Bonjour à tous, et oui, ça y est, me revoilà déjà ^^ la pause était bien de mise mais j'étais vraiment trop pressée d'écrire ce chapitre et d'achever cette longue séquence d'exploration mentale que j'avais dans ma tête depuis bien trop longtemps. Elle se termine donc ici, avec ce chapitre. Comme il a été écrit en un lapse de temps très court (même pas deux semaines), je n'ai pas encore assez de recul, mais j'étais vraiment trop pressée et trop contente de le publier. Les histoires s'y entremêlent encore, et j'ai gardé le croisement des points de vue assez complexe que j'avais commencé à instaurer dans le chapitre précédent. J'espère que cette façon de faire assez expérimentale saura faire son office.
Law : merci infiniment pour ton commentaire ! comme tu peux le constater, le chapitre suivant n'a pas mis si longtemps à arriver ^^' et oui... Dazai va bien se réveiller. Je te laisserai découvrir ça ;)
Bon sinon, les avares de commentaires, on en parle ? Je sais que vous lisez, je vois les stats, et je suis dépitée de l'absence de réaction. Même pas un petit coucou, un petit mot pour dire merci. Je ne sais même pas qui suit cette fiction, si ça vous plait, si vous êtes des lecteurs assidus ou juste de passage... J'écris pour qui au final ? Donc vous savez quoi ? Je suis très contente d'avoir achevé cette partie mais vu le temps et l'investissement que ça me représente, ça ne fait pas cher payé, donc j'ai décidé de mettre cette fiction en pause. Vous voulez la suite ? Commentez. Cela me fendrait le coeur que ce soit le dernier chapitre de cette fiction faute de retour... mais je refuse de produire une histoire de qualité et de m'investir autant pour quelque chose qui, selon vous, ne vaut même pas la peine de laisser un petit mot. À bonne entendeur salut.
Bonne lecture à tous, et j'espère à une prochaine fois.
Chapitre 35.
Le souvenir
« J'ai cru que cette parenthèse durerait pour toujours. Que cette clarté dont s'imprégnait notre quotidien ne s'arrêterait jamais. Que les jours d'innocence et de légèreté se poursuivraient indéfiniment, avec l'innocence des enfants de notre âge. Mais une parenthèse ne s'ouvre que pour se refermer, et là où je craignis longtemps que le destin ne finisse par s'abattre sur ce garçon, c'est sur nous qu'il s'acharna. Car pour peu qu'elles nous offrent un sursis, on n'échappe pas aux ombres du passé. Et le nôtre finit bientôt par nous rattraper. »
Il avait rêvé d'elle un court instant. De cette petite fille sur le bord de la mer. Du garçon qui ne cessait de la suivre des yeux, avant que leurs silhouettes ne s'égarent quelque part, dans un épais brouillard que sa conscience n'arrivait pas à percer. À peine avait-il ouvert les yeux que Kunikida réalisa que le sommeil lui avait déjà échappé, perdu dans cette même brume épaisse qui avait englouti les deux enfants. L'écho des vagues faisait au loin comme le son d'une cloche tandis que la silhouette endormie de Yosano se découpait dans la clarté blafarde de la lune. Quelle heure était-il ? Combien de temps avait-il dormi ? Il se souvenait de la chaleur d'un repas, de la brûlure bienfaisante de l'alcool dans sa gorge et de la mollesse soudaine de ses membres. Il n'avait même pas ôté ses vêtements.
À travers la fenêtre de leur chambre se dessinait le rivage d'ombres et de brume qu'il avait aperçu dans son rêve. Et plus loin encore, la masse uniforme et terrifiante de l'océan. Laissant ses doigts glisser au sol, il effleura le col de son manteau, l'agrippa et le retourna pour retrouver la surface rigide du cahier d'Alice, dissimulé dans la poche intérieure.
Yosano s'agita à peine lorsqu'il se redressa et traversa leur petite chambre sur la pointe des pieds. Refermant doucement la porte coulissante, Kunikida laissa un instant ses pupilles s'habituer à la clarté plus vive du couloir et suivit les flèches indiquant la sortie. La couleur des sols et des papiers peints lui revenaient péniblement en mémoire, dans ces états de demi-sommeil qui accompagnent l'ébriété et la fatigue extrême. Les deux peut-être.
Au détour d'un couloir, il rencontra les sièges vides d'un petit salon réservé aux fumeurs et décida de s'y installer. Minuits passées. Et s'il était arrivé quelque chose ? Et si Dazai était parti pendant leur absence ?… Le coup d'oeil jeté sur l'écran de son portable ne lui apprit rien de plus qu'une heure qu'il connaissait déjà. Le froid avait quant à lui imprégné jusqu'aux murs, dans cette campagne reculée où l'hiver semblait avoir déjà pris ses quartiers. Il avait besoin de présence, de chaleur… Saisissant une pièce de monnaie dans sa poche, l'agent s'approcha de l'un des distributeurs à la disposition des clients et commanda un café. Ça, et un paquet de cigarettes. Pour la braise. Pour la fumée. Cette odeur un peu âcre et surannée qui lui rappelait sa présence. Et peu à peu, il commença à comprendre que même si Tomie revenait, que même si, dans le meilleur des cas, elle ramenait Dazai avec elle, leur rencontre était déjà derrière eux. Les instants de fusion, d'osmose et de chaleur étaient passés. Il avait pourchassé un fantôme au corps de chair, et elle un regard, mais il commençait à comprendre ce qui alimentait la fureur dans ses yeux, cette obstination à vouloir le ramener, et il savait aussi qu'il ne pouvait pas lutter contre cela. Avec un petit sourire, il tira quelques secondes sur sa cigarette et saisit de nouveau le petit carnet dans sa poche. Les souvenirs du temps où Dazai n'était encore qu'Osamu…
« J'avais souvent rêvé d'elle. De cette femme en noir sur le rivage qui tendait ses mains vers le large. Des mains blanches et fripées comme celles des très vieilles femmes. J'avais souvent rêvé du contour osseux de ses épaules qui se découpaient dans le blanc laiteux du ciel et du vent qui gonflait le voile opaque sur ses cheveux. Mais je n'avais jamais vu son visage jusqu'à ce matin-là.
Cela faisait alors une dizaine de mois qu'Osamu était entré dans nos vies. L'été était passé comme le chant éphémère des cigales dans les champs, et l'automne avec lui. La clarté intense qui jette des tâches d'or et de fauve sur la mer avait laissé place au gris de l'eau. Ce long gris qui se prolonge jusqu'au printemps, et qui amène avec lui la pluie, le froid, le feu dans la cheminée et les longues soirées pelotonnées sous nos couvertures. Osamu guéri, je craignis que papa ne veuille le renvoyer à la ville, mais il n'en fit rien. Lui aussi appartenait à ce lieu désormais. Nous partagions ma chambre, mes livres, toutes nos heures de liberté et de rêverie, si bien que je finis par lui parler de mes rêves, de mes cauchemars, et de la Dame en noir, dont l'intrusion de plus en plus fréquente dans mes songes me terrorisait presque. Et puis un matin, à la lueur de l'aube, là où les images des mondes d'ailleurs s'impriment le mieux dans notre esprit, je la vis. Et je la reconnus. Elle avait des yeux aussi clairs que les miens, un regard aussi profond que la mer et son sourire, ses lèvres au goût de sel et de lilas, portaient dans le sourire qu'elle me délivra le secrets des souvenirs que j'avais oubliés. C'était comme si tout ce temps, elle avait continué de m'observer dans l'ombre de mes rêves… J'en pleurais toute la matinée. Papa me crut malade mais Osamu, lui, comprit que quelque chose avait changé en moi, et que cela devrait rester entre nous. Pourquoi était-elle apparue maintenant ? Pourquoi ne m'en était-je jamais souvenue ?
Papa parlait très peu de mon enfance, encore moins de maman. Je savais qu'elle était morte quelques semaines après ma naissance, de la même maladie que celle qui me rongeait alors. Je savais qu'il l'aimait et qu'il la pleurait parfois très tard le soir. Nous n'avions aucune photo d'elle, aucun souvenir. Elle était passée dans nos vies comme la petite sirène dans celle de son prince avant de redevenir de l'écume sur les vagues, et quand papa regardait le large avec ses yeux absents de grand mélancolique, j'avais la sensation ténue qu'il espérait la voir surgir des vagues dans une robe bleue turquoise ou une peau de phoque qui cacherait sa véritable forme. Son visage… je n'aurais jamais dû m'en souvenir. Et pourtant je le vis ce matin-là avec la netteté des écrans de cinéma qui nous donnent l'impression de pouvoir toucher les acteurs du bout des doigts. Comme si elle était venue me rendre visite pour de vrai.
