Année terrienne 2205, année gamilon 1119. An cinq de Behil.

La place est vide, à cette heure. Midi applaudit.

-Est-ce qu'on peut rester, papa? S'il te plaît.

-Mori attend, Jizeen.

Mais la fillette insiste, accrochée à son cou. Abelt cède, et ils restent un instant dans le noir, sous le ciel étoilé. Lui, il déteste cette vue, mais il sait qu'elle ravit Midi.

-Tu crois que Sesu est là-bas? lui demande Midi, la tête au creux de son cou.

Elle parle beaucoup trop comme une terron, cette enfant.

-Sestrel, rectifie-t-il. Sais-tu encore le dire, choupinette?

Midi rit du rire de sa mère, imprimant sous le crâne d'Abelt l'image de ses yeux curieusement bleus qu'il ne distingue même pas dans l'obscurité et des sons jaunes. Elle a toujours eu une fascination pour cette sœur qu'elle ne connait pas, et Abelt n'a jamais voulu l'en décourager, parce que… que parfois, il a l'impression de voir Sestrel revivre dans les yeux de Midi. Les deux fillettes sont blondes toutes les deux, le teint pâle, même si Midi est plus grise que l'était Sestrel; la forme de leurs visages, de leurs mentons et de leurs yeux sont les mêmes. Et, même si Midi n'a jamais connu Sestrel, elle sait déjà tout ce qu'il y avait à savoir dans la tête de leur père.

Midi ne remplace pas Sestrel. Mais l'avoir vue naitre, pouvoir la tenir dans ses bras et savoir qu'il la regardera grandir apaise le vide.

-Mais oui.

Abelt presse sa main contre le haut de son dos.

-Il faut y aller. Mori doit commencer à se poser des questions.

Mori patiente en faisant les cent pas devant l'hôpital, juste de l'autre côté, derrière les premiers bâtiments, et même à cette distance, Abelt peut voir que son regard s'éclaire quand elle les aperçoit. Abelt ne saurait dire à qui elle va parler en premier, mais Midi tend la main et Mori l'attrape aussitôt, l'enlevant des bras d'Abelt.

-Je suis contente de te revoir aussi, Jizeen, dit-elle avec amusement.

Midi répond qu'elle aussi, mais cela ne parvient qu'à l'esprit d'Abelt. Mori, elle, y est sourde; personne ne sait pourquoi, mais ce n'est curieusement pas rare parmi les terrons, surtout les femmes. Selon Miezella, c'est probablement ce qui a incité Midi à parler à haute voix si tôt, alors qu'elle n'a même pas encore tout à fait deux ans. Par dessus la tête de Midi, Mori lui adresse un regard, et il opine. Oui, Midi viendra avec eux.

-Où allons-nous?

-Souper, dit Mori en pressant la main contre le crâne de Midi, l'obligeant à se reposer sur elle.

Midi lâche ce qui ressemble drôlement à un grognement, et Mori sourit.

-Allez, tu vas adorer.

La maison de Mori et de Kodai est plus grande que celle d'Abelt, qui vit seul depuis peu, avec un lit double - le meuble construit sur place, avec deux moitiés de matelas collés l'un contre l'autre - au centre de la pièce, laissant plus d'espace contre les murs. La table est basse, assez pour pouvoir s'assoir par terre, ce que Kodai et Mori n'hésitent jamais à faire. Pour Abelt, c'est toujours plus bizarre, mais il s'installe sur le sol, heureux de retrouver la lumière douce et jaune, Midi toujours dans les bras de sa marraine, tandis que celle-ci sort trois plats achetés, rien qui n'a besoin d'être réchauffé: des pâtes froides et des légumes enveloppés dans des feuilles de riz. Parfois, Abelt se surprend à s'ennuyer de la viande artificielle du Domelaze, lorsqu'il y retourne. La nourriture reste bonne, cependant. Midi se jette sur les pâtes.

-Susumu n'est pas ici? demande Midi, la bouche pleine.

-Non, Jiz. Susumu n'est pas ici. Attends, tu as quelque chose au coin de la bouche.

