Il poursuivit sa lecture malgré la douleur que cela lui procurait. Sur la table basse son portable vibrait : c'était Gwen. Il éteignit l'appareil.
Il passait les pages lisant certains passages en diagonale. Son journal servait à Ianto autant comme exutoire émotionnel mais aussi pour parler du travail ou annoter des éléments sur tels ou tels événements. Toute son équipe, sa famille, ses amis étaient là-vivants sous la plume de l'homme qu'il aimait.
« Nous avons perdus Suzie aujourd'hui... »
« Nouvelle arrivante dans l'équipe : Gwen Cooper... »
« Penser à racheter du café et changer le percolateur remercier Owen pour ça... »
Il s'arrêta à une nouvelle page :
« Aujourd'hui le Docteur Tanisaki doit venir à l'institut pour m'aider avec Lisa. J'ai réussi à remonter la machine avec du matériel de récupération. Si le capitaine savait il me tuerait sûrement mais peu importe j'ai réussi à garder ce secret pendant ces longs mois et je ne vais pas m'arrêter si prêt du but. J'ai promis à Lisa de la sauver et je le ferai. Ensuite je pourrais partir. Je ne suis qu'un larbin ici, qui ramasse tout derrière eux. Ils ont beau apprécier mon café je ne suis rien de plus. Dès que Lisa ira mieux nous partirons loin d'ici et de notre passé. Je ne suis là que pour elle. »
Sa lecture le troublait, comment Ianto avait pu croire qu'il n'était rien pour eux, rien de plus qu'un larbin. Qu'il n'était rien pour lui...
« IL L'A TUEE ! IL L'A TUEE ! Comment est-ce qu-il à pu faire ça ? Comment as-t-il pu me faire ça ?! Je le hais ! Si je pouvais le tuer de mes propres mains je le ferais ! Je veux qu'il souffre comme moi maintenant je souffre. J'ai tout perdu, ma seule raison de vivre, la seule personne qui me donnait envie de faire des projets de partir, d'aspirer à autre chose. Ne suis-je condamné qu'à vivre aux côtés de la mort ?! »
Ces lignes avaient été rédigées avec rage. Il tourna la page.
« Je me sens vide, plus rien n'a de sens. J'ai la sensation de vivre dans un monde parallèle. J'avance au ralenti, je ne comprend plus ce qui m'entoure. Je ne veux plus l'approcher, je l'évite, je refuse de lui parler. Je n'y arrive plus. Il me l'a prise, il me l'a enlevée. Je ne cesse de me réveiller la nuit en faisant des cauchemars, je revois son corps ensanglantée, ses yeux. Je voudrais mourir... Est-ce-possible d'aimer et d'en souffrir autant ? »
Jack ne put s'empêcher de se dire qu'il avait raison, l'amour faisait souffrir. Il le vivait actuellement au-delà de toute mesure mais était incapable d'y remédier.
« Je commence peu à peu à faire la part des choses et à accepter que Lisa n'était plus elle-même. Je commence à comprendre que le capitaine à fait son travail pour nous protéger. Elle me manque, elle me manque tellement, je voudrais qu'elle revienne.
Nous travaillons sur des fées en ce moment bien qu'elle se soit révélées bien peu féerique par la suite. Je vois tout en noir bien que je souhaite faire bonne figure face aux autres. Je souhaitais partir, mais où pourrais-je aller désormais ? A quoi bon, seul ? »
Jack Harkness poussa un soupir. Il ferma quelques instants les yeux, il lui avait fait du mal et il le savait et ils n'avaient jamais vraiment eu le temps de parler de Lisa. Il passa plusieurs autres passages.
« Je ne sais pas ce que je ressens, ni ce qui m'arrive. Jack me trouble, m'intrigue. Qu'est ce qui m'arrive. J'ai la sensation qu'il m'envoie des messages codés, des sous-entendus et je ne comprend pas ce qu'il veut mais surtout je ne comprend pas ce qu'il m'arrive à moi. Qu'est ce que c'est que ces émotions ? J'aime toujours Lisa les hommes ne m'ont jamais attirés, qu'est ce qui m'arrive ? »
« Jack est mort ! Mais je croyais que c'était impossible ! Est-ce qu'Abadon aurait pu venir à bout du Capitaine ? Je croyais qu'il était immortel ? Nous aurais-tu menti Jack ?
Curieusement je ne ressens pas ce que je pensais. Il me manque vraiment, quelque part au fond de moi, il me manque plus profondément. J'ai l'impression de rouvrir de vieilles blessures. Il me manque comme Lisa me manque est-ce que ce serait possible ? Je ne sais toujours pas plus ce que je ressens mais il n'est plus là pour répondre à mes interrogations. Réveille toi Jack. Réveille toi Jack, reviens »
A ce moment de la lecture Jack referma le carnet et le reposa sur la table basse. Il prit son visage entre ses mains. Comment en en était-il arrivé là ?
