Le maire déposa Liz à son motel avec un signe amical de la main et une invitation à revenir le voir bientôt… sauf qu'elle n'avait aucune intention de partir le lendemain matin. Elle était déjà trop investie dans l'histoire qu'elle avait apprise aujourd'hui. Sans aucun doute, Jack était la clé. Il aurait été volontiers pour lui parler, mais les réticences d'Ennis seraient dures à vaincre.
Trop distraite pour dormir ou travailler sur l'histoire qu'elle aurait dû écrire en venant ici, elle traversa la rue et entra dans le Fishery, un bon restaurant local dans lequel elle avait déjà passé un bon bout de temps. Alice, une serveuse d'une quarantaine d'années, aux cheveux roux et à la poitrine généreuse, était très amicale et l'accueillit comme une vieille amie, l'installant dans un box. Le restaurant était presque vide.
- Alice, avez-vous le temps de discuter avec moi quelques minutes?
Alice haussa les épaules.
- Bien sûr, ma chérie.
Elle s'assit de l'autre côté du box.
- D'autres questions à propos de Son Honneur Bill?
Liz sourit.
- Pas vraiment. Je suis tombé sur une histoire plus intéressante.
- Oh, tu as dû rencontrer Ennis et Jack, dit Alice, d'un air entendu.
- C'est tellement évident?
- Tu as ce regard, comme une antiquaire qui aurait trouvé au marché aux puces un service de table à l'effigie d'un Chippendale.
- Vous les connaissez alors?
- Ouais. Tout le monde connaît Ennis et Jack. Ils viennent de temps en temps pour dîner. Ils laissent de bons pourboires. Des garçons polis, tous les deux. M'appellent toujours m'dame, dit-elle, rigolant comme si c'était un grand moment de comédie.
- Comment caractériseriez-vous l'attitude des gens de la ville envers leur style de vie?
- Leur style de vie ne regarde personne sauf eux, ma chérie. C'est comme ça qu'ils l'aime. Ils n'embêtent personne avec ça.
Alice s'arrêta, réfléchissant.
- Tu sais, je ne les ai vu se toucher qu'une seule fois. C'était lors des funérailles d'Augie Flaubert. C'était un gars du coin, il travaillait au ranch durant les étés et les week-ends. Jack l'aimait vraiment beaucoup. Il lui avait appris à monter un cheval et à le préparer. Puis un week-end, Augie était parti avec sa copine à cheval et une voiture pétarada et fit peur à son cheval. Il fut éjecté et sa nuque se brisa. Jack se sentit terriblement coupable parce que c'était lui qui lui avait appris à monter à cheval. Gus Flaubert et Jack était amis et Gus a dit à Jack de ne pas se reprocher ça, mais il était absolument inconsolable. Toute la ville était présente aux funérailles du garçon à Woodside. J'ai vu Jack et Ennis côte à côte, dans leurs plus beaux costumes, et quand ils descendaient le cercueil d'Augie, j'ai vu Jack pleurer, essayant de le cacher, mais sans grand succès. Ennis passa juste un bras autour de ses épaules, très calme, pour que Jack puisse s'appuyer sur lui.
Alice sourit.
- Je vais être honnête avec toi. Avant ça, je croyais qu'ils étaient de bons gars, mais je ne comprenais pas comment ils vivaient. On m'a appris que c'était une abomination et contre la volonté de Dieu. Ce ne me regardait pas, mais je les jugeait dans mon cœur. Puis j'ai vu Ennis réconforter Jack, et tout d'un coup, j'ai compris.
- Compris quoi?
- Qu'ils ressentent ce que l'on ressent. Ennis avait vu la douleur de son homme, et essayait de le consoler, juste comme mon Teddy l'aurait fait pour moi. Et tu sais, certaines personnes avaient dit que me marier avec mon Teddy était une erreur aussi, parce qu'il était Juif. Mais je n'ai pas laissé ça m'arrêter, parce que je l'aimais. Est-ce que c'est différent pour eux?
