Le chili d'Ennis, comme promis, n'aurait pas étouffé un cheval, mais c'était vraiment la meilleure chose qu'on pouvait dire. Liz avait été bien élevée, alors elle mangeait ce qu'elle avait dans son assiette, ajoutant à ses petites bouchées l'aide fréquente de la corbeille de pain et du plat de fromage au centre de la table.

- Dans combien de temps est-ce que Marianne rentre? demanda Jack, fixant son assiette d'un air lugubre.

- Samedi.

Ennis s'arrêta, la cuillère à mi-chemin entre sa bouche et son assiette.

- Si mon chili est pas à ton goût, mon ami, il y a des haricots dans le garde-manger, dit-il.

Liz entendit du sarcasme dans ses mots, et le regard que Jack lui lança lui fit comprendre que c'était une autre blague entre eux deux, et qu'elle ne pouvait pas comprendre.

- Merci. Le chili est juste excellent.

Il se leva et amena un pichet de lait à la table, remplissant le verre de Liz.

- Combien de temps pensez-vous rester, Liz?

- Et bien, je ne sais pas, répondit-elle. Etant donné que ce n'était pas mon idée à l'origine.

Jack fronça les sourcils.

- Ah bon?

Ennis était soudain très intéressé par son chili. Jack posa le pichet de lait et posa les mains sur ses hanches, regardant le dessus de la tête d'Ennis.

- De quoi est-ce qu'elle parle?

Il haussa les épaules.

- Il se semblait seulement que si elle voulait écrire sur nous, il fallait qu'elle sache de quoi elle parle.

- Et donc, tu kidnappes cette pauvre femme? Tu vas l'enfermer dans la chambre d'ami comme dans le foutu Trou Noir de Calcutta?

- Je pensais que tu serais d'accord! Tu es celui qui est super enthousiaste pour lui raconter ta vie! Ce n'est pas que ça la rende intéressante à lire, marmonna Ennis tout bas.

Jack se rassit.

- Liz, vous restez autant que vous voulez, vous partez quand vous voulez, et ne laissez pas Monsieur Paranoïa ici présent vous faire penser que vous devez rester si vous ne voulez pas.

- Je suis heureuse d'être ici, dit Liz, le pensant réellement.

La perspective d'être vraiment dans leur vie, à la fois de manière concrète et émotionnelle, faisait germer des idées dans son esprit. Certaines de ces idées venaient comme des titres, tels que 'marché du livre' et 'Pulitzer'.

- Mon journal a mis les choses au clair, je suis libre de rester aussi longtemps que vous voudrez de moi.

- Pour ma part, je suis content de la compagnie, dit Jack. C'est plutôt calme quand votre mec passe la plupart de ses soirées à imiter un totem indien.

Ennis ne réagit pas. Il était probablement habitué aux moqueries de Jack à son encontre.

- Je pense que je pourrais rester au moins jusqu'à la fin de la semaine, si c'est d'accord, proposa Liz.

Ennis leva la tête.

- Bien, alors vous rencontrerez ma fille.

Liz ressentit un petit frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Ca serait bien plus que ce qu'elle aurait bien pu espérer.

- Vraiment?

- Mm-hum, mon ainée, Junior, vient nous rendre visite. Je vais la chercher à Burlington vendredi soir.

Elle pouvait voir l'enthousiasme dans ses yeux.

- J'adorerai la rencontrer! s'exclama Liz.

- C'est aussi la foire ce week-end, dit Jack. Juste une foire laitière, mais c'est un genre d'événement social en ville.

- Bien, ça règle tout. Je dois rester jusqu'à la fin de la semaine.

Liz aida à nettoyer la table. Une fois que tous les plats étaient dans la cuisine, Ennis enfila sa veste et mit son chapeau.

- Je ferai mieux d'aller vérifier la clôture nord une nouvelle fois. Ca fait trois matins que l'on trouve des traces et des trous.

Jack rejoignit Ennis près de la porte de derrière, qui menait de la cuisine au porche, et de là, jusqu'au champ et aux étables. Ce n'était clairement pas une conversation faite pour elle, mais elle essaya d'écouter sans que ça paraisse trop évident.

- Est-ce que tu prends la carabine? demanda Jack.

- Je prends le fusil.

- Prend la carabine.

Elle entendit Ennis soupirer à cette suggestion.

