. Deux tables ont fait leur apparition, garnies de paquets de chips, gâteaux et autre malbouffe. Par terre, traîne quelques packs de Foster's et de sodas. Je vais pour attraper une bière, mais Miles me retient. Une canette de Coca tiède atterrit dans ma main.
— Pas d'alcool, pas de mélange.
Subitement, je le trouve vachement moins rassurant. Une bouffée d'angoisse m'assaille. J'ai pris de la drogue. Je n'ai aucune idée des effets que ça peut avoir. Je n'y connais rien, et la personne qui m'accompagne dans cette aventure douteuse est un gars dont je ne connais presque rien. D'une traite, j'avale mon verre de soda, effectivement, ça efface le goût. C'est loin d'être surprenant, le Coca à cette faculté d'annihiler n'importe quel goût. D'ailleurs, j'ai l'intime conviction que ça va détruire le champignon et ses effets, directement dans mon estomac. Ce ne serait pas plus mal. Qu'est-ce qui m'a pris ?
Bientôt, je ne sens plus la présence de Miles. Mes yeux sont fixés sur le bûcher, et les enfants traînant autour se métamorphosent l'un après l'autre. À la place des t-shirts, ils portent des vestes plus chaudes, reprisées à de nombreux endroits. Leurs baskets deviennent des bottes noires, ou des rangers de style militaire. D'autres semblent couverts d'un mélange éclectique de cuir et de peaux d'animaux, recouverts de parties d'armure métallique. Et sur leur flanc, pendent un assortiment d'épées et de haches aux lames brillantes. Mes yeux se détournent des morts qui brûlent, de l'odeur qu'ils dégagent. Sans surprise, ils tombent sur Lexa, juste à côté de moi. À l'exacte place qu'occupait Miles, il y a un instant. Mais le garçon est bien loin de mes pensées à présent. J'observe la guerrière, dans son long manteau noir, qui descend sur ses jambes musclées. Sur son épaule, une pièce d'armure retient une cape rouge vif, usée par le temps. Ses traits fins sont fatigués. Ce n'est pas Lexa, ça ne se peut pas, malgré la ressemblance, elle doit avoir quelques années de plus que moi, et semble porter le poids du monde sur ses épaules. Ses lèvres roses m'attirent pourtant de la même façon, c'est troublant. Ses peintures de guerre se fondent dans ses cheveux tirés, et sur ton front, entre ses deux yeux, est placé une sorte de bindi, représentant une roue mécanique. Elle a l'air si triste à cet instant, alors qu'elle me parle sans que je puisse saisir les mots.
Mes yeux se ferment, et lorsque je les ouvre à nouveau, je suis dans l'espace, la terre est belle vu du hublot de ma cellule. Sur le sol, un dessin représente des arbres, le ciel étoilé, et la lune, vu d'en bas, depuis la terre. J'ai dessiné mon rêve. Mes paupières s'abaissent pour tenter d'y retourner. Ça fonctionne, je marche sur la berge boueuse d'une rivière. Mes pieds s'enfoncent dans l'eau avec délice, avant de me retrouver entraînée plus loin par quelqu'un. L'eau me submerge comme jamais, un sourire se dessine malgré moi sur mon visage. C'est la première fois que je me baigne.
Le battement des tambours résonne à mes oreilles, je ne m'étais pas rendu compte que mes yeux s'étaient fermés de contentement. La foule autour de moi n'éclipse pas la majesté de la pièce, pourtant dans un état de délabrement avancé. Je ne comprends pas les mots, murmurés dans une langue qui m'est étrangère. La grande porte s'ouvre, et deux gardes font leur entrée, suivis par Lexa, enfin : la guerrière. Mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit bel et bien de Lexa. Arborant fièrement sa tenue de commandant, elle est si belle que j'en ai le souffle coupé. Tous répondent à ses ordres dans le plus grand respect.
— Wanheda !
C'est le seul mot intelligible que je saisis. Ça ne veut rien dire, mais c'est à moi qu'on s'adresse. Je m'avance, une dague dans la main, en direction de cet homme attaché de façon barbare, à cette potence sortie tout droit d'une autre époque. Cette dague, une lame de Damas, un manche en bois et cuir marron, parsemé de clous dorés, elle m'est familière. La pression de la foule autour se fait soudain plus forte quand je refuse d'aller au bout de mon geste. Je regarde enfin l'homme dans les yeux, j'ignorais ce qu'on pouvait ressentir lorsque quelqu'un souhaite notre mort. Je le sais maintenant. Je l'ai lu dans ses yeux. Je l'ai entendu à son rugissement, quand il a compris que je ne le tuerais pas.
