Titre : La Voie des Hyènes

Auteure : Tach-Pistache

Rating : M (à un moment, j'ai pensé à le mettre en T, mais ça me semblait hypocrite de ma part alors j'ai laissé en M)

Disclaimer : Si j'avais Homestuck, je le redonnerais à Hussie, parce que je n'y comprendrais pas le quart de ce qu'il s'y passe et je préfère que ça reste dans sa tête à lui. Mais pas avant d'avoir fait quelques petits changements au niveaux des quadrants.

Un petit mot avant de commencer ? : This is the end ! (je l'ai entendu dans une chanson mais je ne sais plus laquelle) (Skyfall peut-être) (Bref on s'en fout)

Ahahahahah... J'écris toujours les derniers chapitres plus vite que le reste des fictions. C'est bête, pas vrai ?
Avant de vous dire au-revoir (mince, trop tard) j'aimerai vous remercier toutes et tous d'avoir lu et commenté cette fiction ! Elle m'a occupé pendant un moment et je suis heureuse de la finir (je suis moins triste que quand j'ai fini Biographie du Ventre, quand même, mais un peu). Tavros est vraiment un personnage intéressant de par le fait qu'il a une vie de merde mais qu'il se débrouille quand même, et ça, c'est le genre de personnages que j'aime. En plus c'est un personnage secondaire et je mets souvent un point d'honneur à redorer les personnages secondaires :p
Je précise aussi que ce que vous allez lire dans ce chapitre, c'est pas de la merde, je me suis quand même fait chier à contacter des gens tout ça, tout ça. Il se peut cependant qu'il reste des erreurs et pour cela j'ai essayé de "passer" dessus... Enfin vous verrez.

Si jamais vous avez aimé cette fiction, je vous remercie infiniment, et si vous m'avez pousse à la finir je vous remercie encore plus !
On se reverra peut-être un jour, d'ici-là amusez-vous bien, cherchez le secret derrière l'univers, et lisez John Dies At The End (où deux amis un peu nerds, John et Dave, provoquent l'apocalypse... Ca vous dit rien ?)

Au revoir et Enjoy ! :D


C'est un autre été.

Depuis le début de cet autre été, l'exact début de cet autre été même, le vingt-et-un juin, il n'a pas cessé de pleuvoir.

Tous les météorologistes de tout le pays se penchent sur ce phénomène inconnu et, loin de l'eau qui coule et tombe, ne comprennent pas.

Tavros est comme les météorologistes qui essaient de comprendre les catastrophes. Il revient un peu en arrière et se demande ce qui a pu mal tourner.

Mais il ne sait pas quand est-ce que les messages se sont faits rares et depuis quand, lorsqu'il l'appelle, c'est pour demander à mi-voix du secours qu'il ne peut fournir pour toutes les raisons du monde.

Il ne sait pas non plus ce qui aurait pu ouvrir les portes au chaos, son frère, son père, si c'est récent, si c'est comme ça depuis la nuit des temps. Alors il ne comprend pas. Il reste là à se faire battre par la pluie et ne comprend pas, ne comprend pas.

C'est Karkat qui lui a dit.

Il lui a dit qu'il s'était enfui. Il lui a dit qu'il n'allait pas bien et qu'il venait pour le chercher, pour le trouver et Karkat lui a dit de s'enfermer chez lui et de ne pas bouger. Tavros a refusé. Il s'est précipité dehors, sous la pluie qui ne devrait pas exister, sans prévenir personne parce que personne n'a besoin d'être prévenu.

Et ils se sont cherchés longtemps. Longtemps, très longtemps, assez pour que la lumière s'allume et que le ciel se noircisse.

Ils se cherchent et Tavros ne sait pas ce qu'il se passera si l'autre le trouve en premier.

(En fait, si, il sait. Il n'est pas idiot. Quand même. Pas à ce point.)

Sa mère l'a appelé, il ne lui a pas répondu. Aradia lui a envoyé un message et il ne l'a pas lu. Elles veulent qu'il rentre. Elles veulent qu'il se cache et qu'il fasse comme les météorologistes, rester dans un coin à l'abri de ce qu'il ne comprend pas. Elles veulent qu'il vive, disent-elles.

Parce que Tavros va mourir.

Tavros va mourir bientôt et contrairement à la majorité des gens il le sait et c'est pour ça qu'il ne se cache pas.

C'est un drôle de jeu que le cache-cache. Il faut bien connaître celui avec lequel on joue pour le trouver, il faut savoir où est-ce qu'il ira se cacher, s'il préfèrera grimper ou se terrer dans un trou comme un lapin effrayé – le cache-cache est le jeu qui demande la plus grande des empathies mais Tavros ne sait pas lequel se cache et lequel cherche alors il cherche et ce n'est plus un cache-cache, c'est une chasse à l'homme.

Chasse à l'homme.

C'est drôle parce qu'il n'a jamais vu quelqu'un chasser un homme comme les bêtes. Il en entend parfois parler (mais on entend parler d'un peu tout, un peu tout le temps, n'est-ce pas ?) Mais c'est ça maintenant. Chasser comme des loups les hommes qui devraient tuer les proies. Tavros a toujours cru en être une. Mais il n'a jamais joué à la chasse à l'homme. Il n'était peut-être pas assez humain, ou pas assez vivant encore.

Tavros se sent vivant.

