Titre : La Voie des Hyènes
Auteure : Tach-Pistache
Rating : M (à un moment, j'ai pensé à le mettre en T, mais ça me semblait hypocrite de ma part alors j'ai laissé en M)
Disclaimer : Si j'avais Homestuck, je le redonnerais à Hussie, parce que je n'y comprendrais pas le quart de ce qu'il s'y passe et je préfère que ça reste dans sa tête à lui. Mais pas avant d'avoir fait quelques petits changements au niveaux des quadrants.
Un petit mot avant de commencer ? : VOUS ETES TOUS ET TOUTES ACCUSES DE TENTATIVE D'HOMICIDE oui Monsieur le Juge c'est vrai ils le sont discutez pas.
Imaginez. Vous êtes dans votre chambre, tranquille, vous avez posté une fiction juste un chapitre comme ça tranquillou ça passe crème, vous avez une petite review alors vous êtes contents hein c'est bien les petits reviews alors vous postez le deuxième chapitre eT VOUS VOUS RETROUVEZ AVEZ HUIT REVIEWS D'UN COUP LIKE OH MON DIEU MAIS D'OU SORTEZ-VOUS FELLOW ADMIRERS QUE FAITES-VOUS LA VOUS M'AIMEZ OH MON DIEU ON M'AIME. Et puis vous êtes à l'internat alors vous ne pouvez PAS répondre et ça vous frustre et basically, vous êtes toutes et tous (je le dis pour pas être accusée de sexisme inversé mais let's face it, vous êtes des vousses) des anges.
Si je parle anglais, c'est parce que je vais dans un lycée international. Ne vous en faites pas afin de garder un nombre de lecteur relativement bas, je continuerai à écrire en français.
Plus sérieusement, merci beaucoup d'avoir laissé des commentaires, surtout aussi géniaux que les vôtres (je veux dire, y a-t-il plus flatteur pour l'ego que de faire apprécier des couples que les gens n'aiment pas habituellement ?) Mes fictions ne dépassant pas, habituellement, le nombre de cinq reviews, je peux vous assurer que ça me fait chaud au coeur et me pousse à continuer.
Ca me fout aussi une pression monstre quand j'écris ahahah.
Sinon, petite parenthèse, mais j'updaterai plus sûrement dans deux semaines. Une semaine d'internat, c'est vraiment peu pour écrire, et pas suffisant. Sachez aussi que dès que j'aurai du temps libre, je répondrai à vos gentils messages hmmm gentils messages !
Allonz-y Alonzo, enjoy ! (ou du moins, j'espère ?)
C'est toujours l'été.
Il se fout tellement de ça. Il pourrait se trouver au cœur de l'hiver, les os rongés par la glace, ou sur le Soleil à faire fondre son squelette au bord des flammes, qu'il s'en foutrait toujours autant. Tout le monde ici se fout du temps qu'il fait, du jour qu'on est. Il n'y a n'y a plus ni gibier ni chasseurs. Ils ne sont aujourd'hui que de petits bonhommes qui ne connaissent que deux émotions : la plus affreuse de toutes les tristesses, ou le choc qui rend tout flou (plaisamment flou).
Tavros a lu quelque part que le noir absorbe la chaleur au lieu de la renvoyer.
Pour autant, il n'a pas chaud.
Il regarde le cercueil être posé au fond du trou avec une délicatesse qu'il ne soupçonnerait pas de la part de ces hommes en noir. Puis il ne le peut plus, alors il regarde les gens. Ils sont petits, pour assister à des funérailles, petits et faibles, aussi. A contempler la tête de celle qu'on a fauchée.
Des fleurs des champs. Aujourd'hui, et il aimerait ne plus penser ainsi, pas pour le moment, c'est tellement irrespectueux, tellement stupide, il pourrait se mettre une claque s'il n'avait pas les mains serrées autour de ses accoudoirs parce qu'elles tremblent trop. Aujourd'hui leur groupe est composé de fleurs des champs.
Sollux ne cesse pas de pleurer. La tête entre les genoux, il refuse de regarder. Il a envie de l'attraper par le col et de lui faire relever les yeux de force. Il a envie de lui crier que c'est sa faute, même si ça ne l'est pas. Il a envie que ce ne soit pas un accident. Il a envie de lui en vouloir. Mais ses sanglots sont si pathétiques, si misérables, qu'il ne le fait pas.
Il souffre trop de regarder cette figure prostrée en herbes hautes, alors il regarde quelqu'un d'autre.
Nepeta a les yeux gonflés, le nez rougi, les mains serrées autour de la taille d'Equius en quête de la chaleur humaine qu'on ne ressent pas sur un cadavre. Ses vêtements de deuil ne lui vont pas. Trop grands, trop gris, trop lâches, elle se perd en eux, ils doivent appartenir à un adulte. Elle n'est pas adulte. C'est la plus jeune d'entre eux tous. C'est pourquoi elle semble plus perdue que triste.
Pauvre petite Nepeta qui ne devait pas être là. Il regarde quelqu'un d'autre.
Equius et lui doivent avoir le même visage aujourd'hui. Il n'y croit pas. Il n'a pas encore pleinement compris et cela se voit car il regarde le cercueil la bouche figée, les yeux désespérément ouverts et ils crient que non, ce n'est pas possible, c'est un rêve, ça n'existe pas, je refuse d'y croire. Il est tellement pâle. Il n'a pas compris mais lorsqu'il comprendra un bout de lui flétrira et tombera, il le sait.
Il laisse Equius tomber en morceaux, et il regarde quelqu'un d'autre.
Il regarde la place vide où Vriska aurait dû tenir debout, où les brins d'herbe secs auraient dû être écrasés par ses chaussures à bouts noirs et où ses yeux auraient dû se poser sur lui en retour, peut-être coupables, peut-être emplis de compassion, il ne sait pas. Mais elle aurait dû être là. Il se souvient qu'un jour, ils étaient tous amis ensemble. Et si ce n'est pas le cas, elle et lui le sont sûrement.
Il ne peut pas regarder Vriska, alors il regarde quelqu'un d'autre.
Mr Megido, ou quelque soit son nom, est là lui. Comme Equius, il n'a pas l'air d'y croire, mais pas pour les mêmes raisons. Il n'arrive pas à croire qu'il n'ait pas été là. Peut-être est-ce de la culpabilité, en réalité, peut-être que ses erreurs ne cessent de lui voler devant les yeux, même lorsqu'il les ferme. Toutes ces choses qu'il s'était promis de dire. Oui. Ca doit être ça. Il connaît si bien, ça.
