Les doigts d'Elwen lissaient sans fin le tissu du siège où elle était assise. Elrond l'observait en silence mais elle n'osait pas lever les yeux vers lui, n'ayant pas la force d'affronter son regard. Quatre jours étaient passés depuis qu'Arwen avait empêché son exécution.
À la vue de la chambre où elle avait été couchée, Elwen avait cru qu'elle était désormais libre, que les cachots n'étaient plus qu'un lointain souvenir. Mais ce n'était qu'une autre prison plus confortable. Quand elle avait voulu sortir rejoindre Legolas un matin, elle avait découvert que la poignée de la porte avait beau être actionnée, elle demeurait close.
Un sentiment amer avait empli sa gorge. On l'avait libérée pour l'enfermer dans une tour d'ivoire, mais le principe restait le même. Oui, les tortures et les cris n'étaient plus quotidiens. Oui, les yeux de Legolas ne portaient plus cette ombre qui avait terrifié Elwen. Pourtant, l'elfe demeurait autant apathique et sans vie que dans sa cellule ténébreuse.
« Ma fille a raison, commença soudain Elrond, faisant se crisper Elwen. Je n'ai pas le droit de vous tuer, pas avec ce que je sais. Mais je n'ai pas non plus le droit de vous libérer. »
Elwen leva lentement les yeux vers lui, grattant de l'ongle le tissu sous ses jambes. Lorsqu'un garde était venu la chercher ce soir-là, elle avait été prise d'une panique immense qu'elle avait essayé de cacher à tout prix. Pendant un instant, elle avait été persuadée qu'il la ramenait sous terre, que cette escapade paradisiaque ne dépasserait pas le stade de rêve irréel et inatteignable. Une interlude doucereuse à laquelle elle n'aurait pas dû avoir droit. Voilà le bonheur, à présent que tu sais que tu ne l'atteindras jamais, bon retour en enfer, avait murmuré chaque pierre de cette bâtisse alors qu'ils traversaient les innombrables couloirs qui menaient à l'étude d'Elrond.
« En réalité, j'ai une proposition à vous faire. Mes conseillers y sont contre, Arwen m'encourage à suivre cette décision, tout comme Legolas. Mais c'est de votre avis dont j'ai besoin, poursuivit lentement Elrond, étudiant attentivement l'elfe en face de lui.
- Je vous écoute, souffla-t-elle, tendue et prête à bondir au moindre guet-apens.
- Connaissez-vous l'existence des Rôdeurs ? »
Elwen sentit son coeur se figer. Elle dût blêmir car le seigneur d'Imladris se pencha vers elle et lui sourit faiblement d'un air rassurant. Il ne voulait pas l'alarmer et cette attention la toucha tout particulièrement.
« Je sais ce que vous allez me dire, ces hommes vous ont traquée à travers toute cette Terre, vous en êtes la proie ultime, poursuivie à l'infini et jamais délaissée par leurs rangs. Mais certains sont sous mes ordres et me resteront fidèles quoiqu'il arrive, si je leur ordonne de ne pas vous massacrer, ils ne lèveront pas un doigt vers vous.
- Vous voudriez me faire entrer dans leurs rangs ? Bredouilla Elwen. Pourquoi ?
- Entrez à mon service et oubliez les tourments de votre passé, même vos antiques différents avec les elfes seront effacés. »
Elwen réfléchissait à toute vitesse. Pourquoi Legolas n'était-il pas là quand elle avait besoin de lui ? Un regard et il aurait su la conseiller.
« Vous n'avez pas le choix Ilestelwen … soupira doucement Elrond alors qu'elle relevait les yeux vers lui. Vous me devez la vie, j'aurai pu vous l'ôter sans me poser de question. J'exige quelque chose en retour et quelques années de service pourraient vous apporter bien plus que vous ne l'imaginez. »
Etait-elle prête à s'enchaîner à nouveau à un royaume, à se mettre au service d'un autre ? Le rire de Norn apparut dans son esprit, lui glaçant le sang. Elle se souvenait des paroles de chaque homme qui lui avait déjà offert d'entrer à leur service en échange d'un nouveau départ, aucun d'eux n'avait tenu cette promesse. La plupart n'avait vu en elle qu'un nouvel instrument de violence. Ils connaissaient son passé et la cruauté des actes qui lui étaient attribués, lorsqu'ils l'engageaient, c'était pour lui refiler les plus horribles tâches, celles qu'aucun autre n'acceptait d'accomplir tant elles entachaient l'âme. Sa monstrueuse âme à elle, Ilestelwen, ne pouvait déjà plus être sauvée, pensaient-ils sans regret. Quelle aubaine.
« Ma bannière vous apportera protection et éloignera les soupçons qui pourraient planer sur vous.
