Titre : La Voie des Hyènes
Auteure : Tach-Pistache
Rating : M (à un moment, j'ai pensé à le mettre en T, mais ça me semblait hypocrite de ma part alors j'ai laissé en M)
Disclaimer : Si j'avais Homestuck, je le redonnerais à Hussie, parce que je n'y comprendrais pas le quart de ce qu'il s'y passe et je préfère que ça reste dans sa tête à lui. Mais pas avant d'avoir fait quelques petits changements au niveaux des quadrants.
Un petit mot avant de commencer ? : Non ne me tuez pas je suis très malade vous attraperiez la crève en vous badigeonnant de mon sang souillé laissez-moi la vie sauve !
Avant de vous assommer de trucs pas cools comme, par exemple pris totalement au hasard, annoncer un chapitre qui serait à la fois l'avant-dernier et le plus court de tous, j'aimerai vous remercier tous pour vos supers reviews de la mort, qui me font vraiment, vraiment très plaisir, comme je l'ai déjà dit (mais on s'en fout un peu hein je le redis parce que ça me fait plaisir que vous soyez là), c'est vraiment quelque chose qui me motive et en même temps qui me flatte et... Et tout ça, quoi, merci beaucoup pour vos supers reviews, le temps que vous prenez à lire ma fiction alors que vous pourriez être productifs, et tout, et tout !
Passons ensuite aux choses moins cools (ET REGARDEZ CA C'EST IMPORTANT OUH OUI C'EST IMPORTANT VOYEZ L'IMPORTANCE DANS CES MAJUSCULES) : ce chapitre est à la fois l'avant-dernier et le plus court de tous.
(Impression de déjà-vu.)
Il contient par contre la "scène originelle" de la fanfiction, celle que j'avais imaginée en tout premier, et je pense qu'il ne vous sera pas difficile de deviner laquelle. C'est pour ça que c'est court. Techniquement ce chapitre ne devrait avoir que cette scène-là, même. Mais bon. J'ai été gentille et par égard pour vous, parce que je sais que ça aurait été frustrant de ne lire que 1000 mots dans un chapitre, j'ai étoffé. Ca a dû donc baisser en qualité et pour ça je m'excuse vraiment, vraiment beaucoup.
Le prochain chapitre étant le dernier (je balance encore pour y rajouter l'épilogue, on verra bien), et le plus important, il sera par contre trrrès long, beaucoup de choses s'y passeront, et ça excusera quelque peu la longueur de ce chapitre ?
... Moi aussi je m'en veux me regardez pas comme ça vous allez me faire de la peine :c
(Sinon deux choses qui n'ont presque rien à voir :
- j'ai écrit cette fiction avec deux chansons en tête, Hyena d'EDITORS et Dirty Night Clowns de Chris Garneau, et je vous conseille d'aller les écouter, parce qu'elles sont bieeen.
- Si quelqu'un a la foi pour m'écrire un cross-over Doctor Who x Homestuck, je l'embrasse et le vénère.
... pas ma faute si vous les reviewers avez de supers idées !)
ENJOY (j'espère !)
C'est à nouveau l'été.
C'est l'été et pourtant son cœur bat très très vite dans sa poitrine, comme excité, comme en hiver quand il neige. Il se demande un peu pourquoi, mais pas trop, parce que c'est inutile, il sait très bien pourquoi.
L'été ressemble beaucoup aux autres étés. C'est drôle parce qu'il a comme l'impression qu'il est très différent mais concrètement, rien n'a changé, et peut-être que rien ne changera jamais (mais ça l'énerverait peut-être un peu). Les mêmes gens qui se poursuivent sous sa fenêtre. Les mêmes plantes qui flétrissent contre le mur. Le même clochard qui joue maintenant du banjo devant l'immeuble (tiens, ça, c'est un changement. Vois la vie du bon côté lui dit sa mère et à chaque fois qu'elle lui dit ça il retient toutes ces répliques acerbes qu'il invente lorsqu'il n'arrive pas à dormir).
(Mais sérieusement. Sa mère. Qui lui dit ça. Sérieusement.)
Il est dehors. Il est sorti alors que le soleil pourrait revenir à tout moment et brûler le peu de nerfs actifs qu'il lui reste (oui, le soleil pourrait faire ça, le soleil est machiavélique, le soleil veut sa perte). Il est dehors et mon Dieu qu'il s'en fout. Enfin. Presque.
Ca sent la nuit, dans le vent, entre les (mangeurs de cadavres) enfants de son âge qui grandissent trop vite. La nuit et les lumières et quelque chose qu'il pense connaître mieux que lui-même et qui lui tord le ventre quand il y pense. Mais c'est agréable, tellement agréable.
Il n'a informé personne qu'il sortait. Personne. Per-sonne. Joli mot.
Pas Vriska, dont la violence habituelle se teinte de jalousie et de haine dès qu'il sous-entend l'évocation de l'ombre de l'idée de sortir dehors pour récupérer le courrier, et Terezi, sa meilleure amie, se moque d'elle, dit qu'elle a peur de perdre ses amis maintenant que leur groupe comporte –seigneur protégez-nous – dix personnes, et Tavros pense que c'est vrai mais ne dit rien, histoire de ne pas se prendre une gifle.