C'est pour ça qu'il devrait se cacher. Les loups vont l'attendre, vont le traquer. Ils ne cherchent pas les cadavres, eux, ils cherchent la vie pour la détruire. Tavros devrait fuir. Mais Tavros ne chasse pas l'homme. Il ne joue pas. Il mourra s'il le faut mais lui il cherche l'homme et c'est peut-être ce qui changera tout.

Chasse à l'homme. Quelle horreur !

Il trouve les cadavres avant de trouver celui qui les a laissés là.

Les hyènes n'aiment pas la pluie, les mouches non plus. Heureusement qu'il pleut. Leurs intestins les auraient attirées. La pluie alourdit les odeurs et lave le sang, lave le sang. Elle lave le sang et leurs grands yeux vides. Les pauvres agneaux. Mauvais endroit, mauvais moment. Quinze ans et déjà le ventre à l'air. Vous auriez dû rester avec le troupeau au lieu de vous aventurer dans les forêts trop noires aurait dit sa mère et elle aurait eu bien raison.

Aradia lui dit qu'ils sont avec elle maintenant, à ses côtés, et qu'il doit fuir. Fuis pour ta vie ! Mais il n'est pas certain de la croire. En réalité il n'est même pas certain qu'elle existe. Parce qu'Aradia (tombeau noir, hommes délicats, et l'entrée du cimetière qui a l'odeur profonde d'un ami) est un plus-jamais. Et les plus-jamais, ça ne parle pas sur des téléphones, c'est impossible, ça n'existe pas.

Sur ces pensées, le message disparaît (disparaît littéralement. Comme les fées dans les contes pour enfants, il s'en souvient. Tu n'y crois plus, et ça disparaît…) et il ne regarde plus qu'un écran noir et les corps fauchés comme des tiges, brisés comme des bâtons, piétinés, en charpie, en lambeaux. Ils sont morts assurément et ils ne reviendront pas. Ni ailleurs ni comme ça.

Il se demande depuis combien de temps il hallucine comme ça, ne sait pas, ne comprend pas. Depuis longtemps il suppose. Depuis les hyènes. Depuis le début. Depuis qu'il croit, qu'il croit si fort qu'il change le monde comme il le veut, sans savoir si c'est vrai, ou pas. Ca le ne blessait pas avant. Ca ne faisait rien. Ca ne touchait qu'une seule personne et il ne le savait pas.

Alors il lève les yeux des tripes sur lesquelles les charognards feront ripaille pour voir Gamzee.

Tavros n'a jamais eu moins peur de sa vie.

Gamzee l'a cherché longtemps lui aussi. Il ne l'a pas trouvé à temps, Tavros arrive trop tard comme il le fait tout le temps. Alors Gamzee n'a pas tenu le choc. C'est que c'est fragile, la force des os, c'est fragile l'esprit, et les murmures empoisonnés de tous ceux qui crient dans sa tête, c'est suffisant, c'est mille fois suffisant pour briser quelqu'un un souffle, un paradis, une maladie.

Onde de choc. Explosion, déflagration, peu importe. Deux corps célestes dans le sillage et boum. Pas de chance (pas de chance ? Est-ce qu'il pense vraiment ça ? Pas de chance alors que deux personnes sont mortes ? Pas de chance alors qu'il aurait pu changer tout ça si facilement ? Pas de chance ? Ce n'est pas un jeu.)

- Salut, bro.

Il va crier. Tavros sait qu'il va crier. C'est facile de le dire, quand il va crier.

- Venu aider ce fils de pute ?

Il ne répond pas. Il ne sait pas pourquoi il ne répond pas d'ailleurs.

- Alors ?

Il n'arrive plus à parler. Il ouvre la bouche, mais sa langue se colle à son palais. Mais il est calme. Il est tellement calme qu'il ne comprend pas pourquoi – non il ne comprend pas pourquoi son corps meurt de peur alors qu'il est si calme.

Aradia continue à lui envoyer des messages (n'avait-il pas éteint son portable) et là, il ne comprend vraiment pas pourquoi, car il n'y croit plus, déjà, et ça devrait être suffisant pour qu'elle s'en aille, qu'elle parte et qu'elle ne revienne plus car elle n'a jamais été là, pas vrai ? Mais ce n'est pas le cas. Alors il doute et il la lit.

Les lettres fleuries défilent sur l'écran et elles semblent bien réelles quand Aradia lui crie de s'en aller. Aradia lui dit qu'elle ne veut pas qu'il meure. Aradia a toujours été sa meilleure amie, qu'elle soit un plus-jamais ou pas n'a rien changé, et elle ne lui veut que du bien.

Et il voudrait lui répondre, il le voudrait vraiment, il voudrait prouver qu'il va bien et qu'il sait ce qu'il fait mais ses mains répondent autant que ses jambes et tout doucement il commence à penser qu'il est terrifié.

- Alors ? Qu'est-ce que tu fous là, bro ? Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Les pierres crissent dans la bouche de Gamzee. Elles ouvrent ses joues et brûlent ses yeux. La barre de métal qu'il tient est propre, il trouve, propre et blanche et ruisselante de la pluie qui lave. Combien de temps avant de trouver les corps ? Un été encore probablement. Un soleil qui se lève et qui se couche. Des mois à pourrir dans cette ruelle et aux autres à vouloir suivre son odeur et à ne jamais la retrouver parce que l'eau le frappe et le frappe et le frappera longtemps.

- Tu disais pas que tu comprenais ? Alors pourquoi tu ne réponds pas ? Pourquoi tu ne parles pas, fils de pute ?

