Chapitre VI

Arthur se précipita dans les couloirs du château, puis à l'extérieur, et vit les tentes des burgondes au loin. Alors, il plissa les yeux, et y fonça sans réfléchir.

Ces crétins faisaient encore le bordel, en pleine nuit, avec leurs fêtes interminables.

Il entra dans la tente principale, la plus grande, avec tant de fracas que quelques musiciens arrêtèrent de jouer de surprise.

« Arthour ! Qu'est-ce à dire que ceci ? beugla le chef, à moitié endormi sur sa chaise.

_ Alors vous, déjà que vous vous êtes pas encore barrés, pour la peine, vous me devez un service ! »

xXx

La reine n'avait pas parlé à son époux depuis deux longs jours. Et ce soir encore, elle en était sure, elle dormirait seule. Alors, pour tenter de se changer les idées, elle se baladait dans les jardins… Nuit ou pas nuit, elle s'en fichait bien. Au moins, elle n'avait pas enfilé une de ces horribles robes blanches que Lancelot sélectionnait pour elle, impraticable par ailleurs. Celles de Carmélide étaient bien plus légères, simple et colorées. Alors, elle s'était parée de sa favorite, la verte, plus sobre que les autres, et surtout, facile à enfiler. Depuis sa libération, elle avait pris goût à se débrouiller toute seule, de toute façon, que ce soit dans ses habitudes quotidiennes, comme dans sa façon de penser. Elle se plaisait alors à se balader dans celle-ci, laissant une légère traine derrière elle et qui faisait tomber ses longues manches le long de ses bras tout en gardant son décolleté dégagé. Elle se sentait bien, légère, libre, même si ce soir, elle se traînait sa tristesse comme Atlas Farnése supportait le monde sur ses épaules.

Il fallait dire qu'elle avait encore toute cette histoire en travers de la gorge. Oh, elle savait, dans le fond, que Arthur ne l'avait jamais aimé dans le sens où elle l'avait toujours espéré. Elle avait eu bel espoir de se tromper, mais toujours était-il que son affection le concernant n'avait jamais tari pour autant.

Parfois, elle se disait même que malgré cela, ils pourraient être amis, non ? Elle n'était pas bête, concernant les sentiments, il n'existait pas de miracle : elle ne pouvait pas faire disparaître les siens sur un claquement de doigts. Mais elle pouvait au moins, continuer de prendre soin de lui, essayer de faire fonctionner tout ce tintouin, tant qu'il la considérait enfin.

Elle pensait que c'était le cas, elle y avait vraiment cru. Puis, comme allant de désillusions en désillusions, elle avait bien compris que Arthur se trompait. De toute façon, depuis toutes ces années, elle avait bien fini par le comprendre, que son mari ne l'aimait pas d'un amour inconditionnel ! Mais de là à se persuader que c'était en fait le cas, uniquement parce qu'il avait vu qu'elle était capable de lui donner un enfant, c'était trop pour elle.

C'était ainsi qu'elle était faites : Guenièvre demeurait une éternelle romantique, une grande sentimentale qui s'imaginait que sa future progéniture serait née d'un grand et bel amour, pas d'un caprice, ni d'un besoin politique.

Enfin, elle avait eu tout le temps aussi de songer qu'elle avait été une idiote de penser de la sorte. Parce que le monde ne tournait pas comme ça, que sa mère lui avait mentit et que les romans d'amour n'étaient que de la poudre aux yeux. Mais au moins, elle essayait de sauver les meubles ! Alors, qu'Arthur puisse imaginer qu'elle était encore si naïve, ça la rendait vraiment hors d'elle.

« Ma Reine, entendit-elle au loin. »

La reine se tourna alors pour voir Perceval arriver vers elle d'un pas hâtif.

« Perceval ? Mais qu'est-ce que vous foutez là ? »

La jeune femme peinait à cacher son émotion. Cela faisait tant d'années qu'elle ne l'avait pas vu, et le revoir si heureux d'être à Kaamelott bousculait toujours beaucoup d'émotions en elle. Perceval avait été le seul chevalier à être resté fidèle à son roi.

« Wow, comment ça faisait trop loin du château, plus jamais je cours moi.

_ Il se passe quelque chose ?

_ C'est l'roi Arthur.

_ Oh alors ça, c'est très bas, siffla-t-elle d'une voix particulièrement grave. »

Cette fois, il avait fait fort ! Dire qu'il venait d'utiliser son meilleur chevalier pour l'attendrir, quelle idée ! Il la prenait vraiment pour la reine des imbéciles !

« Je ne veux plus le voir, s'emporta-t-elle.

_ Bah il savait que vous alliez pas vouloir de lui, alors j'ai préféré venir vous voir. C'est que je suis tombé sur ce machin et je me suis dis que vous devriez quand même le lire vous savez.