Pas Jade, qui de toute façon semble tout déjà savoir, un peu comme Rose (la fille de l'amie de sa mère, blonde et sarcastique mais dieu merci, toujours sobre), même s'il aurait trouvé ça bien de pouvoir le lui dire. Simplement pour discuter. Il pense qu'il l'aime bien, Jade. Elle est gentille, elle aime les animaux, elle est drôle, elle a deux grands yeux verts derrière deux grands verres ronds de lunettes. C'est comme une version plus sympathique de Vriska et paradoxalement… C'est moins facile de lui parler. Parce que sa gentillesse le met mal à l'aise. Parce que quelque part, ça ne va pas (pas qu'il sache où et pourquoi mais il le sait, voilà).
Ce doit être pour ça qu'il ne lui a rien dit. Et puis Vriska le tuerait. Et ce serait potentiellement handicapant (ahah, quel jeu de mot, il se fait presque rire) pour sa vie future, il veut dire.
Pas Karkat, et Tavros a soudain un sourire sur les lèvres parce que c'aurait été idiot de le dire à Karkat, à qui il ne parle presque jamais, mais il y a pensé quand même. Il est en quelque sorte le chef officiel de leur groupe de paumés, Karkat. Il est arrivé en temps de crise, lorsque la panique régnait sur le groupe, a su calmer la foule à l'aide de paroles sensées et leur apporter la lumière (plus spécifiquement celles des ambulances, le bras de Nepeta n'étant définitivement pas tordu dans le bon sens).
Il a fait parler les silencieux (il a tiré Sollux des profondeurs de son ordinateur, des quatre murs de sa chambre, entre lesquels il s'enferme depuis Aradia. Tavros aimerait lui dire, parfois, qu'elle va bien, mais il ne le fait pas parce qu'il a comme l'impression que Karkat s'évertue à lui enlever l'accident de la tête et que s'il lui disait quoique ce soit, il ruinerait tout son travail) et il a réuni ceux qui voulaient partir. Le berger de leur troupeau. Amen.
Sur le tableau que l'on peindrait de sa venue, si on voulait peindre la venue d'un gosse de quatorze ans sur un terrain de football en terre, venu aider une pauvre fille au bras cassé et son meilleur ami en crise de panique, Tavros ne serait que le garçon dans le fond qui le remercie pour ce qu'il fait. Aussi violent, irritable, grossier, petit, paranoïaque et insomniaque soit-il.
Bah. Personne n'est parfait, paraît-il. Donc Jésus non plus.
Tout ça pour dire qu'il n'a pas dit à Karkat où il allait.
Il n'a rien dit à Aradia, à qui il envoie des messages régulièrement (des fois, il reçoit des réponses, toujours de cette écriture de coquelicot mort, mais il ne les relit jamais. Il a peur de ne pas les retrouver s'il se mettait à les chercher). Il n'a rien dit à sa mère, et comment le pourrait-il, elle passe une semaine avec son psychologue au Portugal. Le brave homme. Il l'aide à ne plus boire. Il ne l'a pas dit aux hyènes qui le mangent en rêve. Personne, personne n'est au courant. Et c'est bon.
Son cœur bat la chamade et il se demande si ça ne va pas éveiller les soupçons des bêtes qui jouent dans la lumière, parce que franchement, il aurait des trombonistes entre les côtes que ça serait la même chose. Mais non. Personne ne vient. Alors il avance et il cherche.
Et malgré le fait qu'il soit en territoire ennemi, au milieu de la nuit et des fausses lumières et des cris de joie, il n'envie personne et n'a peur de personne, parce qu'il cherche mieux que tout ce qu'ils veulent et désireront peut-être jamais.
Et quand il le voit, qu'il le trouve, assis et coloré, il se met à regretter ses jambes plus que jamais parce qu'il aimerait courir. Histoire de ne plus jamais partir, il veut dire.
- Non, c'est pas ça, un chat ça a quatre pattes, sauf s'il est pas né correctement ou qu'un putain de chien l'a bouffé – ouais, comme le tien, ouais.
Les pierres lui volent aux joues et coulent dans sa gorge. Il les avale tout rond, sa salive en un filet nerveux.
Parfois (mais il ne l'a dit à personne, ça fait partie de ses rêves. Les drôles de rêves, il les appelle comme ça, ceux avec les animaux et les morts qui parlent, et s'il en parlait, ce serait pire que la pitié à l'égard de ses jambes, ce serait de la peur ou du mépris à l'égard de ce qu'il est réellement) parfois il rêve qu'il boit sa voix depuis ses lèvres et que personne ne dit rien parce que la vie est simple.
Ce n'est pas exactement le cas. La vie est pleine d'étiquettes, il les connaît, il en applique lui-même, parfois. Mais l'autre n'a pas d'étiquette et lui (et eux, mais ça lui fait peut-être un peu peur) ne devrait pas en posséder non plus, par conséquent, par logique, par intelligence, tout ça. Tous ces trucs qu'il n'a jamais compris.
Oui. Tout ça pour dire qu'il pense à Gamzee. Beaucoup. Souvent. Jamais trop – oh non, il ne peut pas trop penser à Gamzee. Mais jamais il ne pense à lui comme celui qu'il est aujourd'hui, et c'est ça qui fait battre son cœur plus vite.
Il a grandi. Grandi, grandi, ses cheveux bouclent plus, sa nuque s'est adoucie, ses mains se sont allongées, ses lèvres se sont peintes, sa langue s'est alourdie, ses vêtements se sont tachés, mais ses yeux sont restés les mêmes, avec un peu de l'Enfer et un peu du ciel dedans, et quelque chose qui les plombe de balles et qui pâlit ses traits malgré la peinture que deux enfants lui jettent au visage. Quelque chose d'adulte. Quelque chose d'affreux.