Il n'y a personne d'autre. Alors il regarde le cercueil. Mais il ne le voit plus, parce que ces grands hommes noirs si délicats sont en train de le recouvrir de terre et soudain ça le heurte : il ne le verra plus jamais. Plus jamais. Ni lui, ni le cadavre dedans, et il n'entendra plus jamais sa voix et il ne se passera plus jamais rien la concernant. C'est très long, plus jamais, et rien, c'est pire.
Lorsque ses yeux se mettent à pleurer, il ne sait pas si c'est parce qu'il a regardé le cercueil se faire recouvrir de terre trop longtemps, ou si c'est parce qu'il pleure pour de bon. Sûrement les deux.
Il s'en fout de savoir. Il n'y a rien qu'il souhaite savoir aujourd'hui.
La cérémonie dure trop longtemps, pour si peu de gens. Elle est redondante, elle est inutile, elle ne sert qu'à leur faire mâcher les pétales de la morte plus longtemps lorsqu'ils pourraient décider de les avaler une fois pour toutes. Ils frissonnent dans la brise. Ils poussent au bord des pierres et ils attendent. Et Tavros pleure, mon Dieu qu'il pleure, et Sollux pleure, et Nepeta pleure et Equius pleure, et Mr Megido pleure aussi, une fleur un peu plus grande que les autres c'est tout.
Puis, lorsqu'ils ont fini la cérémonie et que le cercueil a été recouvert d'une mauvaise terre pleine de graviers ils parlent un peu, mais ils pleurent trop pour ça, et personne n'écoute vraiment. Ils n'ont pas besoin d'écouter pour savoir ce que l'autre dit. Tout a déjà été pensé, répété, murmuré à la personne d'à côté et ils savent qu'ils ne devraient pas continuer à manger les souvenirs jusqu'à ronger la tige. C'est idiot. Mais c'est comme ça que ça doit se faire.
Tavros relève les yeux un instant. Le cimetière est si loin de la ville, comme au milieu d'une plaine jaune et sèche et rude, un désert de cailloux, des silex et du marbre gris ou noir et quelques fleurs en plastique depuis longtemps délavées par les pluies, l'orange est fané, le rose est passé, les vert ont blanchi. Eux n'ont pas vraiment de couleurs de toute façon.
Le ciel est bleu trop clair, les nuages s'effilochent à l'horizon, la pluie est froide dans leurs nez mais le soleil brille quelque part, ils le savent. Ils ne le sentent juste pas.
Il y a deux grands cyprès à côté des grilles, des arbres qui n'étendent aucune ombre. Et de l'autre côté des barreaux, il voit une longue silhouette mauve et noire, dont les boucles s'emmêlent à cause de la brise qui siffle et souffle sur eux. Loin derrière, quelques arbres aux branches encore vertes se battent contre le vent.
Tavros se dirige vers lui sans savoir comment il fait. L'autre a les bras ouverts, pas pour longtemps, parce qu'il les referme contre ses épaules et reste silencieux tout ce temps. Il pense qu'il ne s'arrêtera jamais de pleurer. Même lorsqu'il se met à genoux et avec une lenteur un peu tendre, il lui effleure les cheveux, Tavros ne cesse pas de serrer les poings dans sa veste trop grande pour lui, et sanglote et hoquette sur son bras.
Le ciel a gelé, l'herbe est sèche, Aradia est morte.
Deux semaines. Il a le droit de rester pour deux semaines. Gamzee, il veut dire. Pas entières, en fait, il a treize jours devant lui. Treize jours de liberté qu'il a brusquement choisi de passer avec lui plutôt qu'avec quelqu'un d'autre lorsqu'il lui a dit ce qu'il venait d'arriver.
Il se demande qui voudrait faire ça.
Mais il accepte. Et sa mère accepte aussi. Et dans sa tête la première nuit, après le premier jour où il n'a rien dit et où Gamzee est resté à ses côtés pour le tenir lorsqu'il s'est effondré au cimetière, en regardant la poitrine de l'autre garçon qui se lève et s'abaisse paisiblement, il se dit « treize jours moins un ».
Il ne sait pas si Gamzee arrivera à tout changer. Mais la nuit est calme, Gamzee aussi, et il est tellement fatigué d'avoir pleuré toute la journée qu'il s'endort.
Le soleil froid inonde le deuxième jour.
Il se lève en frissonnant, et jette un regard embrumé sur le réveil qui annonce sans détours qu'il est cinq heures quarante-deux du matin et qu'il devrait se recoucher. A la place il s'enveloppe dans son drap, en faisant attention de ne pas prendre celui de Gamzee au passage, et se traîne avec difficultés jusqu'au bout du lit pour mieux voir la ville se faire noyer par la lumière.
Il se sent bizarrement lourd. Plus que d'habitude, il veut dire, et même différemment. Ce n'est pas ses jambes qui lui pèsent ou sa tête qui lui semble aller en arrière ou en avant comme si elle était trop pesante pour son cou. C'est différent. Tout est plat. Il pense qu'il se sent en paix, et si c'est le cas, il n'aime pas ça, parce c'est très désagréable, c'est trop sévère, c'est trop grave.
Alors comme ça, Aradia est morte.
Tavros le pense si froidement qu'il se demande un moment s'il va bien.
Elle est morte d'une manière si banale, ça le rend presque aussi triste que sa mort elle-même. Elle est tombée dans l'escalier. Sollux et elle se disputaient devant sa porte et il l'a poussée et elle est tombée et elle s'est brisé la nuque. C'est horrible. C'est tellement nul. Elle voulait mourir de manière classe. Elle voulait explorer la forêt amazonienne et se faire mordre par un serpent ou explorer les fonds marins et se faire mordre par une énorme espèce aquatique dangereuse et inconnue. Mais pas à cause d'un escalier. Pas à cause d'une marche de travers.
Ca pourrait être drôle, il trouve ça désolant. Pas d'aventures ou de découvertes, elle est morte avant. Rien. Treize ans d'espoir pour rien.
Il se demande pourquoi. Un peu. Pourquoi elle et maintenant. Il y a des gens qui eux ont une explication. Ils roulaient trop vite par exemple, ou fumaient depuis quarante ans. Mais Aradia n'avait jamais fumé et jamais conduit. Elle n'avait rien fait.
Peut-être qu'il ne pense pas froidement. Peut-être qu'il est en train d'accepter sa mort. Eh bien c'est comme la paix, si c'est ça il ne le veut pas, il se dégoûte d'accepter sa mort si tôt, c'est révoltant, il ne devrait pas. Il devrait être triste et il devrait pleurer pour elle et souhaiter qu'elle soit en vie parce qu'elle le méritait.
