Titre : La Voie des Hyènes

Auteure : Tach-Pistache

Rating : M (à un moment, j'ai pensé à le mettre en T, mais ça me semblait hypocrite de ma part alors j'ai laissé en M)

Disclaimer : Si j'avais Homestuck, je le redonnerais à Hussie, parce que je n'y comprendrais pas le quart de ce qu'il s'y passe et je préfère que ça reste dans sa tête à lui. Mais pas avant d'avoir fait quelques petits changements au niveaux des quadrants.

Un petit mot avant de commencer ? : Hmmm... Ben oui, tiens.

Tout d'abord, merci à ceux qui ont lu le chapitre un et à mon unique revieweuse, qui mine de rien m'a donné envie de publier la suite (oui, même une seule review de trois lignes, ça donne envie, alors que pas de reviews du tout, ça fait beaucoup de peine ! Enfin je n'aime pas quémander des reviews, je trouve que ça fait désespérée, donc je n'en quémande plus.)
Ensuite, ceci est le chapitre d'avance que je gardais pour dans une semaine, mais comme je suis impatiente et que je n'ai jamais su garder des chapitres d'avance, je vous l'offre d'un coup, comme ça, aujourd'hui, avec le risque d'updater dans longtemps. Rien à fiche. Je fais ce que je veux. Vous allez pas m'dire c'que j'fais c'que j'pense hein là nan mais oh là hein !
C'est un beau chapitre. Même que j'ai fait des recherches pour ce chapitre. Si. C'est vrai. Moi quand je fais une fiction je la fais à fond. Ca déconne plus. Voyez d'ailleurs comme je suis sérieuse. J'ai une tête respectable. J'ai un vocabulaire de dictionnaire. J'inspire la confiance et le sérieux. C'esr pour ça que je lis Homestuck d'ailleurs.
Sinon le lycée ne s'est pas très bien passé merci d'avoir demandé. Et vous la famille ? Non en fait je ne vous entends pas vous êtes derrière un écran et il est physiquement impossible que je vous entende. Désolée.
Je vous laisse avec ce chapitre et vous dis à bientôt pour les notes de bas de page !


C'est encore l'été.

Il aurait pu maudire le soleil aujourd'hui, comme il l'a maudit pendant des jours. Mais il ne le fait pas. Il regarde, par la fenêtre de la cuisine et avec une certaine tendresse, la masse de nuages noirs qui leur fondent dessus. Il le sait, aujourd'hui, il pleuvra.

Il se demande si sa mère acceptera qu'il aille se promener en ville quelques temps à ce moment. Il en doute. Elle dira que c'est trop dangereux, qu'il se fera renverser, qu'il glissera ou attrapera la crève. Peut-être pourra-t-il trouver une excuse. Dire qu'il a entendu sonner, par exemple, ou qu'il a besoin d'aller poster quelque chose. Ou peut-être s'en ira-t-il sans son accord.

Il sourit un peu amèrement en se disant que ce serait la première chose que Vriska lui conseillerait de faire. Elle lui dirait peut-être même que pour une fois dans sa vie, il n'a pas agi en lâche, ou en tapette, comme elle dit.

Elle n'a pas cessé de lui envoyer des messages, ce matin. Elle devait être dans l'un de ses bons jours. Elle était finalement allée à ce salon de coiffure dont elle rêvait depuis un ou deux mois et lui avait demandé s'il voudrait toujours être ami avec elle si elle avait une mèche bleue à la rentrée prochaine. Et bien qu'il sache pertinemment qu'elle se fichait de son avis, il lui a dit que ça lui irait sûrement bien, et elle a semblé contente.

Il pense qu'il aime bien Vriska-des-bons-jours. Les bons jours, c'est quand elle ne s'amuse pas à l'humilier dans la cour ou à lui jeter des insultes à la figure, ou le faire tomber de sa chaise, ou lui envoyer des lettres de menace. Les bons jours, c'est quand ils discutent comme des amis, qu'ils rient et quand ses insultes ne sont que des « abruti » qu'elle ne pense qu'à moitié.

Les autres jours, elle semble tout faire pour qu'il la haïsse. Et ça fonctionne. Il faut dire qu'elle possède l'avantage pour cela d'être responsable de la perte de ses jambes.

Sa sœur l'avait laissée conduire la voiture sur une route qui sillonnait l'une des nombreuses collines appartenant au père d'Aradia. Elle était là quand c'est arrivé, Aradia, il veut dire. Ils étaient partis pique-niquer et ils redescendaient vers sa maison. Et il n'a jamais su comment c'était arrivé, si Vriska roulait trop vite ou ne pensait pas qu'il y aurait des gens ou avait voulu faire croire qu'elle allait les écraser et s'écarter au dernier moment. Il s'en fiche. Ce qui compte, ce sont ses jambes, ou plutôt son absence de jambes.

Elle l'a percuté, il est tombé de la falaise. Et tout ce qui s'ensuit. Les côtes et les bras et l'hémorragie et le traumatisme et le tu ne pourras plus jamais marcher.

Rien que ça.

Mais il a survécu, et paraît-il que c'est un miracle. Il n'en doute pas.

Il n'a jamais su qui avait fait ça. Il n'avait jamais eu très envie de savoir, honnêtement, et sa mère avait respecté ce souhait. Il voulait juste passer outre et vivre avec. Et puis ce premier jour de collège, il a vu cette fille blonde venir vers lui d'un pas décidé et lui dire de but en blanc « je conduisais la voiture qui t'a balancé par-dessus la falaise, je suis vraiment désolée. » Elle était sincère.

C'est là qu'il a compris que jamais rien ne serait simple avec Vriska Serket.

Oui, c'est facile d'haïr Vriska. Parfois il l'aime bien, parfois il a envie de lui donner une paire de gifles et de la jeter d'une falaise haute d'une dizaine de mètres pour qu'elle comprenne ce que ça fait. Il a du mal à comprendre ce qu'il pense de Vriska, en fait. C'est… Compliqué. Voilà. C'est ça, le mot qu'il cherchait : compliqué.

Ce qui ne l'empêche pas de prendre son portable et de lui demander poliment (il faut demander poliment, car malgré tout ce qu'elle dit, s'il commence à montrer trop de confiance en lui, elle le rabaisse aussitôt) si elle a fini de se teindre les cheveux et si elle peut lui envoyer une photo au passage.

Parce que maintenant qu'il pense à elle, il l'aime vraiment bien, aujourd'hui. Juste aujourd'hui. Hein. Bien sûr.

Elle n'est pas longue à répondre. Cela ne l'étonne pas. Il ne l'a presque jamais vue sans son portable. C'est maintenant comme une extension naturelle de son bras gauche.