- Est ce que vous pensez toujours que c'est contre la volonté de Dieu?
- Et bien, la Bible est contre ça, on peux pas le nier. Mais la Bible dit aussi de ne pas manger de homard, et pourtant, la plupart des gens n'y font pas vraiment attention, n'est-ce pas? Je suppose qu'ils ne vont pas à l'encontre d'un des commandements. D'après ce que je me souviens, aucun ne dit que les hommes ne peuvent pas vivre ensemble.
Liz fit un grand sourire.
- Non, c'est sûr, il n'y en a pas. Vous êtes une philosophe, vous savez ça, Alice?
- Je dit juste ce que je vois, ma chérie. Et je peux te dire que ces mecs sont ensemble depuis bien plus longtemps que certains soi-disant mariages corrects dans cette ville.
Elle haussa les épaules.
- C'est dommage quand même. Depuis que mon Teddy est mort, la compagnie d'un homme me manque, et Ennis est plutôt pas mal. J'aurais fait savoir que j'étais là si ce que j'avais à offrir l'intéressait.
Le téléphone réveilla Liz à 8 heures. Se frottant les yeux, elle s'assit, sa tête cognant. Elle avait passé beaucoup trop de temps au Fishery hier soir, parlant avec Alice et buvant plus de bière qu'elle voulait.
- 'lo? marmonna-t-elle.
- Oh mon Dieu, je suis désolé de vous réveiller, dit une voix d'homme de l'autre côté.
- Non, c'est bon, dit-elle, se raclant la gorge. Qui est-ce?
- C'est Jack Twist, m'dame. J'appelais juste pour m'excuser pour hier, et pour vous demander si vous étiez toujours intéressée par une discussion pour votre histoire.
Liz était maintenant totalement réveillée.
- Je suis très intéressée, M. Twist… mais je n'ai pas l'impression que M. Del Mar était enthousiasmé.
Une petite pause.
- Je ne suis pas la propriété d'Ennis, m'dame, répondit Jack calmement. Je vous parle si j'en ai envie.
- Et bien, j'apprécierai vraiment cela.
- Je viens vous chercher dans une heure et on passera la journée au ranch. Je vous le ferais visiter, et vous pourrez me demander ce que vous voulez, tant que je décide à quoi je peux répondre.
- Je peux vivre avec ça.
- On se voit dans une heure alors. Au revoir.
Il raccrocha. Liz regarda fixement le téléphone un moment, puis se précipita hors du lit et alla prendre une douche.
Jack raccrocha le téléphone et se glissa silencieusement dans la chambre. Ennis était toujours endormi. L'un des avantages de gagner suffisamment d'argent pour engager des employés était le luxe de dormir jusqu'après le lever du jour tandis que les ouvriers s'occupaient du bétail et des corvées.
Il retourna dans le lit. Ennis était pelotonné de son côté, faisant face à la fenêtre. Jack se pressa contre son dos et passa un bras autour de lui.
- Debout, cowboy, murmura Jack. Le soleil brûle dehors.
- Mmm, grogna Ennis. Lékelheure?
- 8h viennent de sonner.
- Laisses moi dormir.
Jack approcha ses lèvres plus près de l'oreille d'Ennis.
- Lèves-toi, feignant, murmura-t-il.
Il sentit Ennis frissonner un peu quand le souffle de sa respiration passa près de son oreille. Ennis saisit la main de Jack qui était posée sur son estomac et l'approcha de son visage.. Il embrassa ses phalanges et retourna sous la couette, retenant prisonnier le bras de Jack contre son torse.
- Donnes moi une raison de me lever, et j'y réfléchirai, dit-il.
Jack fit un grand sourire.
- Oh, j'ai une raison.
Il embrassa la nuque d'Ennis.
- Une très bonne raison.
Ennis bascula sa tête en arrière pour lui donner un meilleur accès, et Jack l'embrassa une nouvelle fois, plus près du centre. Ennis commença à descendre la main de Jack de son torse vers son aine.
