CHAPITRE XVI

- Dis-moi ce que tu as vu, chuchota-t-elle.

Contre elle, Kakashi se raidit. Rin serra davantage ses bras autour de lui, s'efforçant de l'envelopper autant qu'il le lui était possible. Puis elle répéta, une fois qu'elle eut à nouveau senti ses épaules se détendre :

- Raconte-moi.

Sa manière de resserrer son étreinte, comme pour s'accrocher à elle, confirmait ce qu'elle soupçonnait déjà : le genjutsu dans lequel il avait été plongé la concernait, d'une manière ou d'une autre.

- Si tu le gardes pour toi, tu sais que ça va te hanter. Débarrasse-t'en. Dis-moi.

Il inspira profondément plusieurs fois. Ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient cet exercice. Il leur avait très tôt été imposé par Minato, qui partait du principe que ce qui « sortait par la bouche ne traînait plus dans la tête ». Aussi étrange que soit la formulation, ça avait presque toujours été efficace. Les illusions infligées par les ennemis, souvent traumatiques, avaient tendance à tourner en boucle dès que l'on fermait les yeux, si on ne prenait pas la peine de les formuler pour les expulser de son esprit et de chercher le réconfort de la réalité. Mais jamais il n'avait eu de réaction aussi violente à cette technique.

- La fois où tu as été enlevée par les ninjas de Kiri, commença-t-il.

Rin, qui ne s'était pas attendue à cette introduction, en eut le souffle coupé. Ni l'un ni l'autre n'aimait se rappeler cette période de leur vie.

Lorsque Kakashi et les renforts étaient arrivés pour la libérer, ils l'avaient retrouvée déjà dehors. Elle était à bout de forces, couverte de sang, après ce qui avait dû être des jours de torture, dont aujourd'hui encore il ignorait comment elle avait pu en réchapper. Pendant qu'elle s'était écroulée dans ses bras, les ninjas qui l'avaient accompagné en renfort étaient allés s'occuper de ses ravisseurs. Ils les avaient trouvés déjà tous morts, éparpillés dans la salle où elle avait vraisemblablement été retenue prisonnière. Sans doute y aurait-il eu beaucoup à dire, mais Kakashi n'avait pas eu le cœur de la forcer à se remémorer les événements, et il n'avait appris que très peu de choses sur ce qu'il s'était passé. Après leur retour à Konoha, il s'était seulement efforcé de l'aider à récupérer et oublier.

- Oui ? L'encouragea-t-elle malgré tout.
- Je crois que le genjutsu m'a replongé à cette époque. Non. J'en suis sûr, ce que je veux dire c'est que c'était différent. C'est un peu flou. Tu n'avais pas réussi à t'échapper. Je t'avais retrouvée et on était en train de repartir vers Konoha, tout en essayant de se débarrasser de tes ravisseurs qui nous pourchassaient. Et puis...

Rin attendait patiemment, une main lui tapotant le dos, comme pour réconforter un enfant terrifié. Il fit de son mieux pour bloquer les images qui lui revenaient et reprit :

- Alors que j'avais lancé une attaque pour me débarrasser d'un des ennemis, lorsque j'ai relevé les yeux, c'était... c'était toi qui te trouvais devant moi. Avec... mon bras en travers de ton torse. Je... je t'ai tuée, termina-t-il, en sentant la nausée lui monter à la gorge.

Le tapotement sur son dos cessa. Il se demanda s'il l'avait effrayée mais, le temps de quelques battements de coeur, et la main remonta pour lui caresser les cheveux d'un geste apaisant.

- Tu n'es quand même pas en train de t'en vouloir pour quelque chose qui s'est passé dans une illusion ? demanda-t-elle.

Il retint de justesse ses protestations : il avait failli dire que cette fois, cela avait semblé vraiment réel. Difficile de trouver plus stupide à dire au sujet d'un genjutsu. Mais le fait était que celui-ci lui avait laissé une impression différente de tous ceux dans lesquels il avait pu se retrouver piégé. Il avait réellement l'impression de l'avoir tuée. Il avait senti son bras traverser la chair de sa coéquipière, son sang chaud s'écouler sur lui, et la terreur l'avait paralysé lorsqu'il avait compris ce qu'il avait fait. Puis, en un éclair, des décennies de culpabilité et de chagrin étaient venues le frapper de plein fouet, le laissant comme éventré de douleur.
Devant son mutisme, elle appuya le côté de sa tête contre celle de Kakashi et le berça doucement. Il aurait pu pleurer devant le bien que cela lui procura.

- Ça n'est pas arrivé, dit-elle doucement. Ce n'était qu'une illusion destinée à te faire du mal.