Sans comprendre comment ni pourquoi, je suis de retour sur le champ de bataille, celui que je connais si bien. Accroupie dans l'herbe humide de rosée, je me penche sur le blessé, un survivant. Des années durant, j'ai revu ces images, rien ne laissait supposer que quelqu'un avait survécu à ce massacre. Lexa est là, derrière moi. Toujours à deux pas, toujours proches. Comme si elle veillait sur moi sans interruption. Sa rage destructrice émane comme une aura, impossible à louper, et j'ai peur de ce qui va se passer. Je dois sauver mon peuple, mais un mot de Lexa, et les gardes me barrent le passage. Déconcertée, je sonde son regard rempli de sentiments confus. Je suis sa prisonnière. Un sentiment de révolte et d'injustice m'envahit. De la déception sans doute aussi.
La torpeur qui s'était emparée de moi s'estompe petit à petit. Mes sens perçoivent à nouveau de façon habituelle. Je ne dirais pas plus réel, car ces visions étaient on ne peut plus réalistes. Juste plus… présent ? J'ouvre les yeux uniquement pour les refermer avec force. Trop de lumière. Où suis-je cette fois ? Mes doigts se referment sur des draps doux, qui sentent bon. Je ne suis pas au squat. Suis-je de retour chez moi ? Comment ? Je ne me souviens pas. La dernière chose dont je me rappelle, c'est le feu de joie dans la cour de l'immeuble. Et Lexa. La morsure de mes regrets fait monter des larmes que je ravale instantanément.
Je m'assois avec précaution, prenant bien soin de ne pas faire de mouvement trop brusque, qui déclencherait sans aucun doute, ce mal de tête que je sens couver. Ce n'est pas ma chambre. Rien dans ce que je vois autour de moi ne m'est familier.
— Tu te réveilles enfin.
La voix qui a prononcé ces mots est douce, bienveillante. Malgré ma surprise, je suis rassurée. Alors que je cherche à identifier sa provenance au milieu d'un brouillard qui se dissipe bien trop lentement à mon goût, une silhouette féminine se découpe dans l'encadrement de la porte. Elle est plus grande que moi, plus fine aussi. Ses longs cheveux blonds sont retenus par une pince à l'arrière de sa tête. Elle a un menton fier, un nez droit et un regard aussi doux que sa voix. Instinctivement, je vérifie ma tenue, je ne porte qu'une culotte et un t-shirt qui ne m'appartient pas. J'ai peur d'avoir fait une énorme connerie.
— Dites-moi qu'on n'a pas...enfin…
— Non, on n'a pas. Je n'ai pas l'habitude de profiter des jeunes filles qui ne sont pas dans leur état normal. Et si j'en avais eu la moindre intention, le fait que tu m'appelles "Lexa" à plusieurs reprises, m'aurait complètement refroidi.
Une violente bouffée de chaleur me prend, empourprant mes joues. Ça ne m'explique pas ce que je fais là, mais au moins je n'ai rien fait d'irrémédiable. Du moins de ce côté-là. À aucun moment, je ne prends conscience de ma flagrante impolitesse, qui semble amuser mon hôte plus qu'autre chose.
— Je suis où ?
— Chez moi. Je t'ai ramené, je ne voulais pas te voir traîner dans la rue dans cet état. Tu étais trempée et complètement désorientée. Je ne sais pas dans quel cours d'eau, tu es allé patauger.
— C'est où chez vous ? Et vous êtes qui ?
— J'aurais dû me douter que tu ne t'en souviendrais pas. On s'est rencontré dans ce bar du centre cette nuit. Je m'appelle Niylah. Je peux savoir ce que tu as pris pour te mettre dans cet état ?
— Champi. Je crois.
Je laisse échapper un long soupir de lassitude, en me prenant la tête entre les mains, tentant de faire le point. Le début de soirée reste flou pour moi. J'étais avec Miles, je crois. Pas la peine de me chercher des excuses, mon état parle de lui-même. Cette fille semble animée d'intentions louables, la moindre des choses que je peux faire pour la remercier, c'est de ne pas chercher à la baratiner.
À son petit sourire compréhensif, je comprends qu'elle ne me juge pas. Quand je relève la tête, elle a disparu, mais ne tarde pas à revenir, portant une pile de vêtements. Mes vêtements. Un peu usés, mais propre et sec. Je ne sais pas comment exprimer toute la gratitude que je ressens, alors je commence par le commencement.