Il se leva du canapé et ouvrit la porte vitrée qui menait au balcon. Appuyé contre la rambarde il regardait la ville de Cardiff s'étaler sous ses yeux peu à peu plongée dans l'obscurité. Pour la première fois depuis sa rencontre avec le véritable Jack Harkness il sentait tout le poids des années sur ses épaules. Il sentait le poids de cette éternité, de toutes ces années vécues qui lui semblaient si invraisemblables et incohérentes à cet instant. Était-ce ça la vie ? Devrait-il inlassablement vivre de cette manière ?
On ne lui avait laissé que deux ans avec Ianto, seulement deux années. Tout c'était passé trop vite. Il avait vécu de nombreuses décennies et sur son chemin de nombreuses personnes, bonnes ou mauvaises étaient passées mais aucune n'était lui. Aucunes ne lui ressemblait de près ou de loin. Il avait voulu combattre ses sentiments mais s'il y avait bien une chose que le Capitaine Jack Harkness n'avait jamais su contrôler c'était bien l'amour. En entrant dans sa vie le jeune gallois avait balayé tout ses certitudes, toute la carapace, toutes les sécurités qu'il s'était évertué à mettre autour de lui.
Si seulement ce jour-là il l'avait retenu, si seulement il ne l'avait pas emmené avec lui au MI-5, si seulement, si seulement...
Il se sentait impuissant, démuni. Lui qui avait parcouru le monde et l'univers, qui connaissait la vie comme la mort il avait été incapable de le sauver lui : le seul qui comptait vraiment. Il avait envie d' hurler à la face du monde, de tout détruire, de se faire du mal plus qu'il ne ressentait déjà. Il se sentait impuissant, coupable.
Pourquoi t'ai-je laissé venir Ianto ? Pourquoi...
Sa venue dans cet appartement ne pouvait l'empêcher de penser aux moments qu'ils y avaient passé. Une légère brise s'était levée faisant voleter ses mèches amenant avec elle les souvenirs. L'odeur de sa peau, sa tendresse, ses yeux qui le fixait, les étreintes, la passion qui les animaient malgré les sentiments qu'ils gardaient secrets.
Il se souvenait de leur première fois. C'était après qu'ils aient renvoyés Tommy à son époque. Gwen était repartie à son appartement et Owen avait raccompagné Tosh effondrée chez elle. Ianto était monté à son bureau le voir. Il lui avait demandé s'il aurait aimé retourné à son époque question à laquelle il avait répondu par la négative. La disparition de Tommy, la détresse de Tosh les avaient tous affectés mais avait aussi fait prendre conscience à Jack qu'il tenait plus à Ianto qu'il ne pensait ou qu'il ne voulait bien l'admettre. A sa réponse Ianto l'avait embrassé et ce baiser avait eu une nouvelle saveur. Jusque là leur ''relation'' n'avait été que sous-entendue avec quelques baisers furtifs et un rendez-vous après le départ de John Hart. Mais ce soir-là tout avait changé, tout avait pris une autre dimension. Et pour la première fois il s'était totalement abandonné dans ses bras faisant fis de tout le reste. Jack avait partagé des sensations, des émotions qu'il n'avait plus ressenti depuis des années.
Il avait disparu depuis deux ans mais la blessure était toujours aussi vive, douloureuse, dévastatrice.
Il rentra dans l'appartement et se dirigea vers la chambre. Tout était calme et silencieux mais en fermant les yeux il aurait presque pu le voir déambuler dans les pièces, entrer dans la chambre se retourner vers lui, lui sourire. Sur la commode face au lit il y avait des photos de l'équipe, de sa famille une fine pellicule de poussière les recouvraient. Il prit une photo dans un cadre noir. Cette photo avait été prise à l'occasion de l'anniversaire de Tosh peu de temps avant le mariage de Gwen et Rhys. C'était eux deux entrain de rire un verre à la main. Il ne savait même plus pourquoi ils rigolaient et il ne se rappelait plus qu'ils avaient pris cette photo. Il souffla sur la petite vitrine qui recouvrait le papier glacé. Il s'assit au bord du lit le cadre entre les mains.
Avant de pouvoir s'en rendre compte une larme avait glissée sur sa joue et s'était écrasée contre le rectangle de verre glissant lentement vers le bas. Son corps fut secoué d'un sanglot. Ses yeux se remplissaient de larmes qu'ils laissa tomber. Les yeux fermés il laissait sa peine prendre le dessus et déferler en lui, le submergeant. Il évacuait sa douleur, sa perte, ce qu'il n'avait pas su dire parce que c'était aussi un homme.
Dans le secret de cette chambre il laissa sa peine se répandre au contact vibrant de la mémoire et de ses souvenirs.
Il n'avait pas pleuré depuis la disparition de Ianto.