« Il savait très précisément où taper pour faire des dégâts », lui avait-il dit. Cela faisait une drôle d'impression, de voir son ami effondré par sa perte alors qu'elle était là, avec lui, dans ses bras.

- Pourquoi ? Chuchota Kakashi, réfléchissant à voix haute. Pourquoi avoir choisi de me montrer ça ? Comment est-ce qu'il a pu avoir connaissance de ce moment précis ? De qui était là, du contexte, et du lieu ? Et pourquoi y rajouter cet élément ? Je n'étais pas en train d'y penser, et je ne m'étais certainement jamais imaginé que ça aurait pu se passer ainsi. Ce n'est pas mon esprit qui a induit l'illusion, c'est lui qui m'a mis ces images en tête.

Et à présent, est-ce qu'il arriverait un jour à les oublier ?

- Tu crois qu'il était présent ce jour-là, demanda-t-elle en se dégageant pour le regarder. Qu'il a pu assister à ce qui s'est passé ?
- On n'a retrouvé aucun survivant, mais j'imagine qu'il n'y a pas d'autre explication... Reste la question du pourquoi.

Le peu de paroles qu'ils avaient échangées ne laissait pas de doute sur le fait qu'il lui vouait une haine féroce. Certes, ce n'étaient pas les ennemis qui manquaient à Kakashi, mais rares étaient ceux qui venaient le débusquer sans qu'il s'y soit attendu. Si Rin n'était pas intervenue… aurait-il eu le temps d'exposer ses griefs ? Si elle n'était pas arrivée, que se serait-il passé ?
La main de Rin sur sa nuque caressait toujours ses cheveux, pendant que l'autre s'était posée sur son bras. La jeune femme l'observait, attendant avec patience qu'il poursuive lorsqu'il serait prêt. L'espace d'un instant, il se laissa porter par cette sérénité qu'elle dégageait. La lumière qui filtrait par les fenêtres soulignait son expression qui ne reflétait que de la tendresse. A ce moment précis, il était presque facile d'oublier le visage figé par la mort de la Rin de l'illusion. Il était terriblement tentant de se laisser emporter par sa douceur, sa chaleur. Elle était bien vivante, juste là, et il n'y avait plus qu'eux au monde. Il serait si simple, si naturel, même, d'être plus proche d'elle encore. Et tout à coup, l'idée de ne pas l'être fut impossible à supporter davantage. Elle lui avait manqué pendant si longtemps.

Alors il lâcha prise. Une main sur son coude et l'autre contre son dos, il l'attira contre lui, tout en levant lentement le menton vers elle.

Il rouvrit les yeux en sentant une pression contre le haut de son torse qui l'empêchait d'avancer davantage. Les traits indéchiffrables, Rin le maintenait à distance. Il songea brièvement à tenter à nouveau, pour qu'elle comprenne qu'il le voulait vraiment, mais elle recula d'un pas, coupant tout contact.

- Ce serait... comme profiter d'une personne ivre, dit-elle à voix basse.
- Tu as bu ?
- Je parlais de toi.
- Je n'ai rien bu.
- C'est tout comme. Tu as perdu du sang, je t'ai bourré d'anti-douleurs, et tu viens de vivre un moment très difficile, dit-elle du ton indulgent de celui qui s'adresse à un malade ou à un simple d'esprit. Tu as aussi probablement reçu un coup ou deux en trop sur la tête.

Elle passa une main légère sur le sommet de son crâne pour en faire tomber un peu de la terre qui avait dû se loger dans ses cheveux pendant son combat.

- C'est assez courant après un événement traumatisant de se tourner sans réserve vers la première personne faisant preuve d'un peu de gentillesse. On y avait le droit tous les jours quand je travaillais à l'hôpital. Tu n'as pas idée du succès que les médic-nin et les infirmières ont là-bas.

Le regard torve qu'il lui retourna la fit sourire.

- Ce que je veux dire, c'est que tu n'es pas dans ton état normal. Il faut que tu te remettes.

C'était sans doute aussi tout ce sang perdu et les coups sur la tête, si penser au succès de Rin auprès des ninjas blessés de Konoha et les imaginer à la place qu'il occupait en ce moment même ne lui plaisait pas du tout.

- Je ne vais pas mal à ce point, ronchonna-t-il à mi-voix en attrapant ses deux mains dans les siennes.
- Eh bien, tu n'avais pas envie de m'embrasser avant de te faire tabasser. Disons que c'est quand même un signe.