Mais il ne pleure pas. Il serre les bras autour de ses genoux et prie pour qu'Aradia ne lui en veuille pas.
Il entend les draps se froisser à côté et du coin de l'œil, il voit Gamzee se relever, les paupières encore lourdes, les cheveux plus fous que d'habitude, plus longs aussi. Il a beaucoup grandi. Plus que lui. Ou alors autant, il n'a pas fait très attention, et ça ne se voit pas lorsqu'il est en fauteuil. Ses os en s'allongeant ont aussi perdu le peu d'épaisseur qu'ils avaient et sa mâchoire est devenue menaçante à force de maigreur. Mais il ne lui fait pas peur.
- Hey, Tav…
Il rampe jusqu'à lui et laisse tomber son front contre son épaule, avec un petit soupir, les paupières closes. Lui aussi doit être fatigué. Ils ne se sont pas endormis très tôt. Tavros sourit doucement.
- Salut.
- En train de penser à ta meilleure amie ?
- Un peu.
Il y a un moment de silence toujours empreint de cette gravité qu'il n'aime pas, mais que Gamzee rend quelque part plus vivante, plus légère, plus supportable. Ils ne disent rien. Il se demande vaguement s'il ne s'est pas rendormi sur son épaule, ce qui serait peut-être un peu gênant, car il faudrait le réveiller pour se rallonger.
- Mon putain de frère, l'entend-t-il soudain marmonner, et son souffle est chaud sur sa peau.
- Mon putain de frère, il dit que les Messies vont accueillir ta meilleure amie. Sur une super planète très loin faite de miracles et où tout le monde est égal. Pas de souffre-douleurs, pas d'enfoirés qui te pourrissent la vie, pas de gens qui profitent que t'es par terre pour de foutre des coups de pieds dans les côtes, ces fils de pute. Et elle y vivra sa vie comme elle veut la vivre.
- Ce serait bien, finit-il par répondre, les yeux toujours un peu perdus.
- Y'a des fées, là-bas.
- C'est vrai ?
- Mon frère me l'a dit. Et on vole avec de la poussière d'étoile. J'ai pas tout compris. Mais c'est bien. Et elle vivra dans une belle maison avec ses amis et tu seras là avec elle parce que t'es son ami, il a dit, et elle explorera et tout ce qu'elle voulait faire. Et elle sera heureuse.
- Il y croit… Vraiment ?
- Ouais.
- Aradia ne croyait, euh, elle ne croyait pas.
- Il a dit qu'elle y serait parce qu'elle n'a pas vécu assez longtemps pour déplaire aux Messies. Elle et tous les innocents du monde y vont. Moi, ajoute-t-il, je pense bien que j'y crois.
- Oh.
- Les Messies me causent des fois.
- Et ils parlent aussi à, à ton frère ?
- Je sais pas, je suppose.
- Je ne les entends, je veux dire, je ne les entends jamais. Peut-être que je n'y crois, euh… Je n'y crois pas trop.
- C'est pas grave. T'iras quand même là-bas. Je le sais.
Et Gamzee soupire de contentement en se pelotonnant contre son épaule, et Tavros reste éveillé, à regarder la ville. Il ne sait pas quoi penser. Rien, peut-être. Il n'est toujours pas triste, mais il ne doit peut-être pas être triste. Il ne sait plus. Alors il regarde et la gravité qui lui pèse sur les épaules se fait plus douce.
A un moment il se rendort, mais il ne sait pas quand. Il s'en rend compte lorsqu'il ouvre un œil, qu'il est bientôt midi et que lui et Gamzee sont emmêlés l'un avec l'autre dans un chaos humain et tiède qui l'apaise un petit peu. Parce que Gamzee est vivant. Et lui aussi est vivant. Pendant une seconde cette pensée brille comme un soleil, puis il se rendort encore. Tant pis pour le repas.
Le vent d'est gémit sur le troisième jour.
« Il n'y a pas que ça qui gémit », se dit-il amèrement. Deux jours de deuil, c'est tout ce qu'elle lui a accordé. Deux jours à sangloter et après, c'est son tour. Il aime tant revenir aux bonnes vieilles habitudes. Les choses qui glissent entre ses doigts.
Gamzee assiste aujourd'hui à sa première crise de larmes de sa mère, silencieusement, les yeux grands ouverts, recroquevillé sur sa chaise par prudence ou par respect. Tavros, lui, entoure les épaules de la femme qui pleure, avec un soupir fatigué très léger, pour qu'elle ne l'entende pas. Il a l'habitude maintenant. Il sait ce qu'il a le droit de faire, ce qu'il n'a pas le droit de faire. Et soupirer très fort est rangé dans la seconde catégorie.
Il ne sait plus quoi penser de sa mère. Tout est tellement confus à présent. Il pense qu'il la prend en pitié. Elle est tellement misérable, tellement triste, et c'est sa mère, c'est la femme qui l'aime (aimait ?) et qui l'a élevé. Il pense qu'il la hait. Elle lui dit qu'il ne prend pas assez soin d'elle, qu'elle veut mourir, et elle refuse toute aide. Il pense qu'il a cessé depuis longtemps de la comprendre et qu'elle s'éloigne, s'éloigne.
Mais ça continue. Alors, bon gré mal gré, il s'habitue. Il fait attention. Il ne la laisse pas seule trop longtemps. Il enferme les rasoirs et les couteaux dans un placard et en cache la clef. Il va souvent voir comment elle va. Il surveille, il s'inquiète. Il devient la mère de sa mère. Et il le sait – ça ne devrait pas se passer ainsi.
Il la relève avec des gestes doux alors qu'elle continue à pleurer. Ce sont de lourds sanglots à moitié hystériques qu'il tente de prendre rationnellement comme quelque chose d'habituel, mais il n'y arrive pas trop. Pas grave. Il l'emmène jusqu'à la salle de bains et lui passe de l'eau froide sur le visage, prudemment, en marmonnant que tout va bien. Que dire d'autre ? Rien. Bien sûr.
- Tu veux… Faire quelque chose ? demande-t-il avec beaucoup de précautions.
Il s'attend à ce qu'elle hurle ou se mette en colère, mais elle reste calme et ça lui convient tout à fait.
- Je veux m'allonger, répond-t-elle en reniflant, et il l'amène jusqu'à sa chambre, l'étend sur son lit, comme il le ferait avec une toute petite enfant.