Ce matin-là, Osamu m'écouta lui raconter mon histoire avec ce silence attentif qui donnait tant de profondeur à ses yeux. Je lui parlai de ce qu'il connaissait finalement déjà. Des jours sombres et lumineux qui se succédaient sur le bord de cette falaise, du bruit du vent contre les volets et qui rythmait nos soirées, à moi et papa, depuis ma plus tendre enfance. Et quand, enfin, je lui dis qu'il m'arrivait de tousser parfois très fort, jusqu'à laisser de petites flaques de sang dans mes paumes de main, que dans ces moments-là, j'avais l'impression que ma poitrine se déchirait en deux et que mon coeur pouvait lâcher à tout instant, je perçus quelque chose que je n'avais encore jamais saisi dans ses yeux, pourtant indifférents à tout. La peur. La vraie. Alors seulement, je lui parlai de ma mère. « Tu veux la retrouver ? », me souffla-t-il. Et je fus surprise qu'il comprenne si bien ce que je m'avouais si mal.
Oui. J'avais toujours voulu revoir le visage de ma mère, entendre le son de sa voix, dépasser le voile de la mort pour la connaître, ne serait-ce qu'un peu, et j'avais en même temps si peur de ne rencontrer que le vide en la cherchant. « Viens », me dit-il en me prenant la main.
Papa était en course. Nous étions seuls à la maison. Osamu saisit l'une de mes pinces à cheveux et m'entraîna dans les escaliers, jusqu'à la porte qui fermait le bureau de papa. Je savais qu'il ne voulait pas que j'y accède quand il n'y était pas. C'était l'endroit où il rangeait ses livres et sa machine à écrire, son bien le plus précieux après moi, le ciel et la chance de voir les couleurs, comme il se plaisait à le dire. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vu écrire. Le soir, il se mettait parfois à sa table de travail, devant une feuille blanche qu'il n'entamait jamais. Avec le temps, cette pièce s'était vidée des mots et des histoires pour demeurer fermée à double-tour. Osamu m'invitait à pénétrer un sanctuaire inviolable. La demeure des quelques souvenirs que mon père gardait pour lui, et du temps où il arrivait encore à écrire. Je me rappelle encore des battements de mon coeur lorsque je le vis insérer ma barrette dans la serrure et la triturer jusqu'à ce qu'un claquement nous fasse sursauter. Il l'avait ouverte. Sans oser lui demander d'où il tenait cette compétence, je le suivis dans le bureau, en direction des carnets alignés sur les étagères. Il en saisit un et l'ouvrit sur le croquis d'une femme qui semblait faire face à la mer. « Ton père les feuilletait l'autre jour », s'est-il contenté de me dire. Le vent vint percuter les fenêtres et le bois des façades quand je pris le carnet entre mes doigts pour le feuilleter à mon tour. De par cette pudeur un peu enfantine et le respect que j'avais pour lui, je n'avais jamais regardé dans un seul des cahiers de papa. En l'ouvrant, j'eus la curieuse sensation qu'une part de moi s'en allait, tandis qu'une autre venait de s'éveiller. Sur les pages suivantes, on voyait la même femme, de dos, parfois de trois-quart ou de profil et, enfin, de face. J'eus soudain un haut le coeur. C'était son visage. Celui que j'avais reconnu dans mon rêve, quelques heures plus tôt. Elle était là, elle l'avait toujours été, et papa ne me l'avais jamais dit, jamais montrée. « C'est bien elle », soufflai-je lentement.
Osamu se dirigea alors vers le bureau et, ma barrette toujours à la main, força la serrure de l'un des tiroirs. « Chaque mois », souffla-t-il, de sa voix neutre, « ton père reçoit des lettres en provenance de Yokohama. Je le sais au tampon qui apparaît sur l'enveloppe, et quand il les lit, il a le front plissé et le regard sombre. »
Je connaissais l'existence de ces lettres. Papa me disait seulement qu'il s'agissait-là des nouvelles d'un vieil ami avec qui il n'avait gardé de contact que celui des mots. « Je crois que c'est important », ajouta Osamu. « Sinon il ne les cacherait pas. »
– Il a sans doute ses raisons.
– Mais il te ment.
À ces mots, je perçus l'ébauche d'une colère sourde dans son regard et dans sa voix. « Je sais qu'il te ment. Ça se voit. Et ce sont les menteurs qui ont tord. Personne ne devrait s'accorder le monopole de la vérité. »
Au ton qu'il employa, à son expression, je compris qu'on lui avait beaucoup menti à lui aussi. Et il avait raison. Papa me mentait. Il me mentait depuis longtemps sur ma maladie en croyant me protéger. A chacune de nos visites à l'hôpital, à chacun de mes examens, il me disait que j'allais guérir, que mon état s'améliorerait bientôt. Peut-être y croyait-il lui-même un peu, mais moi, moi qui vivais dans ce corps, qui sentait le mal progresser chaque jour un peu plus dans mes nerfs, mes cellules, mes organes, je savais que je ne guérissais pas, que je ne guérirai jamais. Alors oui, papa me mentait, et il n'arrivait pas à me protéger. Je décidai donc que cette fois-ci non plus il n'y arriverait pas, et je saisis la lettre qu'Osamu me tendait. Elle était datée de la semaine dernière. Les mots que j'y ai lus, je pourrais les retranscrire les yeux fermés, alors même que mes souvenirs s'effilochent comme une pelote de laine qu'on a détricotée. Voilà ce qu'elle disait :
« Elle mange un peu mieux ces derniers temps, mais les cauchemars demeurent. Sa fille l'obsède. Elle la croit vivante. Elle veut la récupérer. Quelques souvenirs lui reviennent parfois, avant de disparaître aussitôt. Elle me confond parfois même avec Lui, et dans ces moment-là, elle a peur de moi. Je continue de la protéger, de la nourrir et d'éponger son front lors des nuits de cauchemars, alors ne crains rien. Nous sommes déjà passés par ces phase et nous les avons déjà surmontées. Elle oubliera, comme elle a toujours oublié. Ne t'inquiète pas. Je sais ce que je fais. Reste en dehors de sa vie, comme tu l'as promis.
Nous avons rendez-vous cet après-midi chez le docteur. Je te tiendrai informé de son état.
Amicalement,
Akechi. »
Tomie…
Elle s'appelle Tomie.
Elle se souvient surtout de ses errances solitaires, du temps où elle n'était qu'une silhouette qui ne fait que passer. De son reflet dans une vitrine, de la buée qui sortait de sa bouche, des regards saisis à la volée, juste avant d'être jetés derrière soi comme des mouchoirs usagés. De cette solitude qui suintait par tous les pores de sa peau. Elle se posait alors ici ou là, le temps de se trouver un refuge, un endroit très bref où atterrir, trouver cette sensation d'être bien faite de chair et de matière, avant de s'évaporer de nouveau. Et comme les dizaines de passants qu'elle croisait dans les rues sans voir leur visage, elle évoluait dans un monde de papier mâché et d'ombres chinoises découpées par la lumière un peu trop agressive des vitrines. Combien de soirées avait-elle écoulées ainsi ? À passer. À s'oublier. Pour rentrer fatiguée d'avoir trop marcher dans sa petite chambre déjà tapissée de solitude. Sa jambe ne lui faisait pas encore mal. C'était ailleurs que ça tiraillait. Et c'est ainsi que tous les soirs, elle répétait le même rituel.
Elle passait. Regardait ces choses qu'elle ne pourrait jamais avoir et qui jetaient leurs promesses de bonheur à ceux qui, comme elle, ne savaient plus où poser les yeux. Elle buvait parfois, bien qu'elle soit encore un peu jeune pour ça. Allongeait le pas jusqu'aux quais pour regarder la mer et la lumière des bateaux depuis la jetée. Avant de simplement rentrer, prendre une douche et se glisser dans les draps trop froids. Et parfois, plus souvent qu'elle n'aurait voulu l'admettre, elle se glissait dans l'obscurité des ruelles en espérant le trouver. Le garçon aux yeux bruns. Mais le temps n'est pas encore à se souvenir. Et c'est en repoussant ses propres réminiscences, les images de celle qu'elle avait pu être, de la sensation du froid sur ses joues et de la pluie sur les épaulettes de son manteau, qu'elle laisse le garçon qui a bien grandi la guider à nouveau dans les méandres de sa mémoire, libérée de ses barrières. Vers un souvenir.
Le souvenir.
Dazai.
Il s'appelle Osamu Dazai.