« J'allais commencer à croire que tu n'allais jaaaaaaaamais demander ! Ces salopes vont venir baver sur ma coiffure, tu verras. La chance de ta vie de traîner avec des gens populaires ;:::)»

« c'est juste une mèche bleue, Vris,, »

Il relit son message avant de l'envoyer, et se fait la réflexion qu'envoyer des messages sans points l'exaspère. Ca l'exaspère vraiment. Il n'aurait jamais cru que mettre des virgules à la place des points l'énerverait autant un jour mais si. Et si seulement il avait plusieurs portables, comme tous les enfants de son âge, ou s'il avait la moindre idée d'où sa touche « point » pouvait être, mais non, il n'a rien de tout cela.

« Je déconne, toréabruti. T'es vraiment nul comme mec. Tiens, ta photo. »

Il ne fait pas de commentaires sur le surnom, car on ne commente pas les actions de Vriska, et puis il y est déjà habitué, de toute manière. Il clique juste sur la photo en pièce-jointe et il ne peut pas empêcher un petit sourire d'apparaître. Cette photo est tellement Vriska-esque. La langue tirée, le poing levé, et la mèche bleue marine qui balaie ses lunettes.

Elle a été prise à la hâte dans le restaurant où elle doit manger à l'heure actuelle. La fenêtre derrière elle fait contre-jour, un homme mange grassement derrière elle, l'effet général est plutôt sale. Comme si elle se fichait de prendre des photos. Mais il a le sentiment qu'elle doit en avoir une vingtaine en plus dans la mémoire de son téléphone et de bien plus belles que celle-là. Ca aussi, ça le fait sourire.

« c'est un joli bleu,, en plus ça va avec tes lunettes, c'est pas mal,, »

« C'est fait exprès. C'est ça la classe, la vraie. Tu fais quoi à 8 heures ? »

Il jette un œil à l'horloge. Il sera huit heures dans vingt minutes. Ce doit être le temps de rentrer chez elle, et elle aurait pu le dire comme ça, mais elle a un faible pour le chiffre huit vu qu'elle est née le huit Août. Elle dit que ça lui porte bonheur. Il n'y croit pas, mais ne dit rien, parce que venant de la part d'un garçon qui croit voir des animaux partout ça serait hypocrite.

« j'aimerai bien sortir, parce qu'il va pleuvoir,, »

« Et ta chère maman t'a donné l'autorisation ? »

« euh, non, pas encore,, »

« Alors on se voit à 8 heures, c'est ça ? »

« j'aimerai vraiment sortir,, »

« Genre tu iras contre son avis ! Je te connais, tu vas rester chez toi comme un con dans ton fauteuil parce que ton alcoolique de mère t'aura vaguement regardé de travers. Autant faire les plans à l'avance. »

Aucune partie de cette phrase ne lui plaît. Vriska n'aime pas passer plus de vingt minutes sans le rendre malheureux ou quelque peu furieux, et c'est pourquoi il ment en envoyant son message, même s'il déteste ça.

« je viens de lui demander, elle est d'accord,, on se verra plus tard si tu veux, ou un autre jour,, »

Il attend cinq minutes une réponse qui ne vient pas, avant de se dire avec un soupir qu'elle a dû se vexer. Maintenant, il se sent mal d'avoir rejeté son offre. Ce n'est pas étonnant. C'est même logique, car malgré tout ce que Vriska peut dire d'insultant sur lui ou sur sa mère (qui n'est pas alcoolique, elle « a une mauvaise passe », c'est tout), elle a raison. Sa mère dira non mon fils tu n'iras pas dehors et il obéira et il passera la nuit seul au lieu de profiter des quelques heures où Vriska sera supportable.

Il n'aime pas vraiment lorsqu'elle a raison.

Il jette un œil par la fenêtre. La lumière a beaucoup baissé et les nuages sont tout près de la ville à présent. Il voit le rideau de pluie se diriger vers lui, si épais qu'il semble opaque. Il est même presque certain qu'il entend le tonnerre gronder et il se surprend à sourire à cette idée. Il aime l'orage en été. C'est comme une revanche personnelle sur les jours qui ont précédés, lourds et brûlants. Même si c'est idiot de penser ça parce qu'il n'est en aucun cas responsable de la météo.

Un éclair zèbre le ciel et craque le silence de la cuisine. Il a presque l'impression que son sourire devient plus joyeux. Définitivement un orage. Hourra.

Il roule lentement vers la chambre de sa mère, où elle passe le plus clair de son temps maintenant qu'elle y a installé la télévision. Il n'en profite plus, par conséquent, et il trouve ça dommage. Il n'entend plus les informations de la chaîne espagnole qu'elle mettait lorsqu'elle revenait du travail (cela ne servait à rien, car il n'est même pas né en Espagne, mais elle disait que ce pays lui manquait et il s'y était habitué) et ne regarde plus de films sur les chaînes prévues pour. Heureusement, ce n'est qu'une mauvaise passe. Elle a une mauvaise passe : ce sont ses mots exacts. Il attend donc que tout redevienne normal et que la mauvaise passe disparaisse.

Mais elle dure. Depuis longtemps maintenant. Et tout doucement rampe l'idée que ce n'est pas normal, et elle souffle dans son oreille qu'il devrait commencer à faire quelque chose, n'importe quoi, parce qu'il ne peut pas la laisser vivre comme ça. Pas comme un animal blessé dans un coin de sa cage.

Il n'y a pas de réponse lorsqu'il toque à la porte, prudemment, et il se demande un instant si elle ne s'est pas endormie et si ça signifie qu'il peut sortir en laissant un mot sur la table, quelque chose de ce genre. Mais il entend un grommellement qui ne vient sûrement pas de la télé (trop clair, trop familier) et il ouvre la porte.

Il hésite pendant une ou deux secondes. Comment amener le sujet ? Doit-il mentir, doit-il demander poliment ? S'il demande et que sa mère refuse, il lui sera impossible de revenir avec une excuse, aussi intelligente et construite soit-elle, car sa mère a peut-être une mauvaise passe, mais elle n'est pas stupide. La confrontation l'oblige à utiliser le mensonge. Cela lui fait mal, car il abuse de la faiblesse d'un autre humain et il le sait, ça, c'est de la cruauté, c'est de l'exploitation pour un désir égoïste.

Et ça le fait presque reculer. Presque. Il pense parfois qu'il est égoïste de nature.

- Euh… Maman ?

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Est-ce que je, euh, je peux prendre, euh… un ou deux sacs et aller faire les courses ? Euh, parce que… En fait, il n'y a plus de légumes… Plus du tout.

Ce n'est pas vrai. Il reste six tomates, une boîte de maïs (il n'a jamais su si le maïs pouvait être considéré comme un légume une fois en boîte), deux kilos de pomme de terre et deux aubergines qu'il ne mangera pas car il déteste les aubergines. Mais elle ne le sait sûrement pas, car elle ne cuisine presque plus.

Avec cette excuse, il peut sortir, et avec les légumes qui ne sont pas censés exister mais qui existent, il n'a pas besoin d'aller faire des courses pour de vrai. C'est imparable. C'est même tellement intelligent que ça l'étonne.