Il change ses draps lui-même. Ce n'est pas pratique, parce qu'ils sont rangés haut, et étonnamment il a du mal avec ce genre de choses. Et pour les replier une fois propres, c'est pire. Mais c'est comme pour tout, il prend l'habitude.
Il reste à côté d'elle jusqu'à ce qu'elle semble s'endormir. Il compte les bouteilles dans la poubelle. Dix-huit. Alors, à ce moment, il s'autorise à passer une main lasse sur son visage et s'en va sans demander son reste.
Gamzee est juste derrière la porte. Comme à chaque fois qu'il se retrouve dans une situation de ce type, il a cette mimique, ce regard hésitant, partagé entre l'envie de tout savoir et les limites que lui impose la politesse. Tavros lui sourit avec plus de courage qu'il n'en a. Il se demande un peu s'il ne devrait pas être celui qui pleure en ce moment.
- Désolé, dit-il. Elle, euh… Elle ne va pas bien. Enfin, tu sais.
- T'as pas appelé quelqu'un ?
- Si. Celui que tu m'as… Enfin, tu m'avais donné le numéro, et, et j'ai appelé, elle a eu des rendez-vous, mais euh… Elle n'y est jamais allée. Elle dit qu'elle n'a pas besoin de, comment déjà ? De leur pitié. Ca ne sert à rien. Elle dit ça en tous cas. Euh, oui.
Gamzee hoche la tête. Le numéro au début de l'été dernier. Tavros se souvient que la première fois qu'il appelé, il entendu « SOS Dépression », a eu un genre de hoquet ridicule et a tout de suite raccroché. Il s'attendait à tout sauf à ça. Enfin, peut-être pas à tout. Mais peu importe.
Puis quand il a rappelé, il est tombé sur une femme qui disait s'appeler Mme Maryam, qu'il a trouvé (et trouve toujours, avec encore un peu plus d'admiration, peut-être, et un peu de nostalgie, car elle était très gentille avec lui et, et il aime bien quand les gens sont gentils, il suppose) très compréhensive et très sérieuse, qui l'a rassuré, lui a dit que ça allait s'arranger, et que rien n'était encore prouvé de toute façon, qu'elle était peut-être juste très triste, mais pas malade. Sa mère était encore sa mère. Si elle le désirait, elle aurait toute l'aide du monde.
C'est drôle parce qu'il y croyait.
Mais sa mère, elle, n'a pas réfléchi calmement à la question. Elle ne s'est pas demandé si ça pouvait être une bonne chose comme aurait dû penser une adulte, même si Mme Maryam avait promis qu'elle le ferait.
Elle a clairement dit, plusieurs fois, en hurlant et en crachant, en envoyant des coups, qu'elle n'avait pas besoin d'aide, pas besoin de médicaments, de médecins ou de son incapable de fils, à quatre roues, collé au sol, qui essayait de la faire passer pour une foldingue. Elle ne voulait pas être aidée. Elle annula tous les rendez-vous et l'interdit d'appeler d'autres médecins.
Et il obéit.
L'obéissance l'a amené à sa situation actuelle et il se pose la question : était-ce une bonne chose ? Rien ne change jamais. Elle pleure, il se sent obligé de la relever, elle l'insulte pour l'avoir fait, puis pour l'avoir mal fait, elle pleure encore et il se sent trop confus pour rester, alors il part. Douce routine.
Il aurait tué pour que Gamzee ne voie pas ça.
- Tu dois être crevé. Aider quelqu'un qui s'en fout, je veux dire. Vachement fatiguant.
Il lève les yeux. Gamzee a ce regard très doux qu'il adopte lorsqu'il est mortellement sérieux. Il se demande ce qu'il pensera s'il dit qu'il en a assez, qu'il a un peu honte de sa mère, et qu'il la déteste un peu pour ça. Peut-être rien. Ce serait bien. Ce serait si bien si Gamzee ne parlait pas pour ne rien dire ou s'il ne lui disait pas que c'était horrible et qu'il ne devrait pas penser ainsi. En fait, et il le réalise après quelques secondes de réflexion, ce serait bien si Gamzee agissait comme Gamzee. Et il agira comme tel.
- Oui, ose-t-il dire alors, c'est fatiguant.
Et il voit une certaine tristesse, qu'il assimile aussitôt à de la pitié, briller dans les prunelles du garçon.
Le vent d'est s'acharne sur le quatrième jour, bataille contre le cinquième et meurt lentement au sixième.
Gamzee s'est fait une place dans son lit, devant l'évier de la cuisine, au supermarché du coin (une petite place, cependant, car c'est Tavros qui au final a tout acheté, laissant Gamzee vagabonder joyeusement dans les allées. Il dit pour sa défense qu'il ne va pas souvent au supermarché, et bon, Tavros n'a pas le cœur à l'empêcher d'être heureux) et devant l'écran de sa télévision.
Ils jouent aux jeux-vidéos dans la chambre de Tavros, serrés l'un contre l'autre sous une couverture rouge, les yeux rivés à la vieille télé que Vriska lui a vendue à prix d'or alors qu'il manque la télécommande et que le bouton pour allumer reste collé à son doigt lorsqu'il le presse. Ils boivent ce truc infect que Gamzee adore (comment ça s'appelle ? Un nom bizarre avec un F dedans) et Tavros s'habitue au goût, et ils grignotent du bout des dents des pâtes qu'ils n'ont pas cuites. C'est l'autre garçon qui lui a dit d'essayer. Ca n'a aucun goût et il aime moins que les pâtes cuites mais c'est amusant.
Des fois il se demande s'il a le droit d'être heureux avec des stupidités comme celles-ci mais comme Vriska dit – tu as treize ans, mon Dieu, Tavros, vis, un peu. Ou quelque chose dans ce genre-là. Oui. C'est ça. Donc bon, ça doit inclure des idioties. Peut-être.
Gamzee n'a pratiquement jamais joué aux jeux-vidéos. Une fois, au magasin, il y avait une console en présentation et il a essayé un jeu de voitures dessus. Le genre de jeux avec des voitures qui vont très vite sur des ponts illuminés en pleine nuit à contresens et du rap très fort en fond. Il a bien aimé. C'est pourquoi il semble très excité quand Tavros lui propose une partie, histoire de tester le mode deux joueurs de tous les jeux auxquels il ne peut jouer qu'en solitaire.
Et c'est un peu flatteur pour son ego, mais Gamzee est très, très mauvais avec une manette dès que ça implique une voiture. En contrepartie, il le bat aux jeux de combats (et peut-être est-ce révélateur de leur personnalité. Tavros va plus vite que Gamzee et Gamzee, eh bien, peut donner des coups de pieds dans le visage de son adversaire sans trop de difficultés, lui.)