Oh les yeux de Gamzee dans le noir. Les gens qui crient entre ses oreilles. Les mots qu'il doit entendre, le bruit perpétuel qui doit l'empêcher de respirer en paix. Qu'est-ce que Tavros donnerait pour lui dire à quel point il le comprend et à quel point il l'a en pitié. Mais il ne peut pas. C'est pour ça qu'il va mourir. Les proies meurent et les loups vivent.

- Tu veux savoir pourquoi tu parles pas ? Moi je sais, bro, je sais parfaitement pourquoi t'as arrêté de parler. Les Messies me l'ont dit. Ils m'ont dit que t'y croyais pas. Ils m'ont dit que tu mentais et que t'avais peur, tu as peur de moi, tu m'as dit de les éviter et j'en ai pas besoin. Je n'ai pas besoin de les faire fuir, bro. C'est fini. Ca va tout finir.

Tavros sait que ça va se finir. Il voudrait lui dire qu'il sait. Gamzee avance, les ombres avancent avec lui, et lui reste là.

- Vas-y. Cours. Cours, je te dis. Si tu cours, tu vis. Je suis lent, putain de lent, même. Si tu cours tu survis.

Il ne veut pas courir. Ce n'est pas qu'il ne peut pas, et il ne peut pas de toute manière, mais qu'il ne veut pas.

Son portable s'éteint dans un grésillement (vieux portable et la pluie qui ne 'arrête pas. C'est physique. Il pense) et avec lui les coquelicots d'Aradia. Ils sont seuls. Ils le resteront. Plus rien ne lui dit de vivre. Il ne sait pas ce qu'il fait là, alors, pourquoi est-ce qu'il n'est pas déjà mort pressé contre les deux éventrés et pourquoi il reste là.

En fait si. Il sait.

Il ne veut pas mourir. Gamzee ne veut pas mourir non plus. Et ils ne souhaitent pas leur mort commune alors ils cherchent le moyen de s'en sortir et ça, ça c'est un travail d'intelligence, probablement, parce que Gamzee vit ailleurs en ce moment et même s'il sait que Tavros croit en lui, croit en ce qu'il dit, reste pour toutes ces choses qu'ils ne connaissent qu'ensemble, le loup dans sa tête ne le sait pas.

Le loup aux babines écumantes de rage (pas la fureur, pas la vraie, la maladie. Quelle horreur).

- Tu cours pas, enfoiré ? Tu veux mourir c'est ça ? Trop lâche pour vivre.

S'il savait à quel point c'est faux !

- T'es tellement vivant. Ils étaient vivants eux aussi. Tu comprends, bro, pas vrai ? Les fils de pute en vie. Les Messies, ils m'ont dit, les gens vivants doivent mourir, tu comprends ? Les gens vivants n'ont rien à faire ici. C'est le désert, ici, les hyènes. C'est pas leur monde. Je n'ai rien à faire ici non plus. Je n'ai pas à parler aux gens vivants. Tu vas crever, fils de pute. Tous les vivants crèveront et à un moment je crèverai aussi.

Tavros n'aurait jamais cru qu'il mourrait dehors. C'est bête mais… Pas dehors. Pas là où les mouches vont sucer son sang et les charognards croquer ses os. Quand même. Pas dehors ici en tous cas. Pas là où tout le monde le verra.

Bien sûr, au lieu de la pluie, il pourrait penser à Vriska qu'il laissera seule et qui sera triste, ou à sa mère qui voudrait qu'il la pardonne pour ses erreurs, il pourrait penser à ses amis et il pourrait penser à lui, mais ce n'est pas son genre. Il se fiche même de l'eau qui coule et coule.

Tavros pense à Gamzee.

Il l'a tant en pitié qu'il a l'impression d'avoir connu la même sensation il y a très, très longtemps.

Sûrement quelque part dans le ciel.

Gamzee lève sa barre de fer, celle qui a percé le foie, levé les entrailles et écrasé le cœur de ceux qui ont croisé son explosion, puis la baisse, et la relève, et la rebaisse, et Tavros voit dans ses yeux quelque chose qui flanche, comme quelque chose d'infime bouge dans sa main, ses doigts, sûrement, ses nerfs qui lentement s'activent et s'électrisent et marchent pour l'amour de Dieu.

Pour ne pas être à nouveau terrifié (l'idée de mourir revient par saccades écœurantes dans sa gorge et ce n'est pas agréable), il pense à ses rêves. Les vrais. Pas les drôles de rêves qui ne se réaliseront jamais. Pas les rêves qu'il rêvait lorsqu'il était mort. Il pense à ses rêves de vivant. Il n'a jamais été vivant sans Gamzee, et ils passaient beaucoup de nuits ensemble, alors il a beaucoup de rêves.

Toutes ces choses blanches et ces comètes qui fusent dans le ciel pour anéantir le monde, toutes ces faces aimées et la solitude extrême du métal qu'il choisit de partager s'il le désire (et il le désire). Il veut que Gamzee existe pour ça. Il veut que Gamzee le laisse en vie – il veut que Gamzee reste aussi, et c'est pour ça qu'il est toujours là, parce qu'il attend que sa langue soit à nouveau rouge et mobile pour lui dire combien ils méritent d'être vivants.

- Je sais pas ce que je fais, bro, murmure-t-il.

Ses mains autour de la barre en fer se contractent davantage. Bonne arme, les barres en fer. Elles plantent, elles brisent, elles saignent à blanc. Ca doit faire tellement mal de mourir ! Il pourra casser ses jambes s'il le désire, ça ne changera pas grand-chose de toute façon.