- S'il te plait Ennis. Rory en a vu un autre dans son champ le week-end dernier.

- Cette satanée carabine ne rentre pas dans ma selle, elle cogne tout le temps contre ma jambe. Ca me fait des putains de bleus.

- Il vaut mieux avoir des bleus qu'être mort.

Ennis semblait toujours indécis.

- Fais-moi plaisir, dit Jack.

Liz regarda par dessus son épaule et vit Ennis hocher la tête, lui accordant un petit sourire.

- Très bien, je prends la carabine.

Il secoua la tête puis posa rapidement sa main sur la nuque de Jack.

- Espèce de vieil inquiet.

Il se dirigea vers la porte de derrière.

- Je reviens dans une heure, cria-t-il par dessus son épaule.

Jack resta immobile durant quelques instants, puis la rejoignit à côté de l'évier et essuyait tandis qu'elle lavait.

- De quoi parliez-vous? demanda-t-elle.

- Ennis est inquiet à propos des loups traversant la clôture et se mêlant au bétail. Je voulais qu'il prenne la carabine parce que je suis inquiet à propos des ours. On a eu des problèmes avec eux dernièrement. Rory Duchamp… c'est un de nos voisins, il est crémier… il en a vu un le week-end dernier juste derrière sa maison.

Jack soupira.

- Je sais que c'est peu probable, mais une peur horrible qu'Ennis se fasse attaquer par un ours. C'est dingue, ces peurs que notre imagination décide de nous faire, non? Je n'ai pas peur qu'il soit malade, ou qu'il ait un accident, ou qu'il soit jeté de son cheval. J'ai juste peur qu'il soit mangé par un ours.

Il eut un petit rire.

- Ca a l'air vraiment stupide dit comme ça, non?

Liz ne pensait pas du tout que ça avait l'air stupide. Elle se demanda si c'était significatif que, tandis que Jack s'inquiétait qu'Ennis soit attaqué par un prédateur animal, Ennis s'inquiétait que Jack le soit par un humain.

- La fille d'Ennis vient-elle souvent vous rendre visite?

- Aussi souvent qu'elle peut. Junior adore le ranch. Je dirais qu'elle vient ici trois ou quatre fois par an. C'est une bonne chose que nous puissions lui payer ses billets d'avion.

- Vous vous entendez bien avec elle?

- Oh, oui. J'adore vraiment Junior. Elle n'était pas très confiante envers moi au début, mais maintenant, tout va bien entre nous. Elle adore Ennis, aussi bien elle que sa sœur, et Junior est assez grande pour vouloir voir son père heureux.

- Et sa sœur? Elle ne vous rend pas visite?

- Francie est toujours à l'école, donc elle n'a pas autant de temps. Et… et bien, elle et Ennis ont tendance à s'engueuler un peu. Francie a grandi beaucoup comme son beau-père, et c'est un mec assez sympa mais c'est un des mecs les plus coincé que j'ai jamais rencontré. Je sais que ça tranquillise l'esprit d'Ennis de savoir qu'Alma est mariée à un mec stable. Ca le fait se sentir moins coupable que ça n'ai pas marché entre elle et Ennis.

- Comment ça se passe entre eux maintenant?

Jack soupira.

- Ils s'entendent bien. Plus que prévu, j'imagine. Ils ne se voient pas trop souvent. Seulement quand il retourne là bas, et il ne le fait pas plus d'une fois par an. Mais mon Dieu, qu'est ce qu'elle me hait.

- Vraiment?

- Elle me regarde comme si j'étais un genre de pédophile ou de monstre débauché qui a corrompu son homme et lui a enlevé.

Il secoua la tête.

- Le fait est, elle n'est pas si mauvaise. Bon, sur la partie pédophile, si, mais… j'imagine que je lui ai vraiment enlevé.

Liz regardait les bulles dans l'eau savonneuse se former et éclater, relâchant de minuscules gouttelettes qui écartaient la mousse de telle sorte qu'on pouvait voir la vaisselle.

- Il n'était pas obligé de l'épouser, vous savez, murmura-t-elle.

- Bien sûr que si. C'était en 1963. Qu'est-ce qu'il était sensé faire? Lui dire qu'il n'allait pas le faire parce qu'il était tombé amoureux qu'un mec qu'il avait rencontré dans les montagnes? Je ne pense pas.

Il essuya le dernier plat.

