Il y avait beaucoup de choses pour lesquelles Jack était reconnaissant. Il vivait avec l'homme qu'il aimait. Leur ranch était prospère. Leurs familles étaient en bonne santé et plutôt heureuses. Les gens du coin étaient amicaux et tolérants… pour la plupart. Toutes ces choses étaient très importantes. Mais l'une des choses pour lesquelles il était le plus reconnaissant, d'un point de vue purement pratique, était le fait qu'Ennis ne ronflait pas.

Cela voulait dire que quand il ne pouvait pas dormir, comme maintenant, il pouvait s'asseoir dans le lit et lire sans avoir à remplir ses oreilles avec du coton pour bloquer le bruit de tronçonneuse. Il jeta un œil à Ennis, endormi sur le côté, dos à Jack, et le seul son qu'on entendait était le souffle merveilleusement calme et régulier de sa respiration. La lumière de la lampe de chevet de Jack éclairait les pages de son livre, qu'il n'avait pas eu la chance de beaucoup lire. Il fixait la même page depuis une demi-heure, relisant sans cesse les mêmes phrases sans qu'aucuns des mots ne pénètrent son cerveau. Il n'arrêtait pas de voir le visage de cette femme, d'entendre le choc et la peur dans sa voix quand elle criait à Jimmy de s'éloigner. Elle avait peur de lui. Elle avait peur qu'il fasse quelque chose à Jimmy, quelque chose qu'il ne pouvait même pas supporter d'imaginer. Et le regard dans ses yeux… comme si lui et Ennis étaient une offense envers l'oxygène, le soleil et les étoiles, et comme si, juste en respirant, ils bouleversaient l'équilibre de la nature.

Il soupira et posa son livre, glissant dans son lit et montant les couvertures jusque sur son torse. Il regarda une nouvelle fois l'arrière de la tête d'Ennis, un accès furieux de honte et de colère montant en lui. Il ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une chose à laquelle il tenait tant, une chose qui le rendait tellement heureux, pouvait être si horrible et menaçante pour les autres. Comment les gens pouvaient-ils penser si différemment alors que leurs cerveaux étaient quasiment pareils?

La respiration d'Ennis changea. Sa tête se tourna un peu vers lui.

- Jack? marmonna-t-il, la voix endormie. T'es réveillé?

- La lumière te dérange?

- Tu vas bien? demanda-t-il, se frottant le visage d'une main, comme un petit enfant.

- Peux pas dormir.

Ennis se retourna, les yeux toujours fermés, se glissant vers Jack, posant la tête sur son torse et jetant un bras par dessus le corps de Jack. Jack sourit et laissa son bras s'enrouler autour des épaules d'Ennis. Bien qu'il en avait pris l'habitude en temps normal, Ennis était toujours plus affectueux quand il était sur le point de s'endormir et qu'il ne se souvenait plus trop que les mecs forts et virils comme lui n'étaient pas sensés aimer les câlins.

- Rendors-toi, marmonna Ennis.

Jack fut tenté de rester silencieux jusqu'à ce qu'Ennis se rendorme, mais ce n'était pas juste. S'il ne pouvait pas dormir, Ennis pouvait sûrement bien se réveiller aussi et lui tenir compagnie.

- J'peux pas, dit-il. J'ai… J'arrête pas d'entendre ce qu'elle a dit.

Il sentit les muscles d'Ennis se tendre.

- Je sais, dit-il.

- Juste quand je commence à me sentit vraiment calme…

- Je sais, répéta Ennis. Mais tu sais, la plupart des gens ne pense pas ça.

- Comment est-ce qu'on sait ce qu'ils pensent? On sait seulement ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Peut être qu'ils ressentent tous ça et qu'ils sont juste polis. Je veux dire, je pense que Myrtle Mayfield est stupide, mais je la salue et lui demande comment ça va de la même façon.

- Ta mère t'a bien élevé. Myrtle pourrait tuer quelqu'un avec son énorme sac à main.

Jack sentit un sourire se dessiner sur son visage.

- C'est pas vrai, dit-il en gloussant.

Ennis tourna la tête et embrassa le torse de Jack, puis s'appuya sur un coude et baissa les yeux vers lui.