Sinon, il ne reste pas sans rien faire. Il a dû être touché par quelque chose, l'attitude de sa mère peut-être, ou la sienne, il ne sait pas, alors il l'aide. Il prend les choses trop hautes pour lui, il fait le ménage qu'il ne peut pas faire, il cuisine (sans succès, mais il ne lui dit rien car sa seule réussite culinaire est, jusque à présent, un plat de pâtes au jambon, alors ils mettent une pizza mexicaine congelée au micro-onde et se disent avec un soupçon de fatalisme qu'ils risquent de ne manger que ça pendant un moment), il se comporte non pas comme un invité mais comme un frère ou un ami.
Et même si Tavros proteste et culpabilise un peu, pour la forme, il doit avouer que c'est plus simple lorsqu'ils sont deux.
A eux deux, a dit Gamzee, ils ont vingt-six ans. C'est l'âge d'un adulte. C'est donc normal qu'à eux deux ils arrivent à faire tourner leur monde. Tout doucement Tavros commence à penser que peut-être, tout va s'améliorer. Il n'y a plus grand-chose de mauvais dans sa vie. Et ça fait longtemps qu'il n'a pas pensé ça.
Alors, comme à chaque fois que quelque chose de positif lui arrive, il attrape son portable, machinalement, automatiquement, et envoie un message à Aradia. Il n'y réfléchit pas. Il n'a pas besoin d'y réfléchir, il veut dire, ça coule de source. C'est tellement simple qu'il doit attendre de taper les deux dernières lettres pour réaliser.
Oh. C'est ça, la mauvaise chose qu'il oubliait.
Il relève lentement la tête sans comprendre ce qu'il se passe à l'intérieur, le pourquoi du comment, s'il pleure, ou s'il ne dit rien, s'il pense bien, ou pas.
- Tu fais quoi ?
Gamzee passe une tête souple et emmêlée par-dessus son épaule. Sans faire de bruit, il lit son message.
- Je peux ?
Il lui prend le portable des mains, il termine le message sous ses yeux, et l'envoie. Tavros lui envoie un regard perplexe et il lui répond, avec un sourire mi-tendre, mi-dentu :
- C'est cool qu'elle ait de tes nouvelles.
Il se demande si faire le deuil d'une personne c'est penser que sa mort n'a pas eu lieu. Si c'est penser que quelque part, elle vit toujours, et l'entend et lui murmure qu'elle va bien. Il n'en est pas sûr. Mais quel âge a-t-il pour faire un deuil proprement ? Il a treize ans. Personne ne lui a dit comment faire. Et même quand Gamzee s'ajoute à lui, ça ne fait que vingt-six ans, et peut-être qu'à vingt-six ans, on ne fait pas de deuil proprement non plus.
Alors tant pis pour les traditions, il aime bien cette manière de faire son deuil.
Il éteint son portable, refoule ses larmes, et sourit bravement au garçon. En retour il lui envoie le sourire le plus vivant qu'il ait vu de sa vie.
La lune ronde règne sur le septième jour, ou plutôt, la septième nuit.
Tavros et Gamzee (c'est surtout Gamzee qui a insisté, en fait, Tavros étant inquiet des répercussions, mais sa mère dort, et Gamzee a porté sa chaise avec une force insoupçonnée jusqu'en bas de la rampe pour ne pas faire trop de bruit, alors ils ne risquent rien, ou pas grand-chose) se sont glissés hors de l'appartement. Il doit être près de minuit. Ni l'un ni l'autre n'ont sommeil. Un peu froid, peut-être, mais pas sommeil. Gamzee a les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste et ne cesse de glousser. Tavros fait de même, sauf pour les mains, parce qu'il faut bien avancer seul parfois.
Ils ne vont pas très loin. Ils cherchent un endroit où les réverbères ont cessé de fonctionner. La ruelle en devient un peu sinistre mais Tavros sent la chaleur du dos de Gamzee contre sa poitrine et sait que s'il se fait attaquer, au moins, il ne sera pas seul. Et de toute manière il est à des kilomètres d'imaginer des attaques et des meurtriers dans une ruelle obscure. Des milliards, même.
L'autre est assis sur la chaise roulante où il est cloué et tous les deux, lèvent le nez vers les étoiles.
- Je trouve pas ces putains de constellations, marmonne-t-il, frustré. Genre, d'habitude, c'est là, et là, c'est pas là.
- Je crois que, euh, je vois la petite Ourse, fait Tavros, les yeux plissés. Ou c'est juste un losange ?
- Nan, je pense qu'elle est là. Regarde (Gamzee tend le bras en direction d'un paquet d'étoiles pâles qui pour lui n'a pas du tout la forme d'une petite casserole) là, tu vois, y'a le manche, et là y'a cette putain d'étoile du Nord ou un truc comme ça. Ca guide les bergers et tout. Quand ils se perdent ils sont vivants grâce à ça.
- T'es sûr, euh, je veux dire, ce n'est pas plutôt, euh… Là ?
- Euh, attends, peut-être ? Normalement, il doit y avoir une petite étoile vachement brillante dans le lot !
- Il y a plein d'étoiles qui, qui brillent. Là, et puis là-bas, aussi.
- Non, ça c'est un spoutnik.
- Ca clignote pas…
- Ca clignote, un spoutnik ?
- Je crois ? Euh, sinon, comment on saurait que c'en est un ? De spoutnik, je veux dire, euh… Tu vois ?
- Ouais, ça doit être vrai. Mais c'est pas les avions qui clignotent, plutôt ?
- Bah les deux doivent, enfin, je suppose.
- Là ! Regarde, là, c'est la putain de Grande Ourse, je suis certain !
Il lui saisit le bras et lui fait dessiner un carré dans les cieux, du bout de l'index. Ses ongles sont chauds lorsqu'il les laisse dans sa main. Il s'en rend compte parce qu'il fait vraiment froid, dans cette ruelle.
Ce qui est bizarre avec ça c'est que Tavros sait qu'il n'aime pas beaucoup les contacts humains. Par exemple, il a du mal à laisser Vriska le toucher, même lorsqu'elle veut être amicale (il a probablement un peu peur, ou alors il est gêné, il ne sait pas trop). Sa mère ne le touche plus, de toute façon, et en général, les contacts inconnus ne lui plaisent pas.