- C'était une époque différente. Une époque révolue. Nous avons été blessés, et pas seulement nous, mais aussi Alma, et Junior et Francie, et Lureen et Bobby.

- Vous ne semblez plus trop être blessé maintenant.

- Non. Et je ne sais pas ce que j'ai fait pour mériter ça.

Il lui sourit.

- Et bien, vous avez plein d'informations pour votre histoire, non?

- Si j'avais su que ça aurait été si facile, j'aurais apporté ma machine à écrire et j'aurais commencé à écrire.

- Je n'aurais jamais cru qu'Ennis vous aurait parlé autant qu'il l'a fait. Je l'avais jamais vu faire ça. Dieu, ça a pris des années avant qu'il s'ouvre vraiment à moi, alors aux étrangers.

Liz sentit dans le ton de Jack un sentiment de blessure qu'elle ait accompli si rapidement ce qu'il lui avait pris tant de temps et de soin. Il lui vient à l'esprit qu'elle avait en son pouvoir un petit cadeau pour Jack, qu'elle pouvait lui faire sans entamer la confiance qu'Ennis avait placé en elle. Elle hésita seulement un instant avant de continuer.

- J'ai eu une agréable conversation avec Ennis cet après-midi, quand vous êtes allé en ville.

- Ah bon? demanda Jack

Elle pouvait voir qu'il voulait lui demander ce qu'il avait dit, mais il ne voulait pas être indiscret.

- Oui. Il a parlé un peu d'Alma, et de vous.

Jack rencontra ses yeux, une insécurité mal cachée dans les siens.

- Et euh… qu'est-ce qu'il a dit sur moi? Vous n'êtes pas obligé de me le dire, bien sûr, se dépêcha-t-il d'ajouter. Je veux pas lui enlever son intimité, et tout.

Liz sourit.

- Il m'a dit qu'il vous aimait, quelque chose de violent.

Jack la fixait, comme s'il n'était pas sûr d'avoir bien entendu.

- Il a dit ça?

- Citation directe.

Elle vit ses joues rougir et un sourire se dessiner sur ses lèvres. Puis il regarda ailleurs et se racla la gorge.

- Mince, murmura-t-il.

Il passa ses doigts sur ses yeux.

- Ce serait bien s'il me le disait à moi maintenant.


Jack regardait Ennis se préparer pour aller au lit. Quelque chose de violent, il entendit Liz dire dans sa tête, et il sentit se diffuser en lui la même chaleur que la première fois. Il devait prendre ses moments de réconfort où il pouvait, parce qu'Ennis pouvait être avare. Il se leva alors qu'Ennis sortait de la salle de bain de leur chambre, les dents brossées et baillant. Il le rejoignit à mi-chemin du lit et passa ses bras autour de lui, stoppant le bâillement avec sa propre bouche. Ennis fit un bruit de surprise, ses mains posées sur les hanches de Jack, et l'embrassa à son tour à plusieurs reprise avant de s'éloigner.

- T'es vachement vif ce soir, rodéo, dit-il. Qu'est-ce qui te met dans cet état?

- Rien, répondit Jack, souriant tandis que les mains d'Ennis couraient sur son dos. J'ai juste un des ces moments.

Ennis leva une main et la passa sur le côté du visage de Jack, s'arrêtant sur sa nuque.

- Quel genre de moment?

- Quand je me souviens que je rêve pas.

Ennis sourit, un sourire calme, de travers, qui allait avec le regard dans ses yeux, ce regard qui en disait plus qu'Ennis ne pourrait jamais dire, celui que Jack ne voyait pas si souvent.

- Si tu rêves pas, et bien, peut être que moi, oui, dit-il. Parce que tu es toujours mon plus beau rêve.

Jack le tira vers lui et Ennis l'embrasse profondément, ses mains descendant vers les fesses de Jack tandis qu'il le poussait vers le lit. Il l'allongea, puis le rejoignit, retirant le pyjama de Jack tandis qu'il enlevait le sien, et alors que Jack sentit la chaleur de sa peau contre la sienne, la seule chose à laquelle il pouvait penser était il m'aime, quelque chose de violent.