Quelque chose qui vacille et disparaît quand il le voit, et quand bien même il resterait un peu là au coin de sa bouche de diable, il s'en foutrait, et ils échangent ce qui devrait être propulsé dans les dix sourires les plus stupides au monde même si tout ce que Tavros voit, ce sont ses dents qui brillent entre ses lèvres bleues et jaunes et il sent son cœur qui rejoint brusquement sa tête.
Oui, c'est vraiment foutrement agréable.
Et si Tavros ne peut pas courir, Gamzee le fait à sa place. C'est ça les amis. Ca fait des choses pour vous si vous le voulez vraiment.
C'est une étreinte qui sent l'acrylique, la fumée, l'humidité chaude, la salive et la terre, c'est une étreinte où il entend le cœur de Gamzee battre plus fort que le sien et leurs sangs qui coursent côte à côte et où ses mains se referment sur son dos avec plus de passion et d'ongles que n'importe quel frère. Qu'est-ce qu'il s'en moque. Tavros se demande s'il veut rester ainsi pour toujours, Gamzee, pas que pour l'été, ça ne suffira jamais à Tavros de toute manière, sale saison, sale soleil.
Il a l'impression de l'entendre sangloter et il se demande si Gamzee va mal lorsqu'il n'est pas là. S'il va mal tous les ans.
- Oh, putain, finit par dire Gamzee.
Sa voix est plus rocailleuse qu'avant mais elle est encore douce lorsqu'il lui parle.
- Putain de merde.
- Ouais… C'est tout à fait ça, répond Tavros.
S'ils ne sortent que tard le soir ça fera comme s'ils passaient l'année ensemble pour de vrai, parce que contrairement aux saisons, toutes les nuits se ressemblent. Enfin si on le veut vraiment.
Ils ne rattrapent pas exactement trois-cent-soixante-sept jours en quelques heures mais franchement, ça n'en est pas loin.
Gamzee a allumé un joint entre ses lèvres toujours explosées de couleur. Tavros le regarde faire, comme la flamme fait briller ses yeux fermés un instant, et comme l'odeur qui imprègne ses vêtements imprègne maintenant le ciel. Gamzee intercepte son regard et se met à rire.
- Je vais pas t'en proposer, mon frère, je suis pas comme ça. Tu crois que je te forcerais à niquer ta putain de santé avec mes idées de miracles et tout ? Nah. C'est pas mon genre.
- Tu nous a, tu m'as volé ma chaise pour t'enfuir la première fois que, qu'on s'est vus, glisse Tavros, d'un ton qu'il essaie de rendre furieux mais qui ne l'est sûrement pas et Gamzee se remet à rire, ses épaules minces s'agitant sous son t-shirt.
Ses mains sont serrées autour de son briquet et ne cessent de jouer avec. Tactile. A s'en égratigner les paumes. Qu'il joue avec autre chose, ses cheveux, des mains, Tavros se fiche de ce qu'il touche du moment qu'il ne se blesse pas.
- Ouais, mais ça c'était marrant. Tu sais que l'autre connasse me demande toujours l'argent que je lui dois ? Mais tu m'en veux pas, quand même ?
- Nan. C'était, je veux dire, c'était il y a longtemps, hein ?
- J'étais con quand j'étais gosse.
Il a envie de dire que non. Qu'il n'a jamais pensé ça. Qu'il ne le pensera probablement jamais. Qu'il a pensé beaucoup de choses à son propos (beaucoup), mais jamais qu'il était con.
Les deux enfants que Gamzee avait gentiment envoyé faire un tour le temps qu'ils discutent (il leur apprend à peindre, dit-il. Tavros ne savait pas que Gamzee aimait peindre. Lui non plus, du reste) reviennent en courant et se jettent sur lui avant que Tavros n'ait pu dire quoique ce soit.
Tant pis.
Ils doivent avoir trois ans. La fille a une robe verte, le garçon est roux, il leur manque une dent à tous les deux, sûrement cassée. Ils ont des tortues qui brillent, celles de l'attrape-peluche, et des pots d'acrylique, ceux du magasin discount, dans les mains. De la terre sur leurs genoux, et les yeux des forains. Les yeux noirs des fauves des caravanes.
- Gam tu fumes ! C'est pas bien ! Papa a dit que les gens doivent pas fumer ! s'écrie la petite, et Gamzee la repousse avec un sourire lorsqu'elle essaie d'enlever son joint d'entre ses dents de loup.
- C'est pas comme les trucs des adultes. C'est de la putain de magie. Des miracles, j'te dis.
- Pourquoi on n'en a pas nous si c'est bien, hein ? demande alors le garçon.
Ah, mal calculé. Gamzee lui jette un regard affolé et Tavros lui répond par une grimace de compassion (elle veut dire, en gros, « débrouille-toi tout seul, je ne sais pas comment faire non plus »). Il faut toujours penser à ce qu'on dit avant de parler aux enfants. C'est très perfide, un enfant. Sournois, intelligent presque.
- Ben… Parce que vous avez pas besoin de miracles pour vivre une putain de belle vie, vous, hein ?