Mais cela est-il réellement important ?…
Il n'a pas besoin d'aller très loin. Les murs en carrelage gris-vert qui quadrillaient l'espace de sa conscience fondent d'eux-même, lentement, comme une matière pâteuse dépourvue de sa structure et qu'on n'a qu'à laisser rouler sur le sol pour qu'elle s'évacue avec les eaux et la pluie. À mesure qu'ils fondent et que roulent entre leurs pieds la matière noire et visqueuse qui a failli les engloutir, c'est la lumière qui revient. La lumière pâle et blanche d'un matin où, il ne sait pas encore pourquoi, tout s'est mis à changer dans la maison sur la plage. Il sait seulement qu'à partir de ce jour, le temps s'est mis à s'écouler de plus en plus vite jusqu'à lui échapper complètement, comme tout ce qu'il avait de précieux. Tout est parti en cendres. Mais avant de saisir pourquoi, il la voit de nouveau. La petite maison en bois blanc, perchée sur son éperon rocheux. Il a l'impression d'y être resté très longtemps. Que les jours se sont écoulés au ralenti jusqu'à ce qu'il ne se souvienne plus du nom des choses et des couleurs. Il sait aussi qu'à l'instant où les murs carrelés se sont mis à fondre, maintenant que ces pas le mènent à nouveau vers la porte demeurée ouverte, tout y est redevenu comme avant, des livres dans les étagères au poêle à bois dans la cuisine. Peut-être même qu'il y retrouvera la chaleur qui y régnait avant, cette douceur de vivre qui s'est mis à le contaminer lui aussi, jusqu'à le figer complètement. Mais il sait aussi qu'il manquera quelque chose, et que c'est ce quelque chose-là qu'ils sont venus chercher. Lui et la femme aux yeux gris dont il serre la main dans la sienne.
Ils sont là, tous les deux à marcher comme un vieux couple le long de cette plage au sable gris. Il y a de lourds nuages dans le ciel. L'air est froid, mais il se loge dans leurs pas très lents, leur souffle, cette main autour de la sienne, une douceur teintée de mélancolie et de tristesse. Ce moment, c'est comme si elle l'avait déjà vécu des centaines de fois, dans une dimension parallèle à la sienne, et dont les temps ont fini par se rejoindre. Pour la première fois depuis très longtemps, Tomie a la sensation d'être là où il faut et quand il faut, comme si toutes les pièces du ciel et les rouages de l'univers avaient retrouvé leur place. Et elle marche, lentement, aux côtés de cet homme qu'elle n'a jamais cessé de chercher, même quand elle voulait le fuir.
Il a gardé son costume noir, ses bandages autour du cou et des poignets, mais son visage est entier désormais, depuis qu'elle l'a découvert, et ses yeux, rivés sur la maison qui se dessine à l'horizon, portent une résolution qu'il n'avait jamais eu avant. L'assurance qu'il doit et qu'il va savoir. Qu'il ne lui manque que ça pour revenir. Le va-et-vient des vagues accompagne leur long cheminement jusqu'aux escaliers qui grimpent le long de la falaise et lui ramène le souvenir du rire de ces deux enfants qu'ils ont été un jour, à la lumière d'un été qui n'existe plus. C'était il n'y a pas si longtemps…
Le vent souffle encore quand ils atteignent la porte et ramène jusqu'à eux des parfums de terre et de fleurs séchées. Tout est calme désormais, presque doux, dégagé de la lourdeur des souvenirs cadenassés derrière la souffrance.
La lumière et les sons de la plaine s'atténuent légèrement à mesure qu'ils s'avancent dans le couloir. Tomie réalise alors que rien, absolument rien n'a changé depuis le temps où Dazai a vécu là et où Alice était encore en vie. Des planches de dessin accrochées aux murs jusqu'au gris légèrement écaillé de la peinture, rien n'a bougé. Au bout du couloir, sur leur droite, elle devine la cuisine et son poêle éteint, la surface de la table où ne traine pas une seule miette. A chacun de leur pas, le plancher grince un peu. Les couleurs, les odeurs de poussière, le son étouffé du vent dans les hautes herbes, tout a retrouvé sa réalité. Une matérialité si tangible qu'elle se confondrait presque avec celle de la vraie vie.
Lâchant sa main pour déposer sa paume sur la surface des meubles qu'il reconnaît, effleurer du bout des doigts les objets où ses souvenirs se sont échoués, Dazai évolue lentement de pièce en pièce, s'arrête parfois au seuil d'une porte pour laisser son regard s'imprégner des visions perdues, et qu'il semble se réapproprier peu à peu. « Il y a quelque chose que je dois te montrer », souffle-t-il alors. « Dans le bureau. »
Elle se souvient de cette pièce un peu plus étroite que les autres, avec sa chaise à ressort, sa machine à écrire et ses carnets alignés sur les étagères détenant les croquis et les visions décousues de Charles. À moins qu'il ne s'agisse de Lewis. Dès l'ouverture de la porte, sur les pas de Dazai, elle reconnaît le vert foncé des meubles, le noir de la machine à écrire, mais quelque chose lui semble différent. C'est alors que Tomie remarque les feuilles échouées sur le sol. Les enveloppes aussi. Des lettres. Le parquet en est jonché.
« C'est comme ça que ça a commencé », murmure Dazai en se penchant lentement pour ramasser l'un des feuillets. Il est entièrement blanc, à l'exception d'un mot. « Elle ». Tomie constate qu'il en est de même pour les autres. Des feuilles blanches pour la grande majorité, parfois griffonnées d'un ou deux mots tapés à la machine à écrire. Et puis, sur certaines, elle observe des phrases à la graphie irrégulière. « Elle pense à sa fille », « Elle veut la retrouver », « Son état s'est empiré ». D'autres enfin, même si elles sont couvertes de lignes et de ratures, restent parfaitement indéchiffrables. « De qui parlent ces lettres ? », souffle-t-elle. En relevant les yeux vers Dazai, face à son expression confuse et son regard troublé, elle comprend que ce sont là les seuls mots dont il se souvient, n'ayant sans doute eu accès qu'à des bribes de message, des répétitions d'une missive à l'autre. Sur l'une d'elles néanmoins, le message est parfaitement lisible. Il n'est pas écrit à la machine, comme tous les autres, mais à la main, d'une écriture pressée, légèrement chaotique, qu'elle a peur de reconnaître.
« … Sa fille l'obsède. Elle la croit vivante. Elle veut la récupérer. Quelques souvenirs lui reviennent parfois, avant de disparaître aussitôt. Elle me confond parfois même avec Lui, et dans ces moment-là, elle a peur de moi. ... Elle oubliera, comme elle a toujours oublié. Ne t'inquiète pas. Je sais ce que je fais. Reste en dehors de sa vie, comme tu l'as promis.
…
Akechi. »
« Akechi… »
Son coeur manque un battement. « Akechi… » Cet Akechi-là ? Ses mains tremblent sur le papier. Le visage de Dazai est quant à lui resté impassible, parce que ce n'est pas cela qui importe pour lui. Ce qui compte, là tout de suite, se sont les conséquences de cette lettre, de cette simple lettre et ces quelques mots griffonnés sur le papier sur leur destin, à lui et à Alice.
– Que s'est-il passé ?… », demande Tomie.
– Il faut partir.
Visiblement plongée dans un profond sommeil, Yosano réagit à son appel par un sursaut, suivi d'un geste brusque qui faillit le percuter en plein visage. Elle avait les yeux rougis de sommeil et une expression à décourager les plus entreprenants. Il était près de deux heures du matin.
– Qu'est-ce qu'il y a encore ? », marmonna-t-elle en lui lançant un regard venimeux.
– J'ai trouvé quelque chose.
Le cahier d'Alice serré entre ses doigts, Kunikida peinait à contenir les battements de son coeur. Si l'homme qu'Alice mentionnait dans les dernières pages de son récit, peu avant de brusquement l'arrêter, s'avérait être Akechi Kogoro, il tenait enfin la pièce manquante du puzzle. Celle qui reliait l'ancien détective à Charles Ludwidge, et par extension, au couple Stoker.
– Il faudrait questionner Charles à nouveau », stipula la médecin tout en essayant de remettre de l'ordre dans ses cheveux. « Mais nous sommes en pleine nuit… »
– Je sais… Et rien ne nous dit qu'il soit encore dans la maison. S'il mentait même à sa fille, cet homme a visiblement beaucoup plus de choses à cacher qu'il ne le prétend.
– Qu'est-ce qu'elle dit dans les dernières pages ?
Tout en secouant la tête, il dévoila à sa collègue la fin du carnet, complètement vierge.
– Soit elle n'a pas eu le temps de le terminer, soit quelque chose l'a empêchée de le faire.
– La maladie par exemple ?
– Elle l'était déjà quand elle a écrit ces lignes. Elle savait qu'elle allait mourir.
– Charles l'aurait découvert ?
– Je ne pense pas… sinon il n'aurait pas laissé le cahier intact sur le bureau de sa fille.