Mais Gamzee, il suppose qu'il n'a pas peur et qu'il n'est pas gêné, ou que Gamzee aime bien toucher les gens, ou que c'est son ami. Et puis il se rend compte qu'il s'en fout, en fait, de savoir où est Gamzee et pourquoi il veut bien que Gamzee enfouisse la tête dans son cou et babille des trucs scientifiques à propos des étoiles, comme quoi il voudrait être astronaute en plus d'être professeur, le genre d'astronaute qui part pour des missions dangereuses et qu'on regarde avec émotion à la télé parce que c'est le premier à les faire, et toutes ces choses.
Il veut dire, c'est Gamzee, quoi. Il ne compte pas le nombre de choses qu'il préfère faire avec Gamzee plutôt qu'avec quelqu'un d'autre. Déjà parce que ce serait long, et ensuite parce qu'il n'a pas besoin de lister, avec Gamzee. D'étiqueter par peur de perdre. C'est bon pour les autres choses dans sa vie.
Pour une fois, une fois par an, comme une comète qui repasse chaque année dans la nuit et qu'on attend avec impatience, quelque chose va simplement. Et Tavros chérit trop ce sentiment pour le détruire à force de crainte.
Les comètes. Il n'y peut rien non plus, mais elles sont belles. C'est bien. Alors il ne dit rien, et tout doucement, presque timidement, il se met à sourire, au milieu des nœuds des cheveux de l'autre garçon qui lui chatouillent le nez (et il se demande s'il dirait quelque chose s'il éternuait dedans mais comme ils sont très sales il suppose que non. Enfin. Politesse, tout ça.)
- Et genre, t'imagines, cette putain de série, avec le mec dans la cabine téléphonique, tu connais ? Ca devrait être un vrai boulot pour les adultes ! Traverser les étoiles et voir des fils de pute venus d'autres planètes ! Tu imagines ?
- Il va dans l'espace ?
- Et dans le temps en plus, c'est trop classe. Kurloz a toutes les saisons en DVD, j'te montrerai. Il faudrait carrément qu'on fasse ça tous les deux, mon frère. Explorer l'univers ensemble pour, par exemple, tout le temps.
- Ouais. Pour tout le temps.
Ca a l'air cool, être simple tout le temps.
Des nuages filent dans le ciel de la huitième nuit.
Gamzee et lui sont plus emmêlés que ses cheveux. Ses jambes sont serrées autour des siennes, bien qu'il ne les sente qu'à moitié, un peu au-dessus du genou, et plus loin, elles pourraient avoir disparu qu'il ne s'en rendrait pas compte. Leurs bras reposent plus ou moins sur leurs dos, mais il est presque sûr que le sien est tombé jusqu'à ses hanches, ou alors est-il passé sous Gamzee ? Il ne le sent plus, depuis le temps. Il s'en fiche de toute manière.
Il a fait très chaud toute la journée, mais la nuit est froide. Il n'est pas mécontent d'avoir l'autre garçon à côté de lui. Il n'a pas cette espèce de chaleur brutale qu'a cette grosse boule de feu qui leur sert de soleil dans le ciel (est-ce que l'Enfer se situe sur le soleil ? Gamzee a un peu de l'Enfer dans les yeux). Il a une chaleur d'humain qui lui va très bien.
Gamzee dort profondément. Il fait partie de ces gens dont la respiration ne s'entend jamais, même lorsque la nuit est très noire et que le monde entier devrait être en train de dormir, plongé dans une torpeur faite de rêves et de chaleur. Tavros pourrait craindre pour sa vie s'il ne sentait pas ses côtes frôler les siennes à chacune de ses inspirations. Il trouve ça rassurant.
Il a lu que certaines personnes trouvaient ça effrayant (pas ses côtes bien sûr, car ils ont tous les mêmes, mais le fait de ne pas entendre quelqu'un respirer) et il les trouve un peu stupides. Si lui, ayant atteint avec succès le plus bas niveau de courage jamais enregistré, arrive à s'endormir à côté de Gamzee, il ne voit pas comment les autres ne pourraient pas en faire de même. Mais il ne le dit pas à voix haute. C'est impoli.
Ses paupières sont lourdes, mais contrairement à Gamzee, il ne s'endort pas facilement. Il réfléchit beaucoup pour un idiot. Et comme la journée, il doit s'occuper de beaucoup de choses, il ne peut y penser que la nuit. Certains disent que le sommeil léger est un don – ce sont ceux qui n'ont pas le sommeil léger, qui disent ça. Ils n'en savent rien en fait. Tavros se dit que s'il pouvait y faire quelque chose, il le ferait sans hésiter.
Il se retient de bâiller à la figure de Gamzee. Il ne voit pas son visage, il fait trop sombre, mais il voit ses boucles se découper sur la fenêtre vaguement argentée. Il doit être trois heures du matin, peut-être un peu moins. Une bonne heure pour dormir, pense-t-il avec amertume. Et il essaie vraiment. Il se concentre et tente de s'empêcher de penser. Allez. Du vide. Plus rien. Plus de pensées…
Gamzee lui a parlé du Pôle Nord.
Raté.
Gamzee lui a donc parlé du Pôle Nord, des aurores boréales et des nuits qui durent six mois, et des journées interminables en été, mais où le soleil n'est pas brûlant et par définition détestable (car oui, le soleil est détestable en été, c'est pourquoi Gamzee et lui ont fait un groupe contre le soleil sur Internet, mais il n'y a, pour l'instant, que douze participants, eux compris). Il lui a parlé des dunes de neige et de toutes les créatures qui y vivent, blanches, silencieuses, des fantômes curieux qui ne craignent pas l'homme. Il lui a dit que là-bas, il y avait autant de gens que ce que tu voulais, toi, un ami, des élèves.
Tavros pense être tombé amoureux du Pôle Nord dans la voix douce-râpeuse de l'autre garçon.
Il pourrait faire ça plus tard. Etudier les grandes bêtes blanches au Pôle Nord, il veut dire. Voir comment ça se passe. Vivre dans un milieu où le soleil ne lui jettera pas des flammes et des UV à la face pendant six mois, et les six autres mois, eh bien, il n'y fera pas chaud non plus, il pense. Admirer les grandes aurores boréales qu'il pensait n'être qu'un mythe. Oui. Ca semble bien. Des animaux et de l'exploration – Aradia aurait adoré.
Ses rêveries sont soufflées par la présence d'Aradia dans sa tête, mêlée de manière inextricable au parfum de Vriska, (vanille et complications). Passée ce matin en coup de vent pour s'excuser de ne pas être allée à l'enterrement, mais elle n'a jamais supporté Aradia, alors c'est une bonne raison, non ? (Non.) Puis elle l'a serré dans ses bras, et est repartie, une trace de rouge à lèvre bleuté laissée quelque part sur sa joue comme une griffure de chat en colère.