Elle avait fait de son mieux pour que sa voix ne laisse transparaître ni question ni amertume - sans beaucoup de succès. Une dizaine de répliques avait traversé l'esprit du ninja pour répondre à cela, mais il les écarta aussitôt. D'abord, parce qu'une partie provenait tout droit de ses lectures d'Icha Icha et qu'il n'était pas question que cela arrive jusqu'aux oreilles de Rin. Ensuite, parce qu'il se posait un peu la question, lui aussi : depuis quand avait-il envie de l'embrasser ? Pensif, il n'ajouta rien, le regard perdu sur leurs mains jointes.

Rin s'aperçut soudain de la position caractéristique des doigts de Kakashi qui avaient glissé sur ses poignets. Il prenait son pouls, le fourbe, et il n'avait pas pu rater qu'elle était loin de ressentir le calme que son ton raisonnable suggérait. Devant le regard faussement innocent qu'il leva vers elle, la jeune femme récupéra ses mains et les croisa dans son dos. Parfois, elle oubliait presque qu'ils avaient été séparés pendant près de quinze ans, et que l'adolescent toujours trop sérieux qu'elle avait connu avait eu largement le temps d'évoluer en un homme dont elle ne pouvait plus prévoir toutes les réactions.

- Va te reposer, dit-elle après s'être éclairci la gorge. Je te réveille dans une heure, le temps de tout mettre en ordre, et on s'en va. Ne t'en fais pas, je surveille toujours les environs. Personne n'approchera sans que je m'en aperçoive aussitôt. Et...

Elle se mordit l'intérieur de la joue, hésitant sur la façon de formuler les choses. Le moment n'aurait pas pu être plus mal choisi, mais elle il le fallait.

- Il y a autre chose. Ton contact. Je suis passé devant la maison de thé tout à l'heure.

Kakashi fouilla l'expression de son visage, et ses traits s'affaissèrent.

- Je suis désolée, murmura-t-elle, en se demandant s'ils avaient été très proches.
- Tué ?

Ce n'était pas vraiment une question. Son ton était résigné. Encore une faute qu'il allait s'attribuer.

- De ce que j'ai compris, oui, mais je n'ai pas les détails. J'ai pensé qu'il ne valait mieux pas m'attarder dans le coin.

Et elle remercierait toute sa vie l'instinct qui l'avait poussée à revenir aussi vite que possible.

- Il avait cette adresse, souffla Kakashi en se passant la main sur le visage. Je lui avais demandé de m'envoyer quelqu'un à la minute où il aurait des infos, s'il en avait avant mon passage aux heures convenues.

Ainsi, la mort de l'homme et de sa famille avait bien un rapport avec l'attaque, songea Rin. Selon toute vraisemblance, l'homme masqué s'en était d'abord pris à son contact, avait obtenu l'adresse, puis était venu ici. Avait-il aperçu Kakashi et cherché à obtenir des renseignements sur lui, ou attaqué son contact pour un motif quelconque et récolté par hasard l'information, qu'il avait décidé d'utiliser ?

Kakashi avait le regard tourné vers la fenêtre. Elle savait qu'il assemblait mentalement les quelques pièces du puzzle dont il disposait et prévoyait leurs prochaines actions, en pesant le pour et le contre de chaque option. Lorsqu'il revint vers elle, il avait l'air résolu.

- D'accord. Changement de plan : on se laisse jusqu'à la tombée de la nuit, et on voit s'il revient.
- Quoi ?
- On a déjà trop perdu de temps pour espérer le prendre de vitesse. Et le plus important : s'il est capable de s'en prendre à des tiers pour arriver jusqu'à moi, autant faire en sorte que ça ne lui soit pas nécessaire. Il reviendra, et j'aime mieux que ce soit ici, alors qu'on peut se préparer à l'accueillir. Je ne tiens pas à passer chaque minute de notre voyage à me demander quand il va à nouveau nous tomber dessus. Et la dernière chose dont on a besoin, c'est qu'il arrive à nous suivre là où nous allons.
- Très bien.

Kakashi fronça les sourcils avant de lui demander :

- D'ailleurs, qu'est-ce que tu as fait, tout à l'heure ? Comment-est-ce que tu as réussi à le mettre en fuite ? Je n'en ai pas le moindre souvenir.

L'air perplexe, il tenta de reconstituer les événements :

- Je l'ai trouvé dans le salon en sortant de la salle de bain. Il m'a attaqué, et j'ai fini par le projeter hors de l'appartement. Je l'ai suivi, jusqu'à ce qu'on arrive dans la forêt… J'ai reçu un coup, puis l'illusion a commencé. Et après, je me rappelle seulement de toi en face de moi, puis de notre arrivée ici.
- En réalité, je n'ai pas fait grand-chose. Il est parti presque aussitôt que je suis arrivée.