– Que disent ses dernières lignes ?
Saisissant le cahier de nouveau, il lut d'une voix chancelante les ultimes mots de la fillette, avec la curieuse sensation qu'avec l'encre sur le papier, c'était un peu de la présence d'Alice qui s'effaçait elle aussi.
– Elles sont pour lui », souffla-t-il. « Pour Dazai… »
Le dernier paragraphe rédigé de la main de l'adolescente intervenait après plusieurs pages blanches, comme si elle avait décidé de reprendre une ultime fois son récit avec le souci un peu maniaque et terriblement compréhensible de donner une conclusion avec ce qu'elle n'avait pas pu achever.
« Je t'ai souvent dit qu'on ne savait rien de la vie tant qu'on n'avait rien compris à la mort. J'avais beau prétendre la connaître mieux que personne, je crois que je me trompais. J'ai plus aimé vivre, je crois, que n'importe qui sur cette terre, et si quelqu'un est amené à lire ces pages un jour, je voudrais qu'il sache que ce n'est pas le fait d'être en vie qui nous rend vivant, mais bien le fait de le sentir. Et moi, je ne me suis sentie en vie qu'à partir du moment où je t'ai rencontré.
J'ai très vite su que je mourrai très jeune, et c'est peut-être pour cela que je n'ai jamais voulu m'attacher à personne. J'ai toujours voulu mourir seule, mais aujourd'hui la perspective de partir si loin de toi que tu ne pourras peut-être jamais me rejoindre me pétrifie de peur. Toi, mon premier et mon seul ami. Osamu. »
À partir de là, il sent que les souvenirs lui échappent. Non parce qu'il a oublié, mais parce qu'il n'a jamais su. Il y a eu ce matin-là, où Alice s'est réveillée en pleurant. Il ne sait plus pourquoi. Et puis la conviction intime qu'il devait lui montrer les lettres que son père ne lisait qu'une fois reclus dans son bureau et qu'il renfermait à double tour dans son tiroir. Son père, c'était l'homme aux yeux tristes et au sourire tendre qui hantait ses allées et venues dans cette maison. Il s'en rappelle maintenant, comme il se souvient des histoires qu'on lui lisait à voix basse la nuit pour apaiser ses cauchemars, des rires de la fille dehors quand il se mettait à pleuvoir, et de la sensation du sable froid sous ses pieds. Il se souvient de tout cela avec une clarté nouvelle, évidente, comme si un voile s'était levé sur le théâtre de sa conscience pour lui révéler ce qui, finalement, avait toujours été là. Il sait donc, aussi clairement que les lettres qui se trouvent dans ce bureau ont marqué un tournant dans sa vie ici, que ce qu'il cherche est à l'étage, dans cette chambre dont la porte ne voulait jamais s'ouvrir et derrière laquelle grondait l'ombre la plus terrifiante et la plus profonde de toutes. Celle de l'oubli.
« Osamu… j'ai aimé chacun de tes regards, chacune de nos soirées passées sous les couvertures, à lire à la lueur d'une lampe de poche les histoires que nous avions fini par connaître par coeur. J'ai aimé tes silences, cette indécision sur ton visage quand tu ne savais pas vraiment quelle expression arborer, tes sourires discrets, ces petits frissons qui saisissaient tes épaules quand tu risquais tes pieds nus dans l'eau. Il y a beaucoup de choses que j'aurais dû te dire, que tu aurais mérité de savoir, mais je crois qu'une part de toi les as déjà comprises, et c'est pourquoi j'ai préféré m'en aller sans toi, découvrir la vérité à ton insu. Parce que j'avais peur qu'elle ne vienne ternir l'image que tu te faisais de moi et qui, je crois, m'est devenue très précieuse. Le savais-tu Osamu, que le monde n'est que le fruit de nos perceptions ? À travers tes yeux, je me suis découverte enchanteresse, et magicienne, et fée perdue. J'ai aimé chacun des visages que tu m'as donné, chaque moment où tes yeux se sont posés sur moi, alors si je suis un monstre, et je crois que c'est le cas, je n'ai pas envie que tu le saches. »
Les feuillets dans une main, l'autre de nouveau dans celle du petit démon redevenu un homme, elle grimpe les escaliers en bois marche après marche, attentive à chaque craquement, à tout ce que le vent pourrait leur dire là-bas dehors, mais le temps lui aussi semble s'être mis en suspend. À la lumière déclinante du jour se dessine la ligne d'un couloir aux murs blancs, écaillés, qui se poursuivent jusqu'à une porte en bois à la poignée ronde qui émet un léger reflet argenté. La vision dans la baignoire. Une terreur intense et sourde, la certitude que quelque chose d'affreux s'est produit derrière cette porte, la saisit soudain. C'est cela, ils y sont. C'est précisément cet endroit que Dazai cherchait constamment à fuir et à retrouver. Elle se souvient de ses propres mots, la vérité crue, innommable. « Alice est morte. » C'est ici que ça s'est produit.
Et elle a promis qu'elle serait avec lui.
Dazai ne la regarde pas. Les yeux rivés sur la porte, il semble aux aguets, moins dans la crainte que dans l'attente de quelque chose. C'est alors qu'elle l'entend. La boîte à musique. Ce son qui accompagna sa plongée dans la baignoire, ses pas dans les rues pavées recouvertes de neige, en ce matin blanc, puis enterré sous le parquet de Kogoro Akechi.
« C'est là », susurre-t-elle en pressant sa main un peu plus fort.
– Je sais.
En croisant son regard, elle réalise que ce n'est ni la peur ni la douleur qui ont ralenti ses pas, mais l'émotion. Une émotion si vive qu'elle fait naître une pellicule sur ses pupilles, et crée un léger froissement dans l'encoignure de ses lèvres. Tout à l'heure, il est vrai que l'enfant a bel et bien retrouvé la petite fille dont il rêvait, mais il n'a pas encore rencontré l'adolescente qu'elle est devenue, et qui n'a que trop peu vécu.
Il avait déjà lu ces lignes un instant plus tôt, sa cigarette à la main, mais savoir qu'elles étaient destinées à Dazai lui déchirait le coeur. Il avait compris qu'Alice l'aimait, que c'était sans doute réciproque, mais il n'avait pas encore mesuré l'ampleur de la tragédie que la fillette avait vécu en son propre intérieur à l'idée de perdre le seul être auquel elle s'était attachée. Charles avait prétendu que le garçon n'était plus là quand ils étaient revenus de Tokyo, où il avait tenté de faire soigner sa fille, mais tout portait à croire que Dazai avait bel et bien assisté aux derniers instant d'Alice Ludwidge, et les mots qu'il avait sous les yeux le confirmaient.
« Je sais qu'un jour tu reviendras ici, dans notre maison sur la falaise, et que tu liras ces lignes. Tu ne le feras pas tout de suite, tu attendras. Sans doute longtemps. Tu attendras peut-être d'avoir tout oublié… car c'est le danger des vies comme la nôtre, coupée du monde et du temps, et c'est pour ça que j'ai passé ces derniers jours à faire le récit de notre rencontre. Pour que tu n'oublies pas. Le reste, les jours plus sombres, tu peux l'occulter, mais ça, surtout ne l'oublie pas s'il-te-plait. Garde une petite place pour moi dans ta mémoire, même si tu sais comme moi que les souvenirs sont temporaires et qu'ils sont amenés un jour à disparaître, comme tout ce qui nous entoure. La clé, elle est dans les lettres que tu as sorties de leur tiroir et qui ne le quitteront plus jusqu'à ce que tu remettes la main dessus. Elles sont pour toi. Si tu veux comprendre un jour, tu n'auras qu'à les lire, comme moi, lire entre les lignes, et comprendre le terrible secret qui nous a reclus, papa et moi, dans cette maison. Mais lorsque tu auras compris, je t'en conjure Osamu, rappelle-toi de moi comme de la fille aux bottines trop grandes qui t'a tendu la main cette matinée d'hiver, qui t'épongeait le front quand tu avais de la fièvre et qui te prenait la main pour courir avec toi sur le sable chaud. C'est tout ce dont tu dois te souvenir et ça, aussi longtemps que tu auras de la mémoire, tu ne devras jamais l'oublier. Ainsi, peut-être qu'une part de moi pourras rester à tes côtés. »
Dans cette chambre, la lumière a toujours été plus vive, les couleurs plus pures, les parfums plus puissants. Elle sent encore les fleurs et la pluie, l'odeur de la peinture et des crayons qu'elle taillait un à un, avant de les aligner soigneusement sur son bureau. Ses carnets sont toujours là. Sur leurs couvertures, elle a dessiné l'esprit de chaque saison. Les fruits d'automne, le blanc de l'hiver, les myosotis et les violettes du printemps, les roses et les lilas de l'été. Et dans chacun d'eux court encore cette écriture aux lettres un peu épaisses, rondes, vivantes, qui le fascinaient chaque fois qu'elle prenait sa plume. Lui qui n'avait jamais aimé écrire. Il n'ose pas encore regarder son lit. À la place, c'est sur chaque dessin, chaque peinture à l'aquarelle qu'il attarde ses yeux. Les livres d'images dans les étagères. Les histoires qu'elle lui récitait sous les couvertures, à force de les connaître par coeur, à la lumière de leur lampe de poche. Cette petite boîte en fer où elle rangeait ses coquillages les plus jolis. Ce collier de nacre qu'il lui a fabriqué, et qu'elle n'a jamais porté de peur de le casser. Les trésors d'une vie qui, l'espace de quelques semaines, de quelques mois, s'est mêlée si étroitement à la sienne qu'elle a fini par se confondre avec elle. Bien sûr qu'il est mort avec elle.