- Penses-tu que cette journaliste arrivant ici dans une heure est une raison?
Ennis s'arrêta net, puis se mit sur le dos, ses yeux entièrement ouverts.
- Pourquoi t'essayes de gâcher une super partie de jambes en l'air avec des nouvelles comme ça, Twist?
- On est pas obligé de la gâcher. On a bien 20 minutes avant que j'aille la prendre à son hôtel.
Ennis s'assit et balança ses jambes hors du lit, détournant le regard de Jack.
- Tu vas vraiment aller lui parler, alors?
- J'en ai l'intention oui.
- J'imagine que tu te fous pas mal de mes sentiments sur ce coup là.
Il avait l'air triste. Jack grimpa jusqu'en au haut du lit et le regarda.
- Je fais ça pour toi, imbécile. Tu penses toujours que le monde entier va nous tomber dessus avec des fourches et des torches s'ils découvrent ça, mais ce n'est plus comme c'était quand nous nous sommes rencontrés, Ennis. Je veux que tu commences à voir qu'il y a plein de gens qui ne penseraient pas plus de mal de nous. Je veux que nous rencontrions d'autres gens comme nous, qui ont traversé la même chose que nous, qui ne nous regarderaient pas avec des visions de plumes et de goudron dans leur esprit.
Ennis baissa brusquement la tête pour le regarder.
- Est-ce que les gens d'ici ne nous ont pas assez prouvé que tout le monde n'est pas comme ton père?
Ennis soupira.
- Cet endroit est éloigné du monde. Tu penses que, parce qu'on a trouvé des gens bien ici, le monde est plein d'entre eux. Je ne veux pas que tu découvres de la manière forte que tu as tort.
Il se retourna et se pencha vers Jack, son expression devenant soudainement tendue. Il leva une main et écarta une mèche de cheveux sur le front de Jack.
- Tu as cette façon de regarder le monde comme si tout allait bien. Parfois, tu arrives même à me le faire penser aussi. Si cette femme écrit sur nous, il y aura peut être quelques personnes pour nous applaudir, mais je parie qu'il y en aura encore plus pour nous maudire. Ca ne me dérange pas beaucoup, c'est ce à quoi je m'attend. Mais je détesterai voir ce que ça ferai sur toi, chéri. Tu n'es pas fait pour ce genre de haine, comme moi.
Jack soupira et plongea dans les yeux d'Ennis, remerciant une nouvelle fois n'importe quel Dieu qui écouterait pour l'amour qu'il pouvait y voir, l'amour pour lui, l'amour qu'Ennis lui laissait voir.
- Je peux tout supporter tant que tu est là pour m'appeler 'chéri', affirma-t-il.
Jack arriva dans son pick-up à 9 heures, comme prévu. Liz bondit sur la porte du côté passager, plus excitée qu'elle aurait cru possible de passer une journée dans un ranch.
- B'jour, m'dame, dit Jack, souriant et soulevant son chapeau. Vous avez l'air en pleine forme.
- Je suis si heureuse que vous acceptiez de me parler, dit-elle.
Jack dirigea le pick-up vers la route et prit la route pour le ranch.
- J'imagine que quelqu'un devait le faire. Les méchantes personnes gagnent parce que les gentils ne font rien.
- Est-ce que je dois éviter Ennis?
Jack eut un petit rire.
- Vous parlez de lui comme s'il était un genre de troll attendant sous le pont pour vous engloutir. Il n'est pas méchant, il est juste prudent.
- Qu'a-t-il dit quand vous lui avez dit que vous m'aviez invitée aujourd'hui?
- Et bien, qu'est-ce qui vous fait penser que je n'avais pas son accord avant de vous appeler?
Liz leva un sourcil. Il rigola.
- Ok, vous m'avez eu là! Il vaut mieux demander pardon que demander la permission, disait mon ex-femme.
Ex-femme, pensa Liz, gardant ce bon morceau pour plus tard, avec le fait qu'Ennis avait mentionné avoir des filles au Wyoming.