- Je ne serai jamais en sécurité nulle part, le coupa Elwen de manière abrupte. Cette Terre portera toujours des démons me pourchassant et ce n'est pas votre étendard ou vos vassaux qui les empêcheront de couper la gorge de la traîtresse qui a leur pris leurs fils. »
Le silence se fit plus pesant qu'auparavant, une tension s'était réveillée en elle. Pour qui se prenait ce seigneur elfique avec toutes ces grotesques prétentions ? Il pensait vraiment pouvoir trouver la solution qu'elle n'avait pas réussi à saisir en mille ans.
« Je ne peux pas être sauvée, maître Elrond. Et cela fait longtemps que je ne cherche plus protection. » acheva-t-elle en se levant, le défiant du regard.
Elrond l'observait encore avec attention, et durant cet instant de flottement, il aperçut enfin cette délicate tristesse qui embaumait le coeur de cette elfe si étrange et dont il avait senti la présence invisible. Des yeux qui criaient à l'aide même si ce coeur meurtri soufflait qu'elle ne méritait rien et sûrement pas la clémence. C'était tout ce qu'il avait besoin de savoir, s'assurer qu'une part de cette elfe avait encore envie d'être sauvée, même si tout le reste s'y était résigné.
« Ce n'est pas une protection que je vous offre, c'est une aide, murmura-t-il doucement. Une main tendue de la part du peuple qui vous a toujours méprisée. Seriez-vous trop fière et bornée pour l'accepter ? »
Ils restèrent silencieux de longues secondes, à se jauger mutuellement du regard dans un silence toujours plus pesant. C'est Elwen qui détourna les yeux la première, se concentrant sur ses pensées qui tambourinaient contre ses tempes.
« Vous seriez prêt à accueillir dans votre maison une fille dont vous ignoriez toutes les horreurs ?
- Je suis prêt à faire ce pas vers celle négligée par tous, souffla solennellement Elrond. Je sais certaines choses, Ilestelwen. Et parmi elles, je sais que si je ne vous propose pas mon aide aujourd'hui, vous pourriez devenir quelqu'un d'effroyable. »
Les sourcils flamboyants se froncèrent d'une manière unique, hypnotisant un instant le seigneur elfique.
« Vous avez été punie, continua prudemment Elrond, détachant chaque syllabe pour mieux en marquer la douceur. Par mille fois, vous avez souffert et payé pour les fautes que vous aviez commises. Vous n'avez pas à vous haïr comme ils l'ont tous fait, vous n'avez pas à être si dure avec vous-même. »
Le regard de l'elfe rousse en face de lui se fit incertain, presque mélancolique. Mais il voyait le monstre qui se cachait sous ses traits, les supplices derrière ses yeux et l'ombre qui grondait en elle, ne demandant qu'une humiliation de plus pour se réveiller et emporter Elwen. Cette main qu'il lui tendait, c'était un espoir pour elle et une assurance pour l'avenir. Un ultime geste.
« Mais qu'est-ce qui vous dit que j'aurai un jour expié mes fautes ? Gémit-elle dans un moment de faiblesse avant de se reprendre.Je ne pourrai jamais me racheter.
- Vous avez raison … mais vous ne seriez pas la première à vous repentir. Les mémoires ont retenu les héros changés en monstres par la folie et ont oublié de raconter les histoires où le monstre fond et renaît sous les traits d'un homme. Pas d'un héros, certes, mais d'un homme tout de même. »
Elrond attrapa la main de l'elfe et leva ses yeux sévères vers les siens.
« Soyez cette histoire que l'on ne raconte pas, soyez ce monstre qui voit enfin le monde comme il le voyait autrefois. Montrez à tous que se tourner vers les causes perdues en vaut la peine.»
Elle hésitait, il le voyait au tressaillement de ses cils. Nul ne voulait avoir Elwen dans son camp. Mais absolument personne ne voudrait l'avoir en ennemie. Elrond était prêt à faire ce consensus, même si c'était cruel et malheureux pour elle, il savait bien que si la Terre du Milieu le voyait faire ce pas vers elle, leurs regards changeraient sur elle.
« N'ayez plus peur, vous n'écrirez pas cette histoire toute seule. Je vous promets d'être à vos côtés. »
Elwen resta un moment silencieuse, ses mains tremblaient sous la table. Par la fenêtre, le soleil se couchait paisiblement sur la Vallée Cachée, c'était si étrange de se dire que son avenir se jouait dans un endroit où la gravité de la situation ne se répercutait nulle part. Avec un soupir, elle serra la mâchoire avant d'à nouveau fixer son attention sur le seigneur qui attendait patiemment sa réponse.