A y repenser, qu'il soit parti sans même tenter de s'en prendre à elle était trop étrange pour être une bonne nouvelle. S'il avait pu mettre Kakashi dans cet état, voir un autre adversaire n'aurait pas dû le fait fuir quasi instantanément sans même chercher à le confronter.

- Donc, il ne s'attendait pas à voir quelqu'un d'autre arriver. C'était uniquement après moi qu'il en avait.

- J'imagine qu'on ne peut pas tout à fait éliminer l'éventualité qu'il ramène du renfort.

Kakashi hocha la tête, son regard à nouveau perdu dans le vide pendant qu'il ajoutait ce nouvel élément à son puzzle.

- J'hésite encore à rappeler Pakkun, reprit-il après un moment. C'est le seul moyen qu'il nous reste de savoir ce qu'il se passe à Konoha. Mais il me serait impossible de le renvoyer là-bas, et les autres pourraient avoir davantage besoin de lui que nous de nouvelles.

Il avait rarement paru aussi éreinté et inquiet, songea Rin, avant d'apercevoir une tâche rouge sombre sur le devant du kimono de Kakashi. Évidemment, il n'avait rien dit. Peut-être même rien senti.

- Tu saignes. Redresse-toi un peu et ne bouge plus. Je t'avais dit de ne pas appuyer comme ça dessus, lui reprocha-t-elle, en allant chercher un tissu propre.

Rouvrant la veste, elle nettoya la trace de sang qui avait débordé du pansement, puis retira ce dernier à gestes précautionneux pour vérifier la plaie. La peau avait un peu trop tiré, mais les points avaient tenu.

- Heureusement pour toi, je n'aurai pas à les refaire, dit-elle lorsque le sang eut cessé de couler.

Du bout des doigts, elle infusa une nouvelle dose de chakra pour arrêter le saignement, puis plaça un pansement propre.

- Voilà. Et maint...

Ses mots moururent dans sa gorge lorsque, se redressant, elle se trouva presque nez à nez avec Kakashi qui l'observait, le regard lourd. Les mains crispées sur les pans du kimono qu'elle s'apprêtait à refermer, elle se demanda si, cette fois, elle aurait le courage de le repousser. Il dut en douter aussi, car il murmura :

- On en discutera quand je serai moins traumatisé ?

Il y avait quelque chose de pétillant dans son regard, qu'elle n'était pas sûre d'avoir déjà vu, et qui lui donna l'impression que les battements de son coeur se bousculaient de manière désordonnée. Avec un petit sourire, il détacha doucement les pans de sa veste des mains pétrifiées de Rin et les rattacha avec une lenteur délibérée. Cependant, son enjouement s'effaça presque aussitôt devant l'expression de la jeune femme. Il s'était attendu à des pommettes joliment rougies ou à un sourire complice, peut-être même à ce qu'elle comble elle-même les quelques centimètres qui les séparaient. Mais pas à cet air prudent.

- Je vais chercher de quoi préparer des notes explosives, dit-elle en se dirigeant vers le couloir des chambres.
- Attends. Rin.

Elle se tourna vers lui après un instant d'hésitation.

- Je te promets que je prends ça au sérieux, dit-il.
- Je sais. C'est pour ça que je pense qu'il faut attendre que tu aies récupéré avant de parler de quoi que ce soit.

Et à la voir se diriger vers le couloir des chambres d'une démarche un peu raide, il comprit qu'elle se préparait à avoir à nouveau le cœur brisé lorsque cela arriverait. Elle s'imaginait sûrement devoir l'empêcher de commettre l'erreur de dire quelque chose à quoi il se sentirait engagé une fois qu'il aurait « récupéré ». Elle avait déjà fait les frais du sérieux avec lequel il prenait ses promesses.
Une autre idée joua dans son esprit. Si lui avait passé une bonne partie de son adolescence à repousser à plus tard le moment de réfléchir à ce qu'il ressentait pour sa coéquipière – jusqu'à ce que la question ne se pose plus – elle, en revanche, l'avait pris au mot et avait définitivement renoncé à la minute où il l'avait repoussée. Modifier une idée aussi ancrée ne serait pas facile. Tout s'arrangerait quand elle comprendrait qu'il ne souffrait pas d'un traumatisme crânien, voilà tout.