- Ca ne ferme pas à dix-neuf heures d'habitude ? fait-elle alors, les sourcils froncés.

Ah. Il savait qu'il ne pouvait pas faire quelque chose de parfait.

- Euh… Pas en été, je crois ?

C'est une piètre idée, mais sa mère grogne un accord et il refoule aussitôt la panique qui lui monte à la tête car son mensonge a marché, et maintenant il faut qu'il s'en aille, vite, avant qu'elle ne décide de marcher jusqu'à la cuisine ou un truc du genre.

Il ferme la porte sur la télé étouffée et sur la mauvaise passe de sa mère et se traîne jusqu'à l'entrée. Il n'a qu'un manteau, qu'il met lorsqu'il neige, lorsqu'il vente, lorsqu'il pleut, lorsqu'il fait un petit peu froid, et qui ne l'a jamais trahi. C'est celui-là qu'il enfile avant de sortir de la maison.

Il fait frais dans le couloir. Le clochard de l'ascenseur se tient juste devant, ses yeux papillonnent vers lui et il lui fait un sourire auquel il n'ose pas répondre, la tête baissée alors qu'il cherche sa capuche du bout des doigts. Le clochard s'en moque. Il le laisse passer et dit :

- A plus !

Et Tavros le remercie silencieusement de ne pas ajouter quelque chose d'autre. C'est comme ça que la vie devrait se passer. Les gens devraient respecter le besoin de silence de l'autre. Il décide de lui dire bonsoir, lorsqu'il le recroisera. C'est la moindre des choses. Il ne veut pas paraître arrogant, et si ce clochard fait preuve de politesse (et peut-être de compréhension, mais il n'a pas envie de trop y croire, car ce serait triste pour ce clochard), il peut en faire preuve aussi.

Il oublie un peu tout ça lorsqu'il arrive dehors.

Il reçoit avec bonheur les toutes premières gouttes froides à fouetter le visage de quelqu'un et là, il le sait, c'est un vrai sourire qui étire ses joues. La pluie n'est pas comme l'eau de la douche pour handicapés qu'il ne peut pas s'empêcher de détester, même si ça ne sert à rien parce que de toute façon il ne peut faire autrement.

La pluie est glacée, elle est violente, elle abreuve sans retenue les plantes que le soleil a maltraitées pendant deux mois, elle est le contraire parfait de ces journées interminables passées à suer sang et eau même à l'ombre. Et puis, personne ne vit sous la pluie. Les gens n'aiment pas se mouiller. Il ne pleut jamais pour eux, ils veulent des terres arides et des routes si chaudes que les vagues de chaleur font trembler l'horizon.

Lui non plus n'aime pas l'eau. Sauf en été.

L'orage dévore le soleil au-dessus de lui. Il s'en moque. Il ne lui a jamais souhaité autre chose, de toute manière. La pluie frappe la route et emporte les mégots, les bouts de papier, les bouts de feuilles. Tavros les regarde un moment descendre le long des caniveaux puis se perdre dans les grilles des égouts avant de se mettre en route.

La capuche sur la tête et le vent dans le dos, il n'a pas l'impression d'être Tavros Nitram, il n'a pas l'impression d'avoir seulement douze ans et d'être en fauteuil roulant. Il n'existe plus vraiment. Il n'y a plus de Vriska, de collège, tout ça. Fini. Il y a juste la route et la pluie qui lui zèbre le visage.

Ce doit être quelque chose dans l'eau qui lui fait ça, il ne sait pas quoi, un produit chimique peut-être. Il l'a déjà dit, il est stupide. Il ne sait pas.

Il n'a pas voulu passer dans les ruelles, parce que les immeubles sont hauts et coupent la pluie. Il reste sur le trottoir. Des camions le dépassent en rugissant. Leurs roues lui envoient des trombes d'eau qui le trempent jusqu'aux os. C'est un peu moins propre que la pluie et il n'est pas certain d'apprécier, mais peu importe, ce n'est pas comme s'il était sec avant. Il lui suffira de mettre ses vêtements au sale.

Les phares d'un des camions crèvent la pluie alors qu'il se gare (mal) sur le bas-côté. Les autres camions le dépassent et disparaissent quelques rues plus loin. Il ne peut pas vraiment s'empêcher d'y jeter un œil. Peut-être le conducteur a-t-il un problème, peut-être s'est-il perdu, peut-être n'est-il pas vraiment du coin à en juger la plaque d'immatriculation et peut-être que Tavros sent son cœur battre à grands coups affolés dans sa poitrine d'enfant parce que le sourire qu'il voit à travers la vitre, il le connaît. Il le connaît tellement bien.

Il n'y croit qu'à moitié. Même lorsque Gamzee ouvre la porte du camion en grand et court sous la pluie sans regarder des deux côtés, les bras relevés au-dessus de la tête comme si ça allait le protéger de la pluie, son cerveau continue à lui répéter qu'il est impossible de se croiser ainsi, qu'il faudrait que ce soit un miracle ou quelque chose du genre, parce que statistiquement, ça ne tient pas debout.

- Tavbro ! crie Gamzee, avec le sourire le plus émerveillé au monde, et Tavros se dit que bon, il n'a jamais été doué en statistiques, n'est-ce pas ?

- Gamzee…

Il se sent soudain stupide de ne pas avoir pris de parapluie ou de manteau sec de secours (comme s'il avait pu prévoir que ça arriverait). Faute de mieux, ils se dirigent vers l'entrée d'un immeuble, une avec un petit toit en plastique juste au-dessus qui les abrite un peu de la tempête. Gamzee est déjà trempé. Lui doit avoir un certain air de famille avec une serpillère. Ils sont en train de ruiner le paillasson de l'immeuble.

- Mec, ça, c'est un putain de miracle ! Je pensais pas que je reverrais ce fils de pute un jour !

Son ton est affectueux. Il avait oublié sa voix. Le miel, les pierres. Tout ça. La manière dont les insultes sortent, fluides et amicales. Et le fait qu'ils se regardent face à face et que Tavros ne ressent pas l'envie de se cacher dans un coin. Et toujours (toujours), l'impression qu'il n'a jamais fait autre chose que connaître Gamzee.

- J'ai un paquet de trucs à te raconter ! T'as putain de grandi, mon frère ! Tu peux venir ? Ta mère pourrait prendre une bagnole et t'amener au champ, non ? C'est là où on campe ! Sinon, ça va ?

Il ne dit rien pendant un instant, la bouche entrouverte. Ce n'est pas qu'il n'ose rien dire, c'est qu'il ne sait pas encore trop quoi dire, parce que c'est tellement soudain et il n'était pas du tout préparé à ne ressentir qu'une joie qu'il n'arrive pas trop à exprimer par des mots, parce qu'il n'a que douze ans, après tout.

- Je vais venir dès que je, dès que je peux. Le plus tôt possible. Comment ça se fait que tu, euh, que tu sois là ?