« Promettez-moi de ne pas m'ordonner de commettre les horreurs que vos hommes refusent de faire, souffla-t-elle d'une voix si éteinte que l'air sévère d'Elrond s'adoucit. Je suis peut-être monstrueuse, mon âme est certainement déjà perdue, mais je n'ai plus la force de faire ces choses-là. »
Une tendresse et une pitié jaillirent dans l'atmosphère de la pièce si vivement qu'Elwen eut soudain envie de pleurer. Parce que c'était trop facile d'engager une elfe même pas reconnue comme telle pour lui faire faire les tâches auxquelles le peuple elfique ne voulait pas être associé. C'était trop facile et elle ne voulait plus être cet instrument cauchemardesque.
« Je n'ai jamais eu la force de faire ces choses-là. » corrigea-t-elle du bout des lèvres.
Il y a longtemps, si longtemps qu'elle n'en avait même pas de souvenir précis, quelque chose ou quelqu'un l'avait convaincue que son esprit et son âme ne valaient rien, qu'ils ne pouvaient pas être plus détruits qu'ils ne l'étaient déjà. On lui avait soufflé qu'elle ne méritait pas d'avoir le choix, que puisqu'elle avait déjà tué, elle pouvait le faire encore et encore sans se poser de question. Les gens autour d'elle ne semblaient même pas envisager qu'elle puisse refuser de commettre ces actes, après tout, elle était un monstre.
Voilà comment les démons naissaient, disait Mistrid, quand les autres commençaient à les considérer comme tel avant même qu'ils ne le deviennent. C'était l'immense et terrifiant pouvoir des autres.
Et alors, Ilestelwen avait bien fini par se convaincre elle-même qu'elle n'était bonne qu'à tuer, qu'à accomplir les pires atrocités, puisque son âme était déjà perdue. Elle était un sacrifice, elle permettait de sauver les autres en prenant à son compte les actes qu'ils refusaient de faire. Les mots de son père tournaient en boucle, les accusations s'entrechoquaient. Oui, le premier acte qu'elle avait fait en venant au monde avait été de tuer, oui. Comme si son destin était déjà tout tracé avant même qu'elle n'apprenne à parler.
Pourtant, ça faisait si mal, même après des centaines de vies enlevées, ça faisait encore tellement mal. Un doute s'était alors infiltré en elle, peut-être que je ne suis pas maudite comme ils me l'ont tous répété, peut-être que j'aurai pu sauver le peu qu'il restait de moi. Mais déjà, le cycle infernal reprenait et elle se persuadait que même si elle avait pu se sauver, c'était trop tard.
Cela n'excusait rien, absolument rien. Mais une chose était sûre, Ilestelwen n'avait jamais vraiment eu le choix, le choix semblait à chaque fois être déjà fait pour elle.
« Elwen, murmura doucement Elrond alors que ses yeux inquiets cherchaient ceux de l'elfe à présent bouleversée. Elwen, jamais je ne vous demanderai de refaire ce que vous avez pu faire par le passé, je vous le promets. N'oubliez pas mes mots, si vous rejoignez mes rangs, les abominations seront effacées, celles passées et futures. »
Elwen laissa échapper un souffle tremblant et tenta de se reconstruire un visage aussi neutre que possible. Et puis, elle acquiesça lentement. Le seigneur elfe avait raison, elle aurait beau essayer de changer autant qu'elle le pouvait, si personne n'était prêt à lui redonner cette chance et à l'aider, elle finirait par retomber dans les ténèbres qui l'avaient déjà retenue plus d'une fois.
« Legolas vous formera entre ces murs, à l'abri de ceux qui pourraient vouloir vous retrouver, continua Elrond d'une voix plus assurée en se redressant.
- Je sais me battre, rétorqua Elwen en fronçant les sourcils.
- Non, vous savez tuer, c'est différent. Jamais personne ne vous a appris à vous battre, ne me mentez pas. » répondit Elrond en se levant, un léger sourire aux lèvres.
Elwen essaya de faire comme si elle ne voyait pas l'air surpris de Legolas lorsqu'il finit par se rendre compte qu'elle ne savait ni tirer à l'arc, ni se servir d'un stylo. Avec les jours, elle sentait que l'aura qui l'avait jusqu'alors entourée fondait doucement dans son regard.
Ilestelwen n'était pas cette elfe impressionnante et divine. Elle maniait l'épée comme Mahtan le lui avait appris, ne savait pas lire l'elfique et ne connaissait aucune légende de ce monde hormis celles humaines.
« Comment as-tu appris tout ce que tu sais jusque-là ? » Demanda timidement l'elfe.
Il avait l'air gêné et ses mains faisaient maladroitement tourner les flèches entre ses doigts. Il ne savait pas où se mettre et pour la première fois de sa vie, Elwen sentit la honte lui brûler les joues.