- On peut pas savoir ce que les gens pensent, dit-il. Et c'est pas important. Ce qui est important, c'est comment ils agissent avec nous, et ce qu'ils disent. S'ils restent polis et nous traitent comme tout le monde, quel est le problème s'ils nous détestent à l'intérieur?

Jack soupira.

- Parce que la haine ne peut pas toujours rester à l'intérieur, répondit-il. Elle aime sortir et causer des problèmes.

- Tu réfléchis trop. Qu'est-il arrivé à ce mec que je connaissais, celui qui disait toujours qu'on pourrait avoir un endroit pour tous les deux et une belle vie? Maintenant, on l'a, et t'es tout triste et sinistre.

- J'imagine que personne n'a jamais dit en face à ce gars qu'il était un genre de pédophile.

Ennis redevint sérieux.

- J'ai jamais frappé une femme, mais je veux bien être pendu si j'ai pas voulu…

- Chut. Ca vaut pas le coup de se faire du souci.

- Ouais, c'est pour ça que t'es réveillé à trois heures du matin, parce que ça vaut pas le coup de se faire du souci.

Jack leva les yeux vers le visage d'Ennis, mal rasé et anguleux, ses yeux sombres dans le demi-jour. Il leva une main, tira sa tête vers le bas et l'embrassa, jusqu'à ce qu'Ennis se détende.

- Tu veux m'enlever ça de la tête, cowboy? murmura Jack.

Il sentit le sourire d'Ennis contre ses propres lèvres.

- Pas la peine de me le demander deux fois, murmura-t-il, attirant Jack à lui.


Jack enfila son jean le plus miteux et un t-shirt tâché avec de la peinture. Le jour venait juste de se lever; la lumière avait toujours cette couleur gris-rose qui ne fournissait aucune chaleur. Il se pencha vers Ennis, étendu sur le dos, endormi.

- Je vais enlever les ronces près de la rivière avant qu'il ne fasse trop chaud, murmura-t-il.

- Nnnngh, grogna Ennis, agitant une main.

- Bouges pas, il est encore tôt. Je suis énervé. Faut que je fasse quelque chose.

Un autre grognement sans engagement. Jack donna une petite tape sur la jambe d'Ennis et le laissa. Il prit ses gants les plus épais dans le placard, une scie et des cisailles dans la remise, et se dirigea vers le bord de la rivière.

- Et ben, quel sacré bordel, jura-t-il, regardant la pagaille qu'ils avaient laissé s'accumuler depuis des semaines.

Le bord de la rivière, sous la maison, était un amas de broussailles, de ronces et même de quelques arbres abattus. Ils pourraient avoir un bel endroit pour installer un feu, voire même construire un barbecue s'ils ne faisaient pas trop les difficiles. Jack eut l'impression de le voir sous ses yeux, ça semblait être un bon projet. Il enfonça son plus vieux chapeau sur sa tête, mit ses gants qui lui montaient jusqu'aux coudes, et se mit au travail.


Liz amena son café sous le porche de derrière, où Ennis était déjà appuyé contre la rambarde, son regard fixé vers la rivière. Elle s'approcha doucement derrière lui, se demandant ce qu'il regardait. En bas, près de l'eau, Jack s'attaquait à des buissons broussailleux et de vieilles branches qui encombraient la rivière. Le soleil était haut dans le ciel et il avait enlevé son t-shirt, dévoilant un torse agréablement musclé. Liz sourit pour elle-même. Ennis n'avait même pas remarqué sa présence.

- On admire le paysage? demanda-t-elle.

Il sursauta, renversant presque son café.

- Oh, euh… b'jour, Lizzie, bafouilla-t-il, le rouge lui montant au visage. Non, j'étais juste… euh… Je veux dire, je regardais juste pour vérifier qu'il faisait attention aux arbres et qu'accidentellement, il ne…

Brusquement, il se tourna vers la rivière.

- Jack, hurla-t-il. Fais attention à ce… euh… cet épicéa, là!

Jack s'arrêta et leva les yeux. Il était trop loin pour pouvoir lire son expression, mais sa posture dévoilait sa confusion.