- La pluie a foutu en l'air la fête à la capitale. Cinq jours d'orage. On a tout remballé vite fait et on a fait nos adieux à ces enfoirés de la ville là-haut ! Il faut vraiment que tu viennes, continue-t-il plus sérieusement, et plus doucement, aussi. Qu'on se voie proprement, tu vois ?

- Ouais, je vois, répète-t-il avant d'ajouter, il ne sait pas trop pourquoi : ma mère a une mauvaise passe.

Gamzee hoche la tête.

- C'est pas cool, ça. Ma tante aussi avait une putain de mauvaise passe. Elle disait pas ça comme ça. Il paraît que les adultes ont toujours des mauvaises passes.

- Et tu as pu euh, l'aider ?

- J'ai douze ans, mon frère, tu voudrais que j'aide qui avec ma taille, hein ?

Il regarde Gamzee pendant un long moment, ou du moins c'est ce dont il a l'impression. Il croit avoir compris. Ou au moins commencé à comprendre. Peut-être un peu. Un tout petit peu.

L'autre garçon a l'air sur le point d'ajouter quelque chose, quelque chose de sérieux encore parce que ses yeux sont restés étonnamment doux, lorsque le camion klaxonne violemment et les fait sursauter (c'est drôle qu'ils aient à ce point oublié que les gens vivaient autour d'eux).

Gamzee secoue ses boucles lourdes, taillées grossièrement autour de sa mâchoire qui lui semble moins ronde que l'année dernière. Ca a pour effet de projeter une myriade de gouttelettes qui viennent s'écraser sur son manteau et sur la porte de l'immeuble. Puis il relève les yeux et lui adresse un sourire d'excuse.

- C'est mon frère, dit-il, ce fils de pute n'a pas envie de laisser se faire les miracles quand il pleut, tu vois le genre ?

- Ouais, je vois le genre.

- J'vais y aller, mais si tu veux, demain quand tout sera installé, je me trouverai une ou deux heures tranquilles et j'te chercherai. Je te chercherai vraiment, tu vois ? Et puis on ira à la fête et on discutera et on se verra vachement comme si on vivait ensemble. Partant pour ça, mon frère ?

- Ca me va, mais comment, euh, comment tu vas me trouver ?

Gamzee éclate de rire. Son rire est plus âpre que sa voix, mais Tavros s'en moque, il lui est trop familier pour qu'il puisse le détester, il n'est pas moqueur, il n'est pas mauvais.

- Les voix des messies. Ils savent tout, mec. Même où se cache l'annuaire.

Il ne se moque pas des oreilles rouges de Tavros mais il en profite pour passer une main trempée dans ses cheveux ruisselants (il ne se souvenait plus mais oui, Gamzee est quelqu'un de tactile, c'est ce qu'il avait dit, non ?) avant de courir vers le camion, les bras toujours levés vers le ciel en guise de protection. Il le voit s'engouffrer dans la cabine et claquer la porte dans son dos.

Quand le véhicule rugit à nouveau et qu'il disparaît dans le rideau de pluie, il est presque sûr de voir les yeux perçants de Gamzee à travers la fenêtre, rivés à lui. Ils ne sont pas menaçants, ils sont joyeux et ils sont tristes à la fois. S'il avait un jour abandonné un frère qu'il viendrait tout juste de retrouver, ça ferait ça.

Il n'a jamais eu de frère, mais il n'a toujours pas abandonné cette théorie comme quoi il aurait été adopté. Aradia, elle, a proposé l'idée qu'ils aient effectivement vécu ensemble un long moment mais qu'une personne malveillante aurait effacé tous les souvenirs de leur vie commune par pur plaisir démoniaque. Il dit, pourquoi pas.

Tiens. Il grêle.

Sa première pensée est une pensée émue pour la plante qu'il a posé sur le rebord de sa fenêtre pour qu'elle profite de la pluie (ça craint, dirait Vriska, mais il ne serait pas vraiment d'accord avec elle). Puis l'instinct de survie prend le dessus sur l'espèce d'hébétude ravie qui s'est emparée de lui depuis qu'il a revu Gamzee et il se dirige aussitôt vers les ruelles qu'il évitait quelques minutes plus tôt. Bienfaitrices ruelles. Leurs concepteurs savaient ce qu'ils faisaient. Il envie leur intelligence.

Il se colle à un mur en attendant que la grêle arrête de lui marteler les genoux. Il semble que sa balade ne soit plus possible. Tant pis, ce n'est pas grave. L'orage gronde toujours au-dessus de sa tête. La pluie s'est logée dans son cœur et continue à y battre. C'est bien comme ça. Il a besoin de cette eau pour supporter l'été.

Il a un léger sourire, que seul le mur d'en face peut voir. Dans tous les films qu'il a vus, la pluie est synonyme de tristesse, et si on aime la pluie, on aime être triste et on s'habille en noir et on meurt à la fin. Il n'a pas l'impression d'être triste. Il est même heureux. C'est une pluie d'été, et c'est toujours positif, une pluie d'été. Ou un orage d'été tant qu'on y est.

Il sait que Gamzee comprendra s'il lui en parle.

Il attend dix grosses minutes que la grêle se calme. Les grêlons sont devenus aussi gros que des billes, puis ils sont redevenus de petites perles en plastique et enfin la pluie a repris ses droits sur le sol goudronné qu'elle a martelé avec bonheur. En faisant bien attention de ne pas déraper sur les grêlons (car personne ne viendrait le relever ici, il ne sait même pas où il est) il revient sur la route et à petits tours de roues, il rentre chez lui.

La pluie a fait son œuvre. Elle l'a guidé jusqu'à un plus grand bonheur qu'elle-même. Si ce n'est pas de la générosité, ça. Tavros la remercie à voix basse (si quelqu'un l'entend il ira probablement s'enterrer dans les vingt minutes qui suivront, mais il n'y a personne pour l'écouter parler à la pluie et ça lui va bien).

Il laisse une longue trace d'eau brune et de bouts de grêlons qui n'ont pas fini de fondre sur le carrelage du hall, comme un gigantesque escargot. Il se dit qu'il faudra aller s'excuser auprès de la femme de ménage. S'il avait ses jambes, il aurait nettoyé lui-même, mais il ne les a pas et on peut dire ce qu'on veut mais c'est vraiment plus compliqué de faire le ménage lorsqu'on n'est pas debout.

L'ascenseur est encore vide. Heureusement. Le sans-abri n'aurait peut-être pas apprécié qu'il dégoutte ainsi sur la moquette synthétique, et il le comprend, lui non plus n'aurait pas aimé qu'on vienne se sécher avec ses draps. Une certaine vague de culpabilité lui serre le cœur.

En rentrant, avant même de se déchausser ou d'annoncer son retour, il file dans le placard à draps de la salle de bains et en sort un sac de couchage sec qu'il va déposer, hésitant, dans l'ascenseur, en priant très fort pour que le clochard le trouve avant l'un de ses voisins. Il espère que ce sera suffisant. De toute manière il ne sait pas à quoi il leur servait, ils ne sont jamais partis faire du camping.