« Mahtan m'a appris à parler l'elfique, à manierles armes en se servant de bâtons. J'ai appris à monter à cheval en même temps que Elenwë et Aeglos, on se cachait derrière l'écurie pour assister en douce aux cours d'équitation des jeunes maîtres du Manoir.
- Et survivre dans la nature ? Chasser, construire un feu, se repérer grâce aux étoiles ?
- Je … C'était à un moment où je n'avais pas d'autre choix, je devais me débrouiller seule et espérer survivre. Aldwyn, une humaine, m'a appris à trouver de l'eau, son mari m'a enseigné l'art des poignards. Senna, une acrobate dans le cirque où j'avais trouvé refuge ensuite, m'a montré comment se battre contre un homme à mains nues.
- Tu es fascinante. » la coupa soudainement Legolas.
Elwen surprit son regard fixe et abasourdi. Ses sourcils se froncèrent et elle jeta l'arc par terre.
« Arrête, ça ne sert à rien de se moquer. Je n'ai pas eu la chance de grandir dans un tel royaume, moi !
- Je ne me moque pas, s'exclama-t-il, les yeux écarquillés. Je le pense vraiment. Vous êtes fascinante, Ma Dame. »
Il exagéra une courbette qui la fit sourire avant de lui prendre la main. Elwen ne savait comment interpréter ces gestes, se jouait-il d'elle ? Bien sûr, elle n'avait jamais eu les manières d'une aristocrate mais cela depuis le début, il ne pouvait pas s'en surprendre.
« Tu portes mille histoires merveilleuses à l'intérieur de toi. Tu danses sur une table et c'est les enseignements d'une petite acrobate qui ressurgissent. Je t'observe chaque jour un peu plus et chaque soir je me couche en ayant l'impression d'avoir fait la connaissance d'une nouvelle amie qui naît dans tes gestes. Ils sont peut-être morts, mais tu fais vivre chacun d'eux sans même t'en rendre compte. »
Une étincelle fit un instant briller ses yeux gris et il sourit plus largement.
« Voilà que Wingaanel réapparaît ! »
Elwen ricana et lui assena un coup sur l'épaule, les yeux rieurs.
« Tiens je ne connais pas encore celui qui t'a enseigné cela …
- Il s'appelait Hélios, souffla-t-elle en souriant tristement après un instant d'hésitation. Tu vas chercher mes flèches oui ou non ? »
« Elle ne sait ni cuisiner, ni lire l'elfique et encore moins broder ! S'exclama Arwen.
- Je sais, mais Elwen n'a pas été élevée comme toi, ma chérie, sourit calmement Celebrian.
- Pourquoi ? Je croyais que notre peuple prônait l'entraide et la bonté, rétorqua l'elfe brune alors que ses délicats sourcils se fronçaient d'incompréhension.
- Ilestelwen n'est pas comme nous. » l'interrompit une voix.
Celebrian se tourna vers l'elfe qui venait d'entrer et son visage s'illumina. Arwen poussa un cri de joie et se jeta au cou de son frère. Elrohir souriait faiblement, un doute s'était glissé dans ses yeux et sa mère sut que la présence de l'elfe qui s'entraînait dans la cour n'y était pas pour rien.
« Où est Elladan ? » Demanda-t-elle distraitement en étreignant son fils.
Comme pour lui répondre, des éclats de voix retentirent dans le couloir. La voix de son fils aîné était chargée de colère et d'exaspération, même si celle d'Elrond restait fidèle à elle-même, calme et grave.
« Vous n'avez pas idée de ce que vous venez de faire ! S'écria Elladan.
- Laisse-moi donc en juger par moi-même.
- Cette fille … haleta le plus jeune avant de se reprendre. Vous auriez dû écouter votre premier instinct et trancher le cou de cette fille dès qu'elle a posé un pied dans la Vallée !
- Ilestelwen demande de l'aide et je suis prêt à lui donner cette deuxième chance. Pourquoi être aussi catégorique ?
- PARCE QU'ELLE PORTE AVEC ELLE TOUTES LES MALÉDICTIONS DES VALAR ! Rugit Elladan. Parce que son nom est connu de tous en Terre du Milieu car il apporte la mort et la souffrance. Vous n'avez pas idée du monstre qui se cache sous ses traits et des abominations que son bras a perpétuées !
- Elle changera, assena gravement sa mère en ouvrant sèchement la porte. Et ce n'est pas en répétant encore et encore qu'elle n'en ai pas capable que l'on en sera témoin. »
Celebrian attrapa la main d'Arwen et sortit en trombe de la pièce. Les trois elfes brun restèrent un instant abasourdis. Elrond suivit rapidement sa femme après un soupir, laissant ses deux fils au milieu du couloir.
« Nana a raison, commença calmement Elrohir en tentant d'apaiser son frère.
- Arrête.