-Mes félicitations, au fait, reprend Abelt alors que Mori se redresse.

-Merci, dit celle-ci en souriant.

Midi avale une dernière bouchée, la main gauche encore pleine de sauce.

-Tu as fini par accepter que Susumu vienne vivre avec toi?

-Oui, répond Mori avec un sourire amusé qui ne s'adresse qu'à Midi, cette fois-ci. C'était une décision commune, Jizeen.

-Commune? répète Midi en fronçant le nez.

-Nous deux, rectifie Mori comme si elle se rappelait seulement maintenant l'âge de la fillette. Tu sais, c'était agréable, aussi, de vivre seule et de le voir seulement quand j'en avais envie. Mais il passe beaucoup de temps ailleurs, alors, ça va.

Midi la considère d'un drôle d'air.

-Mais tu l'aimes toujours?

-Bien évidemment, dit Mori avant de tendre la main pour effacer une saleté au coin de la bouche de Midi. C'est dingue, tu es sale jusqu'au front.

La fillette rit.

-Ce n'est pas ma faute!

-Bien sûr que non, Jiz. Attends, je vais chercher de l'eau.

Le broc que Mori récupère est presque vide, mais cela ne l'empêche pas de le vider sur un vieux bout de tissu pour nettoyer le visage et les mains de Midi, qui se laisse faire à contrecœur, faisant la grimace. La petite finit par s'endormir, la tête contre l'oreiller de Mori, moins d'une heure après avoir mis les pieds dans l'appartement, alors que son père et sa marraine sont occupés à tout ramasser. Mori pose la main sur le dos de la petite, la secoue à peine et sourit.

-Elle dort profondément.

-Elle était déjà fatiguée. Mais je ne voulais pas la laisser seule.

-Je sais. C'est incroyable, ce qu'elle parle bien. Elle a…

-Vingt-deux mois.

Mori pouffe de rire.

-Tu as vraiment le langage d'un parent.

-Il y a sûrement de bonnes raisons à ça. Tu l'as suivie toute sa vie, avais-tu oublié?

Mori hausse les épaules.

-Parfois, le temps est bizarre. J'ai toujours l'impression qu'elle est plus vieille.

-Sa mère et sa tante ont grandi plus vite que ne l'auraient fait des enfants gamilons. Et elle… c'est difficile à savoir. Elle est à moitié gamilon, après tout.

Mori rit à nouveau.

-Ne l'espère pas trop. Si c'est vrai, tu auras plus vite que prévu une adolescente sur les bras.

Abelt sourit simplement. Sestrel aurait dix ans, aujourd'hui. A dix ans, rectifie-t-il mentalement, comme toujours.

-Je peux vivre avec ça.

Mori jette un nouveau regard sur la fillette, étendue à côté d'elle, et qui ronfle drôlement fort pour un être de cette taille.

-C'est pour me parler d'elle que tu voulais me voir?

-Non, fait Abelt, surpris.

-Alors, pour parler de ma relation avec Kodai?

-J'avais envie de te revoir. Est-ce que j'ai besoin d'un prétexte?

Mori fait signe que non, un sourire aux lèvres, les doigts dans les cheveux pâles de la fillette - plus encore que ceux d'Abelt, avec une curieuse teinte violacée qui pourrait passer pour gamilon. Seul la couleur de la peau de la fillette trahit réellement son métissage, trop pâle pour ressembler à celles des métisses terrons qui commencent à apparaitre, et ces lignes violettes qui la recouvrent comme des tatouages qui grandiraient avec elle, et que bien peu regardent comme étant normales. Mori est une des rares, étant proche de Miezella et de Mirenel et connaissant Midi depuis sa naissance.

-Au fait, reprend-elle, presque moqueuse, je suis désolée pour Celestella et toi.

Évidemment, elle est au courant. Elle a dû l'apprendre juste après Mirenel.

-Ça devait arriver.

-Tu n'as pas plus de regrets que ça?

-Plus maintenant, révèle-t-il en haussant les épaules. Tout le monde n'a pas la chance de tomber sur son grand amour.