Les deux enfants se regardent, l'air de se demander si c'est vrai ou juste un moyen de les éloigner (si jeunes, et pourtant si près de la vérité), mais Gamzee leur frotte les cheveux pour leur mettre du bleu et du rouge sur le crâne et ils se mettent à courir en criant de joie, disparaissant dans la foule. Gamzee regarde avec une certaine tendresse les enfants qui s'enfuient et Tavros regarde avec une certaine tendresse son sourire à moitié-clos.
- C'est les gosses du mec des carabines. Ce fils de pute me les a balancés sur les bras à peine ils ont su marcher. Il drague une fille vingt ans plus jeune, et ses enfants le gonflent. J'ai pas eu le cœur à laisser ces fils de pute se débrouiller seuls, tu vois le genre, bro ?
Il hoche la tête. Oui, il voit bien. Gamzee et les pères qui abandonnent leur progéniture. Toute une histoire. Il se dit que ce doit être dur d'être père à quatorze ans (mon Dieu, Gamzee n'a que quatorze ans. C'est dingue et effrayant parce qu'il n'a jamais paru aussi détruit par la vie adulte qu'il n'a pas encore atteinte).
La peinture et les ombres font comme le sourire des clowns sur le visage de l'autre garçon. Mais il ne sourit pas vraiment. Quelque chose ne va pas. Profondément pas. Tavros ne sait pas quoi et ne sait pas pourquoi. Et il ne sait pas s'il veut savoir. Ca lui fait peur d'imaginer – il se demande ce que deviendrait Gamzee s'il n'était plus simple, brillant et enflammé, si Gamzee s'éteignait, en quelque sorte.
Mais une comète, c'est gros, gigantesque, ça passe à des milliers de kilomètres et si l'une d'entre elles avait le moindre problème il n'y pourrait rien. Parce qu'il n'est qu'un enfant qui regarde les étoiles passer, pas vrai, et qui rêve et qui ne marchera plus, genre, plus jamais (comme Aradia, plus jamais) il est idiot et comment pourrait-il faire quoique ce soit ? Il se ferait dévorer. Il n'y arriverait pas. Il n'a jamais su. Il ne pourra pas. Ce n'est pas son rôle, pas sa place. Autant faire semblant. Autant…
Il regarde Gamzee un instant. Il regarde la fumée amère dont il s'enveloppe et ses paupières baissées, chaudes sur ses joues. Il pense à tous ces drôles de rêves qu'il fait. Ceux où ils sont heureux, ensemble, froids s'ils le veulent et libres s'ils le veulent, et ce sont de drôles de rêves parce que pour une fois rien ne s'oppose à eux.
Il a peur d'être courageux.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? il arrive à demander, très lentement, alors que son cœur saute et rebondit (la crainte, peut-être, mais c'est plus, plus quelque chose d'autre, il ne sait pas quoi).
- Je sais pas. Je sais franchement pas, bro. Ces putains de Messies, tu sais, ceux de la planète, ta meilleure amie, ils me causent, je te promets, ils me parlent, tout le temps, et ils me disent que ça ira putain de bien après mais merde, c'est des trucs, Tav, ils me montrent des trucs, des gens, ils me montrent des gens, des putains de charognards qui se rongent les uns les autres et ça me rend malade !
Il a hurlé les derniers mots, sa voix se brisant contre ses dents. Ses ongles se sont refermés sur ses bras. Des marques en lune sur sa peau blême. Il pourrait se jeter sur lui et si facilement (si facilement !) il pourrait lui faire les mêmes sur sa gorge.
Tavros est terrifié. Il reste.
Les yeux de l'autre garçon vont de gauche à droite, de droite à gauche, et finissent pas se poser sur lui, affolés, puis désolés, et Tavros reste. Gamzee tend une main un peu tremblante, une fois, deux fois, hésitant, et Tavros reste. Il le laisse passer ses doigts entre ses cheveux, et s'approcher un peu, et marmonner qu'il est désolé et qu'il faut qu'il fume. Ca fait partir les Messies, dit-il. Ca les fait partir et Tavros le croit.
C'est ce qu'il fait le mieux, après tout. Croire.
- Tu veux que… Enfin, que je fasse quelque chose ? fait Tavros, alors que Gamzee allume un autre joint, le premier réduit en charpie entre ses doigts.
La fumée sort de sa bouche comme un gigantesque monstre aquatique. Ils le suivent des yeux un moment, jusqu'à ce que, poussé par les flots du vent, il s'échoue sur une auto-tamponneuse.
- Je peux venir chez toi après la fête ? murmure-t-il, les yeux baissés, après un long moment de silence. C'est juste, mec, Kurloz est loin, avec une amie sourde ou j'sais pas quoi, ça me ferait putain de chier d'être tout seul, tu vois ? Je…
Il n'a pas fini de se justifier que Tavros connaît déjà sa réponse. Mais Gamzee parle très vite (la voix des silex, friction, étincelle, le feu des premiers hommes, toutes ces choses pas trop utiles qu'il a apprises en primaire) et ne lui laisse pas le temps de le couper. Tant pis. Il attend tranquillement qu'il s'essouffle.
- Je sais pas c'qu'il me prend ces derniers temps, bro, je te promets, je vais putain d'arrêter, j'te jure, je serai sage et je ferai pas de bruit et j'emmerderai personne, tu veux bien que je vienne ? Tu veux bien que je reste un peu ? Parce qu'en fait, je…
Il reprend sa respiration. Tavros en profite.