- Elle a raison, répéta-t-il. J'ai toujours été prêt à croire en Elwen à nouveau, à lui laisser cette ultime chance qu'Ada lui offre aujourd'hui.
- Tu sais quelles horreurs son bras a porté, tu le sais aussi bien que moi et pourtant tu parviens quand même à être aussi aveugle qu'eux. » cracha Elladan avec un regard noir.
Le couloir n'était plus rempli que par les ricanements d'Elwen et du bruits des épées de bois avec lesquelles elle frappait Legolas. Les jumeaux s'évitaient du regard et Elladan semblait faire beaucoup d'efforts pour ne pas prendre garde aux rires qui s'échappaient de la cour.
« Tu te rappelles, l'hiver 1741, de l'autre côté des Montagnes ? Reprit subitement Elrohir en parlant très vite alors qu'il relevait la tête. Tu te souviens de cette minuscule elfe aussi rousse que le feu, recroquevillée dans sa cellule et de ces yeux les plus tristes que le monde ait portés ? Tu te souviens de ce que ton coeur a hurlé en la voyant, cette première fois ?
- Ca n'a rien à voir.
- Bien sûr que si. Bien sûr que tu n'arrives plus à voir dans les yeux de cette elfe cette peine qui t'avait scandalisé trois cents ans en arrière, mais elle est toujours là et c'est Legolas qui s'en est souvenu à temps.
- Ilestelwen s'est jouée de nous ! rugit Elladan, marquant chaque syllabe d'un geste de la main alors que son beau visage était traversé par une vague de fureur. La douleur que tu lisais dans ses yeux n'étaient qu'une de ses manigances, une énième supercherie pour échapper à la potence ! Moi aussi je me suis laissé berné, que c'était séduisant de croire que nous étions ses sauveurs … Mais je ne suis plus aussi idiot qu'à cette époque et je suis assez clairvoyant pour voir au-delà de ses yeux larmoyants de fausseté les desseins qu'elle veut nous cacher. Tu ne veux juste pas t'avouer que cette fille manipule tout le monde pour obtenir ce qu'elle veut.
- Avec nous, avec l'aide que nous lui avions apporté, Elwen avait changé, rétorqua presque violemment Elrohir en avançant d'un pas vers son frère. Tu ne peux pas le nier. Kerberos a été sa seule erreur.
- Prendre la vie d'un homme, c'est plus qu'une erreur, cracha l'autre elfe. Je ne suis pas prêt lui faire une fois de plus confiance.
- Et moi je suis prêt àprendre encore une fois dans mes bras cette elfe perdue et désespérée pour l'arracher à l'enfer où elle se trouve, pour la consoler et lui assurer que tout ira bien, même si c'est pour qu'elle reste la même. »
Sur ces derniers mots murmurés d'un ton froid et dans un regard noir, Elrohir suivit le reste de sa famille et abandonna son frère dans ce couloir où le vent se fit son seul compagnon.
« Même si je n'ai jamais eu ton courage, mon frère, murmura tristement Elladan en le suivant des yeux. Je sais que je serai là pour te sauver, pour tous vous sauver, quand tu comprendras que tu as eu tort. »
Le plus beau sourire du monde l'attendait au pays des rêves. Elwen crut qu'elle allait se mettre à pleurer de joie et craignit un instant de se réveiller. Le rêve était fragile, la moindre secousse et elle sentait qu'il volerait en éclats. Alors, avec précaution, elle dévisagea en silence son amie, tentant par tous les moyens de calmer les élans de joie qui prenaient naissance dans son ventre.
Elwen ne se faisait pas d'illusion et ne s'autorisa même pas d'envisager que c'était bien Elenwë qui se tenait en face d'elle. C'était un rêve, elle le savait bien. La peau de la femme était presque trop lisse, ses yeux trop grands ne laissaient pas la place au doute. Elenwë ne reviendrait jamais des Cavernes et Elwen avait cessé de se raccrocher à cet espoir futile depuis des années.
Après un moment parfaitement immobile, l'elfe s'autorisa un mouvement hésitant. Elenwë n'avait pas bougé et souriait toujours. Elwen lui rendit doucement son sourire.
Cela avait beau n'être qu'un rêve, c'était pourtant si tendrement bon de la revoir, même si elle n'était que le fruit de l'imagination de la rêveuse. Elwen chercha des yeux Hélios ou même la petite Nessa, mais aucun d'eux ne semblait avoir séduit suffisamment son inconscient pour passer la barrière des rêves.
« Tu me manques, murmura Elwen en souriant tristement. Vous me manquez tous tellement. »
Elenwë restait de marbre, figée dans une perfection que l'elfe avait peur de trop bien comprendre. Elle remercia silencieusement les Valar de lui faire ce cadeau, elle qui avait bravé leurs lois en échappant au deuil un nombre infini de fois.