Ses chaussures sont gorgées d'eau. Son manteau aussi. Il ne peut pas nettoyer sa chaise, malheureusement, et les roues font des rayons humides sur les tapis. Il grimace. Désolé, désolé, il l'est vraiment, et s'il le pouvait il ferait sans, il promet.

Des vêtements propres sous le bras, il s'arrête devant la porte de sa mère. Il se rappelle ce qu'a dit Gamzee. Il ne sait pas quoi en dire. Il aime trop sa mère pour ne rien faire. Il est la seule personne qui peut y faire quelque chose, n'est-ce pas ? Elle n'a personne d'autre que lui. C'est ce qu'elle a dit. Il doit pouvoir faire ça.

Il ne sait plus.

Il entrouvre la porte. Sa mère est endormie, ses bras minces ballotant hors du lit, les jambes repliées. Il murmure un « bonne nuit » qu'elle n'entend pas et referme la porte. Il ne sait pas quoi faire. Il ne peut pas l'abandonner. Et il trouvera une solution, c'est décidé, il a douze ans, il est assez grand pour aider les gens désormais. Il doit pouvoir le faire. Il doit y arriver.

Il n'y a que lui pour le faire, c'est ce qu'elle a dit.


Il n'en revient toujours pas. Sa mère a accepté de l'amener. Il pensait que ça serait long et compliqué. Qu'il aurait besoin de Gamzee de l'autre côté du téléphone pour la convaincre, lui prouver qu'il est digne de confiance, toutes ces choses que les mères ont besoin de savoir. Et bien non. Ca, c'est étonnant.

Mais il au final il s'en moque.

Cela fait deux jours que les forains sont arrivés. L'orage a cessé, à leur grand bonheur, et quand il arrive aux camions, il n'y a que des femmes aux yeux noirs qui bercent des petits avec une douceur qu'il n'a vue que dans les reportages animaliers sur les grands fauves, les lionnes au milieu des herbes hautes à lécher leur progéniture, la fourrure tachée de sang, et la tête échevelée de Gamzee, le sourire du diable sur les lèvres.

Sa mère n'aime pas cet endroit. Ses mains sont crispées autour de la lanière de son sac comme autour d'une arme. Il est vrai que leur camp est sale et sombre, et que des rumeurs, de mauvaises rumeurs, doivent courir sur les gitans qui l'habitent. Il n'a pas peur, lui. Gamzee est à ses côtés, ils ont parlé un moment pour se souhaiter la bienvenue, et la chaleur animale de son étreinte le fait sourire. Il ne craint rien avec lui à ses côtés.

Lorsqu'il le lâche, sa mère lui jette un drôle de regard. Il ne sait pas vraiment ce qu'il signifie, si c'est Gamzee ou sa familiarité qui la dérange, et ne peut donc pas répondre de manière appropriée. Il finit par hausser vaguement les épaules. Il sait que ça pourrait tout dire. C'est pratique.

- Je reviens te chercher à minuit, dit-elle. Minuit et demie au grand maximum. Attends-moi devant le camp, s'il te plaît, que je n'aie pas à venir te chercher dans…

Ses yeux volent d'une caravane à une autre puis les repose sur lui, à la manière d'un insecte effrayé.

- Bref. A toute à l'heure, alors ?

- A toute à l'heure, euh… Oui. A toute.

Elle n'est pas encore sortie du camp que Gamzee lui tire la manche, impatient, et il tourne la tête pour le regarder lui.

- Il faut que tu viennes voir ma putain de chambre, mon frère. Je l'ai toute rangée pour toi.

Impressionné par ce tour de force, dont Gamzee a d'ailleurs l'air très fier, il accepte et le suit à travers le camp. La terre est tout sauf plate, et sa chaise a du mal à rouler, parfois, mais l'autre garçon est là pour aider et ils finissent par arriver devant un camion gris, un peu plus petit que les autres. Un garçon plus âgé qu'eux est assis devant, penché sur l'écran de son portable. Ce n'est que lorsqu'il relève la tête et qu'une masse de boucles emmêlées lui tombe devant les yeux que Tavros pense comprendre de qui il s'agit.

Gamzee lui fait un joyeux signe de la main, et le garçon qui doit être son frère lui sourit faiblement et lui répond par le même geste.

- C'est Tavbro, tu sais, mon ami de la fête ? Il a pu venir et tout donc on va monopoliser le camion un moment. Pas de problème avec ça, fils de pute ?

Le garçon secoue la tête négativement, puis replonge aussitôt dans les passionnantes profondeurs de son portable. Il ne sait pas si sa discussion est captivante, ou s'il n'est pas bavard, ou s'il se fiche royalement d'eux. Il lance un regard intrigué à Gamzee, qui lui répond aussitôt.

- Il est muet. Ce con s'est mordu la langue quand il était gosse, il est tombé sur des rochers et clac ! (il referme violemment les mâchoires dans le vide. Le bruit sinistre des dents qui s'entrechoquent le fait frissonner) Une langue foutue. Pas de bol, hein ?

- Et il parle, euh… Je veux dire, il communique par langage des signes ?

- Ouais.

- Et tu peux le… Le parler ?

Il est un peu admiratif et il se demande d'un coup si Gamzee ne trouve pas son air impressionné dérangeant ou bizarre. Ca n'a pas l'air d'être le cas. Alors qu'il se débat avec les verrous de la porte arrière du camion, il lui dit que oui, il peut le parler, et que ce n'est pas trop compliqué en fait, et même qu'il pourrait lui apprendre. Parce qu'il aime bien ça. Apprendre des choses aux gens. Leur montrer la partie du monde qu'il connaît. Les miracles, le langage des signes, les chambres dans les camions. Mais personne ne veut savoir, alors Tavros est un peu comme son premier apprenti.

Ca le rend stupidement fier.

Sa chambre n'est pas vraiment une chambre. En même temps, sa maison toute entière n'est pas vraiment une maison. Intimidé et fasciné, Tavros observe, et Gamzee babille, lui dit comment ça se passe, la vie sur les routes.

Sa chambre est en fait un coin du véhicule entouré de rideaux qu'il tire sur des tringles qui menacent de casser à chaque courant d'air. Mais effectivement, c'est rangé. Les draps ont été pliés en portefeuille et les DVDs sous la télé suspendue ont été empilés en colonnes nettes. Ca ne dure pas longtemps. Ils se disputent vaguement pour savoir quel film regarder, finissent par choisir un film du grand frère de Gamzee (Kurloz, il a dit, Kurloz Makara) qu'ils ne regardent qu'à moitié. Il pense que ça parle d'un garçon qui vit dans un hôtel, ou d'un homme qui vit dans un hôtel, il n'a pas trop compris. Les ascenseurs déversent des rivières de sang dans les couloirs. Ca doit faire peur, décide-t-il, ce doit être un film d'horreur, et il ne le regarde que moins. Il a autre chose en tête.