Lorsqu'elle revint – après un temps un peu plus long qu'il ne l'aurait fallu pour faire le tour du matériel dans sa chambre minuscule – il n'était évidemment pas en train de se reposer. Il avait déblayé une bonne partie des dégâts, et observait des morceaux de bois qui avaient été, à une époque, une étagère et des chaises. Rin se sentit rassurée de voir qu'il avait entièrement repris son attitude professionnelle. Et c'est de sa voix de capitaine qu'il dit, alors qu'elle le rejoignait par terre au centre de la pièce :

- Le but est d'être prévenu lorsqu'il arrivera, pas de l'empêcher d'approcher. Donc, on en fait suffisamment pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, et parce qu'on a seulement besoin qu'il soit capable de parler - on peut y aller sur les pièges, il n'est pas nécessaire qu'il soit trop en forme. Mais il doit venir sur notre terrain. Puis il faudra trouver un moyen de le neutraliser pour l'interroger.

- Je connais un sceau d'immobilisation, il me faudra un peu de temps pour le réaliser, mais il est efficace.

- Parfait. Je me charge des notes explosives.

Il capta le regard oblique de Rin.

- Et, bien sûr, j'irai faire une sieste tout de suite après, docteur, dit-il du ton obéissant du bon élève.

Au moins, cela eut le mérite d'arracher un sourire à sa coéquipière.
Il s'attabla avec le nécessaire à notes explosives, pendant que Rin fouillait parmi les débris de bois brûlé, à la recherche de parties qui auraient suffisamment noirci pour servir de fusain. Lorsqu'elle eut trouvé son bonheur, elle s'accroupit et entreprit de tracer un grand cercle à même le parquet, puis à le remplir des symboles qui constitueraient le sceau.

Lorsqu'elle releva la tête, bien plus tard, Kakashi était, comme promis, allongé sur le canapé. Ses jambes dépassaient largement du cadre, et l'étroitesse de la couche l'obligeait à garder les bras croisés sur son torse, mais l'installation semblait lui convenir. Elle doutait qu'il soit véritablement endormi mais, à défaut de cela, il autorisait enfin son organisme à récupérer. Elle nota qu'il avait revêtu son équipement au complet : bandeau frontal et masque, gants renforcés, avec ses kunais à portée de main. Sa veste, qu'il n'avait sans doute pas été en mesure d'enfiler seul dans l'état dans lequel il était, lui servait de mince oreiller.

Rin se redressa, en prenant garde à ne pas abîmer les traits qu'elle avait tracés. Il ne manquait plus qu'à fermer ce triangle, et le sceau, ainsi achevé, emprisonnerait définitivement la première personne qui le toucherait. Inutile de se compliquer davantage la journée en l'activant par erreur alors qu'elle continuait de piéger l'appartement.

Une petite pile de notes explosives tracées avec un soin méticuleux l'attendait sur la table. S'efforçant de faire le moins de bruit possible, elle retourna aux chambres pour récupérer leurs affaires, avant piéger le couloir. Chaque point de sortie, sauf un, eut droit à son piège, et elle posa les notes restantes dans un de leurs sacs.

A la fenêtre restante, Rin s'appuya au cadre pour observer la forêt où, plus tôt, elle avait récupéré son coéquipier. Elle se concentra pour projeter encore davantage son chakra, l'étendant par petites vagues dans un grand cercle qu'elle poussa jusqu'à plusieurs centaines de mètres, à la recherche de la présence de leur attaquant. Elle capta beaucoup d'oiseaux et de petits rongeurs, quelques chevreuils. Elle sentit la présence d'humains dans l'immeuble et dans la rue, mais aucun avec la signature énergétique de sa cible.

Elle se glissa par la fenêtre, se déplaçant avec précaution sur les tuiles fragiles du toit en contrebas, et plaça ses fils de chakra autour de l'immeuble, les faisant courir d'un mur à un arbre, et d'un arbre à une gouttière, en un tissage suffisamment serré pour qu'un homme ne puisse le franchir sans signaler sans être touché. Lorsqu'elle fut satisfaite de son travail, elle rentra, une extrémité de fil enroulée autour de son poignet. Ainsi, la moindre rupture dans la toile l'alerterait. Une fois certaine que rien n'avait été négligé, elle se permit enfin de cesser d'étendre son chakra au-delà d'elle-même. Elle aussi devrait faire de son mieux pour préserver ses réserves.

Puis elle compléta le sceau, et commença la surveillance. Dissimulée derrière les voilages d'une des fenêtres, attentive au moindre bruissement de feuilles, Rin observait les environs.