Lorsqu'elle s'approcha de son amie pour la prendre délicatement dans ses bras, elle eut l'impression d'étreindre de la pierre. Froide et rigide, la peau de la femme n'avait plus rien d'humain. Elwen sentit le goût amer des regrets et de la déception envahir sa bouche.
« Mais tu n'aurais pas dû venir … Cela me blesse plus que ça ne me soulage. C-Comment réussir à vous dire au revoir si je te revois la nuit, toujours un peu plus fade et fausse que le jour précédent ? »
Elenwë ne bougeait toujours pas entre ses bras, son regard était braqué devant elle et le mince sourire qui avait réchauffé le coeur d'Elwen lui semblait désormais tordu, presque méchant.
L'elfe soupira et tenta de défaire l'étreinte que ses bras maintenaient sur la femme avant de se rendre compte avec horreur qu'ils avaient cessé de lui obéir. Bientôt, tout son corps connut le même traitement que celui qui pétrifiait déjà Elenwë. À mesure que ses muscles se changeaient en pierre, que son souffle devenait faible et que ses pupilles se figeaient, Elwen sentit avec horreur une étrange paix l'envahir. Une part d'elle n'avait jamais lutté, elle l'avait toujours su, mais en prendre ainsi conscience était tout simplement glaçant.
Le cri paniqué qu'elle voulut lancer resta bloqué dans sa gorge de pierre et les battements pourtant frénétiques de son coeur finirent eux aussi par s'assourdir. Il n'en resta bientôt qu'un faible tremblement entre ses côtes pétrifiées.
Etrangement, une partie d'elle semblait avoir échappé à ce cauchemar, son esprit était encore plus vif et bouillonnant qu'à l'ordinaire, s'emmêlant dans mille pensées diverses, s'attardant sur des détails qui n'avaient aucun sens.
Etait-cela qu'avaient vécu tous ses démons pendant trois cents ans, enchaînés à l'intérieur de sa tête sans pouvoir se révéler ? Etait-ce de cette sorte que leur enfer était fait ?
La main d'Elenwë s'anima subitement, touchée par une magie dont les pupilles figées de l'elfe manquaient tout. Ses doigts caressèrent les cheveux de marbre de son amie et un chuchotement se répercuta dans l'oreille immobile d'Elwen, un murmure qui brassa en elle mille souvenirs qui semblèrent s'entrechoquer entre eux à l'infini dans un écho à rendre fou.
« Tu ne nous oublieras pas. »
Les pensées tourbillonnantes de l'elfe ne mirent que quelques secondes à tourner et retourner l'intonation d'Elenwë dans tous les sens, cherchant à en déterminer la nature profonde. Etait-ce une interrogation, une affirmation, une requête ? Ou alors tout ça à la fois ?
La parole avait quelque chose de merveilleux, elle avait beau être éphémère, elle avait la capacité de résonner à l'infini dans l'esprit des gens, de prendre des accents à chaque fois différents, d'être interprétée méchante, douce et vexante. La voix rêvée d'Elenwë semblait posséder ce pouvoir de manière décuplée, si bien qu'Elwen fut incapable d'arriver à une conclusion satisfaisante.
Alors, elle choisit que ces mots si spéciaux avaient été prononcés comme une vérité incontestable. Elle lui donna des accents rassurants, lui apporta une douceur qu'elle n'était même pas sûre d'avoir imaginée.
Parce que ce n'était pas la première fois qu'Elenwë prononçait ces mots.
Lorsqu'elle les avait crachés à Elwen il y a des siècles, aucun doute ne planait alors sur son intonation. C'était une malédiction, une promesse de malheur et de larmes.
Aujourd'hui, cette petite phrase avait cette saveur rassurante et pleine d'espoir que jamais Elwen n'aurait pensé pouvoir lui donner.
Tu ne nous oublieras pas.
C'était le pouvoir du deuil et des souvenirs que l'elfe commençait tout juste à apprivoiser. Elle y découvrait une magie délicate, un monde de douceur qui s'ouvrait à elle. Pourquoi ne lui avait-on jamais dit que le chagrin pouvait aussi être tiède et réconfortant que des larmes ?
Elrohir n'était pas venu souhaiter la bienvenue à Elwen tout de suite, il avait préféré se retirer quelques heures supplémentaires dans sa chambre. Il sentait que ces retrouvailles ne seraient pas aussi difficiles que les précédentes, mais une prudence et un doute réprimaient tout de même son élan impulsif que le silence calme et apaisant de la pièce acheva de réduire à néant. Une part de lui aurait voulu courir dans la cour pour prendre Elwen dans ses bras, une autre la muselait. Les regards et les mots qui avaient été prononcés la dernière fois l'en empêchaient tout simplement.