Gamzee l'a aidé à grimper sur son lit et fidèle à sa parole, lui apprend à parler en langage des signes.

Plus ou moins.

Ce n'est pas si facile. Gamzee essaie de lui expliquer les bases, puis s'embrouille, et finit par lui avouer qu'il existe une infinité de signes pour le même mot, partant tous d'une même base, et qu'au final, on utilise celui avec lequel on est le plus familier. Comme un accent. Ou une écriture.

Il comprend pourquoi il s'emmêle un peu les pinceaux.

Kurloz est, de ce qu'il a compris, un maître en la matière. Il connaît des termes obscurs qu'il ne connaît pas en langue normale et invente parfois ses propres signes, mais ils sont inutiles, puisque personne d'autre ne les comprend. Gamzee lui apprend juste des bouts de phrase, et lui dit que de toute façon, il peut tout épeler avec l'alphabet.

Il ne retient pas tout, mais il arrive à dire « je veux une pizza », « j'ai perdu ma voix », « léopard » et « je t'aime ». Et puis l'alphabet entier. C'est tout. Il ne pense pas que ce soit formidablement utile mais sait-on jamais. Gamzee dispense avec bonheur son savoir superflu, et Tavros se sent heureux d'avoir rendu quelqu'un heureux.

Il faut croire que le bonheur égoïste ne lui plaît pas.

- Je serai un putain de bon prof quand je serai grand. Eduquer les gosses, ce genre de choses. Je leur apprendrai plein de choses et ils seront mieux dans leur vie. Ce sera classe, non ?

- Oui. Tu as déjà, euh, un peu commencé, en plus, répond-t-il, et il jure que Gamzee pourrait se mettre à ronronner si, de la télé, ne s'était pas échappé un hurlement qui les attire irrésistiblement vers l'écran.

Il avait raison, c'est un film d'horreur. Le garçon essaie d'échapper à son père, apparemment, qui brandit une hache au-dessus de sa tête. Ce doit être la fin du film. Enfouis dans les trois mille couvertures de son lit (« j'ai vite froid », essaie-t-il de se justifier, mais il finit par avouer qu'il ne les prend que parce qu'elles ont de jolies couleurs et qu'elles brillent), ils observent le garçon et l'adulte courir dans une tempête de neige. Il ne comprend pas tout. Il s'en fiche.

A la fin du film, ils jurent tout d'abord de ne plus jamais, jamais regarder de films d'horreur. Ils refont ensuite la course-poursuite à voix haute, avec excitation, en sursautant au moindre rire dehors, au moindre frôlement des feuilles sur le toit du camion, puis prennent un autre film dans la pile à Kurloz et le mettent en route avec l'étrange satisfaction de faire quelque chose qu'ils regretteront.

Aradia lui envoie un SMS à ce moment-là, et ils ratent le début du film. C'est apparemment au tour de Tavros de parler. Gamzee s'intéresse trop à sa vie privée pour accorder une once d'attention au film, quant à lui, il cherche ses mots, et doit répondre aux questions sans fin de l'autre garçon, alors il n'a vraiment pas le temps de s'intéresser aux images qui défilent sur l'écran (un autre film d'horreur, à en juger par les cris).

Il lui explique qu'Aradia est très riche mais qu'elle n'agit pas comme telle (probablement pour faire rager son père, qu'elle n'aime pas). Elle est sa meilleure amie depuis qu'ils ont cinq ans, lui dit-il. Ils se sont rencontrés à l'école primaire, quand les filles jouaient entre filles en ricanant et les garçons entre garçons en se battant, à une chasse au trésor organisée par l'école. Ils ne se sont pas quittés depuis. Elle aime les films d'aventure, l'Afrique, l'exploration et voudrait devenir reporter, pour voyager longtemps.

Il précise bien (et peut-être même deux fois, il ne se souvient plus) devant l'air intrigué du garçon qu'il n'est pas amoureux d'elle. C'est juste sa meilleure amie. D'ailleurs, elle a un petit-ami depuis peu, qu'elle n'aime pas vraiment, pas assez, mais ils font semblant « parce que c'est drôle ».

Ni lui ni Gamzee ne comprennent. Enfin. Comme le dit Gamzee (à quelques mots près), « qui sommes-nous pour juger ? ».

De fil en aiguille, il se retrouve à parler de tous les gens qu'il connaît, comme Nepeta, cette fille qu'il aime bien, parce qu'elle aime les chats, et que quelqu'un qui aime les animaux ne peut pas être mauvais. Ou Equius, le meilleur ami de Nepeta depuis sa naissance, un peu plus âgé que lui. Il est très poli. Trop poli. Il lui fait presque peur parfois de politesse. Ils se mettent d'accord sur le fait qu'Equius doit être un robot, parce qu'honnêtement, un mec à lunettes noires, et toujours poli, ça fait toc.

Démasqué, le-meilleur-ami-trop-poli. Démasqué.

Il parle un peu de Vriska, aussi. Il a tenté de la rendre aimable, il a vraiment essayé. Mais lorsqu'il a mentionné, en marmonnant, qu'elle l'avait privé de ses jambes, pour ne pas avoir l'air de trop se plaindre, il a vu une rage froide et anormalement adulte distordre le visage de l'autre garçon et il a cessé d'en parler, paniqué.

Parce qu'il lui a fait peur. Parce qu'il l'a carrément terrifié. Mais ça passe vite, comme un nuage sur ses traits pointus, et il a l'impression d'avoir tout imaginé.

Avec ça, Gamzee s'est mis à parler de lui. Juste un peu. Avec sa voix douce et râpeuse, habituelle.

Il n'a pas d'amis au camp, il n'a pas connu sa mère. Son père n'est presque jamais là, toujours en voyage, et c'est Kurloz qui l'a élevé. Ce n'est pas vraiment comme un père, pourtant, c'est différent. Il est plus son grand frère qu'un parent. Il n'a que vingt ans.

Tavros ne commente pas l'amertume qu'il entend dans la voix de son ami, mais sourit tristement et lui dit qu'il n'a jamais connu son père non plus.

Gamzee se tait.

Il passe doucement sa main dans ses cheveux, avec prudence et quelque chose de déplaisant comme de l'adoration. Il n'ose pas l'en chasser. Ses yeux ont une lueur qu'il ne peut définir, elle est trop grande pour lui, trop éloignée de lui, quelque chose d'étrange, et il ne veut pas savoir.

- On doit être frères de miracles, alors. On doit voir les mêmes choses. Entendre les mêmes choses. Pas comme les autres. Tu ne penses pas ?

Quelque chose dans sa voix ne sonne pas bien. Les pierres lui fendent la peau.

Tavros hoche la tête, bien qu'il ne soit pas trop sûr, mais il a l'impression que ça peut le calmer. Gamzee ferme les paupières. Tout son visage se détend, et un sourire apparaît lentement sur ses lèvres. Sa main retombe sagement sur les coussins derrière lui et Tavros se surprend à penser qu'il a sur-réagi. Sur-pensé. Comme toujours.