Liz se réveilla dans l'une des trois chambres d'ami de Jack et Ennis. Ils lui avaient dit que choisir celle qu'elle voulait, et son choix s'était porté sur celle-ci, avec cet édredon simple et une grande chaise de lecture rembourrée avec une lampe au dessus. Elle pensait n'avoir jamais aussi bien dormi de sa vie. Le matelas était recouvert d'un épais lit de plumes dans lequel elle s'enfonçait comme dans un tas de neige, et les grosses couvertures créaient un cocon chaleureux dans lequel elle aurait pu rester toute la journée.

Une seule chose avait pu la sortir de son hibernation. Elle sortir du lit, ses doigts de pied chaud tressaillant quand ils touchèrent le sol froid de bois dur (bien qu'on fut en Juin, les nuits pouvaient toujours être fraîche ici), et marcha silencieusement jusqu'à la salle de bain.

Tandis qu'elle passait devant la chambre d'Ennis et Jack, elle put voir que la porte était entr'ouverte. Ils n'ont probablement pas l'habitude d'avoir d'autres personnes dans la maison, pensa-t-elle. Mais je ne regarderai pas

Elle regarda, bien sûr. Elle se sentit coupable, mais ça ne l'arrêta pas.

La lumière grise du matin se répandait par leur fenêtre et traversait le lit où ils étaient tous les deux endormis. Ennis était sur le dos, un bras jeté sous sa tête, nu jusqu'à la poitrine. Jack était sur le ventre, sa tête posée sur le biceps d'Ennis, un bras et une jambe sur son corps. D'après ce qu'elle pouvait voir, ils étaient tous les deux nus.

Liz sourit. C'était une scène d'intimité paisible, et qui rattrapait le peu d'interactions dont elle avait été témoin jusqu'ici. Elle était en leur compagnie depuis quasiment un jour entier maintenant, et mis à part le bref mouvement de main d'Ennis sur la nuque de Jack la nuit précédente, ils se montraient réservés l'un envers l'autre. Ils ne se lançaient pas dans les contacts ordinaires comme les autres couples qu'elle connaissait… mais c'était peu surprenant. Ils avaient probablement l'habitude de garder leur distance de peur d'offenser et d'énerver quelqu'un. Ils savaient sûrement qu'ils n'avaient pas à faire autant attention devant elle, mais les habitudes sont les habitudes.

La conscience de Liz lui rappela qu'elle était en train de s'immiscer dans un moment privé, et elle détourna les yeux et alla dans la salle de bain. Quand elle sortit, elle se dépêcha de passer la porte ouverte et garda ses yeux sur le sol.


Ennis jeta un œil sur sa montre.

- Tu penses que je devrais la réveiller? demanda-t-il.

Cette pensée le rendait mal à l'aise. Que se passerait-il si elle ne répondait pas quand il taperait à la porte? Est-ce qu'il devrait passer la tête dans sa chambre? Et que se passerait-il si elle des… parties… dépassant des couvertures? Il tomberait raide mort d'embarras. Ca ferait une bonne fin pour son histoire. Il pouvait voir les gros titres. «Une Journaliste Tue Un Fermier Avec Des Jambes Nues».

Jack apporta un plat de tartines.

- Donnes-lui quelques minutes. Laisses-lui sentit l'odeur du café. Ca me fait toujours me lever.

Ennis regardait le visage de Jack alors qu'il beurrait sa tartine. Il avait une goute de sang près de l'oreille. Ennis lécha son pouce et s'approcha pour l'essuyer.

- Tu t'es coupé, vieux, dit-il.

- Ouais.

Jack amena son mouchoir jusqu'à son visage et essuya la goute.

- Putain de rasoir pourri.

Ennis sentit un soudain accès d'affection pour lui. Il descendit sa main pour masser la jonction entre l'épaule et la nuque de Jack, un des ses endroits préférés.

- Je sais pas ce qu'il t'a pris hier soir, murmura-t-il.

Jack lui fit un clin d'œil.

- Juste toi, cowboy.

- Tu m'as bien fait bosser en tout cas. On l'avait pas fait comme ça depuis qu'on est monté au lac ce printemps. Je pense que je me suis froissé quelque chose.

Jack ne répondit rien.

- Sérieusement, dit Ennis. Pourquoi tant d'énergie tout d'un coup?

Jack croisa son regard.

- J'ai besoin d'une raison pour faire plaisir à mon homme?

Ennis haussa les épaules.

- Nan, j'imagine que non.