- Il ne vous fera pas vous sentir importune, mais n'attendez pas beaucoup de contribution de sa part. Ca ne devrait pas faire beaucoup de différence de toute façon. Il n'y a pas beaucoup de choses à son sujet que je ne pourrais pas vous dire moi-même.
- Je ne veux pas causer des disputes conjugales.
- Vous me laissez m'occuper de ça, d'accord?
Il jeta un coup d'œil vers elle.
- Qu'avez-vous dit à vos patrons, là bas dans la grande ville? Ils attendaient votre retour aujourd'hui, non?
- Je leur ai juste dit que j'avais trouvé une meilleure histoire, et que je voulais l'approfondir.
- Ils n'ont pas posé de questions?
- Mon éditeur me fait confiance. Il ferait mieux, c'est mon mari.
- Waouh, siffla Jack. On couche avec le patron! Il doit juste y avoir besoin de passer quelques nuits ensemble à bosser pour que ça arrive!
- On est marié depuis quelques mois seulement. Jusque ici, le travail n'a pas été gêné par ça. Vous avez raison cependant, c'est probablement inévitable.
Jack remonta le chemin de gravier et se dirigea vers la maison. Il gara le pick-up dans le garage et emmena Liz dans la maison.
- Vous pouvez poser vos affaires où vous voulez, dit-il. On va seller les chevaux et je vous ferais faire le tour de la propriété.
Il la regarda.
- Vous savez monter un cheval?
- J'ai grandi dans le Kentucky, Jack, dit-elle. Ca veut dire que j'ai grandi sur un cheval.
- D'accord.
Elle jeta des coups d'œil à gauche à droite tandis qu'ils traversaient la maison en direction de la porte de derrière. Jack vit ses regards furtifs et rigola.
- Il n'est pas là. Il est sorti voir les bêtes avant que je parte vous chercher.
Malgré elle, elle se sentit plus détendue maintenant que la perspective d'une confrontation avec le formidable Ennis n'occupait plus son esprit. Les étables étaient un long bardeau de bâtiments sur la même crête que la maison. Comme le reste du ranch, elles étaient bien entretenues. Elle vit quelques hommes – des ouvriers, sans aucun doute – marchant d'un air résolu, et un homme plus jeune qui semblait être un garçon d'écurie balayant la partie centrale de l'étable.
- Combien d'employés avez-vous? demanda-t-elle.
Jack se tourna vers le garçon d'écurie un instant.
- Billy, peut-tu seller Clairie pour Mme Roberts?
Le jeune homme fit un signe de tête.
- Bien sûr, M. Twist.
Il s'éloigna. Jack fit face à Liz.
- Combien? Ca dépend. Nous avons un gestionnaire du bétail et un contremaître de façon permanente, et environ 10 à 15 employés de ranch selon la saison. Billy le garçon d'écurie que vous venez de rencontrer, et nous avons une gouvernante.
Il fit un grand sourire.
- Ni moi ni Ennis ne savons bien cuisiner, et nous ne sommes pas bons non plus pour le ménage.
Billy amena deux chevaux. Liz monta le sien sans aide, notant le sourcil relevé de Jack et espérant que c'était un jugement favorable de son talent de cavalière. Ils promenèrent lentement leurs chevaux autour de l'enclos. Jack montra les particularités de celui-ci, les bâtiments, la fierté de ce qu'il avait accompli était évidente dans sa voix. Liz trouva ça intéressant, mais avait du mal à se concentrer étant donné l'existence de sujets de conversation bien plus intéressants qui n'étaient pas encore été abordés. Jack semblait sentir son impatience, et les mena jusqu'à une prairie près de la rivière. Il y avait un grand grill, quelques tables et des chaises. Ils descendirent de cheval, les accrochèrent et s'assirent.
- Bien, vous avez été plus que patiente, dit Jack. Je peut pas vous faire attendre plus longtemps. Allez y, demandez-moi ce que vous voulez.