Il ne regrette pas le temps passé avec Celestella. Pas plus qu'il ne regrette les années passées avec Starsha. Pour ses filles, tout d'abord, sa Sestrel qui vit ailleurs, à l'abri d'autres étoiles, et sa Midi - ou Jizeen, l'avenir dira quel prénom elle préférera - qui est née dans l'espace au début de l'an quatre avec déjà dans la tête des centaines de chants, et pour ce que chacune de ses relations lui a appris, pour les souvenirs qu'elles lui ont laissé. Mais il savait, contrairement à Mori, que ça ne durerait pas. Starsha… Starsha et ce secret supposé être romantique qu'ils ont partagé pendant douze ans était une erreur dès le départ. Et Celestella lui ressemble trop, trop peu apte à faire des concessions, incapable d'admettre un échec jusqu'à la dernière minute, lorsqu'ils se sont retrouvés au pied du mur et ont bien dû admettre qu'eux, c'était fini, et peut-être pour de bon.

Alors, non, il ne regrette pas. Ça fait partie de sa vie, ils sont humains, ces échecs-là. Mais il n'a jamais été amoureux comme l'est Mori. Et, pour des raisons qui ne concernent que lui, il ne souhaite pas - plus - l'être.

-À cause de quelqu'un d'autre? l'interroge Mori, le distrayant de cette dernière pensée.

Il ne peut s'empêcher de sourire. À chaque fois qu'il a eu une discussion semblable, de près ou de loin, avec elle, elle a toujours pointé du doigt tous ceux qui l'entouraient. Surtout - et heureusement - les célibataires. Elle sait très bien comment il déteste ça et c'est la raison exacte pour laquelle elle ne le lâchera jamais.

-Non. Et je suis assez occupé comme ça, avec la petite terreur.

-Tu l'appelles souvent comme ça? le tance Mori avec un grand sourire.

-Ça, ça prouve que tu n'as jamais eu à lui donner un bain.

Mori rit et ses épaules tressautent.

-Merci, dit-elle.

-Merci? répète-t-il, perplexe.

-Pour être venu. Pour l'avoir amenée. Pour tout ça. J'en avais besoin, je crois.

Elle caresse la joue de Midi, qui grogne mais ne se réveille pas. Mori dit parfois qu'elle dort comme un loir, et Kodai comme une marmotte. Abelt ne sait ni ce qu'est un loir ni ce qu'est une marmotte, mais il imagine les deux animaux comme des boules de poils qui se roulent sur elles-mêmes, comme le fait Midi, avec toute la mignonnesse qui vient avec.

-Beaucoup de pression? l'interroge-t-il.

Mori laisse échapper un soupir.

-Pas plus que n'importe qui, je crois. C'était ta dernière soirée avec elle, non?

La main d'Abelt s'attarde un instant sur celle, minuscule, de sa fille.

-Je reviens dans une semaine et sa mère reste au sol. Ce n'est pas pire que n'importe quelle séparation.

-Mais je sais que tu t'ennuies d'elle, relève Mori.

-C'est vrai. Où veux-tu en venir?

-Susumu et moi pensons à avoir un enfant. (C'est sorti tout d'un coup, comme un aveu, puis Mori reprend, plus doucement.) Pas immédiatement, mais d'ici un an ou deux, peut-être… Peut-être avant, aussi, si l'occasion se présente plus tôt. Mais ça paraissait le moment idéal, pour nous deux.

Puis elle se tait. Abelt fixe Mori, qui le fixe en retour.

-Et…? fait finalement Abelt, qui sent bien qu'il y a autre chose sans parvenir à mettre le doigt dessus.

Mori étouffe un rire, la main contre sa bouche.

-Rien. Je pense que je voulais juste savoir comment tu te sentais… par rapport à elle.

Abelt lui adresse un regard reconnaissant.

-Tu sais que tu n'as pas à te préoccuper de moi. Poursuis plutôt ta vie.

Mori rit simplement, tandis qu'Abelt se contente de sourire. Midi, elle, dort toujours entre eux.