Tavros se demande ce qu'il voit. Gamzee, il veut dire. S'il voit une vie et qu'il se dit qu'il doit en finir parce que c'est ce que disent les voix, les voix des Messies qui l'usent, qui le mangent, ses hyènes personnelles – tout le monde doit avoir des hyènes autour de soi. Ou s'il voit autre chose. Quelque chose qu'il n'ose pas imaginer, pas parce que ce ne serait pas réel, mais parce que ça semble faisable et c'est tellement grand et beau que ça le terrifie et que de toute manière il ne sait pas de quoi est vraiment fait le réel alors tant pis.

S'il voit la mort à venir ou une vie à gagner.

Gamzee s'avance et Tavros est presque certain qu'il peut cligner des yeux à présent et que bientôt il pourra se remettre à parler et il pourra lui dire – lui dire quoi ? Il n'en est pas très sûr parce qu'il a beaucoup de choses à dire, beaucoup, beaucoup de choses, Tavros l'idiot, Tavros qui croit à ce que les autres ne voient pas.

Mais paralysé par ses doutes il ne dit rien et le sentiment froid de la certitude de mourir grouille sous sa peau.

La pluie couvrira son corps longtemps. Ca fera comme de la terre, peut-être, du compost, et des fleurs pousseront dessus, et des animaux viendront y vivre, peut-être, et personne ne saura qu'il était là à un moment (sauf Gamzee).

Il se demande si Gamzee mourra un jour. Il pense que oui. Gamzee mourra et son corps, et le loup, lui, survivra. Il voudrait que Gamzee vive. Il le voudrait tellement. Mais il doit d'abord faire rentrer le loup dans sa forêt et après il trouvera comment, il trouvera un moyen, il le promet, il trouvera un moyen de les faire vivre.

Gamzee est si proche que d'un coup d'ongle il pourrait faire pousser des fleurs en forme d'os de l'autre côté de son crâne. Si proche qu'il voit presque l'hésitation dans ses yeux sombres – il voit presque quelque chose comme une vieille lumière dans le ciel, qui met tellement de temps à arriver à ses yeux que l'étoile derrière est peut-être morte depuis longtemps.

Il croit que dans le ciel où il était empli de pitié pour Gamzee, il n'avait pas su comment faire. Comment permettre au réel (le réel qu'il choisit, puisque le réel est seulement ce qu'on veut qu'il soit) de les sauver au lieu de les empoisonner avec des chants amers (loin dans leur tête, très loin).

La pluie couvre aussi la bouche de Gamzee lorsqu'il l'embrasse.

La pluie est intrusive quand le soleil est oppressant. Entre leurs lèvres jointes, il n'y a que de l'eau. La pluie n'a ni odeur ni goût et la pluie est réelle – si réelle par son absence que, Tavros se dit, si Gamzee peut aspirer la pluie sur ses lèvres, et qu'il ne vit pas à nouveau, qu'il ne réussit par à se rattacher à ce qui est vraiment vrai, alors il ne le fera plus jamais. Et à ce moment-là Tavros s'en foutra un peu de mourir corporellement.

Il met du temps avant de se rendre compte que la pluie a un goût de sel, et qu'il ne s'agit donc plus de pluie.

Alors il enlève ses mains d'autour de sa tête, saisie comme on saisit les objets précieux, les objets que l'on ne veut pas casser, les objets sacrés que l'on vénère en silence. Il enlève ses mains et appuie son front contre celui de Gamzee, qui pleure lui aussi en silence, parce qu'ils savent qu'ils feront du bruit, à un moment. Ce sera du bruit de métal et du bruit de sirènes et du bruit de barreaux. Ce sera du bruit qu'ils ne voudront pas faire.

Alors pour le moment ils sont silencieux – comme ils l'ont été à plusieurs reprises, sous les étoiles et sous la menace, et sous leurs draps et sous des toits. Sous le ciel noir de pluie, Tavros et Gamzee pensent à ce que sera leur avenir une fois qu'ils se décideront à faire du bruit.

Puis ils s'embrassent encore une fois (Tavros n'aurait pas cru embrasser Gamzee un jour, un Gamzee pitoyable aux cheveux trempés, au souffle erratique, en vie, tellement en vie, et il n'aurait pas non plus cru que tout se finirait aussi abruptement, mais toutes les fins d'histoires ne sont pas belles à dire) et ils décident de ne plus y penser du tout.

C'est drôle d'être vivant.


Les ambulances sont venues malgré le fait qu'on leur ait dit Nepeta et Equius étaient morts depuis des heures maintenant – des heures qu'ils ont passées sous la pluie qui bat, qui bat. Parfois Gamzee bougeait un peu, les genoux rivés au goudron, parfois Tavros se surprenait à sangloter lorsqu'il croisait le regard mort de Nepeta qui les contemplait avec une compassion qu'il ne comprenait pas.

Ils sont restés enlacés ensemble comme deux fauves trempés à attendre avec espoir que la nuit revienne, sereine et éternelle, et à penser qu'ils pourraient faire comme si rien ne s'était passé. Et le silence, toujours le silence.

Mais ça ne dure pas. Ils n'ont jamais prévu que ça dure de toute façon.

Karkat est arrivé comme Karkat arrive toujours. C'étaient ses pas dans la rue qui leur ont dit que c'était fini. Le premier bruit. Le bruit et la chaleur les mènera à leur perte, ils l'ont toujours su, pas vrai.