Il ne sait pas s'il doit lui pardonner ou lui en vouloir. Comme toujours, il suppose.
Il soupire lentement, doucement, pour ne pas réveiller Gamzee. Il avait oublié que la vie avait un goût d'embrouilles très loin de son frère de l'espace. Il cherche à se souvenir des jours qu'il lui reste avant de replonger dans tout ça (les pensées qui filent comme des anguilles, les changements d'humeur de Vriska, les jours qui hurlent et les jours qui brûlent, et l'indécision perpétuelle, le doute, le bégaiement, l'inutile).
Cinq, calcule-t-il. Il lui reste cinq jours. Ca aurait pu lui offrir un peu de réconfort, mais tout ce qui lui reste sur l'estomac est une anxiété profonde et peut-être un peu de tristesse, comme ça arrive souvent ces derniers jours.
Il se demande s'il peut réveiller Gamzee maintenant. Pour parler peut-être. Pour lui demander de rester pour toujours. Il ne le fait pas, par politesse, mais espère presque que ce qu'il voit briller dans le noir, tout près de lui, sont ses yeux à moitié ouverts, ou ses dents luisantes dans un sourire, il ne sait pas. Il ferme les yeux.
Sous ses paupières, il voit les étendues blanches du Pôle Nord. Aradia est étendue dans la neige et joue parmi les agneaux. Ni sang, ni fleurs, ni Vriska ni soleil. Le ciel est noir. Elle a une expression heureuse sur le visage, sereine même avec le bonheur des innocents. Il en déduit que c'est un rêve. Il s'en fiche.
- Bonne nuit, Tav, murmure la voix tranquille de l'autre garçon, quelque part contre son épaule.
Oui, bonne nuit.
La chaleur plombe le neuvième jour.
C'est marrant, comme expression. Ca lui rappelle les canards que l'on truffe de plomb lorsque la saison de la chasse est ouverte (il a du mal avec l'idée de la chasse). Il doit être le canard dans l'histoire. Une raison de plus pour haïr la cruauté envers les animaux.
Il meurt de chaud. Il ne connaît pas la température exacte, mais il fait assez chaud pour que le dossier de sa chaise, sa nuque et ses mains sous ses fichus gants de protection soient poisseux de sueur. Et encore. Il est à l'ombre. Il n'ose pas passer la tête par la fenêtre – il est presque certain qu'il cuirait instantanément, ce qui, si on revient à la métaphore du canard, est une conclusion un peu tragique mais très plausible à son histoire.
Il fait trop chaud pour faire quoique ce soit. Sa mère est même sortie de sa chambre pour voler tous les glaçons du congélateur et les ramener avec elle, mais elle n'a pas pleuré, pas insulté qui que ce soit, pas menacé de mettre fin à ses jours. A croire qu'on est tous égaux devant la chaleur (lorsqu'on est diminué physiquement ou mentalement, en tous cas, il en est certain).
Gamzee est enfermé dans la salle de bains depuis trente minutes bientôt. Il a succombé le premier à l'idée de prendre une douche gelée et s'y est à moitié traîné, presque incapable de marcher. Il ira après lui. Il ne supporte plus d'être là à cuire dans sa chaise roulante.
Mais il abandonne ses idées d'eau glacée (peut-être peut-il aller passer la tête sous l'évier, maintenant qu'il a grandi, il doit pouvoir l'atteindre) quand il entend les pieds nus de Gamzee sur la rampe menant à l'étage. Il hausse un sourcil, un peu perplexe – est-ce qu'il est en train de cour-
- Mec ! Tav ! Mon fils de pute de père m'a appelé !
Dans un dérapage trempé, Gamzee déboule dans la chambre. Ses cheveux sont encore ruisselants et dégouttent sur le parquet, mais son sourire est plus large que jamais. Il tient le téléphone à bout de bras à la manière d'un trésor. Et à ce moment, Tavros sait que quelque chose ne va pas dans cette joie, que quelque chose ne tourne déjà plus rond alors qu'il n'a rien dit.
- Regarde ! (il lui montre l'écran avec une excitation qui lui tord le ventre) Il vient juste de m'appeler ! Il a trouvé mon numéro, cet enfoiré ! Il a dit qu'il allait venir me chercher tout spécialement et tout ! Je vais voir mon père, tu te rends compte ?
Il regarde l'écran. Un numéro s'y affiche, avec une image anonyme de petit bonhomme bleu. Gamzee n'a pas encore raccroché. Le tout vire finalement au noir, puis il relève la tête, et oh, il aurait voulu que sa voix ne se torde pas comme ça, mais c'est trop tard il suppose.
- Quand ?
Gamzee perd son sourire aussitôt et il le regarde fixement. Il ne dit rien parce que Tavros a déjà compris, en fait, et que s'il mentait, ou parlait, ce ne serait plus aussi simple. C'est à Tavros de dire ce qu'il comprend.
- Demain ?
- Je ne veux pas partir, répondit-il tout bas, mais Tavros sait que ce n'est pas entièrement vrai.
Gamzee veut revoir son père. Il veut revoir Kurloz et sa maison, ou ce qu'il appelle sa maison, peu importe. Il veut partir, mais il veut partir avec Tavros. Et il comprend. Il comprend très, très bien.
Mais ce n'est pas possible – pas possible parce qu'ils ont treize ans, qu'il ne peut pas venir avec lui, qu'il ne peut pas rester plus longtemps, que des centaines de kilomètres (merde, peut-être même des milliers) vont les séparer bientôt, et toutes ces choses qu'ils doivent subir parce qu'ils n'ont pas la force ou pas l'âge d'y faire quoique ce soit.
Ca le rend malade.
- C'est trop tôt… Tu avais dit deux semaines, je veux dire…
- Je sais. C'est mon père, tu sais, ce fils de pute ne fait jamais rien au bon moment, et – merde…
Gamzee s'assoit et le regarde toujours. Il semble sur le point de pleurer. Il déteste cette impression. Plus que sa mère et plus que le fait qu'ils ne semblent jamais pouvoir faire tout ce qu'ils veulent lorsqu'ils pensent qu'ils vont rester ensemble pour un moment ressemblant plus ou moins à toujours (il veut dire, neuf jours, juste neuf jours, quel genre de blague c'est, ça, neuf jours ?). Alors il se met à parler.