Liz essaya de ne pas paraître trop excitée. Elle sortit un carnet de la poche de sa veste.
- Je pense que je devrais commencer par le début, dit-elle. Quand avez-vous rencontré Ennis?
- 1963.
- Et aviez-vous déjà … euh, eu une relation avec un homme avant?
- Non. Lui non plus. Cependant, je serais un menteur si je disais que je n'avais pas eu de pensées bizarres me traversant l'esprit. J'avais une petite idée que j'irai peut être dans cette direction. Ce n'est pas que je savais vraiment ce que ça voulait dire, ou comment ça s'appelait.
Il s'arrêta et sembla ressembler ses pensées.
- Nous nous sommes rencontrés quand nous travaillions tous les deux pour un vrai salaud appelé Aguirre, s'occupant de ses moutons dans un endroit appelé Brokeback Mountain.
La signification du nom n'avait pas échappé à Liz, étant donné le nom du ranch. Elle écoutait avec attention, prenant peu de notes, tandis que Jack lui racontait l'histoire. Ce n'était pas l'histoire qu'elle avait espérée. Elle était remplie de frustration, de passion et de peur. Elle fut choquée d'apprendre que Jack et Ennis avaient été séparés, sans s'écrire ou se parler, pendant les 4 années suivant leur rencontre. Elle entendit l'ancienne anxiété de Jack alors qu'il conduisait vers le Wyoming pour voir Ennis pour la première fois, et vit sur son visage la joie toujours palpable de l'accueil d'Ennis.
- J'étais abasourdi. Je le suis toujours, quand j'y repense, ce que je fais souvent. Je pensais qu'on se serrerait la main, qu'on discuterait, et que peut être, peut êtreaprès ça deviendrait physique, derrière des portes closes où c'était sûr. Je n'avais jamais imaginé dans mes rêves les plus fous qu'il m'attraperait comme s'il ne pouvait s'en empêcher et qu'il m'embrasserait comme ça, à l'extérieur, où tout le monde pouvait nous voir s'ils regardaient dans la bonne direction.
Il jeta un coup d'œil dans sa direction.
- Ennis n'est pas le genre d'homme à dire ce qu'il ressent, je suis sûr que vous l'avez compris. Mince! On a vécu deux ans ici avant qu'il me dise… euh, vous savez quoi. Un homme comme ça, vous devez lire ses gestes. Ce qu'il fait, c'est ce qui est important. Et quand il a fait ça, ça m'a dit que je lui avais manqué autant qu'il m'avait manqué. Ca m'a fait comprendre que ça lui semblait plus évident que ça ne l'avait jamais été. On a eu pas mal d'années difficiles, mais je garde ça en tête tout le temps et je m'accroche à ça.
Il s'arrêta. Liz chercha une autre question dans sa tête.
- Est-ce que vous avez des remords d'avoir laissé votre femme et votre enfant?
Il ne répondit pas de suite, mais elle put voir ses mâchoires se serrer.
- Ils sont mieux sans moi, répondit-il calmement. Il y avait… euh, quelques rumeurs sur moi en ville avant que je parte. Ce n'était bon pour aucun des deux. Moi parti, les rumeurs auraient fini un jour ou l'autre. J'ai entendu dire que Lureen s'était remariée, et ça me soulage un peu.
Il regarda dans sa direction.
- Je suis pas fier de l'avoir épousé alors que je l'aimais pas, dit-il. C'était juste ce que je pouvais faire alors, et elle m'avait fait comprendre qu'elle était docile, et j'ai compris que c'était la fin de mes jours de famine.
Il regarda ses mains.
- Quand j'y repense, ce n'était pas bien, mais j'essayais juste de trouver un moyen de combler le grand vide que j'avais en moi parce que je ne pouvais pas être avec Ennis. Alors quand son divorce a été prononcé, je me suis promis de ne jamais regarder en arrière. J'étais juste tellement heureux qu'il veuille finalement être avec moi.