Il courait, le pauvre, il aurait pu glisser et se casser la nuque dans le noir. Mais il ne l'a pas fait. Au lieu de ça, il les a trouvés, et n'a rien dit lorsqu'il a vu la barre de métal tombée à côté des roues sales de la chaise ou les côtes broyées de ce qui avait été ses amis. Il s'est tout d'abord figé – Tavros a lu tellement d'émotions sur son visage en si peu de secondes, sur le visage de leur chef bien-aimé, qu'il a cru qu'il s'agissait d'une autre personne – et a compris son rôle d'ange messager, et il l'a accepté, et c'était normal.

Puis Karkat s'est éloigné. Ils l'ont écouté appeler la police au bout de la rue, la voix froide, la voix brisée, ils l'ont patiemment écouté dire que deux personnes étaient mortes dans la rue où il se trouvait et que le tueur était avec lui. Gamzee a tressailli à ce mot. Tavros n'ose pas le dire. Il n'ose même pas le penser. C'est un mot horrible et il semble avoir brûlé les coins de tous les souvenirs qu'il a de Gamzee.

Il a si peur de lui en vouloir.

Il pense qu'il ne va pas arriver à faire autrement et ça le terrifie plus que ça ne doit terrifier Gamzee.

Et Karkat est resté à côté d'eux, assis sur le goudron trempé, il les a regardés et s'est mis à pleurer lui aussi. C'était bizarre, trois gamins sous la pluie, qui pleurent, qui pleurent, et deux prennent l'eau à côté, morts et foutus, méconnaissables, propres comme jamais.

Ils se fichaient bien de faire du bruit maintenant, c'était trop tard. Ils savaient tous les trois ce qu'il allait se passer. Ils savaient que les ambulances allaient venir de l'est par exemple, comme le soleil, qu'elles allaient hurler au long de leur course inutile et que des gens en blanc allaient sortir des ambulances bleues et rouges et embarquer les corps, les pauvres restes des pauvres corps des pauvres bouts d'enfants.

Ils savaient aussi que la police talonnerait les ambulances, à la manière de chiens reniflant pour un os sur les pas du croque-mort, ils savaient que des gens en bleu descendraient des petites voitures avec des seringues et des matraques et des fusils aussi et que Gamzee se lèverait et avancerait vers eux, et qu'il serait entouré de ces hyènes en uniforme, de ces gens qui n'ont pas le choix. Tavros et Karkat aussi seraient entourés de ces hommes en bleu et l'un d'entre eux demanderait d'une voix mal assurée ce qu'il s'était passé, et Tavros ne pourrait pas répondre.

Gamzee est fou, il a tué mes amis. Voilà ce qu'il devrait dire. Et il savait qu'il ne le dirait pas.

Ils ne savaient pas ce qui viendrait après par contre.

Ils ne savaient pas ce que diraient les gens en blanc après avoir fait une visite dans la tête de Gamzee. Ils ne savaient pas qu'il y aurait des gens qui feraient un lien entre une enfance difficile, des membres d'une famille de forains à l'esprit vacillant, entre des accès de colère et des hallucinations fréquentes et des difficultés à se sociabiliser et un environnement social malsain et des croyances obscures relevant du fanatisme et du bruit, le bruit.

C'est encore trop tôt, disent-ils.

Légalement, on ne peut rien dire tant qu'il n'est pas adulte, disent-ils.

Ce qu'il voit n'est pas réel, disent-ils (Aradia est un plus jamais et le paradis n'existe pas, c'est ce qu'il apprend de la bouche de ces hommes en blanc).

Disent-ils aussi qu'il n'est pour l'instant pas jugé coupable car ce n'est pas lui, ce n'est pas sa faute, disent-ils aussi qu'il n'était pas maître de lui-même (Tavros le sait ça, c'était le loup, c'était le prédateur aux dents plus longues que sa tête et les voix qui lui ont percé les boyaux), disent-ils qu'il y aura un procès après son diagnostic, disent-ils aussi que s'il est innocent car malade (malade, quelle horreur, pourri de l'intérieur) alors il n'ira pas en cellule, disent-ils qu'il partira, qu'on l'enfermera, qu'on le soignera et que jamais il ne sortira.

Disent-ils que les étoiles filantes, ils les verront derrière les barreaux d'un hôpital ou ceux d'une prison.

Tavros apprend ça à la fin des interrogatoires. Ca prend des jours. Ils lui ont demandé ce qu'il faisait là à ce moment et qui était Gamzee pour lui. Que dire ? Il n'en est même plus sûr. Equius et Nepeta sont morts par sa faute et il ne sait pas si c'est dans le cœur des comètes ou un accident qui aurait pu toucher tout le monde, n'importe qui. Il ne sait pas. Ca le peine de ne plus savoir qui est Gamzee pour lui. Mais ça n'a plus trop d'importance, pas vrai ?

De toute façon, ils n'iront jamais nulle part.

Quand Tavros apprend ça (quand il apprend que c'est fini), il va voir Gamzee. Juste après avoir appris, même. Peut-être pour lui dire, peut-être pour ne pas savoir quoi annoncer. Juste pour le voir, en fait. Oui. C'est ça.

Il est en cellule pour le moment. Il l'a vue avant d'arriver au parloir. Ce n'est pas insalubre mais c'est une prison quand même. On le surveille. On l'épie. On dit que c'est pour son bien. Il se demande si Gamzee a toujours l'air résigné lorsqu'il est derrière des barreaux, et si oui, depuis combien de temps. Il doit avoir pleuré. Il doit avoir supplié ses geôliers de le laisser sortir.