- Tu peux. Je, je veux dire, t'as le droit de venir, je pense ? Non, enfin c'est sûr, tu peux venir, quoi, je… Voilà. Quoi. Hein.
Gamzee le regarde intensément et après un moment (et Tavros se souvient, se souvient de ces deux yeux parce qu'il se les rappelle trop souvent, son frère de l'espace, frère des étoiles), sourit, brusquement, joyeusement. Pas le sourire abîmé du Gamzee de quatorze ans. Le sourire du gosse de onze ans au t-shirt répugnant au milieu de la fête foraine qu'il a toujours connu sans jamais le rencontrer. Le sourire-comète.
Le sourire qui parle du Pôle Nord, des jeux dans les camions, des constellations que font les avions et du rap américain et de toutes les choses dont Tavros est tombé profondément, profondément amoureux.
Oui. C'est ça. Ce sourire-là.
Et ils oublient ce qu'il s'est passé.
Ce qui n'est pas si difficile que ça. En toute honnêteté, ils ont juste à avancer et à parler, et ça va tout seul. Tavros s'impressionne presque. Il roule entre les gens, écrase des mégots et des petits graviers, et parle le plus naturellement du monde avec Gamzee parce que c'est comme ça que ça fonctionne. Donc forcément qu'il oublie, se dit qu'il a exagéré, qu'il a sur-réagi, que ce n'était pas si grave. Forcément. Pas vrai ?
C'est quelque chose à quoi il voudrait être habitué au lieu de toutes ces galères. De ces gens qui crachent sur le dos des autres, de ces gens qui essaient de s'en sortir. Il voudrait que ce soit ça pour toutes les nuits.
Ouais. Pas bête, ça, comme idée, tu y as pensé tout seul ? demande une voix intérieure qui ressemble de manière assez désagréable à Vriska, et Tavros se demande ce qu'en dirait le psychologue qui fréquente sa mère. Pas que du bien. En même temps quelle idée de fréquenter un psychologue ça ne peut apporter que des emmerdes. Des gens qui analysent le cerveau. Bizarre.
Ah, tant pis pour la stupidité – il est idiot, si c'est ce que les gens veulent, mais pour la première fois depuis, oh, longtemps, il se moque bien d'être un idiot.
Et les boucles de Gamzee se perdent un peu dans son cou lorsqu'ils rient, parce qu'il est juste derrière lui, peinant à le suivre, ralentissant des fois pour fumer un peu, essayant de faire un rond de fumée dans la nuit (ça ne fonctionne pas, il s'étrangle à moitié et n'arrive qu'à faire qu'un pâté un peu moche, mais il dit qu'avec de l'entraînement, ça passera tout seul).
Il connaît des gens qui n'en tireraient aucun contentement. Les pauvres. Il les plaint.
- Ouais, j'ai pensé pareil l'autre jour. Parce que, genre, elles peuvent pas bouffer des trucs durs si elles n'ont pas une putain de bonne dentition de toute façon, hein ? Par exemple, je sais pas ce qu'elles mangent…
- Du maïs, je crois, répond-t-il pensivement. Et puis, euh, des fleurs ?
- Les poules, ça mange des fleurs ? répète Gamzee, dubitatif.
- Non, attends, c'est con, euh… Des mouches ? Je sais pas… J'ai jamais vu de poules. En vrai, je veux dire.
- A un moment, la fille de pute qui a le stand de pommes d'amour – essaie pas d'en bouffer, bro, c'est immangeable ce truc, ajoute-t-il très vite devant l'étincelle de curiosité qui apparaît dans ses yeux, et Tavros n'insiste pas – elle était avec un mec d'une autre caravane et il avait des poules. Les chiens les ont dévorées.
- Ah bon ? Mais, pourquoi ? Ca mange des poules, les chiens ?
- Bah, tu sais, ça gigote, ça fait du bruit, ça a dû rendre fous les pauvres fils de pute.
- Je croyais que, que les chiens, mince, ça garde pas les poules, les chiens ?
- Ah je crois pas, ça doit pouvoir garder un ou deux putain de moutons, mais des poules, ça ressemble drôlement à des jouets un peu vivants, non ? Enfin pour un chien, j'veux dire. Moi j'aime bien les poules.
- Pauvres poules, murmure Tavros, même s'il ne les a jamais connues.
- Ouais. Il en restait une dernière alors on l'a tuée et on a fait un super poulet avec plein de sauce qui pique avec Kurloz. Tu sais, y'a un os dans le poulet, si tu le casses, ça fait un miracle. C'est putain de classe, hein ?
- Sérieux ? fait Tavros, et Gamzee hoche la tête d'un air plus convaincu que convainquant, mais la nuance est mince, donc Tavros s'en fout.
- C'est genre un os, c'est en forme de, attends (il s'arrête et fait un signe avec les mains, qui après plusieurs tentatives infructueuses, prend la forme d'un Y à l'envers) et tu le donnes à quelqu'un, et on tire les deux petites branches en bas, et si quand ça se casse t'as la grande branche qui va avec, ton vœu se réalise. Je trouve ça trop mortel.
- Ca a marché pour toi ?
- Nan, c'est toujours cet enfoiré de Kurloz qui gagnait, mais il m'a dit que ça marchait.
- Si tu restes jusqu'à ce que, euh, je veux dire, quand ma mère revient, parce qu'elle est pas là… Enfin si jamais on fait du poulet, si elle fait du poulet, moi je sais pas faire du poulet… On, on pourra essayer, si tu veux ?