Cependant, l'attente s'avéra vaine. Aucun des pièges n'avait été déclenché lorsque Kakashi se réveilla en fin d'après-midi pour la relayer. Ses traits étaient moins tirés et il avait repris une attitude plus sobre, plus habituelle à son caractère, ce qui la rassura. Ils mangèrent un morceau, puis Rin alla prendre son tour de repos, plus fatiguée qu'elle n'avait pensé l'être. Quand il vint la réveiller, quelques heures plus tard, la nuit commençait à tomber. Il avait sa tête des mauvais jours : l'absence de manifestation de l'intrus le contrariait. Cela l'obligeait à le considérer comme bien plus imprévisible qu'il l'aurait voulu. Soit il avait décidé de les laisser tranquilles, ce qui paraissait hautement improbable, soit il établissait de nouveaux plans pour mettre la main sur eux. Et quel que soit le moment où cela arriverait, ce ne serait jamais le bon.

Il fallut donc se résigner à la plus mauvaise des options : reprendre la route, en risquant d'être suivis par l'ennemi. Rin profita de ce qu'ils aient encore de l'eau propre et tiède pour changer une dernière fois les pansements de Kakashi, puis ils prirent un repas rapide.
Kakashi décida qu'ils créeraient chacun trois clones d'ombres, qu'ils enverraient dans des directions opposées, dans l'espoir de perdre leur éventuel poursuivant. Il avait aussi prévu qu'ils appliqueraient une technique de transformation. En ce qui le concernait, il arborait à présent une chevelure et une longue barbe brunes, un nez épais et une dizaine de centimètres en moins. De son côté, Rin arborait une peau sombre et une longue tresse noire, ainsi qu'une silhouette plus musculeuse. Il n'y avait plus qu'à espérer que tout cela, combiné au couvert de l'obscurité, suffirait à leur permettre de passer inaperçus.

Le trajet ne fut guère agréable, bien que ce fut un véritable soulagement de bouger à nouveau. Chacun ruminait silencieusement ses inquiétudes, qui allaient en s'accumulant. La dernière en date, surtout, était comme un caillou trop lourd ajouté au sommet d'une pile déjà instable de problèmes à gérer. Ils ne pouvaient pas se permettre de ne pas arriver jusqu'à Sasuke Uchiha. Ils ne pouvaient pas y arriver autrement qu'au meilleur de leurs capacités, et ils ne pouvait pas mettre des semaines à le faire, puis à retourner à Konoha.
Ils couraient depuis trois heures lorsqu'ils sentirent leur clones d'ombre disparaître, le lien épuisé par la distance. Leur mémoire vint s'ajouter à celle des deux shinobis : aucun des six n'avait rencontré d'obstacle, bien que certains aient eu, à un moment, l'impression d'avoir aperçu une ombre suspecte. Dans la nuit sans lune, cela aurait pu être n'importe quoi. La seule chose que l'on pouvait en conclure était que, jusqu'ici, le stratagème avait été soit efficace, soit inutile. C'était toujours bon à prendre.
Quand le soleil levant commença à allumer des lueurs dorées dans les arbres, Kakashi annonça une pause et s'arrêta à l'entrée d'une grotte dont l'ouverture était presque entièrement dissimulée derrière de hauts fourrés. On entendait le bruit chantant d'un petit cours d'eau non loin, ce qui en faisait un emplacement parfait.

Lorsqu'il dissipa sa technique de transformation, Rin fut effarée par son état. Son visage avait pris une teinte presque grise et ses cheveux étaient plaqués sur son crane par la transpiration. Il s'était poussé beaucoup trop loin, comme d'habitude. Il parut en être parfaitement conscient, car il ne protesta pas quand elle lui ordonna de s'allonger sur la cape qu'elle avait étendu à l'intérieur de la grotte. Ses deux blessures principales avaient à nouveau saigné, mais le gonflement qui en soulevait les bords inquiétait davantage la médic-nin. Elle nettoya les plaies, sans se faire trop d'illusions : Kakashi ne ménagerait pas davantage ses efforts lorsqu'ils reprendraient la route.

- Je remettrai les pansements plus tard, dit-elle dans un chuchotement. Ça fera du bien à tes blessures de respirer un peu. En attendant, dors.

Elle détacha son bandeau frontal pour lui nettoyer de visage, puis profita de ce qu'il se soit assoupi pour aller remplir leurs gourdes à la petite rivière située plus bas. Une demi-heure plus tard, un petit feu brûlait avec vigueur, réchauffant une petite marmite dont le contenu commençait à dégager une odeur agréable. Rin fit également bouillir de l'eau pour préparer une tisane contre la fièvre, et commença le confection d'un emplâtre qu'elle apposerait sur les blessures de son coéquipier à son réveil. L'idéal aurait été de les accompagner d'une longue période de repos absolu, mais cela, il n'en serait pas question.