Derrière lui, il sent toujours la présence de la femme au yeux gris. Elle lui a promis qu'elle resterait là. Qu'elle serait avec lui jusqu'au bout. Alors, lentement, il se tourne vers le lit aux lourdes tentures qui a abrité ses jours et ses nuits, et il reconnaît ses yeux de cendre dans la pénombre.
Elle est là. Un peu plus grande, plus fine encore que la petite fille en robe blanche de ses souvenirs. Ses cheveux sont plus courts, mais avec les mèches argentées qui tombent sur ses épaules, la lumière dans ses grands yeux couleur de l'aube, elle n'a jamais été aussi belle.
« Je t'avais dit de partir », souffle-t-elle.
– Je ne peux pas…
Il est plus jeune. Le costume noir a disparu pour laisser place à un pantalon et un pull de laine grise un peu trop grand pour lui. Ses bandages eux aussi ont disparu. Le garçon a de nouveau laissé place à celui des souvenirs. S'approchant d'elle, il prend l'une de ses mèches de cheveux et la fait glisser entre ses doigts.
– Pourquoi sont-ils plus courts ?
– Parce qu'on a dû me les couper.
– Pourquoi ?
– Parce qu'ils ont brûlé.
Le silence qui les sépare est lourd de sens, et Tomie croit percevoir une pointe de rancoeur dans le regard du garçon. « Tu es partie sans rien dire… »
– J'avais besoin de savoir.
– Tu aurais pu m'emmener… ton… ton père s'est inquiété… on t'a cherchée partout… et quand il est parti, j'ai dû… j'ai dû rester ici tout seul.
Il pleure presque. Les yeux de la fille sont eux aussi embués de larmes. Lentement, elle le prend dans ses bras et le serre contre elle. « Je suis désolée Osamu… Je te demande pardon. »
« Ce matin-là, j'ai décidé de disparaître. Par un de ces tournants bizarres que peut parfois prendre notre âme et qui crée des cassures irréparables dans notre vie, j'ai décidé de partir. Et surtout, de partir sans toi. Alors je t'ai envoyé chercher pour moi mon collier de nacre, celui que j'avais oublié la veille sur la plage, et j'ai quitté la maison. Je ne sais plus si j'avais l'intention de revenir. J'ai pris le bus, puis le train, comme lorsque nous allions à la ville pour mes examens. Tu te rappelles du bus et du train, n'est-ce pas ? C'est comme ça que nous t'avons ramené… Sauf que je ne suis pas descendue à l'arrêt habituel. Je suis allée plus loin, bien plus loin, là où le béton s'étend jusqu'aux limites de l'horizon. Je voulais retrouver l'adresse qui figurait sur cette enveloppe, demander à son expéditeur qui était cette femme, pourquoi elle était malade, pourquoi on refusait de lui rendre sa fille… J'ai disparu exactement seize jours. Je sais. Moi aussi j'ai compté. Et je crois… je crois bien Osamu… que j'ai réveillé des forces auxquelles il n'aurait pas fallu toucher. »
Seize jours. Seize jours entiers sans dormir, pratiquement sans manger. Elle avait disparu. Alice était partie. Il se souvient de son retour de la plage. La veille, ils avaient joué aux pirates, et le trésor, son collier de nacre, était resté dans le petit coffre qu'elle avait à demi-enterré dans le sable. Quand il était revenu dans la maison sur la plage, Alice n'était plus là. Il l'avait appelée, mais elle n'avait pas répondu. Quand son père était revenu, il l'avait cherchée lui aussi, mais Alice n'était plus là. Elle était partie. Des tremblements dans la voix, le garçon avait alors révélé à l'homme aux yeux tristes l'objet des larmes qu'elle avait versé ce matin-là. Elle disait qu'une femme en noir était venue la voir, qu'elle avait reconnu son visage. Et comme elle cherchait des réponses qu'il n'avait pas, il lui avait montré les lettres que Charles cachait à la face du monde. Il se souvient de la peur dans son regard, de la pression de ses grandes mains sur ses épaules. « Qu'est-ce que tu as fait ? » Et c'est sur ces mots qu'il était parti lui aussi, en lui demandant seulement de rester là. De garder la maison si jamais elle revenait.
Il l'avait gardée. Seize jours entiers. Une éternité.
On dirait de la neige dehors. Cela fait quelque temps qu'il fait très froid dans la maison. Maintenant il gèle, même de l'autre côté des carreaux. Parfois, le garçon se met à la fenêtre pour écouter le murmure du vent dehors. Seulement le murmure, car au-delà de la brume épaisse qui a tissé un voile opaque et blanc devant la vitre, il ne voit rien. Il ne fait jamais nuit ici. Bien sûr qu'il ne fait pas nuit, puisqu'il ne dort jamais.
« Je suis resté tout seul… » souffle-t-il. « J'ai cru que tu ne reviendrais jamais… »
– Je sais.
« J'ai même cru que tu n'avais jamais existé et que j'étais mort, condamné à errer ici jusqu'à la fin des temps…
– Je sais Osamu. Moi aussi j'ai cru que j'allais mourir sans jamais te revoir…
Elle pleurait aussi. Sous ses cheveux un peu moins longs, un peu plus blancs, ses joues n'avaient jamais été aussi pâles. Elle était belle pourtant. Il n'avait jamais été sensible au grain de sa peau, à la texture légèrement rosée de ses lèvres et à cette odeur de fleurs qui semblait flotter autour d'elle, jusqu'à cet instant.
Il neigeait quand il avait entendu la voiture s'arrêter devant la maison et les portières claquer. Le bruit des clés dans la serrure, il l'avait pratiquement oublié. Mais dès que le père et la fille y entrèrent, tout sembla s'animer de nouveau. Le gris pâteux dans lequel s'étaient écoulées la morosité des journées sans but retrouva ses couleurs, le ciel son éclat, l'air sa substance.
Seize jours durant, Osamu n'avait pas quitté la maison sur la falaise. Se nourrissant de pain sec et de biscuits, le regard rivé sur la poignée de la porte d'entrer, dans l'espoir de la voir bouger. Il ne se souvenait pas avoir dormi. Il ne savait même pas s'il avait vraiment respiré. Chacune des heures, chaque seconde qui avaient rythmé ses journées s'était focalisé sur l'attente de voir enfin bouger cette poignée, de la voir revenir. Et il avait attendu si longtemps qu'il avait fini par douter de l'existence de la fille en robe blanche et de l'homme aux yeux tristes. Peut-être que tout cela n'avait été qu'un rêve…
Mais quand Charles était revenu, quand la poignée s'était enfin abaissée et que la porte s'était ouverte sur sa silhouette un peu voutée, le garçon sut qu'il n'avait pas rêvé. L'homme tenait dans ses bras un petit corps roulé dans une couverture. Les cheveux qui en dépassaient avaient la même couleur que ceux de la fille qui accueillait l'orage en riant.
« Merci de nous avoir attendus. » Ce furent les seuls mots que Charles lui adressa, et ce jusqu'à la fin.
Trois jours encore, la porte de la chambre d'Alice demeura fermée. Il entendait de l'autre côté du panneau cette toux aiguë, déchirante dont elle lui avait parlé, et qu'il avait parfois entendue la nuit depuis la salle de bain où elle se cachait pour faire passer les crises. Un matin, enfin, le verrou de la porte demeura ouvert. Charles n'était pas là, et pour la première fois depuis ce qui lui avait semblé durer une éternité, Osamu revit la fille qu'il avait fini par confondre avec un rêve. Il reconnut la lumière dans ses yeux, la douceur nostalgique de son sourire, mais il avait la sensation que la silhouette squelettique sous les draps, les mains osseuses qui gisaient sur les couvertes et les tempes saillantes sous ses yeux caves n'étaient pas les siennes.
« Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
– C'est un secret », dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres.
« Un jour, tu sauras. »
« J'ai eu du temps, juste assez pour achever ces lignes. Tu sauras peut-être un jour ce qu'il s'est passé pendant mon absence, les longues heures pendant lesquelles j'ai disparu de ta vie et de notre maison, mais je ne t'encouragerai pas à le faire. Souviens-toi de nous comme nous avons été. Deux enfants qui jouaient sur la plage, qui riaient sous la pluie et qui rêvaient sous les étoiles. Deux enfants qui ne pensaient à rien, et surtout pas au lendemain. Le reste n'est pas important. Je serais morte de toute façon Osamu, et ce que je te vois repousser de jour en jour, avec une douleur qui est aussi la mienne, serait forcément arrivé. Tu seras seulement libre un peu plus tôt… »
Alice mourut lentement. Osamu et son père la veillèrent jour et nuit, se relayant à son chevet pour ne jamais la laisser seule. L'homme ne dit plus un mot. Il ne savait que pleurer en silence. Les heures qui lui restaient et quand ses forces le lui permettaient, Alice les passa à écrire. Osamu lui demandait parfois ce qu'elle mettait tant d'acharnement à coucher sur le papier, mais elle restait toujours muette à ce sujet. À la place, elle lui demandait de lire les histoires qu'elle aimait. Des histoires de princes et de princesses, de magiciennes et de trésors perdus. Elle fermait alors les yeux tandis qu'un sourire très doux se dessinait sur ses lèvres.
« Qu'est-ce que tu seras plus tard ? », lui demanda-t-elle un jour.
– Le pire des brigands… », répondit-il sans vraiment savoir ce que cela signifiait.
– Non… », rit-elle. « Tu seras le plus brillant de tous les brigands. »
Il n'osa pas lui retourner la question.
Une nuit, sa fièvre fut particulièrement forte, ses crises de toux plus longues et plus sanglantes. Alors, son père alla chercher une grande bougie blanche décorée d'une croix rouge, et l'alluma en tremblant. Lui et le garçon restèrent ainsi, jusqu'aux premières heures de l'aube, au chevet de la fillette. Et aux heures les plus sombres, juste avant que le jour ne pointe, Alice posa ses lèvres sur celle d'Osamu. Elle lui dit qu'elle l'aimait, et elle ferma les yeux.
« On ne vit que pour mourir Osamu. Ne l'oublie jamais. Mais on vit aussi pour aimer, et ça, c'est toi qui me l'as appris. Alors, de tout mon coeur, et pour toujours… tu le sais. Tu le sauras encore, même quand tu auras oublié. »
– Elle est morte », souffla-t-il, comme si cela venait d'arriver.
– Ça fait douze ans qu'elle est morte », rétorqua Yosano.
Il avait mal aux yeux de lire dans l'obscurité, et terriblement mal au coeur aussi.
– C'était il y a longtemps Kunikida », souffla la médecin en posant une main sur son épaule.
– Je sais…
Mais il savait aussi que c'était ce passé, ce souvenir précis, trop longtemps refoulé, qui avait entraîné Dazai sur cette plage et dans la houle furieuse, jusqu'à pratiquement lui coûter la vie.
– Je crois qu'on devrait y retourner », dit-il en relevant la tête. « Personne ne peut affronter ça tout seul. »
Elle acquiesça.
– Ça va aller ?
– Il le faut bien.
Souffler ses derniers mots et fermer les yeux, s'éteindre comme la flamme d'une bougie. C'est ainsi qu'Alice Ludwidge aurait dû mourir. Mais ce n'est pas dans son lit, comme le prétendit plus tard son père, qu'elle poussa son dernier souffle.
La lumière déclinante de la mèche s'est brusquement éteinte, et dans la nuit argentée, Tomie distingue encore le visage de la fillette dépassant des draps blancs, le corps de son père, avachi de sommeil dans son fauteuil, et celui d'Osamu qui se tient contre elle, les paupières à demi-fermées. C'est alors qu'elle l'entend de nouveau. La mélodie de la boîte à musique. Et elle n'est pas la seule. D'une respiration sifflante et douloureuse, Alice se redresse lentement, captée par les notes qui semblent provenir de la brume, dehors. Elle porte un regard emprunt de tristesse aux deux hommes à son chevet, prend le petit carnet posé sur sa table de nuit, et s'extirpe des draps sans un bruit pour le ranger avec les autres, bien alignés sur son bureau. À pieds nus, dans sa chemise de nuit blanche, elle esquisse quelques pas, tourne tout doucement la poignée de la porte pour ne faire aucun bruit, et la referme derrière elle. À côté du lit, le garçon a désormais les yeux grands ouverts. Il attend. Et c'est seulement lorsque le grincement du parquet s'amenuise et que résonne le bruit d'un loquet qu'il glisse à son tour vers la porte en bois, et disparaît dans la pénombre.
Le soir-même, juste avant que son père n'allume la bougie, luisante de sueur et brûlante de fièvre, Alice lui avait dit d'une voix rauque que quelqu'un viendrait la chercher, et qu'il ne fallait surtout pas qu'il la trouve. Osamu lui avait répondu qu'il ne laisserait jamais personne l'emmener, qu'il la protègerait toujours, mais Alice était partie de nouveau. Et elle était partie sans lui.
Alors qu'elle se dirige à son tour vers la porte, Tomie sent une main se refermer sur son bras et reconnaît les yeux bruns du Dazai adulte. Il lui désigne alors la fenêtre, le paysage baigné de lune et balayé par le vent de la mer. En s'en approchant, la jeune femme distingue alors derrière les carreaux la chemise de nuit blanche d'Alice au bord de la falaise. À quelques centimètres du vide. Elle se tient là, bien droite, complètement immobile malgré le vent furieux qui souffle dans ses cheveux et les pans de sa robe. À sa suite, un garçon arrive en courant. Celui qu'il a été, et dont il a fini par se dissocier aussi. La fille ne se retourne pas, mais sa voix perce le silence comme une aiguille. « N'approche pas. » La mélodie devient soudain plus forte, surmontée d'une voix féminine que Tomie n'a encore jamais entendue. Et qui chante.
Dans le gris de l'hiver, sa voix…
« Ne t'approche pas », répète Alice.
– Ne fais pas ça », répond une voix, juste dans son dos. Dazai. Le regard écarquillé, qui répète les mots qu'il a prononcé douze ans plus tôt.
– Elle est venue me chercher…
– Qui ?
– La Dame en noir.
La pression sur son bras se resserre. Elle en a presque mal.
– La Dame en noir n'existe pas Alice… c'est un cauchemar. Juste un cauchemar.
– Toi aussi tu l'entends, n'est-ce pas ?
Elle parle de la mélodie.
Sa voix, comme un voile de givre et de lumière…
Depuis la fenêtre de la chambre, Tomie la voit tourner son visage trop pâle vers Osamu, et esquisser un sourire très triste.
« Elle est déjà là… »
Sa voix n'existe plus…
Alors, très simplement, comme poussé par une main invisible, son corps bascule dans l'ombre, vers le vide. Sans un bruit, sans un cri. Et elle, depuis l'autre côté de sa fenêtre, elle voit la silhouette du garçon se précipiter vers les ténèbres, le bras tendu.
À la place et dans sa bouche…
Elle voit sa main agripper celle d'Alice, leur deux paumes blanches se rejoindre, avant que leurs corps ne disparaissent dans la nuit noire. Et dans le vent furieux, la rumeur des vagues au loin, la voix chante toujours.
C'est la mort qu'il reconnaît.
Une douleur. Infâme. Une douleur du corps. De l'âme. De tout ce qui coexiste en lui. Hurler. Sans jamais s'arrêter. C'est pour ça qu'il hurlait depuis tout ce temps… depuis ce matin sur le quai… dans les toilettes de l'orphelinat, dans son lit d'hôpital, dans sa salle de bain, dans sa baignoire, et puis dans sa tête. Uniquement dans sa tête. Pour que personne ne l'entende surtout.
La chute dans le vide. La morsure infâme du froid sur sa peau. Le roulement des vagues qui l'empêchait de respirer, et ces yeux. Ces yeux blancs qui ne le quittaient pas. Sa main trop raide, ses lèvres déjà bleues.
Non. Alice n'est pas morte dans son lit cette nuit-là. Cette nuit-là, elle a fuit quelque chose, et pour lui échapper, elle a sauté dans le vide.
Alice est morte à l'instant même où les vagues se sont emparées de son corps. Il le sait, car c'est à ce moment précis que son coeur à lui s'est fendu en deux.
Il y a douze ans, aux premières heures du jour les corps de deux enfants ont été repêchés près des falaises. Un garçon et une fille. Noyés.