_ Allons bon, qu'est-ce que c'est encore que ces bêtises ? »

Perceval soupira, puis sortit un espèce de morceau de parchemin froissé de sa poche, avant de lui tendre. Guenièvre fronça les sourcils, puis s'en saisit avec hésitation. Elle l'ouvrit, mais ne fit face qu'à une série de lignes, de points bizarres, comme si elle lisait un vieil alphabet étrange qu'elle ne comprenait, bien évidemment, pas.

« Qu'est-ce que c'est ? marmonna-t-elle.

_ De la musique.

_ Je suis désolée de vous dire ça, mais la musique, ça ne s'écrit pas.
_ En fait, si. J'ai appris ça quand j'étais plus jeune, et un jour, j'ai appris à Sir Arthur à traduire et écrire ce genre de trucs.

_ Ça ne me dit pas ce que c'est.

_ Bon, vous avez pas envie de venir ? C'est que franchement, j'ai pas envie de commencer à parler de ça, c'est un peu gênant. »

La reine se laissa trainer, bon grès mal grès, vers le château, puis plus loin encore. Les Burgondes occupait toujours les alentours, et elle entendait de la musique d'ici. Ils faisaient la fête, encore.

« Ah bah vous voilà enfin vous, gronda Léodagan en arrivant à leur hauteur. Manquerait plus que la reine rate le départ de nos copains.

_ Ce ne sont pas mes amis, ça fait plus d'un mois que je leur demande de partir je vous signale.

_ Sauf que cette fois, votre mari s'est enfin chargé du problème. Comme quoi, faut s'attendre à tout avec lui. »

Guenièvre grogna, avant que son père ne l'installe presque comme il aurait fait avec son moi enfant, de force, à côté de son époux. Mais elle ne décolérait pas pour autant : elle lui en voulait, et elle était bien décidé à lui faire savoir qu'il avait agit comme un con. Il était hors de question de redevenir cet incubatrice ambulant qu'ils voulaient tous qu'elle soit !

« Vous m'avez vraiment envoyé Perceval ? Vous dépassez les bornes cette fois, marmonna-t-elle tous bas, d'une voix enrouée par sa mâchoire serrée.

_ Si j'étais venu moi-même, vous vous seriez barré en courant. Et en plus, c'est lui qui est venu vous chercher. Moi, j'espérais que vous viendriez de vous même.

_ Bien évidemment, parce que je ne suis plus à votre disposition mon cher, ni de vous, ni de personne d'autre.

_ Oui, sauf que j'avais quelque chose d'important à vous dire, souligna Arthur en désignant le bout de papier qu'elle tenait entre ses mains.

_ Quoi, ça ?! Mais j'y comprends rien à votre machin.

_ Attendez, Perceval vous a même pas expliqué ?

_ Il m'a dit que c'était gênant.

_ Oh mais c'lui là, j'vous jure je vais le faire enfermer hein.

_ Arrêtez de vous en prendre à lui, il n'est pas responsable de nos problèmes.

_ Mais on n'a pas de problème, soupira Arthur en levant les yeux au ciel.

_ Et comme d'habitude, vous fuyez ! Vous savez quoi ? J'en ai ras le bol que vous… »

Soudain, un silence un peu trop plat se posa autour d'eux. Alors, Guenièvre s'arrêta au beau milieu de sa phrase, et se tourna timidement vers les autres. L'ensemble des burgondes la regardaient bizarrement, son père semblait sur le point de vouloir la tuer au loin, et sans parler de Dame Séli qui se cachait le visage de honte.

« Excusez-moi, marmonna-t-elle.

_ Reine, donnez papier.

_ Un papier ? Quel papier ?

_ Partition, prononça le chef Burgondes en tendant la main vers elle. »

Guenièvre prit une profonde inspiration, avant de tendre le parchemin au chef qui, après s'en être saisit, le donna à ses musiciens qui le consultèrent tous, créant de nouveau un brouhaha ordinaire autour d'eux.

« Je peux savoir ce que c'est à la fin ? demanda Guenièvre en grognant.

_ Un truc… pour vous, avoua Arthur, les yeux tombant sur son morceau de pain qu'il triturait.

_ Pour moi ? demanda timidement la reine.

_ C'était avant… avant tout ça, tout ce bazar, enfin. Avant la potion quoi. Je ne voulais pas vous le montrer, ni vous le faire écouter. J'espérais que… bon, d'accord, j'ai fais croire que c'était une musique pour signer la fin de ce squat, qu'ils retournent chez eux, mais la vérité, c'est que je l'ai écrite en… pensant… à vous, balbutia Arthur avec difficulté. »

Guenièvre se trouva si incrédule qu'elle resta plantée sur place, les sourcils levés vers le visage d'Arthur, toujours aussi fuyant.

« Pour moi ? Pourquoi ça ? demanda-t-elle avec plus de douceur.

_Je sais que vous comprenez ça, la musique, vous la comprenez plus que n'importe qui. Alors j'ai voulu vous écrire une valse… comme ça, avant de savoir… avant de comprendre. Parce que vous savez, j'suis pas très doué avec les mots. Ironique pour un gars qui porte le médaillon du dieu de l'éloquence, mais j'en sais rien. J'ai jamais su m'exprimer correctement avec vous. »

Guenièvre fronça les sourcils, avant que plusieurs gorges ne se raclent pour faire place à un silence agréable, donnant lieu aux premières notes.