- Qu'est ce qu'il y a, Ennis? Je suis à des mètres de cet arbre! cria-t-il à son tour. Tais-toi et laisses-moi travailler!

Ennis tourna le dos au terrain, tripotant sa tasse de café et son assiette vite du petit déjeuner, marmonnant pour lui-même. Il fallu un effort héroïque à Liz pour ne pas rire devant son embarras d'avoir été pris en train d'apprécier le physique de Jack. Elle s'assit de l'autre côté de la table.

- Calmez-vous, Ennis. Vous avez le droit de regarder, vous savez.

Il secoua la tête.

- C'est rien. Juste… je prends juste le soleil, c'est tout.

- Si vous le dites.

Elle regarda par dessus la rambarde, vers la rivière, un grand sourire sur les lèvres.

- C'est vraiment une vue agréable que vous avez là.

Ennis soupira, comme si son impertinence l'avait fatigué.

- Ah, ah, ah.

Il posa ses pieds sur une chaise vide.

- Rigolez tant que vous voulez, Lizzie, Je vais simplement m'asseoir ici et m'occuper de mes affaires. Je peux faire ça, puisque je me lève pour cette vue tous les jours, répliqua-t-il, le fantôme d'un sourire passant sur ses lèvres.

Liz resta bouche bée. Ennis venait-il juste de lui glisser une remarque suggestive? Elle en était certaine. Il lui lança un regard de côté, et elle vit un clin d'œil malicieux. Elle éclata de rire.

- Ennis Del Mar, vous êtes un démon.

- Non, m'dame, je suis un citoyen respectable. Demandez à n'importe qui.

Ils restèrent quelques minutes dans un silence agréable. Liz replia ses jambes sous elle dans la chaise en osier et but son café, regardant le bétail flânant près du paddock et faisant semblant de ne pas remarquer les regards furtifs qu'Ennis lançait à Jack du coin de l'œil.

- Comment l'appelez-vous? demanda-t-elle enfin, brisant le long silence.

Ennis fronça les sourcils?

-Hein?

- Je veux dire, comment parlez-vous l'un de l'autre? L'appelez-vous votre partenaire?

- Partenaire de business?

- Non, je veux dire…

Elle changea de tactique.

- Quel terme préférez-vous? Compagnon de longue date? Celui-là semblait bien ces derniers temps.

Ennis haussa les épaules.

- Généralement, je l'appelle Jack.

- Mais si vous rencontrez quelqu'un de nouveau, et que vous dites 'Voici Jack Twist, c'est mon…' Quel mot mettez-vous là?

- J'en mets pas.

- Vous devez dire quelque chose!

- Pourquoi est-ce que je le présenterais comme ça? Il peut parler pour lui-même.

- Vous rendez tout ça trop compliqué, Ennis.

- Non, je pense que c'est vous. Pourquoi est-ce qu'il devrait y avoir un mot spécial? Il y en a pas un qui aille, n'est-ce pas? Le Doc McGill, il dit 'partenaire', comme vous dites.

Il fit une grimace.

- Je sais pas, ça ne sonne pas juste à mes oreilles, vu que Jack serait mon partenaire même si on avait des femmes, parce qu'on est partenaires dans cet endroit. Il y a pas de bon mot, donc j'en utilise pas. Il semblerait que la plupart des gens que nous rencontrons connaissent déjà notre façon de vivre, alors il n'y a pas d'intérêt à le mentionner, et s'ils ne le savent pas, alors pourquoi s'inquiéter?

Liz dût concéder ce point.

- J'imagine qu'il est plus facile de l'éviter.

- Je n'évite rien. Seulement, je ne vois pas l'intérêt de le balancer aux visages des gens en étant tout 'Ravi de vous rencontrer, je suis Ennis et voici Jack, et on en quelque sorte mariés, mais pas vraiment, parce que ça n'arrivera jamais, donc il est un peu comme mon mari ou peut être un mot qui n'existe pas encore, et n'est-ce pas confus'? dit Ennis.

Liz le regarda alors qu'il repassait ses propres mots dans son esprit, puis rougit.