Et pourtant il est tellement calme lorsqu'il arrive, il se demande pourquoi.

Il n'a que quinze ans (c'est triste, quinze ans, c'est tellement triste d'avoir quinze ans, se dit Tavros). Ils n'ont que quinze ans. Les deux se regardent tristement, timidement de chaque côté de la glace, les yeux plein de rouge et d'espoir et d'horreur retenue. Les nuits ont été longues. Rongées par la haine et la culpabilité et l'envie de vomir (les entrailles sur le sol, les crânes explosés, Equius et Nepeta dans les mêmes boîtes qu'Aradia).

Et pourtant ils restent là et franchement si ça ne veut rien dire, alors il ne sait pas ce qui a du sens.

Gamzee finit par dire :

- C'est peut-être ma faute. C'est peut-être que je suis mauvais.

- Je… Je ne sais pas.

- Les Messies m'ont dit que ce serait bon, tu sais. Putain de bon d'en finir avec eux. De leur écraser la tête et d'arrêter de les voir aussi vivants, ça m'énervait tellement, et tu sais quoi ? C'est vrai. C'était bien.

Ca le met si mal à l'aise qu'il a l'impression qu'il va le détester après. Mais Gamzee parle toujours. Peut-être parce qu'il faut qu'il le haïsse ? Que pourrait-il faire d'autre, moralement, justement ? C'est comme ça que va le vrai monde, disent les hommes en blanc, et Tavros est trop fatigué (distinguer le réel, l'imaginaire, c'est fatiguant) alors il les laisse dire.

- Les fils de pute – ceux qui me gardent – ils m'ont dit que ce n'était pas vrai. T'y crois ?

Son téléphone vibre dans sa poche. Un message. Il se demande qui ça peut être. Il reçoit si peu de messages récemment. Si peu de gens veulent prendre de ses nouvelles. Il y a Vriska et sa jalousie qui a disparu et qui s'inquiète (Vriska qui s'inquiète, le monde ne tourne plus rond, mais si c'était le cas, Tavros ne s'étonnerait pas), Vriska et sa mèche bleue et folle, Vriska qui crie qu'il aurait pu crever, abruti, abruti ! C'est étonnant. Et il y a Aradia.

Mais Aradia n'existe plus. Plus jamais, Aradia. Ils ont été deux à l'halluciner et à la rendre réelle une dernière fois.

Alors pourquoi son téléphone vibre encore ?

- Je suis sûr qu'ils existent. Mais ça veut dire que – je suis pas malade, bro. C'est moi. C'est juste dedans moi, pas vrai ? Paraît qu'il y a des crevards dans la vie. Paraît qu'il y a des gens qui crèvent vraiment de l'intérieur et qui font des trucs affreux parce que ça leur fait plaisir d'écouter des fils de pute pour se justifier.

Gamzee a quinze ans, il ne peut pas dire ce genre de choses, ça vous voyez ce n'est pas logique, ce n'est pas intelligent et toutes ces choses, et puis – Tavros refuse qu'il les dise. Gamzee a quinze ans, l'âge d'un enfant encore, et son futur va se passer entre quatre murs. Il n'a pas le droit de dire ça.

Tavros voudrait tellement que ce ne soit pas vrai. Il voudrait tellement, pour une fois, une unique, glorieuse fois, changer ce qui ne lui appartient pas.

Ca, et que son téléphone cesse de vibrer.

- Au fait, Tav…

Il lève les yeux. Ceux de Gamzee sont doux, brûlés par sa propre lumière (et ça, ça ne pourrait pas arriver avec une vraie comète, une vraie monstruosité, et ça veut dire que Gamzee est quelqu'un, pas vrai ?)

- Désolé. Je… T'es la seule personne que j'aurais vraiment pas voulu décevoir. Vraiment.

Il n'aime pas quand il dit ça non plus (reste-t-il une seule chose qu'il aime à présent ? Oui). Il a l'impression au contraire d'avoir déçu Gamzee. De lui avoir dit qu'il comprenait alors qu'il ne pouvait pas comprendre. D'être arrivé en retard et de ne pas avoir alerté qui que ce soit et il aurait pu changer tout ça si facilement ! Comme il a changé leurs vies alors qu'il aurait pu le faire tellement mieux.

Pourquoi ça devait être eux ?

Tavros se maudit d'être idiot et de ne pas savoir pourquoi les vivants sont ceux qui souffrent dans l'Histoire.

- On… (il sait ce qu'il va dire, ce ton hésitant il le connaît bien et il sait à quel point ces mots doivent lui coûter, car Gamzee n'est pas égoïste, Gamzee est tellement loin de l'égoïsme, et Gamzee est intelligent, Gamzee sait, lui, Gamzee comprend. Alors Tavros le dit à sa place. C'est fait pour ça, les amis. Pas vrai ?)

- On reste ensemble, s'entend-t-il dire, et de toute manière qu'est-ce qu'il s'en fiche que sa voix aille plus vite que sa tête, elle dit la vérité, elle dit assez pour que sur le visage de Gamzee se lise un dernier sourire étoile filante (celles qui tombent du ciel, celles qui brûlent tout dans leur sillage et écrasent les gens en petits, petits morceaux).