Les lumières de la clinique perçaient les ténèbres comme deux grands yeux incandescents qui les scrutaient au loin. Le froid leur piquait les joues tandis qu'ils avançaient laborieusement contre les assauts du vent. Au loin, l'horizon grondait comme si une tempête se préparait.
– Kunikida », souffla Yosano en pressant le pas pour marcher au rythme de l'agent. « J'ai parlé avec les aubergistes pendant que tu dormais. À propos des deux enfants qu'on aurait repêchés il y a douze ans. »
Son intérêt piqué, le détective dut s'arrêter pour faire face à sa collègue, dont la silhouette ballottée par les rafales semblait pouvoir s'envoler à tout moment dans le ciel noir.
– Je t'écoute.
– Tout le monde connaît plus ou moins cette histoire dans le coin. Certains étaient même présents lorsque les secours sont intervenus pour repêcher les deux corps. Il y a en revanche une rumeur qui tourne.
– Laquelle ?
– L'un d'eux auraient disparu. Celui de la fillette. Le médecin légiste n'a rien signalé pour ne pas être accusé de négligence. Tout le monde avait peur que la mort d'une européenne n'attire l'attention sur le village, donc personne n'en a reparlé et comme le corps n'a pas été réclamé, l'affaire a fini par se tasser. Mais il y a une rumeur comme quoi le corps de la fillette aurait disparu de la morgue, le lendemain de son arrivée.
Le froid se fit tout à coup plus prégnant, et Kunikida n'était pas sûr que ce ne soit dû qu'à l'atmosphère déjà glaciale.
– D'où part la rumeur ?
– La propriétaire l'a entendue de sa cousine, amie avec la femme du médecin légiste. Son mari l'a quant à lui su de l'un des personnels de l'hôpital à qui le médecin se serait confié.
– C'est un petit village…
– Mais malgré tout, les versions concordent. Le corps d'Alice Ludwidge aurait disparu.
Kunikida réprima un frisson. L'ombre du monstre qui les avait attaqués au cimetière planait toujours sur eux, de même que celle des cadavres qu'ils avaient découvert dans la cave du manoir Stoker et qui, selon Tomie, s'étaient animés l'espace d'un instant. Son hypothèse selon laquelle Bram pouvait ressusciter les morts tenait, et il n'osait même pas imaginer ce que cela pourrait impliquer.
– On retrouvera cet homme en temps voulu pour lui demander les détails », conclut-il en se remettant en route. « Mais oui… je crois que c'est important. »
Alors qu'ils se concertaient du regard, l'agent sentit son portable vibrer dans sa poche et découvrit un message s'afficher sur l'écran. Il venait d'Atsushi.
« Venez au plus vite. »
Alice. Vient de mourir.
Son corps. Disparu dans les vagues. À tout jamais.
Le choc lui coupe le souffle. Elle n'arrive plus à respirer, et derrière ses yeux embués de larmes, se sont les contours de la maison eux-même qui semblent pleurer.
Alice est morte.
Alice est morte.
Et c'est quelque chose qui l'a tuée. Cette chose qui est venue la trouver dans l'ombre de ses rêves et qui est venue la chercher.
Alice est morte.
Dazai, la main toujours serrée autour de son bras. Sonné. C'était ça. Le souvenir. Le gouffre où l'ombre prenait sa source. Et dans son coeur, elle le sait, elle le sent, quelque chose s'est ouvert à nouveau. Quelque chose s'est fêlé.
C'est ce que lui dit la grande fissure qui se creuse tout à coup de part et d'autre de la chambre dans un craquement sourd, avant de lézarder les murs. Tout craque. Tout se décompose. Ce ne sont plus les murs carrelés qui fondent… c'est la maison tout entière qui s'apprête à basculer dans le vide. Pour rejoindre Alice.
« Dazai… », parvient-elle à souffler lorsqu'elle comprend ce qui se passe. Mais son regard trahit l'inévitable. Ils sont allés trop loin, et la mort d'Alice est un point de non retour. Lui qui avait toujours été un funambule en équilibre sur le fil ténu qui sépare la mort et la vie, il est désormais sur le point de choisir.
« Je n'aurais pas dû t'emmener ici… Je n'aurais pas dû te forcer à te souvenir », hurle Tomie en lui prenant les mains. Ses mains glacées qu'elle n'arrive plus à réchauffer. « Dazai… non… ». La nuit est pourtant de plus en plus profonde, le vide de plus en plus proche, et elle sait que cette fois, elle n'arrivera pas à l'arrêter.
« Ne m'oublie pas… » dit-il seulement en se dérobant doucement pour poser une main sur son coeur, plonger son regard dans le sien. Et la pousser.
– Que se passe-t-il ?
Le claquement de la porte qu'il venait d'ouvrir à la volée résonnait dans tout le couloir et fit sursauter l'infirmière de garde qui les poursuivait depuis l'entrée.
« Les visites sont interdites à cette heure-ci ! », beugla-t-elle d'une voix insupportablement aiguë.
– La ferme ! », hurla Kunikida avant de lui refermer la porte au nez.
– Ce personnel qui n'a aucune jugeote… » siffla Yosano en se précipitant au chevet de Dazai. « Qu'est-ce qui se passe encore ? »
À peine capables de tenir sur leurs jambes, Atsushi et Chuuya étaient tout deux penchés sur le corps de l'ancien mafieux, affreusement pâle, et si raide qu'on l'aurait cru déjà mort. Le moniteur indiquait un pouls très faible, et une fine pellicule de sueur avait couvert son visage.
– Ça fait plusieurs minutes qu'il est comme ça », balbutia le jeune agent. « Rien n'arrive à le calmer. »
– Et Tomie ?
– Elle ne parle plus. Elle n'a pas bougé d'un cil…
– Je crois que quelque chose de grave est en train de se passer… » insista Atsushi, visiblement au bord des larmes. « Il… il a parlé tout à l'heure… »
Cette fois, Kunikida crut perdre le peu de sang froid qu'il avait réussi à retrouver.
– C'est par là qu'il fallait commencer !
– Et qu'est-ce qu'il a dit ? » renchérit Yosano.
Il y avait de l'effroi dans les yeux du jeune homme quand il le prononça à voix basse, comme une malédiction. « Alice est morte. »
Elle chute. Elle chute mais elle ne tombe pas.
Ce n'est pas une chute dans le vide… mais une remontée… Tomie comprend soudain, à la sensation de flottement, que c'est en dehors de son espace mental que Dazai l'a poussée. Pour la protéger.
De manière succincte, comme la pellicule décousue d'un film, elle aperçoit les pièces de sa demeure intérieure se fissurer à leur tour jusqu'à se disloquer complètement. Et elle, elle continue de remonter à la surface, poussée par la volonté de Dazai désormais plus forte que la sienne. Dazai qui va mourir pour de bon et qu'elle a poussé à se tuer… La culpabilité, le chagrin…c'est ta faute. TA faute. Akechi… est-ce aussi par sa faute qu'il mourra ? Les gens partent et meurent, loin d'elle, sans vouloir la regarder, sans même daigner lui dire au-revoir. Est-ce à cause de son absence ? Parce qu'elle ne leur a pas assez tendu la main, ou à cause de son existence même ?… Car elle sait, elle se souvient que cela s'est déjà produit, il n'y a pas si longtemps… elle n'a même pas pu lui dire au-revoir…
Dans le train qui file à toute allure,
À travers la brume du petit matin,
Il y a un garçon recroquevillé sous la banquette.
Il y a un garçon recroquevillé sous la banquette. Elle reconnaît le roulis du métal sur les rails, l'odeur de la poussière sur la moquette des fauteuils, le blanc des flocons dehors. C'était hier, et c'est aujourd'hui pourtant.
Dans le train qui file à toute allure, à travers la brume du petit matin, il y a un garçon recroquevillé sous la banquette.