Un gémissement plaintif attira son attention. Derrière elle, Kakashi s'agitait. Lui qui dormait généralement comme une souche, il marmonnait des propos incompréhensibles, et ses jambes étaient animées de secousses convulsives, comme si son corps ne pouvait s'empêcher de reproduire les mouvements de son rêve.

Alors qu'elle s'accroupissait près de lui, elle eut tout juste le temps d'apercevoir des étincelles bleues autour de sa main droite, avant de s'écarter d'un pas précipité qui la fit retomber en arrière. Au même moment, Kakashi se redressa dans un sursaut, les yeux écarquillés et le souffle précipité. Il leva sa main droite qui tremblait, l'observant comme s'il ne la reconnaissait pas. Rin vit avec horreur des larmes emplir les yeux de son coéquipier. Elle tenta de prononcer son nom, mais sa gorge nouée transforma sa voix en un petit gargouillis qui fit tourner la tête Kakashi vers elle. Il sembla avoir du mal à replacer les événements. Puis son visage se décomposa.

- Est-ce que je t'ai fait mal ? Demanda-t-il d'un ton où perçait la panique.
- Non ! Non, je n'ai rien.

Elle se releva, et alors qu'elle approchait en s'efforçant de prendre un air apaisant, elle vit avec peine qu'il avait à nouveau recroquevillé son bras sur sa poitrine.

- Tu es certaine ? Insista-t-il avec un mouvement de recul.
- C'étaient juste quelques étincelles, je n'ai pas été touchée, assura-t-elle d'un ton calme. C'est moi qui ai trébuché sur une pierre comme une idiote.

Elle sourit, s'appliquant à écarter toute inquiétude de ses traits.

- J'aurai peut-être avoir un bleu, mais rien de plus grave. Tout va bien, tu vois ?

La détresse de Kakashi, si semblable à celle qu'il avait montrée après son attaque, serra le coeur de Rin. Il ne devait même pas s'être rendu compte qu'il avait pleuré.

- J'ai eu l'impression de…

Un hoquet le secoua soudain et il se tourna précipitamment vers l'intérieur de la grotte pour vomir. Il resta un moment à quatre pattes, à reprendre son souffle, puis il s'excusa, les yeux rivés au sol, pour se rendre à la rivière afin de se laver la bouche et se passer de l'eau sur le visage. Rin se contraignit à attendre qu'il revienne de lui-même au campement, ce qu'il fit au bout d'une minute, de l'eau dégouttant de ses cheveux qui lui retombaient sur les yeux. Il avait remonté le masque sur son nez, et la peau de son bras droit était rouge vif, presque jusqu'au coude. En son absence, elle avait déplacé la cape qui lui avait servi de paillasse, pour la mettre près du feu.

- Pardon, dit-il en s'allongeant.

Il posa un bras en travers de son visage comme pour s'empêcher de voir, et poussa un long soupir.

- Est-ce que tu veux en parler ?
- C'était juste un cauchemar. Largement inspiré du genjutsu de notre ami masqué. Ça va passer.

Les jours suivants lui donnèrent tort. Presque chaque fois qu'il parvenait à prendre du repos, Kakashi finissait par se réveiller en sursaut, pantelant et affolé, parfois son prénom aux lèvres. Ou, pire, avec des larmes lui coulant sur les joues. Le temps qu'elle le rejoigne, il était assis, l'air défait et la respiration bruyante. Une fois, c'était les poings enfoncés dans les yeux tandis qu'il laissait échapper un souffle à mi-chemin entre le grognement de frustration et le gémissement. Quand il parvenait à se reprendre suffisamment pour se lever, il s'excusait toujours pour aller se passer de l'eau sur le visage. Un jour, elle l'avait surpris se lavant frénétiquement la main droite dans l'eau glacée, frottant la paume parfaitement propre avec une force démesurée. Elle avait dû aller s'agenouiller à côté de lui, au bord de l'eau pour qu'il soit obligé de la regarder. Il avait tressailli et tenté de résister quand elle lui avait pris la main pour la poser sur sa joue. Petit à petit, son bras et ses épaules s'étaient détendus, son souffle s'était apaisé, et il avait accepté de la suivre jusqu'au camp.

Mais cela n'avait pas empêché d'autres cauchemars de se manifester. Rin était démunie. Aucune de ses concoctions ne parvenait à calmer ses rêves. Elle avait même craint qu'un reste de genjutsu ne se soit imprimé dans son esprit, mais après avoir discuté de cette possibilité avec lui et l'avoir examiné, elle n'avait rien trouvé. A travers son travail à l'hôpital, elle avait déjà été confrontée à ce que l'on appelait le stress post-traumatique chez des ninjas, et elle savait le reconnaître. Cependant, ils étaient soignés dans un autre service, elle n'avait pas la moindre expérience dans la façon de traiter ce problème, d'autant que ce cas-ci était particulier. Kakashi n'avait pas vécu les événements qui le rongeaient. Seulement, les images avaient été trop cruelles, pour quelqu'un qui avait déjà vécu tant de tragédies.