Son portable cesse de vibrer. Aradia doit avoir abandonné et ça lui va bien comme ça. Il n'a pas envie de devoir lui renvoyer un message, pas après tout ça, mais un peu peureusement, il jette un œil à ce qu'elle voulait tant lui dire, au cas-où.

C'était sa mère.

C'est vraiment drôle d'être vivant lorsque c'est notre seule certitude.

Alors il remet le portable dans sa poche et reste devant le parloir. Les mains grisâtres de Gamzee, pleines d'ombres faites au néon, serrent la sienne avec beaucoup d'hésitation, comme s'il allait le griffer, le gifler et s'en aller. Tavros tressaille et Tavros reste.

Parce que Tavros reste toujours. Incertain ou pas. Fatigué ou pas.


De vies et de ciel

C'est l'été.

Il y a eu tant d'étés. Tant de mois et tant d'années. Tant de soleils qui meurent.

- Tes boucles repoussent, dit Tavros en passant une main dans les cheveux fous de Gamzee.

Il lui fait un sourire lent, très lent, avec beaucoup d'efforts, et il sait que ses muscles le tirent et qu'il souffre de sourire mais qu'il le fait quand même. Les infirmières sont passées il y a une heure déjà pour lui donner ses médicaments. Il les a pris avec docilité, habitué, et les grilles du jardin auraient pu être de papier que celles dans sa tête l'auraient empêché de se lever. C'est bien fait les prisons. Les Messies resteront dedans pour toujours. Gamzee avec eux.

C'est comme ça depuis si longtemps maintenant.

- Ils vont les couper bientôt, bro, murmure-t-il.

Ils ont brisé sa voix, sucé le miel et taillé les pierres. Tavros l'entend, Tavros le sait. Tavros n'y peut rien.

- Ton mohawk est classe, ajoute-t-il, et il appuie le plus possible sur ce qui lui reste de voix pour rendre ses mots vivants et audibles, comme s'ils parlaient pour de vrai, et Tavros peut presque y croire, s'il ne regarde que ses yeux et un peu le ciel et un peu la brise.

- Merci. Vriska a dit, que ça te plairait.

- Pas conne comme fille. Pars avec elle avant qu'elle ne se trouve un fils de pute plus grand que toi et ne se barre à Tombouctou…

Ils savent très bien que ça n'arrivera jamais (rien de tout ça n'arrivera jamais, il veut dire, ni lui et Vriska, parce que comme Gamzee le dit, elle n'est pas conne, et ça ne fonctionnerait pas. Un autre jour peut-être. Dans d'autres vies, dans d'autres galaxies), mais ils continuent à le dire. Parce que ça fait comme s'ils avaient des options qu'ils pourraient jeter au feu pour l'autre, pas vrai ? Comme s'ils choisissaient ce qu'ils faisaient. C'est plus joli comme ça, ça donne quelque chose à l'histoire, aux lecteurs, quelque chose qu'ils n'ont pas.

- Le soleil se couche quand, déjà ?

- Dans deux heures.

- Les infirmières voudront jamais, souffle-t-il, revenant à son murmure cassé. Tu sais…

- Je leur ai dit, que ça, ça irait. Je prends les risques.

Le visage détruit de Gamzee se détend un peu et un sourire moins forcé se dessine sur ses traits, tellement plus lumineux, tellement plus en vie (et Tavros sent ses oreilles chauffer sans prévenir comme il a l'habitude, et il se souvient du garçon repoussant qu'il était, et avec quelle facilité il le faisait tomber amoureux, et avec quelle facilité il continue à le faire, quand les médicaments ne se baladent pas trop dans son sang et qu'ils ont un peu d'espoir devant eux).

- C'est cool, fait-il, puis : J'm'en irai pas.

- Je sais.

- Si je m'en vais tu me rejoins. J'irai en Alaska.

- D'accord.

- C'est bien l'Alaska. Tu verras.

- J'ai vu des photos… Sur ton mur, je veux dire. Ca a l'air beau.

- Ca l'est.

Gamzee s'allonge sur la pelouse coupée trop bas, épuisé, et ferme les yeux. L'herbe se mélange à ses boucles courtes. Il doit espérer que la terre s'ouvre et l'avale. Il doit espérer autre chose que devoir retourner dans sa chambre. Sa cage. Il doit espérer que quelque chose se passe. N'importe quoi mais quelque chose.

Tavros s'allonge à son tour, lâche les poignées sur sa chaise qui lui permettraient d'y remonter, il s'en fout bien, avec de la chance il n'ne aura plus jamais besoin.

L'herbe est sombre. Le ciel encore trop bleu, bleu blanc, bleu de jour. Bientôt une cloche stridente sonnera en ding-dongs faussement musicaux et tout le monde devra rentrer et ils ne le feront pas. Ils resteront là. Ils fermeront un peu les yeux parce que Gamzee sera assommé par ses médicaments et que Tavros est fatigué et à eux deux ils auront l'âge du monde. Et puis ils réaliseront toutes les promesses qu'ils se sont faits. Promis.

- C'est vrai ce que tu m'as dit ? A propos des infirmières.

- Je te jure.

Tavros ment – il n'a pas pu convaincre les infirmières. Elles ont même refusé son argent, et pourtant il en avait économisé tout exprès, c'est injuste (ça fait si longtemps qu'il se dit que c'est injuste qu'il n'éprouve plus le moindre sentiment d'injustice en se le disant).

Il pense que Gamzee s'en doute. Il est heureux qu'il ne dise rien, pourtant.