— Merci.
— Tu devrais faire attention, ces trucs-là peuvent être dangereux quand on a des troubles de la personnalité.
— Pardon ? Je n'ai pas de...
Un doute m'assaille. Je ne suis pas malade. Pas folle. Enfin, je crois.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Tu avais vraiment l'air loin dans ton trip, c'est rare que ça provoque des hallucinations aussi fortes. Ce n'est pas un effet normal.
C'est décidé, plus jamais, jamais, de drogues pour moi. Les effets sont beaucoup trop fort. Ces visions, non seulement, elles étaient plus réalistes que les autres, mais aussi plus longues. Je suis restée une grosse partie de la nuit dans ce monde. C'est un monde affreux. La seule belle chose là-bas, c'est Lexa et les sentiments que j'éprouve pour elle, qui semblent aussi forts qu'ici, si ce n'est plus. C'est la seule chose qui semble identique entre nos deux mondes, ce lien qui nous unit.
À peine rhabillée, je cherche à me sauver, esquivant les propositions de petit-déjeuner de Niylah. J'ai bien trop honte pour continuer à profiter de sa générosité. Mes remerciements, aussi sincères qu'ils soient, me paraissent bien peu de chose. Juste avant de quitter son appartement, elle insiste pour me laisser son numéro de téléphone, car je refuse de lui donner le mien. Elle ajoute que je peux l'appeler au moindre problème. J'ai beau chercher la moindre trace de duperie, ses yeux pâles ne reflètent qu'une profonde honnêteté. Cette totale inconnue s'inquiète réellement pour moi. C'est fou comme l'intérêt que j'inspire à certains étrangers me fait du bien. Je me souviens que Nathan m'avait provoqué le même genre de bien-être le jour de notre arrivée.
Sans m'appesantir sur ce que cette fille éveille chez moi, je prends congé, et m'empresse de rejoindre le squat, où j'espère trouver Miles. Si j'ai fini en centre-ville complètement perchée, où a-t-il passé la nuit ? Est-ce qu'il va bien ? Il a plus l'habitude que moi, c'est la seule chose qui me rassure. Quelle idée stupide ! Pour la énième fois de la journée, je me promets de ne plus jamais, au grand jamais, ingérer de nouveau ces champignons de malheur. Plus je me rapproche de mon but, plus je regrette de ne pas avoir accepté la proposition de Niylah, j'ai l'estomac dans les talons, et je suis complètement déshydratée. Ce n'est pas dans ce vieil immeuble pourri que je vais trouver de quoi me faire un bon repas. J'entre sans me retourner sur les regards vitreux des gosses qui traînent un peu partout, et soupire de soulagement quand je retrouve Miles allongé sur son matelas au deuxième étage. Il a l'air en mauvais état. Pas physiquement, enfin, en tout cas, il est en un seul morceau. Comme moi, il a probablement la bouche sèche et un vilain poids qui lui tiraille le ventre.
— Putain t'es là. J'étais inquiète.
— Toi inquiète ? Je t'ai perdu au bout de trente secondes !
Le soupir de soulagement qu'il lâche à ma vue me réchauffe le coeur. En un instant, ses bras sont autour de moi et je disparais dans une étreinte fraternelle, qui me laisse légèrement mal à l'aise. Lui aussi est parti loin dans son trip, mais contrairement à moi, il n'a pas perdu pied avec la réalité. Après le récit concis de notre nuit, nous partons à la recherche de quoi nous sustenter et nous désaltérer. Pour ce faire, il doit emprunter un peu d'argent à un gars à l'air louche. J'ai perdu le fil des jours depuis que je suis partie en claquant la porte de notre appartement, mais je sais que je n'ai plus un rond. Et si je n'ai pas pensé une seule fois à rentrer chez moi, aujourd'hui, l'idée commence à germer dans mon esprit.