Il prit sa tasse de café et avala une gorgée. Il avait vraiment sentit comme un petit quelque chose de plus la nuit dernière. Ca lui avait rappelé le temps où il avait surpris Jack avec une jument qu'il avait admiré, mais qu'il trouvait trop cher à acheter. Il avait le sourire jusqu'aux oreilles de voir Jack sauter comme un enfant, et plus tard cette nuit-là, Jack l'avait pratiquement épuisé pour le remercier. Mais d'après ce qu'il savait, il n'avait rien fait dernièrement pour recevoir une telle gratitude.

Jack lisait maintenant le journal, la tête posée sur son coude alors qu'il regardait les gros titres. Ennis sentit la main de Jack sur sa cuisse, juste posée là, confortablement, comme si c'était son endroit favori.

- Je t'aime, c'est tout, murmura Jack, presque trop silencieusement pour qu'il l'entende, ses yeux restant posés sur le journal.

Ennis sourit, une sensation de paix se déployant dans son ventre, et il serra la main de Jack où elle était posée sur sa jambe. Il essayait de penser à quelque de bien à répondre, mais ils entendirent la porte de chambre de Liz d'ouvrir et ses pas traînant s'approchant de la cuisine, et en moins de temps qu'il en faut pour dire ouf, la main de Jack était de retour sur la table. Cette absence fit froid à la jambe d'Ennis.

Liz entra dans la cuisine, ses cheveux blonds tout crépus et décoiffés et ses yeux encore à moitié endormis. Elle avait un pyjama en flanelle avec des petits chiens dessus, et Ennis pensa qu'elle était aussi mignonne qu'une petite fille le matin de Noël.

-B'jour, dit-elle avec un sourire endormi.

- Et bien, dit Jack avec un grand sourire. Regardez qui a décidé de se lever aujourd'hui.

- Il est seulement 9 heures.

- C'est tard dans un ranch, Lizzie.

Elle regarda Jack, prenant une tasse de café des mains d'Ennis.

- Personne ne m'appelle Lizzie, dit-elle, mais elle n'était pas furieuse.

Jack haussa les épaules.

- Désolé, je ne savais pas.

- Non, j'aime bien!

Elle eut un petit rire.

- Je ne sais pas pourquoi personne ne m'appelle comme ça.

- Et ben, ça pourrait être votre nom spécial ranch alors, dit Ennis. De retour dans la ville, vous pouvez être Liz, journaliste aux grands pouvoirs et tout, mais ici, vous pouvez juste être Lizzie, la fille de ranch habillée en flanelle.

Son regard passait de l'un à l'autre, son sourire s'élargissant, puis elle secoua la tête.

- Faîtes gaffe les gars. Ne me faîtes pas tomber trop amoureuse de vous, ou de cet endroit, ou je ne voudrai plus jamais partir.


Liz s'assit avec Ennis à côté du corral, regardant Jack et Billy, le garçon d'écurie, travailler avec un nouveau cheval qui était en train de montrer un peu de résistance à la vie de ranch.

- Bon Dieu, murmura Ennis. Je lui ai dit et répété que le père de ce cheval était une bête folle et que rien de bon ne viendrais jamais de ses poulains. Mais non, M. Twist doit en avoir un pour prouver qu'il est le Roi de tous les éleveurs de chevaux et puis il ira se pavaner dans la ville comme un enfant qui viendrait de se faire dépuceler, sa vantant de comment il le mène à la bride.

Il secoua la tête, grommelant, et alluma une cigarette, la première qu'elle le voyait fumer. Il vit son regard et eut l'air un peu penaud.

- J'essaye d'arrêter, dit-il. Jack a arrêté il y a un an et il est sur mon dos, c'est horrible. Il dit qu'il peut plus supporter l'odeur. Il dit aussi que je viens à avoir un cancer du poumon à 60 ans, il me balance dans une maison de retraite parce que ce sera uniquement de ma faute.

Il grogna.

- Pas mal, hein?

Liz haussa les épaules.

- Il essaye juste de faire attention à vous.

- Il ferait mieux de s'occuper de lui un peu maintenant et… Jack! mugit-il. Attention au…

Ils se reculèrent tous les deux alors que la jument tournait sur elle-même, forçant Jack à se jeter littéralement au sol pour éviter ses pattes arrières.

