Sombre...toujours si sombre...
C'était le mot qui pouvait le mieux qualifier ce long couloir le long duquel ils s'alignaient tous chaque jours. Un long couloir sombre, suintant, nauséabond, sans lumière, sans ouvertures, avec un sol humide où les immondices ne faisaient plus qu'un avec les internés.
Ils étaient là... Tous ? Peut-être... Ils étaient là, elles, ils, eux, recroquevillés sur leurs corps tremblants souffrant, maigres. Les dos contre le mur du couloir les poignets attachés dans des anneaux de fer au-dessus de leurs têtes.
Au bout du couloir se trouvait une lourde porte fermée qui s'ouvrait sans cesse faisant sortir un interné pour en avaler un autre. Les cris, les pleurs, les sons stridents qui s'échappaient de lieu de l'enfer se répercutaient le long du couloir, rebondissaient contre les parois qui ne semblaient jamais pouvoir céder, accablant un peu plus les internés qui attendaient leur tour recroquevillés sur ce qui leur servait jadis de corps. Devant la lourde porte de métal ils étaient là, eux. Personne ne savait à quoi ils ressemblaient car personne n'osaient les regarder. Il se racontait que ceux qui avaient vu leurs visages étaient devenus fous.
1273 était là comme à son habitude. Tous les jours, bien qu'il ne savait plus vraiment comment déterminer ''un jour'', se retrouvait lui aussi jeté sur le sol humide et froid de ce couloir subissant toujours un peu plus ce qu'on lui faisait. Il observait autour de lui, généralement, sauf en direction de la porte. Des personnes de tous âges : des hommes, des femmes, des adolescents, des vieillards mais également des créatures qu'il ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam. La première fois qu'ils avaient vu ces créatures il avait pensé à une grosse blague, notamment le premier homme -pouvait-il l'appeler comme ça?- à tête de taureau ou ces femmes à l'étrange peau bleue striée de dessins étranges. Mais avec le temps il ne se souciait plus de ces êtres étranges ne ressentant pour eux qu'une profonde pitié et empathie. Ils subissaient les mêmes traitements que lui et de ce fait ils étaient tous égaux.
Ne dérogeant pas à ses habitudes il regarda autour de lui les êtres qui l'entouraient. Sur sa gauche appuyé au mur d'en face se trouvait une vieille femme, les yeux fermés elle semblait dormir, le corps amaigris, ses jambes difficilement repliées sous elle. En plissant les yeux pour mieux la voir 1273 se rendit compte qu'elle ne respirait plus. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu'elle ne dormait pas. Non loin d'elle plus près de la porte un homme de haute stature et qui semblait en meilleur état que les autres respirait bruyamment en scrutant le sol avec un regard fou, ses mains se serrant convulsivement sur les anneaux métalliques. Un nouvel arrivant. Juste à côté de 1273, une de ces femmes bleues qui semblait très jeune s'était endormie contre lui, il sentait sa respiration saccadée contre son épaule, il ne bougea plus pour ne pas la réveiller. Ici, dans cet enfer dont même Hadès n'aurait pas voulu le sommeil était une chose rare qu'il était parfois bien difficile à attraper.
Il l'observa du coin de l'œil et constata qu'il l'avait déjà vu à plusieurs reprises dans ce même couloir à chaque fois plus ou moins proche de lui. Il se souvenait avoir croisé quelques fois son regard. Entre internés personne ne se parlait jamais par peur de représailles, par peur de ce que l'autre pourrait raconter. La peau bleue comme ses congénères, une longue chevelure rousse tirant sur le rouge qui avait dû être somptueuse bien qu'abîmée désormais. Comme ses sœurs son corps était parcouru de tatouages ou de gravures (il ne savait trop comment les appeler) lui faisant penser à une multitudes de labyrinthes, d'arabesques et de signes énigmatiques. Il se souvenait avoir croisé à une reprise son regard qui se trouvait être d'un bleu pâle profond striée de paillettes vertes. Pour la première fois depuis longtemps il se sentait un peu mieux au contact de cette peau et de ce souffle contre lui.
C'est un cri plus strident que les autres qui le sortit de ses pensées. Il ferma les yeux se demandant une fois de plus comment il avait pu se retrouver ici, comment tous avaient pu se retrouver ici...Il murmura une prière dont il ne savait plus l'origine, ni d'où lui venait cette langue, mais il la récita comme une litanie à la fois pour lui-même mais aussi pour celui ou celle qui se trouvait de l'autre côté de la porte et tous ceux qui partageaient ce couloir. Malgré les bruits ambiants les autres ne purent s'empêcher de regarder dans sa direction en l'entendant murmurer. Certains baissèrent les yeux, d'autres le regardèrent avec insistance et d'autres encore avaient un faible sourire en entendant ses paroles dont ils ne saisissaient pas le sens mais qui quelque part leur faisait du bien.
Lorsqu'il termina chacun se referma sur lui. Il releva les yeux et croisa son regard. Cet homme en face de lui qui le regardait dans les yeux. Un regard acéré mais vide. Résigné ? Peut-être... Enflammé ? Oui. Il le fixait avec force mais aussi avec une pointe d'indifférence comme si son corps était présent mais son esprit totalement ailleurs. 1273 était intrigué. Il regarda son avant bras et comme tous les autres internés il était tatoué d'un chiffre, implanté au fer rouge sur sa peau, et ce chiffre c'était 856.
Cette vision l'interloqua cet homme était 856 et lui 1273 ce qui représentait une quantité considérable d'êtres entre lui et cet homme. Mais ce qui signifiait aussi qu'il était ici depuis un certain temps. Il le regarda à nouveau et il se dit tout à coup qu'il l'avait déjà vu...Oui déjà vu quelque part mais où ? Et quand ? Il n'eut pas le temps d'y réfléchir puisque la porte s'ouvrit à nouveau et pris 856.
1273 baissa la tête et attendit. Cependant contrairement aux autres aucun son ne sortit de la pièce hormis ceux que eux faisaient. Aucuns sons, pas un sanglot, pas un cri, pas une supplique, rien. 856 était muet entre les mains de ses bourreaux. C'était la première fois que 1273 n'entendait absolument rien sortir de cette pièce. Après un temps indéterminé il finit par sortir escorté par eux. Traîné plus exactement. Son visage n'était plus qu'une plaie, tout comme son corps, les yeux clos, la bouche entrouverte laissant échapper une faible respiration. 1273 le suivit des yeux lorsqu'il sentit à son tour un étau se resserrer autour de lui, c'était son tour et une fois de plus il allait devoir supporter, supporter encore supporter jusqu'à ce que son corps le lâche...supporter...
Sombre...toujours sombre...