Son coeur se serra à la pensée de la gêne qui raidissait désormais leur relation pourtant si formidable i peine un siècle. Elrohir savait que les regrets étaient le poison de l'âme mais ne pouvait pas s'empêcher d'en ressentir à chaque fois qu'il pensait aux merveilleux instants partagés avec l'elfe qui lui jetait à présent un regard froid et incertain.
Le rire d'Elwen avait glissé de ses lèvres aussi vite qu'il avait jailli à l'instant où ses yeux étaient passés sur l'elfe brun qui se tenait au pied du terrain d'entraînement. Le coeur d'Elrohir ne s'était que plus crispé à la vue de la métamorphose du visage de son amie. Un instant, elle riait comme une enfant, les yeux brillants d'euphorie, celui d'après, elle s'était figée, blême et interdite. Il aurait pu s'émerveiller de la vitesse à laquelle son regard s'était éteint, de la manière dont en un clignement de paupière, il avait en face de lui une elfe tout à fait différente, mais cette constatation ne fit germer en lui que plus d'amertume.
Avec un soupir, il fit un pas sur le terrain et essaya de ne pas crisper les traits de son visage en surprenant le tressaillement des épaules de l'elfe en face de lui. Imperceptiblement, sûrement sans même en avoir conscience, Elwen venait de se mettre en position de défense. Une pierre tomba dans l'estomac de son ami dont le sourire frémit.
Legolas apparut à l'angle d'un couloir et se figea en surprenant la scène. Lentement et avec précaution, il fit demi tour. Ce n'était pas de son histoire dont il s'agissait ici, sa place n'était pas ici et si Elwen lui avait bien appris une chose, c'était de savoir s'éclipser quand l'instant le demandait.
« Alors, que penses-tu de nos lambeaux aujourd'hui ? Souffla Elrohir en souriant doucement. Es-tu prête à en refaire des liens ? »
Elwen le dévisagea sans comprendre, il ne semblait pas enclin à plus développer et son regard l'encourageait simplement à se replonger dans un souvenir enfoui et oublié depuis longtemps.
Et puis, la phrase jaillit en lettres de feu devant ses yeux.
Trop de mal a été fait, les liens qui nous unissaient autrefois ne sont plus que lambeaux.
Cette phrase avait le goût des larmes refoulées et la douceur amère des cendres. Elwen pouvait à peine se souvenir de la sensation des syllabes sur sa langue alors qu'elles roulaient d'entre ses lèvres pour briser le coeur de l'elfe le plus doux qu'elle ait jamais connu.
« Tu penses qu'on y parviendra ? Répondit-elle du bout des lèvres en levant les yeux vers lui.
- J'en suis persuadé, acquiesça l'elfe alors que son sourire se faisait de plus en plus affirmé. J'ai rarement connu un quelconque obstacle capable de séparer Lumnanis et Lacardo plus d'un siècle. »
Elwen sourit tendrement à la mention de leurs surnoms. Il n'avait pas oublié, etétrangement, cette pensée lui fit redécouvrir la notion de nostalgie. L'écho de leurs rires effrénés au creux de la nuit perça le flux perpétuel de ses pensées.
« Tu m'as manqué. » souffla-t-elle.
Ces mots se murmuraient plus communément au creux d'une étreinte et le fait qu'ils prennent naissance dans une distance pudique ne les rendit que plus tendres. Que c'était beau cette douceur et cette précaution dans des retrouvailles, Elwen trouva que ça leur donnait un sentiment d'éternité. En retrouvant ce vieil ami, elle avait l'impression de se retrouver elle-même, plus jeune d'un siècle et c'était fascinant.
Ils ne se prirent pas dans les bras l'un de l'autre, l'interstice tremblante entre eux semblait les supplier de ne pas le faire. Ils restèrent alors suspendus dans cette atmosphère délicate et prudente où tout pouvait encore voler en éclats une fois de plus. Elwen aimait bien cette fragilité, elle trouva ça presque rassurant.
Dans le silence, ils se redécouvraient, essayaient de se réhabituer à la présence de l'autre et de ne plus s'en surprendre.
« Où est Elladan ? Demanda Elwen au bout d'un moment alors que le regard d'Elrohir se voilait.
- Il ne veut pas te voir. »
Et le charme en fut brisé. Elwen tenta de ne rien montrer de la tristesse que de tels mots provoquaient chez elle et échoua lamentablement. Elle vit Elrohir entrouvrir la bouche pour murmurer quelques paroles réconfortantes et n'eut pas la force de les écouter, elle se détourna vivement de lui, se prenant subitement de passion pour l'épée qu'elle avait entre les mains.