Il ne sait pas pourquoi il fait ça. Aradia, quand il était triste, lui parlait beaucoup. Elle disait que d'un point de vue psychologique c'était censé aider (elle était douée, Aradia, quand elle parlait de choses psychologiques), alors il suppose qu'il suit son exemple.
Il parle. Il dit un peu n'importe quoi, tout ce qui lui passe par la tête en fait. Tout ce qu'il peut trouver pour que Gamzee cesse d'avoir l'airtriste, même s'ils le sont tous les deux. Il lui parle des choses heureuses. Toutes les choses heureuses de sa vie. Généralement, ce sont de vieilles choses. Elles lui ramènent des odeurs de poussière qu'il pense aimer.
Il se retrouve à parler de celui qui le gardait quand il était à l'école primaire quand sa mère voulait sortir avec ses amis, sa nourrice, mais masculine, un vieil espagnol aux cheveux blancs, très gentil, qui s'occupait très bien de lui et lui a appris à compter et à lire, parce qu'il n'y arrivait pas à l'école (et les différents animaux du monde, aussi, et des jeux intéressants à jouer seul, et le nom des fleurs, et le nom des fruits, et le nom des capitales de toute l'Europe mais c'était pour un test de géographie donc bon.) Son nom a disparu de sa mémoire, pourtant. Mort à ses sept ans.
Il se souvient de toutes les histoires qu'il lui racontait (et il disait : celle-là tu la raconteras à tes enfants et à tes amis et tu diras que c'est T... Non, son nom n'existe plus. Que c'est moi qui l'a inventée, pas vrai ?) et essaie de retrouver la fin de ses préférées. Il en raconte une, puis deux, puis il perd un peu le compte mais au milieu de l'une d'entre elles il raconte une blague – un peu stupide, comme dans tous les contes de sa nourrice – et Gamzee se met à rire.
C'est un rire de joie, un rire de fauve – c'est un rire comète somme toutes et Tavros pourrait tuer pour l'entendre plus qu'une fois l'an parce que c'est comme pour le Pôle Nord, dans sa gorge, le rire a quelque chose qui le fait tomber amoureux.
Il est si stupide. Il aurait dû parler de lui, dans les choses heureuses.
Il va lui manquer, se dit-il, le cœur tordu. Oh il va tellement lui manquer.
Au matin du dixième jour Tavros regarde la voiture blanche du père de Gamzee s'éloigner dans la rue. Ils ont beau avoir des portables et des voitures, des ordinateurs, des lettres à écrire, il ne peut pas s'empêcher de penser avec amertume que ce n'est pas avec neuf jours et des messages qu'ils verront les étoiles ensemble.
Sa mère se tient à ses côtés. Il ne comprend pas trop pourquoi mais elle se tait et regarde, comme lui, là où Gamzee disparaît. Ses bras sont serrés autour de ses coudes. Elle est vêtue de beige, il est vêtu de gris. D'un point de vue couleur, ils vont bien ensemble. Les cheveux, le nez, les vêtements. Et ils observent.
- C'est ton ami ? demande-t-elle, au bout d'un silence qui lui semble extrêmement long.
- Oui.
- Je veux dire, ton vrai ami ?
- Oui.
- Tu devrais faire attention.
- Il n'est pas, euh…
Elle le coupe avant qu'il ne finisse de s'expliquer.
- Un vrai ami, ça n'existe que dans les mythes et dans les très belles vies sur lesquelles on écrit des livres. C'est pour ça que tu dois faire attention. Pour qu'il ne passe pas dans la première catégorie.
Tavros lui jette un regard en biais. Elle n'y répond pas. Ses yeux noirs se perdent dans le vide devant elle. C'est comme si l'alcool avait quitté son sein. Ca arrive, de temps en temps, mais cette fois, elle n'a pas l'air d'avoir envie de l'y accueillir à nouveau. Et Tavros se demande pourquoi et ce qui a pu la faire changer et si elle a changé, si c'est juste une impression mais – oh, quelle importance ? Il est idiot, il n'a pas besoin de savoir pour être heureux. Pas vrai ?
- Tu as reçu des appels, au fait, finit par dire sa mère.
Puis elle lui tend son portable, peut-être un peu maladroitement, plus habituée à coordonner ses gestes pour être aidée que pour aider, et lui le prend avec incompréhension, mais ne dit rien. Elle s'en va après ça. Ca lui convient tout à fait.
Il a deux messages.
Le premier est de Vriska, elle veut le voir, dit qu'il lui manque, mais pas trop, quand même, parce que franchement il n'est qu'un abruti paraplégique, et qui voudrait voir un abruti paraplégique, n'est-ce pas ? N'est-ce pas. Il ne sait pas trop comment le prendre. Sûrement bien. Il le remet à plus tard – il l'appellera bientôt, il promet.
Le deuxième est un numéro inconnu.
Rien de laissé dans la boîte vocale, mais il a un message écrit à la place. Rouge foncé, comme un coquelicot fané.
« Il y a vraiment des fées ici tu sais ? 0u0 »
Tavros le lit deux fois, et encore deux fois, et quelques fois encore, pour être bien sûr. Il apprend les mots par cœur. Il les répète tout bas, tout bas, pour que personne d'autre ne les entende. Il ne veut pas que quelqu'un d'autre les entende. Qu'on vienne lui dire que c'est impossible ou qu'il rêve ou qu'il n'y a, en fait, rien marqué – qu'il n'y a jamais rien eu d'autre que du noir et du vide. Non. Il ne veut pas.
Il ferme les paupières. Il ne sait pas à quoi il croit et ce qu'il doit savoir et comprendre mais si elle le dit, alors il la croit, elle, et il croit aux fées.
Un sourire aux lèvres il se dit que Gamzee devrait être là.
Il fait bon sous ses yeux. Presque tiède. Il pourrait s'y endormir facilement et pour une fois, il pense, il se ficherait d'être fatigué après.
Huhuhuhu.
Huhuhuhuhuhuhu.
HUHUHUHUHUHUHUHUHU.
Je vous avais prévenu-e-s. Je veux dire regardez ça, dans la note de la fin de chapitre de la dernière fois. Ce petit mot en italique. Je vous l'avais dit et vous n'avez rien vu. J'aime faire des choses méchantes ça me donne l'impression d'être puissante (je crois ?)J'espère donc sans prétention (c'est ça avoir des gens qui suivent ça fait peur) que ça vous a plu (si oui vous n'allez pas bien dedans vous mais bon) et je vous souhaite le tout bientôt !
Tach-Pistache