- Je savais que tu n'avais pas de père, dit le garçon, après quelques secondes de silence entre eux.

- Ah ? Euh… Comment ça se fait ?

- On me l'a dit, répond-t-il avec un clin d'œil appuyé.

Ils finissent par regarder le film, oubliant leur conversation pour silencieusement plaindre les victimes. Il découvre avec ça que Gamzee se bouche les oreilles lorsque la situation devient insoutenable, mais se force à garder les yeux ouverts. « Bon courage », a-t-il le temps de se dire avant d'enfoncer la tête dans un oreiller, le visage entier tordu dans une grimace dégoûtée. Il a une excuse. Cet homme vient de se scier le pied. Il ne sait même pas pourquoi quelqu'un ferait ça. Ce film est nul. Ce film est horrible. Il ne regardera plus jamais de films d'horreur, plus jamais.

Au final, ils voient le dénouement du coin de l'œil, Gamzee ayant abandonné l'idée de regarder l'entièreté de la chose et l'ayant rejoint dans son oreiller. Il ne peut pas s'empêcher d'admirer l'ingéniosité du tueur. C'était très intelligent. Il ne ferait pas un bon serial-killer, il le sait. Mais de toute manière, il ne veut pas être un serial-killer. Ca fait trop peur.

La porte s'ouvre au moment où le vrai tueur (il n'en revient toujours pas, il a joué le mort pendant des heures pour simplement tuer quelqu'un ?) lance sa dernière réplique, ruinant ainsi tout l'effet dramatique. Après une ou deux secondes de pure panique, ils finissent par reconnaître les boucles en pagaille de Kurloz. Tavros se redresse sur le lit de Gamzee et l'observe avec un peu plus de respect, et un peu plus de pitié, aussi.

Il ne veut pas paraître égocentrique mais il sait ce que ça fait de perdre quelque chose qui semble normal, corporellement parlant.

Le jeune homme ne regarde que son petit frère lorsqu'il fait une série de signes de la main, ses traits se tordant dans tous les sens en même temps. Tavros n'essaie même pas de comprendre. C'est beaucoup trop rapide pour qu'il intercepte le moindre bout de mot. Gamzee fronce les sourcils alors qu'il cherche à comprendre ce qu'il se passe, puis écarquille les yeux et sort du lit en vitesse.

- Merde, Tavbro, on a raté l'heure ! Ta mère avait dit de revenir à minuit, non ?

- Elle, euh… Elle attend ? Je veux dire, euh, elle est là ?

Il a lancé un regard interrogateur à Kurloz en parlant, et il daigne lui répondre d'un bref signe de tête. Il baisse la tête aussitôt. Muet ou pas, il a quelque chose de menaçant, de prédateur, et il s'en veut presque d'avoir pu le considérer avec de la pitié. Peut-être que c'est vexant. Peut-être que tout le monde le considère avec de la pitié et qu'il n'a pas besoin de la sienne. Inévitablement, il se sent rougir.

Gamzee l'aide à remonter sur sa chaise et prend sa place derrière lui. Il ne pense même pas à protester. Il pense plutôt à sa mère, à qui il avait promis d'être là, et la culpabilité se heurte à la déplaisante impression qu'il va prendre cher.

- Bon, euh… Au-revoir, et merci de… De m'avoir, euh… Laissé entrer, dit-il à Kurloz alors qu'ils passent devant lui, un peu hésitant.

Il doit avoir l'air pathétique, et peut-être même n'est-ce pas qu'un air, mais pour la première fois le garçon semble se rendre compte de son existence et secoue la main l'air de dire « ce n'est rien, reviens quand tu veux ». Ou quelque chose comme ça, que les parents disent aux amis de leurs enfants. Gamzee claque de la langue, et ils descendent du camion.

L'air nocturne est comme la baffe qu'il risque de se prendre, violent et surprenant malgré le fait qu'il ait été anticipé. Il se met à trembler. Les gitans ne sont pas encore tous revenus de la fête, mais il voit des feux allumés entre les camions qui projettent des ombres titanesques sur tout ce qu'ils peuvent engloutir. Il se demande soudain si regarder des films d'horreur la nuit est bien conseillé par l'Etat. Si regarder des films d'horreur est, à la base, conseillé.

Sa mère est à l'entrée du camp. Son regard est furieux lorsqu'il le croise mais mieux que tout, il est vif. Pas embué par l'alcool qu'elle boit depuis des mois et des mois. Il se demande s'il y est pour quoi que ce soit (probablement pas) mais ça lui fait oublier ou tout du moins accepter plus sereinement ses cris.

Elle l'accueille sèchement, mais ne dit rien. Il ne comprend pas pourquoi jusqu'à ce qu'il voie ses yeux voler jusqu'à Gamzee, toujours derrière lui. Oh, d'accord. C'est le coup du « je suis une mère exemplaire devant les amis de mon fils. ». Il baisse un peu la tête. La situation va devenir gênante rapidement, il le sent dans ses os.

- Viens, on rentre, finit-elle par dire, et elle le tire par la main comme elle faisait lorsqu'il avait quatre ans et qu'il refusait de partir de chez Aradia. Mais il doit d'abord dire au-revoir.

- Salut, Gamzee, fait-il avant de la suivre.

L'autre garçon semble triste, trop triste pour la situation, peut-être, mais quelque part il comprend cette tristesse comme s'il la partageait. Et il la partage.

- Tu reviens, hein ? fait-il, plein d'espoir.

- Bien sûr.

- Attends, j'ai une putain d'idée…

Il fouille dans ses poches un instant, les sourcils froncés. Sa mère l'appelle un peu plus loin, impatiente, et il trouve le courage de lui demander d'attendre. Ca la fait taire sur le champ. Pas l'habitude. Gamzee sort enfin un stylobille mâchonné de sa poche d'un air triomphant.

- Voilà ! Vas-y, t'as pas un truc, genre du papier ou quoi ? (il secoue la tête négativement, et l'autre garçon hausse les épaules avant de saisir son poignet. Sa paume est brûlante.) Regarde… C'est mon putain de numéro de portable. Ce soir quand tu arrives, tu m'envoies un message, comme ça toi et moi on reste en contact, d'accord ?

Il regarde les nombres griffonnés sur sa peau en petits caractères pointus, puis relève les yeux et il adresse un sourire qui, il le sait, est l'un des rares sourires sincères qu'il a ces derniers temps.

- Je le ferai. Euh, merci, Gam. Vraiment.

- Pas de quoi, mon frère.

Le garçon l'étreint une dernière fois puis Tavros rejoint sa mère sur la route. Il se sent moins triste. Heureux, même. S'il n'avait pas besoin de se déplacer manuellement, il sait qu'il aurait la main sur son poignet comme pour garder en sûreté les petits nombres au stylobille.

- Ou t'étais ? demande sa mère sans le regarder.