- Ok, dit Ennis, écrasant sa cigarette. Je regarde encore ça et j'aurais pas besoin de l'aide des cigarettes pour mourir jeune. Allez, allons à l'étable. Il y a quelqu'un que vous allez aimer rencontrer.

Ils traversèrent l'enclos principal, derrière la maison.

- Est-ce que c'est vous qui avez construit cette maison? demanda Liz, regardant la charmante façade de brique et de bois.

- La plus grande partie. Il y avait une maison quand nous avons acheté cet endroit, mais elle était en ruine. Une bonne chose que les fondations étaient solides. On a pensé faire le travail nous-mêmes, mais aucun de nous est du genre architecte, et on avait peur de tout rater, alors on a engagé un constructeur.

Liz réfléchit à ça, se demandant si Ennis se vexerait si elle posait la question suivante, qui lui semblait suivre la logique. Il lui épargna le problème.

- Vous vous demandez où on a trouvé tout l'argent pour ça, hein? Probablement trop polie pour demander.

Il lança un regard au corral par dessus son épaule.

- Oh, et puismerde. Le truc, c'est que le beau-père de Jack le haïssait, et quand je dis haïssait, c'est le mot. Quand Jack a annoncé à ce vieux L.D. qu'il partait, L.D. voulait s'assurer qu'il soit parti pour de bon. Il lui donna un tas d'argent. Jack était heureux de le prendre, mais ça ne me plaisait pas. Je n'aime pas prendre l'argent d'un homme, mais en même temps, je savais que Jack et moi en aurions vraiment besoin si on voulait réussir. Alors, j'ai ravalé ma fierté et je l'ai pris.

Il eut un sourire ironique.

- Et vous savez quoi? On a remboursé L.D. jusqu'au dernier centime, avec 10 d'intérêt. Et Seigneur, que ça l'a rendu fou que son bon-à-rien de beau-fils ait réussi et qu'il ne lui doive plus rien. Sans oublier que nous avons mis de côté pas mal d'argent pour les études de Bobby, ce que L.D. n'avait jamais pensé à faire.

Ennis rigola, et Liz pouvait entendre dans sa voix qu'il était fier de Jack. Ils arrivèrent à l'étable, et Ennis la guida jusqu'à la dernière stalle sur la droite, plus large que les autres et éclairée avec des lumières plus vives. Un homme en jean et avec une chemise en flanelle déchirée était là, avec un cheval, une grande jument grise.

- Lizzie, voici Paul McGill, c'est le véto du coin. Doc, voici Liz Forbes. Elle est journaliste à New York.

Le vétérinaire serra la main de Liz avec un sourire. Il était soigné et rude à la fois, et devait avoir dans les 35 ans.

- Ravi que faire votre connaissance, Melle Forbes, dit-il.

Il regarda Ennis.

- Une journaliste? Vous avez gagné au loto, ou un truc du genre?

- Nan. Elle est là… euh… et bien, elle était venue pour écrire à propos de Bill, puis elle a décidé de gouter un peu à la vie dans un ranch.

Liz n'allait pas le laisser s'en tirer comme ça.

- J'écris une histoire sur Ennis et Jack, et sur comment c'est pour deux hommes de gérer un ranch ensemble à la campagne.

- Oh, je vois, répondit Paul avec un large sourire. Et bien, Ennis, n'oublies pas de tout lui raconter à propos de la fois où Jack était ivre et qu'il t'a arrangé la portrait pour le pique-nique du 1er Mai. Ca donnera une image idyllique de la vie rurale.

Il retourna voir le cheval, en rigolant. Ennis avait l'air mortifié.

- Merci, Doc, marmonna-t-il entre ses dents.

Il s'approcha et caressa la nuque de la jument.

- Comment va ma meilleure fille? demanda-t-il d'une voix douce.

La jument hennit doucement et pressa son museau contre sa main. Le véto se releva, sa bonne humeur disparue.

- Ennis… je suis vraiment désolé, mais sa jambe va mal. C'est une fracture de stress et ça s'est enflammé. Je peur que ça s'infecte.

Ennis ne répondit rien, continuant de caresser la nuque de la jument. Liz sentit son estomac se contracter.

- Je peux la faire abattre, si tu veux pas le faire.

- Non, répondit Ennis. Je vais pas l'abattre.

- Sa jambe ne sera plus jamais comme avant…

- Je m'en fiche, Doc. Je vais pas l'abattre.

Liz fut surprise de voir Ennis réprimer des larmes.