Il rencontra ses yeux.
- Si vous voulez entendre des regrets de ce genre, vous devez parler à Ennis.
Comme si le fait de prononcer son nom l'avait appelé, Ennis arriva, dirigeant son cheval à travers les arbres, dans leur direction. Il descendit de son cheval et approchât, feignant la nonchalance.
- Salut, dit-il.
- Bonjour Ennis, répondit Liz, déterminé à être amicale et ouverte, malgré le fait qu'il la terrifiait pour des raisons qu'elle ne pouvait pas vraiment discerner.
Il s'arrêta devant eux, les pouces accrochés à sa ceinture et le bord de son chapeau cachant ses yeux.
- Vous comptez rester pour le dîner, m'dame? demanda-t-il.
Liz déglutit.
- Ca serait super.
Ennis hocha la tête.
- La dame qui nous aide dans la maison rend visite à sa mère à Rochester cette semaine. J'aurais dû penser à préparer une casserole de chili. C'est à peu près la seule chose que je sais faire qui n'étoufferait pas un cheval.
Il regarda Jack.
- Jack, ça te dérangerai d'aller en ville pour la garniture.
Jack secoua la tête comme si ce n'était pas une surprise pour lui. Il se leva.
- Tu sais, si tu voulais te débarrasser de moi pour pouvoir discuter avec Liz en privé, tu aurais pu juste le dire.
Ennis leva la tête et Liz vit le coin de ses yeux pétiller alors qu'il regardait Jack.
- Je voulais pas te blesser dans tes sentiments, mec. Je sais combien t'es sensible et tout, dit-il.
Liz pouvait sentir le ton taquin dans sa voix, et sentit une blague privée. Jack secoua la tête et commença à se dirigea vers son cheval, poussant Ennis en passant et murmurant quelque chose tout bas qui ressemblait furieusement à un «Je t'emmerde». Ennis s'assit dans le fauteuil que Jack venait juste de quitter. Liz attendit qu'il parle. Elle n'avait aucune idée de comment commencer à questionner cet homme. Finalement, une fois que le son des sabots de la monture de Jack était mort, il parla.
- Jack peut dire ce qu'il veut, dit-il. Il peut raconter toute cette sacrée histoire et je l'arrêterais pas. Mais si vous voulez toujours écrire sur nous, je ne peux pas le permettre.
- De quoi avez-vous peur Ennis? Vous ne me donnez pas l'impression d'être un homme qui se laisse diriger par la peur.
- Oh, je suis pas un lâche. J'ai peur de rien tant que je suis le seul à risquer quelque chose.
Il soupira.
- C'est juste que je sais que je dois payer les frais.
Elle fronça les sourcils.
- Que voulez-vous dire?
- Que vous a-t-il dit?
- Tout.
Il grogna.
- Dieu, la langue de cet homme remue plus vite que la queue d'un limier quand il suit une odeur. Ouais, je suis sûr qu'il vous a tout dit.
Il resta silencieux. Liz attendit, ne voulant pas interrompre le train de ses pensées. Il s'enfonça dans son fauteuil, son menton s'enfonçant dans son torse de telle manière que son chapeau cachait une grande partie de son visage.
- J'ai essayé de bien faire, annonça-t-il finalement. J'ai tenu ma promesse et j'ai fait ce que j'étais supposé faire. J'ai épousé Alma et fait de mon mieux pour la rendre heureuse. Je l'ai sorti de mon esprit and j'ai juré d'être un bon mari et un bon père. Je pensais que tout allait bien parce que je faisais ce qui était bien. Mais vous savez quoi? C'était de la merde. J'ai blessé Alma et je ne l'ai jamais voulu. Elle savait que j'étais déjà pris, même plus que je le savais moi. Ce n'était pas de sa faute, je n'ai été assez courageux pour m'en sortir en premier lieu.
Il s'arrêta une nouvelle fois, et bien qu'elle ne puisse pas voir son visage, Liz sentit Ennis se calmer lui-même.