Après la cloche, deux minutes après très exactement, elles viendront les chercher, les mains pleines de douceur d'infirmière, et sans comprendre comment ils seront séparés, leur gentillesse blanche et verte comme un masque sur leurs lèvres peintes. Gamzee retournera dans sa chambre avec ses précieuses photos d'un monde qu'il ne verra pas. Tavros retournera dans sa chambre avec sa chaise qu'il ne quittera jamais. Tout ira bien dans le meilleur des mondes.

Un des meilleurs des mondes…

Mais comme ils sont idiots, et un peu tristes aussi, ils font semblant que ça n'arrivera pas. Ils font semblant que le soleil finira par être miséricordieux et se couchera plus tôt ou brûlera les yeux de ceux qui vivent sous sa coupe lumineuse. Et en attendant ils s'allongent et ils parlent de ces pays blancs et de ces jeux apocalyptiques et de ces films nouveaux et de ces rêves, tous ces rêves, toutes ces horreurs et toutes ces splendeurs comme s'ils les connaissaient, comme si c'était vrai.

Rien n'est vrai ici.

Les planètes faites de miracles, les Messies qui chuchotent leur poison, les morts qui parlent, les charognes grouillantes de vie parasite, la nuit, le temps, l'ombre éternelle qui s'abattra sur eux un jour, même qu'ils la connaissent, même qu'Aradia la connaît, même qu'ils connaissent tout, ce n'est pas vrai. Rien n'est vrai sauf les camisoles chimiques et les barres d'acier. Rien n'est vrai sauf les choses qu'ils ne feront pas (jamais, pas vrai ? Plus jamais… Ce terme lui met un goût de poussière dans la bouche).

- Ca m'aurait fait chier s'ils avaient mis un plafond dehors, dit Gamzee.

Tavros sent son souffle sur sa joue. Il y a un moment presque pareil où ils auraient pu être heureux. Une autre nuit. Une vraie. Il ne va plus dehors le soir. Ca lui met le cœur à l'envers et des souvenirs dans le foie, amers, avec la pitié d'un autre monde (une pitié rouge, se dit-il souvent). Il pense à ces constellations et à ce silence et à Gamzee qui avait l'air humain. Il se demande si Gamzee y pense lui aussi parfois.

Est-ce qu'il faudra attendre un nouveau soleil pour pouvoir réessayer ? Une nouvelle partie, une nouvelle boule de feu. Une nouvelle rencontre à se dire que Gamzee c'est un chouette nom et que ce sourire plein de dents, il lui dit quelque chose qu'il a chéri pendant longtemps (décidemment, il doit être adopté).

Il regrette, se dit-il amèrement. Ils doivent regretter tous les deux. C'est mieux que de regretter tout seul, hein ?

- Ouais.

Les étoiles sont là. Ils ne les voient pas, mais elles ne sont pas encore toutes mortes, et eux seront toujours là pour les observer (ils l'ont juré) en espérant en attraper une du coin de l'œil un jour. Tous les soirs. Et un jour la cloche ne sonnera pas et ils admireront la vieille lumière de la vieille vie. La première qui s'allumera. Les premiers à la contempler.

A ce moment ils feront sûrement un vœu, sûrement le même, et il se réalisera parce que les vœux, ça fonctionne si on arrive à voir les bonnes étoiles. Et toutes les grilles disparaîtront. Alors ils partiront à jamais et ils vivront heureux pour toujours et à un moment ils mourront mais franchement ça ne sera pas si grave parce qu'ils auront eu une belle vie, pleine de créatures et d'aventures, et que la prochaine sera encore meilleure, la prochaine vie à deux.

S'ils voient les étoiles.

Tavros s'est renseigné. Aucun animal ne fait ça. Aucun animal ne se dresse sur ses pattes arrière pour contempler les astres au-dessus de sa tête. Peut-être ne sont-ils pas des animaux. Peut-être ne sont-ils pas rangés parmi les vautours, les loups et les agneaux. Peut-être, se dit-il, et cette pensée l'attriste, peut-être font-ils partie de cette race étrange et désolée qu'est l'espèce humaine.

Peut-être ne sont-ils que des hommes sur le chemin des bêtes, sur la voie des hyènes.

La cloche sonne.

La nuit n'est pas encore tombée.

Les petits pas des infirmières qui trottinent sur la pelouse, leurs petits yeux qui furètent, qui les cherchent. Adorables petits rats. Petites infirmières qui ne savent pas. Comme eux. Toujours. Qui ne cherchent pas cependant et c'est mal.

- Ce serait bien si c'était fini, pas vrai ?

Son portable sonne à ce moment. Machinalement, après le code pour déverrouiller l'écran, il appuie sur le nom en rouge – rouge mort et fané et si vivant pourtant.

« Tu m'as manqué ! » fait une voix à l'appareil, une voix d'amie, avant de raccrocher et de le laisser porter les yeux au ciel dans une tentative d'y apercevoir celle qui la possède.

Tavros Nitram et Gamzee Makara, quel nom étrange, Gamzee Makara, comme s'il l'avait connu depuis toujours, en rêves, sur des affiches, dans des chansons, il ne se souvient pas, Gamzee Makara et Tavros Nitram, frères de l'espace, hommes du désert, voient avec un sourire de gosse le premier météore enflammer le ciel.


Voilà...
(ca y est je me suis rendue triste)
Je vous redis au-revoir et à bientôt, peut-être, pour de nouvelles aventures, des nouvelles histoires, des vies à créer, tout ça !
Tach-Pistache