Elle étaient si légères, le rythme lent raisonna dans la tente, puis dans le champ tout entier qui, pour une fois, n'était pas envahi de rires et de discussions sonores. La flute traversière, les violons, emplirent les lieux d'une drôle d'atmosphère.

Guenièvre baissa alors le visage, les yeux se baignant de larmes.

Elle avait l'impression que ces notes parlaient à sa place, elle avait l'impression de s'y voir, elle, princesse, jeune femme, naïve, candide, innocente, pleine d'espoir et de rêve. Elle revoyait la nature de sa Carmélide, les fleurs entourant l'arche sous laquelle ils s'étaient dis oui, et elle se sentit soudainement remplie de nostalgie. Elle avait rarement entendu quelque chose d'aussi tristement beau, parce que la magie du moment avait disparu, en quelque sorte et que derrière cette valse ne restait plus que des miettes de ces instants perdus.

Puis, elle devina au fil des notes, le conte de leurs querelles, de leurs déboires, de ces fois où ils ne s'étaient pas compris. Ça avait fait mal, parfois, souvent.

« C'était pour que vous rappeler notre histoire. Elle n'est pas parfaite, je sais, mais bon… »

Lorsqu'elle leva la tête, la reine vit le visage baissé d'Arthur, son regard fuyant de timidité, alors qu'il lui tendait une main maladroite. Dans un étrange silence, elle s'en saisit et se retrouva debout face à lui, alors que la musique baissait en intensité.

Le coeur de Guenièvre rata un battement. Elle devina la fin de ses espoirs, tant de souffrance, tant de désenchantement, la réalité était si difficile à accepter. Puis enfin, la musique devint plus forte, plus lente, comme la première fois, mais teinté d'un sentiment tout autre. Les mêmes notes se répétaient, lui donnant l'impression de devoir s'arrêter pour regarder un temps autour d'elle, peut-être afin de juste admirer la beauté de l'instant.

Une nouvelle chance. Guenièvre ressentit le sentiment qu'Arthur avait posé dans cette valse pour elle. En traçant ces choses sur papier, autrement qu'avec de simples mots, Guenièvre comprit alors tout ce qu'ils avaient en commun : l'espoir, l'envie de se battre, la mélancolie, aussi, et leur manière de se raccrocher à l'autre. L'apprentissage avait été rude, mais elle avait eu ses moments de bonheur avec lui, malgré le chaos.

« Vous comprenez, maintenant ? murmura-t-il en portant une main vers sa taille. »

Guenièvre ne put s'empêcher de sourire un peu, en hochant légèrement la tête.

Le morceau merveilleusement interprété par le peuple burgonde gagna en intensité, en même temps qu'elle comprit que le coeur d'Arthur battait maintenant aussi vite que le rythme des cordes. La vie avait l'air de lui avoir joué un drôle de tour, car elle eut le sentiment que c'était à son tour maintenant. Ce qui lui semblait autrefois si rébarbatif devenait soudain nouveau, beau, comme elle l'avait vécu elle.

Son souverain n'était pas un homme qui parlait, ni qui dansait, et encore moins devant tant de public. Même à son mariage, il ne l'avait pas fait. C'était qu'il était pudique, son mari.

Mais lorsque son regard tomba dans le sien, il n'y avait plus de musiciens, plus de parents, plus de spectateurs. Elle sentit l'espoir la regagner au même titre que l'orchestration profonde qui lui était dédié, et un vent d'amour lui transperça la peau, créant une vague de frissons qu'elle n'arrivait plus à stopper. Ce n'était ni du dévouement, ni ce sentiment qu'elle avait toujours ressenti envers son époux. C'était autre chose…

« Je vous aime enfin, je crois, glissa-t-il en un chuchotement tel qu'elle eut l'impression de ne pas l'avoir entendu. »

C'était sorti comme ça.

Juste comme ça.

Guenièvre lui sourit, puis eut un léger rire de joie, d'une vraie joie, à laquelle elle n'avait encore jamais gouté. Arthur le lui rendit, alors qu'ils dansaient comme s'ils étaient seuls au monde. Arthur ferma les yeux et la serra contre lui alors qu'elle s'accrochait à son cou, alors qu'il tournoyait, revoyant Guenièvre et son fils, heureux.

Il avait raté le coche, peut-être. Mais le bonheur était là tout de même. Et alors, il vit sa femme rire de nouveau, lui sourire de joie comme elle avait sourit à leur fils.

« Mon bougon de mari auquel je ne peux même pas en vouloir, chuchota-t-elle en portant sa main sur sa joue, juste heureuse d'être en sa compagnie, dans ses bras. »

Arthur captura alors les lèvres de sa femme, souriant contre sa bouche.

La musique, ce n'était pas que la guerre.

La musique, c'était l'amour, aussi.