- Puis une fois que moi et Jack nous sommes retrouvés, vous ne pouvez pas savoir à quel point je voulais juste tout plaquer, mais je l'ai pas fait. J'essayais toujours d'être bon envers ma femme, d'être un homme droit. Mais c'était encore pire qu'avant. Finalement, j'ai fait ce qui était mauvais. J'ai laissé ceux à qui j'avais juré être honnête et je me suis lié avec celui auquel je n'étais même pas sensé penser.
Il rencontra son regard, et elle put voir sa peur.
- Alors dites-moi, si vous êtes si savante dans la marche du monde. Comment se fait-il que j'ai pu être si malheureux à faire ce qui était juste, et être vachement heureux à faire ce qui était mauvais?
Soudain, Liz comprit tout!
- Vous vous attendez à être puni, c'est ça?
- Ca arrive. C'est obligé. Je sais pas comment j'y ai échappé tout ce temps, mais ça ne peux sûrement pas durer. Vous n'avez aucune idée de ce que c'est de se lever chaque matin et de se demander si aujourd'hui sera le jour tout vous sera pris.
Il bougonna.
- Quand j'ai entendu ce que vous proposiez, j'ai pensé que peut être ce jour était venu.
Il secoua la tête.
- Dieu, écoutez moi jacasser. Jack tomberait raide mort s'il savait que je vous parlais comme ça.
- Que pensez-vous qu'il va arriver? demanda Liz, essayant vraiment de comprendre.
Ennis semblait avoir l'esprit pratique. Il ne pensait surement pas qu'un éclair tomberait et les frapperait tous pour les tuer, ou qu'un déluge biblique les emporterait tous. Il lui épargna un regard, se déplaçant dans son fauteuil.
- Ca n'a pas d'importance.
- C'est bon, vous pouvez me le dire, dit-elle. Ca restera entre nous, ajouta-t-elle avec douceur.
Il hocha la tête.
- Je l'ai jamais dit à personne, vous savez.
- Prenez votre temps.
Il soupira profondément et avec lassitude.
- Je fais ce rêve, toujours le même.
Sa voix devint plus silencieuse, comme s'il avait peur qu'en prononçant les mots tout haut, ils deviennent réalité.
- Dans ce rêve, je vois Jack marchant au bord de la route, puis je vois un groupe d'hommes avec des démonte-pneus qui le suivent. J'essaye de le prévenir, mais je peux pas parler, et je peux pas bouger. Tout ce que je peux faire, c'est regarder. Je le vois sur le sol, et je vois ces démonte-pneus montant et descendant, et je les entend hurler et grogner comme des bêtes. Puis ils s'en vont, et je cours et il est allongé là. Son visage est tout brisé et saignant…
Ennis s'arrêta un instant puis se racla la gorge et continua.
- Il est mort, et je peux rien y faire. Mon Jack, mort sur le bord de la route, battu à mort à cause de moi… et j'ai laissé faire.
Liz était sans voix. Elle regarda les changements passant sur le visage d'Ennis, du moins, ce qu'elle pouvait en voir. Il se redressa un peu et jeta un coup d'œil dans sa direction.
- Je peux pas me débarrasser du sentiment que c'est sensé arriver, qu'un jour, ça sera là. Alors, vous devez m'excuser si je met pas de bonne volonté à faire quelque chose qui puisse faire savoir aux mecs aux démonte-pneus où nous sommes et comment nous vivons. Ces gars sont partout, même si nous n'en avons pas encore rencontré ici, à Farmingdale. Ces démonte-pneus sont les seules choses qui me font peur, Liz. Et j'ai envie de garder ce que j'ai, même si je dois rester caché ici, comme un lapin avec des chasseurs à ses trousses.
Cela prit un moment à Liz pour retrouver sa voix.
- Ennis, je vous dois des excuses, dit-elle d'une voix rauque.
- Comment ça, m'dame?