Il est déjà midi passé quand on se retrouve au boulot une nouvelle fois, devant ce mur tout gris qui n'attend que notre talent pour l'habiller. Cette fois-ci, c'est moi qui mène la danse, imposant ma vision. Après cette nuit, les images sont on ne peut plus claires. J'en profite, car je sais qu'elles ne tarderont pas à s'effacer, devenant imprécises, jusqu'à se fondre dans un brouillard onirique. Il me reste un petit bout de mur sur la droite, je sais immédiatement ce que je vais y peindre. En quelques heures, c'est Lexa qui apparaît de profil, sa cape rouge et son masque noir ont un effet fabuleux. Miles est impressionné, mais son sifflement admiratif disparaît sous le fracas métallique, que fait la bombe de peinture rouge que je viens de vider, en rebondissant sur le bitume. Le gyrophare me surprend juste avant la sirène. Plus réactif que moi, Miles est déjà à plusieurs mètres quand il me hurle de courir. Mon instinct de survie n'est pas au top de sa forme. Je réfléchis encore trop longtemps pour savoir dans quelle direction fuir, et je pars dans l'autre sens, ils auront peut-être du mal à choisir qui poursuivre ? Pourtant, aux pas rapides que j'entends derrière moi, je devine qu'ils n'ont pas hésité longtemps. Je tourne au coin de la rue, sachant pertinemment que je n'arriverais jamais à les semer. En désespoir de cause, je plonge derrière un conteneur à poubelle vert bouteille. Me cacher, c'est la seule solution. Pendant que je tente de calmer ma respiration, qui va de pair avec les battements de mon coeur, je me fais toute petite, la plus discrète possible. Planquée derrière cette benne puante, salissant mon jean tout propre que Niylah a lavé le matin même, je réfléchis à mes crimes. Oui, on a tagué quelques murs. Enfin, quelques, c'est un euphémisme. On en a peint un paquet ces dernières semaines. Pas vraiment de quoi déclencher la chasse à l'homme du siècle. Avec un peu de chance, s'ils ne me trouvent pas dans la minute, ils vont passer à autre chose. Je reste persuadée que la police a des crimes plus graves à résoudre.
Un grésillement caractéristique m'informe que l'agent vient d'activer sa radio. Dans la diarrhée verbale qui s'en échappe, je ne saisis correctement que deux mots : description et Griffin. Évidemment, c'est moi qu'ils cherchent. Comment j'aurais pu penser que mes parents ne préviendraient pas la police. C'est même étonnant qu'ils aient mis aussi longtemps à me retrouver. J'hésite, et puis je sors de ma cachette. Miles aura une chance de plus de s'en sortir, s'ils sont occupés avec moi.
— On l'a, annonce l'homme d'une quarantaine d'années, dans son talkie-walkie. Il est petit, trapu, on voit ses muscles tirer le tissu de sa chemise à différents endroits. Sa peau noire brille sur son crâne rasé qui lui donne un air sévère. Mais il ne retire aucune fierté d'avoir appréhendé une gamine de 16 ans. Son air ennuyé disparaît dès qu'apparaissent ses dents blanches. Il prend une attitude paternelle avec moi, m'attrapant délicatement, mais fermement par le coude pour m'installer dans la voiture que son collègue vient de ramener.
— Bien joué Pike. Tu sais que c'est la fille d'un officier français ?
Je lève les yeux au ciel, ils courent après une récompense ou quoi ? Le dénommé Pike se retourne vers moi, malgré son air désolé, il continue à me sourire de façon compréhensive. Quelque chose me dit que je ne suis pas sa première fugueuse. Le trajet jusqu'au poste dure moins d'un quart d'heure. J'ai droit à la totale, la cellule à barreau, et l'avocat commis d'office qui vient me foutre la frousse, en me lisant un paquet d'articles de loi que j'aurais soi-disant enfreint. Ça rentre par une oreille, ça ressort par l'autre. Je n'en ai strictement rien à faire. La seule chose qui m'inquiète, c'est de savoir si Miles s'en est sorti. Quelqu'un va venir me chercher, c'est certain. Que serait-il arrivé si, comme la plupart des gosses des rues, je n'avais pas la chance d'avoir ma famille ? Chose surprenante, je n'ai aucune crainte concernant mes parents. Aucun stress de les revoir, de les affronter. Aucune culpabilité de leur avoir, sans aucun doute, fait vivre l'enfer ces derniers jours. Si l'envie de les fuir est passée, je suis presque satisfaite de les avoir fait souffrir un peu. Un prêté pour un rendu. C'est moche la vengeance.
Il est presque 21 heures quand papa se montre. Je ne suis pas surprise de ne pas voir maman. Ils ont sans doute pensé qu'il valait mieux éviter le drame familial en public, ce qui aurait forcément été le cas avec elle. Elle a toujours été beaucoup plus explosive. Mon père lui, est soulagé de me voir en bonne santé. C'est uniquement quand je croise son regard vaguement déçu que je m'en veux un peu. Mais si c'était à refaire, je le referais. Ils ne contrôlent plus ma vie. C'est fini.