Gamzee rit (Tavros frissonne à ce moment. Il n'a pas froid, cependant) et dit :
- Bah tu gagnerais aussi, j'ai jamais eu de veine avec ces putains de jeux, la chance tout ça, c'pas mon truc.
- On n'aura qu'à faire le même vœu.
Il se trouve très intelligent et Gamzee semble penser la même chose. Ce n'est vraiment pas souvent que ça lui arrive, en plus, d'être intelligent, donc il est content qu'ils soient là tous les deux pour admirer cette étincelle de brillance lui traverser le cerveau. Ils jurent de faire le même vœu (et tant pis pour ces histoires, comme quoi si on le dit à voix haute, ça ne se réalise pas, parce que ce n'est pas vrai. Ils ne sont plus des enfants et ils ne croient plus à toutes ces bêtises) et petit à petit s'éloignent de la fête.
Ils ne la détestent pas. Elle fait partie de ce qu'ils sont. Mais Gamzee connaît ces gens comme son ombre, et Tavros a du mal à se mouvoir (il a grandi, la chaise l'a fait avec lui. Il aurait préféré que ce soient ses jambes atrophiées qui grossissent et pas ses roues mais il n'y peut rien, forcément). Alors ils disparaissent un peu. Ils descendent. Ils rêvent.
Ils sont sur la lune et chantent un peu faux un des raps sur le téléphone de Gamzee (enfin Gamzee chante trop haut, Tavros pas assez) et la lumière est dorée sous les réverbères, eux tels des papillons de nuit, des phalènes aux ombres plus grosses qu'elles.
Et ils trouvent un ballon abandonné sur le stade de football sans pelouse, et ils se font des passes de malade, même si Gamzee ne rattrape pas le ballon une fois sur deux et que Tavros a étonnamment du mal à rattraper les balles les plus hautes. Gamzee finit toujours par courir très loin pour chercher la balle en criant « Putain de merde, le ballon ! » à tous les passants et Tavros essaie de le suivre, mais il galère, parce qu'il rit trop.
Plus tard, lorsqu'ils sont trop fatigués pour continuer à courir, Karkat, Terezi, Nepeta et Equius débarquent sur le terrain, en quête d'amis et d'argent pour la fête. Tavros est soulagé que Vriska ne soit pas avec eux. Il n'a pas très envie d'assister à la rencontre entre la fille qui lui empoisonne la vie avec son doux parfum de vanille et le garçon qui la lui rend plus facile, alcool ou pas, fumée ou pas, Enfer ou pas.
Il jette un coup d'œil à Gamzee, voir comment il prend la venue de ses amis, et un gloussement essaie de s'étrangler dans sa gorge avant d'en sortir – il est complètement défoncé. Il ne sait pas exactement combien de ses joints il a fumé, combien de fois il lui a dit « ça fait partir les Messies », mais sûrement beaucoup trop de fois (oh oui, beaucoup trop).
Son sourire est plus doux, plus endormi peut-être. Ses yeux aussi ont changé, quasiment oranges alors qu'il se love contre Tavros dans sa chaise plus épaisse que ses jambes et qu'il se met à discuter avec Karkat (discuter signifiant ici essuyer une pluie d'insultes le plus tranquillement du monde et continuer à lui affirmer à l'oreille que Karkat est un mec vachement bien. Karkat menace de lui coller un poing dans la figure. Ils finissent par échanger leurs numéros de portable. Tavros est incapable de se sentir jaloux tant Gamzee a l'air heureux de s'être fait un nouvel ami).
Nepeta et Equius lui parlent alors que Gamzee et Karkat échangent des injures quasiment amicales. Leur conversation tourne essentiellement autour de leur voyage de sept jours à la capitale. Equius a gagné un concours avec un projet de bras mécanique, un truc génial, apparemment, et Tavros n'avait jamais su qu'Equius avait une passion pour la robotique (mais n'est-il pas un robot lui-même ? Il se souvient de Gamzee et des films d'horreur interdits aux moins de seize ans. Ca le fait sourire dans sa tête).
Premier prix, avoue-t-il quand Nepeta l'y exhorte. Tavros a appris à connaître Equius avec le temps. Il sait que pour un garçon aussi timide et poli, c'est à la fois le plus beau des cadeaux et la pire des tortures. Il est heureux que Nepeta soit là pour l'empêcher de ne pas y aller, dit-il, et Nepeta est heureuse d'être là pour ça.
Oui. C'est là pour ça, les amis.
En parlant de Nepeta, elle a toujours le bras gauche dans le plâtre. Elle l'a fait signer par sa mère et son chat, à en juger par les empreintes félines sur tout l'avant-bras. Mais elle pourrait bien les avoir peintes elle-même. Elle est douée pour ce genre de choses. Il la surprend parler de Karkat avec un peu trop d'animation et ses yeux s'adoucir beaucoup lorsque, par accident ou par obligation, ils se posent sur lui, et quand leurs regards se croisent, elle lui sourit, joyeusement, innocemment. Elle espère beaucoup, se dit-il. Une vague de compassion lui serre le cœur. Brave Nepeta.