Et voilà qu'elle recommençait. Pourquoi s'obligeait-elle à faire semblant ? Pourquoi ne se sentait-elle pas en droit d'exprimer et ressentir cette tristesse pourtant légitime ? Elle nota dans un coin de sa tête d'en parler à Celebrian. La mère des jumeaux s'était montrée d'une grande aide et si son approche lui avait tout d'abord parut froide et neutre, aujourd'hui, elle accueillait cette absence de jugement, dans un sens comme dans l'autre, avec gratitude.
Les deux femmes avaient conversé durant des nuits entières, Elwen avait découvert les plaisirs de se confier sans craindre les conséquences de ses mots, le délice d'être écoutée par une oreille désintéressée.
L'elfe rousse se racla maladroitement la gorge avant de se diriger vers la forge après un léger signe de tête vers son ami. Ce minuscule geste portait une discrète invitation à la suivre qu'Elrohir saisit sans hésitation.
« Tu es en colère contre lui ? Demanda prudemment Elwen en jetant un regard à Elrohir qui l'observait aiguiser l'épée.
- Bien sûr, toi aussi n'est-ce pas ?
- Aussi étrange que cela puisse l'être, je ne suis pas en colère contre lui. Ce n'est pas pour me donner une quelconque attitude sage ou réfléchie, tout mon être refuse de lui en vouloir. »
Elrohir dévisagea en silence l'elfe dont le visage concentré sur l'épée lui semblait à chaque seconde si différent de celui qu'il connaissait. Ses traits étaient plus calmes, ses gestes plus affirmés. Et puis, il réalisa que ce n'était ni ce visage ni son corps qui avaient changé, il ne percevait tout simplement plus aucune trace de cette rage qui débordait pourtant d'elle comme un torrent quelques décennies en arrière. Le regard d'Elwen ne portait plus cette haine qui la rendait autrefois flamboyante et fascinante, cette violence d'âme semblait s'être assagie, comme endormie après des siècles de tempête. À présent qu'il la détaillait, il pouvait observer plus clairement la paix si douce qui avait pris la place de cette colère immense. Qui avait bien pu la transformer autant ? Car personne ne changeait aussi drastiquement si ce n'était pour quelqu'un. Etait-ce Legolas ? Quelque chose lui souffla que non et il s'en sentit étrangement soulagé.
« Il a le droit, tu sais. Moi non plus je ne me serais pas fait confiance après ce qu'il s'est passé, dit-elle doucement, inspectant toujours la lame d'acier entre ses doigts.
-Ce que je lui reproche c'est de refuser de voir en toi celle qu'il a aimée. Il n'a plus de toi qu'un portrait faussé par les histoires que l'on raconte sur toi. Ce n'est pas digne d'un véritable ami de se laisser aveugler par la description monstrueuse qu'ils ont fait de toi.
- Oui, mais il a le droit. Tu as fait le choix de voir au-delà de cette image de moi et lui a choisi de se fier aux expériences des autres, chacune de vos réactions est juste et je ne le jugerai jamais pour ça. »
Elrohir ne répondit pas tout de suite, se contentant de chercher ses mots.
« C'est dommage qu'il n'ait pas fait le même choix que moi, je suis sûr qu'il aurait adoré cette nouvelle version de toi. » grommela-t-il avec un sourire.
Elwen éclata de rire et cela suffit à Elrohir pour lui confirmer que oui, il était à présent certain d'avoir fait le bon choix. Ce rire, si rare que plus aucun mortel encore vivant ne l'avait entendu, avait le pouvoir de faire croire en n'importe quoi, comme s'il rendait tout possible. Il avait la mélodie des miracles et les notes de l'espoir. Quelle ironie pour la fille qui n'en avait plus … même si à l'entente de ce rire, Elrohir se permit d'en douter.
Ce rire annonçait le repos et le renouveau qu'Elwen attendait désespérément depuis mille ans. Et quel repos … En s'endormant, Ilestelwen emporterait avec elle tous les cauchemars de la Terre du Milieu qui pourrait alors elle aussi se reposer en paix. Lorsqu'elle fermait les yeux, elle fermait aussi ceux de milliers d'autres, leur murmurant que oui, l'ère des tourments semblait bien toucher à sa fin.
Etait-ce cela qu'Elrond avait vu ? Offrir un repos à la fille qui n'avait plus d'espoir pour permettre à Arda de souffler à l'unisson ?
Encore un grand merci pour les commentaires, vraiment vous me redonnez foi en cette communauté de lecteurs ! D'ailleurs, c'est dingue tous les pays d'où vous venez, ça va des USA à l'Ukraine en passant par l'Argentine et la Chine !
En tout cas, dîtes-moi ce que vous avez pensé de ce chapitre, certes beaucoup plus calme, mais fondamental dans plein d'aspects !
Biz et à la semaine prochaine :)