- Dans le camion, de, euh, de… De Gamzee et de, euh son frère, euh… Kurloz…

- C'est le muet, c'est ça ?

- Comment tu… Enfin, je veux dire, euh… Comment tu, tu sais ? fait-il, un peu surpris.

- Je sais parler le langage des signes. Il m'a vue et a commencé à me demander ce que je faisais là, je lui ai dit que j'attendais mon imbécile de fils, et il m'a dit qu'il allait te chercher. T'abuses, vraiment ! Ce genre de plans, c'est fini !

- Tu… Tu ne m'as jamais dit, euh, que tu savais. Faire les signes, euh, oui.

- J'ai eu une vie avant toi.

La remarque de sa mère est froide, et il tourne la tête. Il ne sait pas ce qu'il préfère. L'apathie alcoolisée qu'elle traîne avec elle depuis si longtemps ou ça. Il n'aime ni l'un ni l'autre, lui semble-t-il. Il voudrait plutôt qu'elle redevienne normale. Comme avant.

Le hall de l'immeuble est sombre et sa mère insiste pour passer par les escaliers. Elle n'aime pas trop le clochard dans la cabine, dit-il elle, et elle le suspecte d'être entré par effraction chez eux pour les voler. Son sac de couchage ressemble beaucoup à celui qu'elle a perdu récemment. Tavros baisse alors les yeux, passionné par ses pieds, et elle ne remarque rien.

Elle le laisse devant l'ascenseur alors qu'elle disparaît dans la cage d'escalier. Instinctivement, il regarde derrière lui, et ne peut pas s'empêcher de penser que le couloir est vraiment noir, et que l'ascenseur de l'hôtel ressemble pas mal à son ascenseur à lui. Il a beaucoup moins envie de le prendre d'un coup.

Les portes s'ouvrent et il a déjà à moitié admis la possibilité qu'un monstre en sorte et lui arrache la tête avec les dents. Mais rien ne se passe. Le clochard de l'ascenseur est endormi. Il entre en essayant de ne pas faire de bruit (mais autant essayer d'être discret en courant avec des boîtes de conserve attachées aux chevilles, sa chaise fait un boucan infernal) et appuie fébrilement sur le bouton de son étage. Il est à peine plus rassuré lorsque les portes se referment.

Soudain, il entend une voix à moitié endormie à ses côtés dire :

- C'est le numéro de qui, ça, petit ?

Le clochard ne commente pas ni son sursaut ni son rougissement habituel et Tavros est quelque part soulagé qu'il n'entende pas son cœur qui bat à une vitesse affolante et peut-être même pas bonne pour la santé. Non, définitivement pas bonne. Dieu qu'il lui a fait peur ! Maudits soient ces films d'horreurs. Tous les films d'horreur. Tous.

- Euh, c'est, c'est le numéro de… De mon, euh, de mon meilleur ami.

- C'est bien, ça, lui répond-t-il avec un sourire un peu paresseux. Merci pour le sac de couchage, au fait.

- Ce n'est pas moi, marmonne t-il à toute vitesse, et il note intérieurement qu'il doit s'entraîner à avoir l'air convainquant.

- Tu remettras la canne entre les portes quand tu sortiras, hein ?

- Euh, oui, désolé.

- Pas la peine de t'excuser. T'as l'air vachement content, c'est bien, ça, c'est vraiment bien, dit le sans-abri avant de s'endormir à nouveau.

Les portes se referment sur la canne qu'il a réussi à ramasser et il attend sa mère devant la porte de l'appartement avec l'impression étrange qu'être heureux ne devrait pas être permis devant quelqu'un qui se sent mal. Il fait un effort pour cacher le numéro sur son poignet et le petit sourire sur ses lèvres.

Sa mère arrive, l'air mauvais, l'ombre plus grande que lui dans l'étroitesse du couloir. Elle ne lui adresse qu'un bref regard, une seconde seulement où il aimerait lui demander clairement la raison de ses problèmes et des bouteilles qui traînent partout. Elle ouvre la porte avant et monte s'enfermer dans sa chambre aussitôt.

Il suppose qu'il devrait faire de même.

Avant de s'endormir, il note avec application le numéro dans son répertoire et envoie un message à Gamzee. Il n'obtient aucune réponse. Avec un soupir, il se hisse dans son lit et se terre sous ses couvertures.

Il ne dort pas de la nuit.

Maudits soient ces films.

Ce n'est qu'à cinq heures et trente-sept minutes du matin, lorsque le soleil commence à se lever et rend la chambre un petit peu moins obscure et effrayante, qu'il ose fermer les paupières pour plus de cinq secondes.

Il reçoit un message à ce moment-là. Il saisit son portable d'une main molle (mais pas si molle que ça, car le portable est un peu loin de son lit, et, bon, la lumière ne chasse pas tous les monstres, n'est-ce pas ?)

C'est de Gamzee. Il le lit, le cœur battant comme ces filles dans toutes les histoires pour… filles dont lui parle Aradia parfois. Mais il n'y a presque rien. Un numéro qu'il ne connaît pas, et un smiley à nez de clown lui faisant un clin d'œil.

« c'est quoi ? » réussit-il à demander.

« De l'aide bro. De l'aide pour t'aider à aider les gens. Classe hein ? »

Gamzee écrit en violet. Ca le fait sourire. Il est cinq heures du matin et il sourit parce qu'un ami écrit en violet. Il doit vraiment être crevé, se dit-il.

Il n'appelle pas tout de suite le numéro inconnu. Il ne repose même pas son portable sur sa table de chevet. Il le laisse sur son ventre et s'endort avec, incapable de faire quoique ce soit d'autre, un effort ou un rêve. Ca ne le dérange pas. Il était vraiment fatigué.


Huhuhu. C'est beau d'avoir douze ans. Même sous la plume de quelqu'un qui ne sait pas écrire les gens qui ont douze ans.
J'aime bien Vriska. Non, en fait je crois que je la déteste
, mais que je l'aime bien en même temps, mais que je la déteste plus que je ne l'aime ? C'est un personnage tellement tordu, mais je ne peux pas lui pardonner tout ce qu'elle a fait et même ses problèmes de conscience ne la font pas remonter dans mon estime mais en même temps... En fait je la préfère humaine. Sans sang sur les mains quoi. Puis en toute vanité, j'adore le look d'humaine que je lui ai donné. Such a sexy girl.
... Mais j'ai pas le même problème avec Gamzee au fait ?
L'année prochaine, à cause des lois des mathématiques, ils auront treize ans ! Vous mourrez de savoir ce qui va se passer, n'est-ce pas ? Moi non parce que je le sais déjà. J'ai même pas mal avancé. C'est fou. Je me suis enlevé toute la surprise du truc. Je suis vraiment nulle. Je me fais honte.

Adios, amigos ! A todos bientos ! (non, ce n'est pas du vrai espagnol, ne dites jamais ça dans un cours les enfants vous perdrez toute crédibilité et je m'en voudrai beaucoup)

Tach-Pistache