- Au fait, dit-elle à un moment (et quand elle dit ça c'est que ça n'a aucun rapport avec ce qu'on a dit précédemment) j'ai un télescope dont je ne sers plus. Je sais que t'aimes bien ce genre de trucs (un regard acéré jeté à Gamzee, puis à lui, une idée soigneusement cachée derrière la tête), tu ne voudrais pas me le prendre ? Y'a plus de place dans ma chambre…
Tavros regarde Gamzee un instant, coincé entre un accoudoir et son bras. Gamzee défoncé, plane quelque part où lui n'est pas. Pour fuir. Par peur. Il déteste quand Gamzee a peur. Et peut-être que, peut-être, qu'il aura moins peur avec lui.
- Oui.
La tête sous les milliers de soleils, loin, loin, ils observent.
Ils ont passé d'autres nuits, dans son lit pour handicapés, elles n'étaient pas pareilles. Elles étaient stupides ou brûlantes et poisseuses (et étranges, et presque gênantes, mais non) ou agréables ou drôles ou tout ça à la fois. Il y a eu des nuits où ils parlaient beaucoup de leurs familles et c'était triste, il y a eu des nuits où ils parlaient beaucoup de leurs films préférés et c'était intéressant, il y a eu des nuits où ils parlaient beaucoup de leurs vies et c'était catastrophique, et si leurs vies étaient un livre, ce serait un livre ironique et désolant, qui devient meilleur deux mois dans l'an.
Ces nuits avaient moins de quatorze ans et si Tavros les aimait c'était parce que Gamzee avait besoin d'elles (et de lui, lui a-t-il dit une fois, tout bas. Il a besoin de lui pour rester comme il est. Des fumées et des miracles mais il les balancerait dans une fosse à chaux s'ils étaient ensemble tout le temps).
Mais cette nuit – cette nuit ils ont des années qu'ils n'ont jamais vécues, des vies qu'ils ont oublié devant leurs yeux, à des milliards, des milliers de milliards de kilomètres. La distance les fait frémir. Mais ils savent que quelque part, à un moment, ils étaient ensemble, ailleurs. Et peut-être était-ce pire, peut-être était-ce mieux. Mais ils le savent et aujourd'hui, ils ont décidé de trouver où.
Ils ont le télescope de Nepeta entre les mains. A tour de rôle, ils passent devant. Ils sont dans un champ à côté de la ville, là où la mère de Tavros a accepté de les conduire maintenant que le taux d'alcool dans son sang est assez bas pour qu'elle ne s'amuse pas à jouer à « combien de tonneaux la voiture peut-elle faire avant que le pare-brise n'explose ».
Ils sont riches de deux couvertures, de trois canettes vides de la boisson préférée de Gamzee au contenu éparpillé sur la moitié des draps. Un grillon chante quelque part dans les bois. Les arbres tremblent parfois. Ils n'ont pas froid.
Ils cherchent des constellations qu'ils s'indiquent à voix basse. Ils n'en trouvent pas beaucoup, parce qu'ils ne sont franchement pas doués – ils n'ont pas de carte du ciel, rien pour les diriger. Mais c'est mieux dans un sens. Ils ont toutes les constellations qu'ils veulent avec un peu d'imagination. Ils ont beaucoup de diamants, des milliers de triangles, plusieurs Triforces, une licorne ailée dans la Voie Lactée. Ils ont l'infini entre les mains.
En maths, Tavros apprend que l'infini ne peut être tenu. On ne peut pas dire qu'on a l'infini, c'est mathématique, des nombres et des nombres et ça ne se terminera jamais, et l'homme a sagement décidé, petit face à l'immensité, de ne pas s'en clamer maître. Il ne sait pas quoi en penser. Alors il se tait et tait le fait qu'un jour il a sorti la fin de l'infini de l'ombre.
- Un jour, finit par dire Gamzee, le soleil explosera – ce fils de pute. Il engloutira la Terre. Il n'y aura plus rien. T'imagines ? Juste du noir. La fin du monde.
- On sera ailleurs.
- C'est pas sûr.
- Si. Peut-être qu'on sera sur ta, euh… Sur ta planète. Celle avec Aradia…
- Peut-être qu'on mourra jamais, dit-il doucement. Peut-être qu'on vivra pour toujours et qu'on verra ce putain de monde disparaître.
- Je m'en voudrais… Si je, si je voyais ça. Ca me rendrait triste.
- Tu préfèrerais mourir ?
- Oui.
- Tu m'attendras sur la planète des Messies, pas vrai. Tu me feras la visite. Puis tu me présenteras ta meilleure amie aussi.
- Ouais. Elle t'aimera bien, je crois. Euh, je suis sûr. En fait.
- Ah bon ?
- Elle aime bien les gens – je veux dire, ceux qui sont, je veux dire… Ceux que j'aime.
- Ok. On fait comme ça alors.
C'est le dernier dialogue qu'ils échangent de toute la nuit. Après ça, ils se taisent, et lèvent les yeux, et ils rêvent à cette vie où ils étaient deux aussi, parmi les étoiles, parmi les nuages, et à cette vie qu'ils auront lorsque le monde brûlera.
Tavros ne s'endort pas.
Lui et l'autre sont serrés l'un contre l'autre, parfois, d'autres, ils se touchent à peine. Les heures s'écoulent et il ne le sait que parce qu'il voit les étoiles bouger autour de lui. Parfois il se souvient que la Terre va à des centaines de kilomètres heures, propulsée dans l'espace à toute vitesse. Ca semble tellement irréel. Il n'y a rien de plus immobile que cette nuit (pas l'immobilité de ses jambes, pas l'immobilité des immeubles, l'immobilité de la nuit, des boules de feu).