C'était la dernière fois qu'elle prenait le train en provenance de Shizuoka. Dans sa tête, elle entendait encore l'écho de la porte qui se fermait pour toujours. Celle de l'appartement désormais vide, dépouillé de ses souvenirs et d'un amour entretenu pourtant pendant des années et des années. Tout ça était parti comme une couche de poussière. Et la femme qui vivait là jadis, elle était morte sans prévenir, sans dire un mot, sans même une lettre. Tomie n'avait même pas pu lui dire au-revoir. Elle se souvient, elle sent même, et si fort encore, son coeur lourd, lourd à hurler, et ces odeurs insupportables de poussière qui s'échappaient des sièges et des compartiments. La colère sourde dans ses entrailles, contre ce monde qui se fichait bien de son chagrin, le destin, le temps qui prend tout, elle-même surtout. Elle qui n'avait même pas été là quand la femme qui l'avait élevée s'était en-allée. Elle n'avait même pas pu lui dire au-revoir. Mais là, tout à coup, elle entend quelqu'un respirer et sent quelque chose de froid contre son pied. C'est alors qu'elle le voit. Le garçon recroquevillé sous la banquette. Il ne doit pas avoir plus de onze ou douze ans. Ses cheveux bruns tombent sur ses yeux en boucles épaisses et négligées. Il semble avoir tellement froid. Lentement, elle s'agenouille face au siège et prend ses mains dans les siennes. Ses petites paumes, glaciales. Il ne résiste même pas quand elle le tire de sa cachette et le serre contre elle pour le réchauffer. Elle sent juste son souffle contre sa nuque, voit les traces de larmes sur ses joues, et se dit qu'il est comme elle. Que lui non plus, il n'a sans doute pas pu dire au-revoir. Et des heures durant, sans échanger un seul mot, le garçon et la jeune fille sont restés là, serrés l'un contre l'autre pour se tenir chaud. S'endormant à tour de rôle pour veiller sur l'autre. Et quand le train s'est arrêté à Yokohama, l'enfant qui n'en était plus vraiment un, s'est redressé. Il s'est retourné pour la regarder, puis il s'est dirigé vers la porte du train, avant de disparaître sur le quai.
Elle pensait, elle a toujours pensé qu'elle ne le reverrai plus jamais.
Et c'est sans doute pour ça qu'elle a oublié.
Elle inspira tout à coup, de ces inspirations profondes et gutturales qui saisissent la gorge et les poumons quand on remonte à la surface, qu'on respire enfin après s'être presque noyé. Kunikida eut seulement le réflexe de se retourner pour voir le corps de Tomie partir en avant, comme projeté par une force invisible, et s'effondrer sur le sol, lâchant dans sa chute la poupée de chiffon.
– Tomie !
Elle était consciente. Luisante de sueur, les yeux grands ouverts et la respiration erratique, mais consciente. Il la saisit par le bras pour l'aider à se redresser. Elle tremblait.
– Que s'est-il passé ?!
– Dazai… » souffla-t-elle en fermant et en ouvrant les paupières pour reprendre ses esprits. « Il est en train de partir… »
– Quoi ?
D'un même mouvement, lui, Yosano, Atsushi et Chuuya se tournèrent vers l'ancien mafieux, l'agent, leur camarade et ami, toujours immobile dans son lit et, comme Tomie l'avait annoncé, le moniteur cardiaque cessa tout à coup de biper.
« Non… »
– Appelez-le », balbutia la jeune femme. « C'est la seule façon de le ramener. Appelez-le. »
Il ne put s'empêcher de la regarder, perplexe. Son voyage mental semblait l'avoir lourdement affectée. Elle ne lui avait jamais semblé aussi pâle aussi maigre, mais il y avait une force dans son regard… une force qui aurait pu déplacer la plus haute des montagnes.
« Dazai », dit-il alors, d'abord très bas. « Dazai ! » Se tournant vers son coéquipier, il le saisit par les épaules et, ainsi qu'elle l'avait dit, il appela. Il appela à l'unisson de ses collègues. De Yosano, d'Atsushi, de Chuuya, pour percer le voile opaque de sa conscience. Il appela pour percer la frontière entre le monde des vivants et des morts, ramener ce qui s'était perdu, le ramener lui. Parmi eux. Là où il n'avait jamais cessé d'appartenir.
« Dazai ! »
Dazai. Osamu Dazai.
C'est comme ça qu'il s'appelait, sans doute.
Mais il n'est pas sûr que ce soit encore important.
Tout est en ruine autour de lui. Ça a toujours été ainsi, mais cette fois, tout va disparaître. Comme ces déchets dont on n'a jamais le temps et l'énergie de se débarrasser. Cette fois, tout va partir pour de bon, et lui avec.
Recroquevillé dans un recoin de cette chambre où il a vu toute sa vie défiler, du moins le peu qui en vaille un peu la peine, il regarde le vide comme un vieil ami prêt à l'accueillir dans ses bras. Chaque morceau de ses souvenir, de sa conscience, du lieu où il existait encore sombrer miette par miette. Et il attend, patiemment, que ce soit son tour. Est-ce qu'il regrette ? Il ne sait pas. Est-ce qu'il est triste ? Il l'ignore aussi, mais ce qu'il sait, c'est qu'elle va lui manquer, la femme aux yeux gris comme la pluie.
Comme il sent son visage se détendre lentement, il sourit, et ferme les yeux. Ainsi qu'elle aurait dû mourir, il mourra aussi. Et il s'éteindra, comme la flamme d'une bougie.
Jusqu'à ce qu'une voix perce les ténèbres. Pas une. Elle n'est pas seule. Il y a plusieurs voix. Des voix lointaines, étrangement familières aussi, et qui prononcent toutes un mot. Un mot précis. « Dazai. »
Osamu. Dazai. C'est son nom, oui. C'est comme ça qu'on l'appelait.
Mais il n'est pas sûr que ce soit encore important.
Alors que tout s'effondre, l'appel continue pourtant, au-delà du ciel et des nuages. Il semble venir de plus loin, mais il est si fort qu'il semble de plus en plus proche, qu'il en devient presque solide. « Dazai. » C'est nom, oui. Mais il n'est pas sûr que…
Un visage soudain. Une voix. Deux yeux verts derrière une paire de lunettes rectangulaires. Une tignasse grise. Des gants noirs sur une paire d'escarpins rouges. Une silhouette un peu trop mince sous son chapeau ridicule, et l'éclat d'une chevelure rousse. Une matinée ensoleillée dans une pièce où il fait chaud. L'odeur du café. Leurs voix, leurs sourires, ces petits gestes qui ne servent à rien, mais qui sont juste là, parce qu'ils doivent l'être. Parce que lui aussi, il a choisi d'être là. Il les a choisis. Et ce sont eux qui l'appellent.
Il s'est redressé pour mieux écouter les voix, et sans vraiment comprendre pourquoi, il s'est mis à sourire. Lui qui avait si froid, il espère le chaud tout à coup. Lui qui n'espérait que le vide, voilà qu'il regrette le plein. Le plein des journées sans repos, le plein qu'il puisait dans leurs sourires, dans leurs regards. Là-bas, dans l'abysse à ses pieds, la fille aux yeux blancs et aux lèvres déjà bleues l'attend toujours. Il n'a pas besoin de la voir pour le savoir, mais il sait désormais que d'autres aussi l'attendent, et que ces autres-là n'ont pas les yeux blancs et les lèvres bleues. Et soudain il sent, il sent du plus profond de lui, cette envie de les rejoindre, de courir vers cet endroit où il fait si bon, où il fait si chaud. Ce n'est pas la première fois, n'est-ce pas ? Combien de fois l'ont-ils réellement empêché de sombrer ?
Désormais plus grand qu'il n'a jamais été, l'homme fait volte-face, vers le chemin qui mène à la terre. Lui qui n'a jamais couru, il se met à courir. Par pour fuir, mais bien pour rejoindre. Rejoindre cette aspiration à être, à faire, à vivre. C'est ça… vivre… Juste vivre encore un peu, pour ces moments-là. Ces matins qui sentent le café, ces bonjours jetés à la volée… Pour rien finalement. Et pour tellement.
Osamu Dazai. Oui, c'est comme ça qu'il se nomme.
Il n'est pas sûr que ce soit important. C'est juste et c'est bien ce qu'il est.
Tant qu'il est en vie.
Cela faisait si longtemps qu'il ne les avait pas vus ouverts qu'il avait oublié le brun de ses yeux. Pourtant, quand Osamu Dazai ouvrit enfin les paupières, quand il inspira si brutalement qu'il faillit s'étouffer, Atsushi réalisa qu'il y avait bien de la lumière dans ses pupilles. Il s'était réveillé comme Tomie, si vivement qu'ils durent le rattraper pour qu'il ne tombe pas de son lit, couvert de sueur, le souffle court, le regard écarquillé comme s'il venait de se réveiller du pire des cauchemars.
« Tout va bien ! », répétait Kunikida en frottant son dos pour une raison qui lui échappait. « Tout va bien. On est là. Tu es là. Tout va bien. »
Il n'y avait pas que le brun de ses yeux, mais aussi leurs sourires qui revinrent tout à coup comme un rayon de soleil sur la mer. Et Dazai. Dazai qui vivait, qui respirait, qui luttait pour ne pas s'effondrer à nouveau, et qui les reconnaissait lentement. « On est là », dit-il à son tour en lui prenant les mains tandis que son souffle s'apaisait et qu'il s'agrippait à eux comme à une ancre qu'on refuse de lâcher.
« Bon retour parmi nous. »