A défaut de mieux, elle avait décidé de toujours rester là où elle serait la première chose qu'il verrait à son réveil. Parfois, cela suffisait, il se calmait immédiatement. Et parfois, qu'elle soit en parfaite santé à ses côtés semblait le laisser tout aussi confus que soulagé. Ensuite, sitôt la phase de réveil dépassée, il parvenait à se reprendre, et faisait preuve de son caractère habituel, mais chacun de ses cauchemars le frappait aussi durement que le précédent. C'était à devenir fou, de ne pouvoir l'aider quand il se reprochait de s'être vu la tuer. Alors, elle avait repoussé ses scrupules et l'avait laissé faire lorsqu'un matin, après un réveil particulièrement violent, Kakashi avait silencieusement appuyé sa tête contre son dos, son oreille posée là où il pourrait entendre son coeur battre.


Note de l'autrice :

Wouhou, deux chapitres de sortis en moins d'un an ! Bon, ne nous emballons pas, même si j'ai déjà des morceaux des deux chapitres suivants de tapés, ça prendra plus de temps que celui-là à finir. Je me sens obligée de reprendre l'animé, parce que, entre ce que je connaissais à l'époque dont j'ai oublié pas mal de détails et l'évolution de l'histoire qu'il me faut prendre un minimum en compte, ça va prendre du temps à combler.

Je me rends peu à peu compte de tout ce que j'aurais besoin de corriger/approfondir dans mes chapitres précédents ; exemple parmi bien d'autres : s'il y a un personnage à qui je n'ai pas du tout rendu justice alors qu'avec les connaissances que j'en avais à l'époque, j'aurais dû y penser, c'est Iruka. Le pauvre, je ne me suis pas bien occupée de lui. Il faudrait aussi que j'appuie nettement plus, et plus tôt, sur Rin s'apercevant de l'évolution de Kakashi en son absence.

Second point qui me titille : Je me dis que j'aurais aussi dû mieux définir les capacités/spécialités de Rin. Je dois revoir les jutsu liés à la médecine, et lui donner quelque chose qui soit spécifique à elle, pas une imitation de ce que font Sakura et Tsunade. Elle n'a pas eu la même formation, ses voyages doivent lui avoir apporté quelque chose d'unique. Je voudrais aussi, dans les premiers chapitres, la rendre un peu moins crispée sur le fait qu'elle ne se sent pas assez forte et reconnue par Kakashi. Ca doit rester un petit conflit entre eux deux, mais ça ne doit pas être à ce niveau d'amertume. Rin est bien plus positive et compréhensive que ça.

Troisième point : Je me suis aussi demandé si Kéto et Tamuï avaient un réel intérêt, si ça ne dispersait pas trop l'histoire pour ne pas apporter grand-chose. Soit il faut que je les supprime, soit que je les développe davantage. Mais j'avoue que pour l'instant ils ne me passionnent pas vraiment. A voir si j'arrive à arranger ça en les retravaillant, sinon ils passeront à la trappe.

Quatrième point, plus inattendu : Dans mes corrections des anciens chapitres, pour l'instant, je me contente de changements mineurs : les fautes restantes, des reformulations de phrases, des ajouts de détails, mais surtout : je vais repenser tout le système de -chan/san/sensei/sama, etc, que j'utilise. C'est insupportable à relire, ça alourdit le texte et c'est presque ridicule. D'un autre côté, ces suffixes donnent de gros indices sur les relations entre les personnages et leur rang, alors ça me paraît compliqué de tout supprimer. Je pense garder ceux qui correspondent à des « titres », mettons -sensei et -sama. Il y a aussi le « -shishou » que Sakura utilise pour Tsunade, ou le « -sempai » de Yamato pour Kakashi qui m'embêtent, mais en hors de ça, je pense zapper le reste. La façon dont les gens vont désigner Rin me pose souci, mais on verra bien comment j'arrive à tourner ça.
Bref, il va continuer à y avoir du changement dans les chapitres précédents !

Croisez fort les doigts pour que le prochain chapitre me vienne aussi facilement que celui-ci - mais ne retenez pas votre souffle non plus. (En vrai, il n'est pas du tout venu facilement, j'ai juste bossé dessus comme une folle, portée par mon obsession renouvelée pour cette histoire!). A la prochaine !