- Je pensais que vous étiez juste têtu, ou fier, ou tout simplement solitaire.
- Et maintenant?
Il croisa son regard. Liz cligna rapidement des yeux.
- C'est juste parce que vous l'aimez.
Ennis ne répondit rien. Il regardait par delà la rivière, plissant les yeux à cause du soleil couchant. Ses lèvres se pressant et s'aplatissant quelques fois, et quand il répondit finalement, elle dû s'approcher pour l'entendre.
- M'dame, je l'aime, quelque chose de violent, dit-il, les mots se battant pour passer à travers ces fines lèvres.
Liz hocha la tête et regarda son visage, pensante.
- Ok. Ecoutez moi jusqu'au bout, d'accord?
Il approuva d'un signe de tête.
- Je pense que vous et Jack êtes des hommes remarquables. Je pense que vous êtes forts et courageux, et je pense que le monde doit vous connaître. Et je pense que vous êtes d'accord avec moi.
Il la regarda.
- Qu'a dit Jack hier soir? A propos d'aider les autres hommes comme vous? Je pense que vous le voulez, mais vous avez trop peur de l'attention et de la publicité.
Son silence ressemblait à une approbation.
- Ennis, je meurs d'envie d'écrire sur vous. Mais je peux le faire et vous garder en sécurité en même temps. Je peux changer vos noms, je peux changer l'Etat dans lequel vous vivez. Je peux dire que vous vivez dans l'Etat de New York. Je peux changer le Brokeback d'ici en une ferme laitière ou une ferme de soja, ou ce que vous voulez. Je peux faire en sorte que personne ne sache que c'était vous, ou qui vous êtes, ou où vous êtes.
Ennis avait l'air de considérer cela.
- Vraiment?
- Ca se fait tout le temps. Les noms et les lieux sont changés pour protéger l'intimité des gens, ou leur sécurité, ou leur anonymat. Je n'ai aucun problème avec ça. Donc si quelqu'un avec un démonte-pneu se met en tête de créer des problèmes, il cherchera dans l'Etat de New York un couple de fermiers laitier gay qui n'existe pas.
Ennis leva un sourcil.
- Donc, les gens qui vivent vraiment dans l'Etat de New York sauront que vous avez inventé, c'est ça?
- Ca n'a pas d'importance. L'article dira que vos noms et adresses ont été changés. Il ne dira pas cependant pas comment.
Il grogna.
- Quelqu'un pourra quand même nous trouver s'il le veut vraiment.
- Il devra vraiment avoir envie, dit Liz. Les crimes haineux sont des crimes impulsifs, des attaques opportunistes. Personne ne va passer des semaines à chercher dans toute la Nouvelle-Angleterre pour vous trouver à partir d'un article dans un journal.
Elle remarqua son sourcil relevé.
- Là, vous faîtes juste le difficile.
Il plissa les yeux, puis eut un petit rire.
- Dieu, écoutez-vous. Une matinée avec Jack et vous parlez déjà comme lui.
Il soupira, puis eut l'air d'arriver à une décision.
- Très bien alors. Si vous pouvez me promettre que rien de ce que vous écrirez ne nous amènera une attention non désirée, j'irai plus loin.
Liz pouvait à peine le croire. Il eut un grand sourire et attrapa sa main, la secouant vigoureusement.
- Ennis, merci! Je suis tellement reconnaissante… vous ne serez pas déçu, je vous le promet…
- Chut maintenant, dit-il. J'ai quelques conditions. Si vous voulez écrire sur nous, ça ne sera pas avec des petites interviews. Vous allez devoir apprendre à quoi ressemble la vie ici, au ranch.
Elle fronça les sourcils.
- Et bien, je suppose que…
- Donc après le dîner, je vous conduis en ville pour prendre vos affaires. Vous allez être notre invitée ici.
Un coin de sa bouche remonta pour former ce qu'elle aurait juré être un sourire satisfait.
- Vous voulez écrire sur notre vie? Vous allez vivre avec nous pour une sacrée période.