- C'est le cheval préféré de ma fille, et je peux pas décider avant de lui en avoir parlé. Elle vient ce week-end. Tu la soigne autant que tu peux, et je m'occupe du reste, d'accord?

Le Docteur McGill haussa les épaules.

- D'accord, si c'est ce que tu veux.

Liz regarda alors que le docteur mettait une attelle à la jambe de la jument, appliquant un cataplasme sentant l'herbe et le serrant fort. Il se releva et prit son sac.

- Je reviendrai après-demain pour voir son état.

Ils sortirent de l'étable.

- Tu veux rester pour le déjeuner, Doc? demanda Ennis.

- Peux pas, je dois passer voir Myron. Ses cochons ont quelques… disons troubles digestifs.

Ennis eut un petit rire.

- Mets un imperméable.

- Ouais.

Ils avaient atteint la porte de l'enclos. Le véto s'arrêta et fit face à Liz.

- J'ai été heureux de vous rencontrer, Melle Forbes. Bonne chance pour votre histoire. J'espère que je vous verrai à la foire ce week-end. Vous pourrez rencontrer Roger, mon partenaire.

Il eut un large sourire en voyant son expression, puis il secoua la main d'Ennis.

- Tu diras bonjour à Jack.

- Ca sera fait. A plus, Doc.

Liz attendit que le docteur fût monté dans sa voiture et ait commencé à se diriger vers la route pour se tourner vers Ennis.

- Ennis! Pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'il était gay?

Il haussa les épaules.

- Doc? Il est pas gay.

- Mais… il vient de dire… son partenaire, Roger!

- Oh, oui. Ils ont déménagés de Boston il y a environ trois ans pour que Paul puisse prendre la relève du vieux Doc Robicheaux. Roger est avocat. Un mec vraiment super. Il nous a aidés quand on a eu quelques problèmes avec un de nos distributeurs. Mais ils ne sont pas homos, ou quoi que ce soit. Ils sont comme moi et Jack. Des gens normaux.

Liz croisa les bras sur sa poitrine, regardant Ennis avec une compréhension grandissante.

- Ennis, à quoi pensez-vous quand vous pensez à un homosexuel?

- J'essaye de pas le faire, Lizzie.

- Répondez à la question.

Il traîna les pieds, mettant les mains dans les poches.

- Ah, vous savez. Mettant du maquillage, et des vêtements brillants, et… parlant comme des filles… merde, vous savez ce que je veux dire! Des femmelettes!

Liz avait tellement de choses à dire qu'elle ne savait pas par où commencer.

- Vous savez que tous les homosexuels ne sont pas comme ça, n'est-ce pas? Regardez-vous, par exemple!

- Merde, pourquoi est-ce que tout tourne autour du nom qu'on donne aux genss'exclama-t-il. Pourquoi est-ce que vous devez mettre une putain d'étiquette sur tout le monde? Quand on était marié à des femmes, on était hétéros, mais maintenant qu'on est ensemble, on est gay, ou pédé, ou homosexuels, ou ce que vous voulez. Pourquoi c'est comme ça? C'est pas suffisant que je dise que je passe ma vie avec Jack parce que c'est mon mec et que je l'ai choisi, et que ça veut juste dire cela! Pourquoi est-ce que ca doit vouloir dire que maintenant je suis dans le même lot qu'un tas d'autres mecs avec qui je n'ai rien en commun, excepté qu'on partage tous notre lit avec un homme?

Liz soupira.

- C'est une très bonne question, Ennis. Mais je vois que tandis que j'écris cette histoire pour faire changer les préjugés des gens, vous en avez quelques uns vous-même, c'est-ce pas?

Ennis avait l'air fatigué, comme si cet emportement l'avait hautement épuise.

- Tout le monde se fait des idées sur les autres personnes trop rapidement. J'imagine que je suis pas différent.

- Peut être qu'une fois que mes vacances dans le ranch seront finies, vous et Jack pourraient venir avec moi faire un petit tour à la ville.

- La ville… quoi, New York?

- Vous y êtes déjà allé?

- Je vais à Burlington une fois par mois, c'est la seule ville qui m'intéresse.

Liz eut un grand sourire.

- Vous me donnez des idées maléfiques, Ennis Del Mar.

- Oui, je vois ça. Le regard sur votre visage me donne envie de partir en courant.