Tavros pense qu'il rêve mais qu'il ne dort pas.
Aucune voix n'intervient pour lui dire que c'est stupide. C'est parce que ça ne l'est pas.
Il voit le ciel s'éclaircir petit à petit, les nuages s'amasser au-dessus de leurs têtes, maintenant visibles, bleu-gris sur bleu-noir, puis disparaître, soufflés par un vent quelconque dont il ne retiendra jamais le nom. La lumière des étoiles s'éteint petit à petit. Le même grillon continue à chanter, de minuit à six heures, brave grillon, qui chante pour quoi ? Pour une femelle, probablement, pour sa survie, pour l'humanité toute entière, à son échelle. Tavros trouve ça joli. Même si les grillons sont laids.
Puis les nuages deviennent dorés et la ligne d'horizon se barre d'orange. Le soleil se lève. Ca causera leur perte. Il se contente de le regarder. Il n'en a pas peur. Il tourne la tête pour voir Gamzee. Le soleil n'a jamais eu l'air moins menaçant (il gagnera, de toute façon, le soleil les dévorera, et mon Dieu, il s'en fout, ils ont un plan, ils savent, et il pense qu'il sait pourquoi les hyènes restent à la lumière, c'est qu'elles ont peur d'elle plus que de la nuit éternelle, car elle seule possède le pouvoir de disparaître). Lui n'a jamais eu l'air plus humain, plus garçon, plus vivant.
Ce n'est pas parce qu'ils s'embrassent que le grillon cesse de chanter pour autant.
Tavros rêve, il pense, il rêve parce qu'il ne se souvient de rien, ni des nuages qui pâlissent, ni du soudain silence des insectes, ni du regard qu'aurait pu avoir Gamzee. Il sait seulement qu'ils se sont embrassés – c'est un drôle de rêve parce que rien d'autre n'est arrivé.
Après, il se réveille. Le soleil est un œil brûlant dans le ciel. L'herbe lui pique la joue. Des mouches leur tournent autour, attirées par leur sueur, il les chasse vaguement d'un coup de bras. Elles s'éloignent quelques secondes puis reviennent se poser près d'eux. Ah, tant pis. Il les laisse faire. Au moins ce ne sont pas des mouches à cadavres, se dit-il.
Gamzee dort. Sa main est brûlante contre la sienne. Le télescope est tombé. Peut-être que la nuit n'a jamais eu lieu. Ce serait possible, parce qu'il n'arrive pas à remettre des étoiles dans ce ciel uniformément bleu et il n'arrive pas à imaginer qu'à un moment il faisait moins de vingt degrés.
Mais il imagine très bien l'autre garçon rester là à contempler la vieille lumière qui leur tombe du ciel, très grave, très beau. Il l'imagine si bien, et il y croit tellement, que l'autre n'a pas besoin de sourire pour le faire tomber amoureux.
Il le regarde encore un peu. S'il y a un moment pour faire ce dont il rêve (littéralement) c'est celui-là.
Il n'est pas sorti de l'auberge, se dit-il avec amertume, puis il se rendort.
Malheureusement, les forains doivent se déplacer jusqu'à la côte avant la fin de l'été, et Gamzee part avec eux.
Ils n'ont pas fait tout ce qu'ils voulaient faire. Sa mère, revenue avec le psychologue (et il ne se souvient pas de son nom, il est grand, porte du vert, un peu vieux, poli, très… Psychologue. Ni lui ni Gamzee ne sont à l'aise à côté de lui), n'a pas eu le temps de préparer du poulet. Pas de vœux pour eux. Alors ils se promettent beaucoup de choses pour faire semblant, parce que ça se ressemble un peu, non, les vœux et les promesses ?
Gamzee lui promet de débarquer en hiver et de le kidnapper et de faire le tour du pays pendant les vacances et d'utiliser de faux noms, histoire qu'on ne les retrouve pas. Tavros lui promet de l'appeler tous les jours afin de bien préparer le voyage et de ne laisser aucun détail de côté. Comme si c'était sérieux. Comme si par un quelconque miracle ça allait fonctionner.
Mais ils le disent quand même.
Et quand ils disent ce genre de choses, Tavros sait qu'ils s'inventent des excuses. Que ce n'est pas vraiment vrai, quoi, les raisons pour lesquelles Gamzee s'accroche à lui, et pourquoi lui cherche à le faire rester à ses côtés plus longtemps. Et il sait que Gamzee sait. Mais ils ne disent rien parce que ce n'est pas le bon moment. Ils attendent. Ils font ça souvent, en fait. Attendre. Espérer.
Dans la voiture pour handicapés, sur le chemin du retour, Gamzee dit, clairement, calmement :
- J'ai peur.
Puis :
- Je vais faire des conneries si t'es pas là.
- Tu vas y arriver.
- T'appelleras ?
Tavros promet.
En silence ils se demandent combien d'années ils attendront avant de pouvoir disparaître de la surface de la Terre.
Bon... C'était pas trop nul quand même, si ? (oui peut-être un peu j'avoue)
Je vous promets de mieux réussir le prochain chapitre. Il est déjà bien écrit dans ma tête et je vais m'éclater à l'écrire, et après vous pourrez retourner à vos activités ludiques et sociales et tout ira bien, je vous jure !
On se retrouve donc dans deux semaines, d'ici là, adios amigos !
Tach-Pistache