- Merde, écoutez-moi, murmura-t-il. Vous me corrompez, city gal! La prochaine fois, je porterais des satanées dentelles roses et du maquillage aussi.

Liz sourit.

- Je paierais pour voir ça, Ennis.

Il eut un petit sourire.

- Combien? J'ai des vues sur une nouvelle selle.


Liz eu la chance de poser la même question à Jack quand elle alla en ville avec lui, plus tard cet après-midi là.

- Ennis n'avait pas vraiment de réponse, dit-elle.

Jack répondit en grognant.

- Ouais, j'imagine. C'est pas qu'il ait jamais eu besoin d'un terme pour parler de moi. C'est très souvent moi qui parle quand on est avec des gens, surtout des étrangers.

- Qu'en est-il pour vous?

- Et ben, il a raison, il n'y a pas de bon mot. J'essaye de l'éviter, comme lui, juste parce que c'est gênant. Si j'ai pas le choix, je dis 'partenaire'. Si les gens pensent que je veux dire 'partenaire de business', alors c'est parfait.

Il hésita.

- Mais je vais vous dire quelque chose… si vous dites pas à Ennis que je vous l'ai dit.

Liz hocha la tête.

- Dans ma tête, pour moi, je pense à lui comme mon mari.

Il soupira.

- Je sais que c'est pas vrai, et que c'est pas légal ou quoi, mais… qu'est-ce qu'il est d'autre? On vit ensemble, avec tout ce que ça implique. La maison, les voitures, les chevaux, le business… Merde, on partage tout. Les bonnes choses, les mauvaises choses, les choses de tous les jours. Si c'est pas un mariage, qu'est-ce que c'est?

Liz hocha la tête.

- Ca l'est, Jack.

- Mais il y a pas l'assentiment d'un prêtre, ou l'accord d'un juge, alors je garde ce mot pour moi. Ennis l'aime pas, il dit que c'est pas honnête. Je pense que c'est le fait de pas être autorisé à l'utiliser qui est pas honnête.

Elle examina le profil de Jack tandis qu'il conduisait, gardant les yeux sur la route.

- Vous savez, avec des circonstances différentes, vous auriez pu être un sacré activiste. Je vous imagine dans la ville, travaillant pour l'égalité des droits pour les homosexuels, disant à des foules de gens ce que vous venez de me dire, et peut être changeant quelques opinions.

Il grogna.

- Peut être bien, Lizzie. Ennis… il veut juste qu'on le laisse tranquille. Il veut seulement nous protéger, et protéger notre maison, et laisser le reste du monde pourrir s'il en a envie. Je n'en parle plus, parce que j'en ai marre de me battre à cause de ça, mais j'aimerais bien parler plus si j'avais le choix. Il n'aime pas qu'on se réunisse avec d'autres homos parce qu'il ne pense pas à nous de cette façon. Je n'arrête pas de lui dire, c'est pas grave si tu ne penses pas que nous soyons homos comme les autres mecs sont homos, le reste du monde va certainement pas faire cette distinction, et si un politicien taré passe une loi disant que n'importe qui peut tuer un homo, tu penses qu'ils vont nous donner un laissez-passer juste parce qu'Ennis Del Mar pense que ce mot ne s'applique pas à lui? La seule chose à laquelle ils vont faire attention, c'est qu'on partage le même lit, et c'est tout ce qu'ils voient. Ils s'en foutent qu'on soit des mecs droits, ou des cowboys, ou des fermiers, ou de bons chrétiens qui donnent un coup de main en ville quand on peut, ils se foutent de tout ça. On est des mecs qui s'aiment, et donc, on est gay. Donc je pense que c'est notre problème ce qui arrive aux autres homos, même si on est pas vraiment comme eux.

Liz resta immobile, se demandant comment elle avait réussi à faire sortir l'activiste gay caché en Jack. Il remua un peu sur le siège du conducteur.

- Mince, je suis désolé, Liz. Je me suis un peu emporté on dirait.

- Ce n'est rien, Jack. Vous vous exprimez vraiment bien.

- J'ai beaucoup pensé à ça, c'est tout. J'imagine qu'il fallait que certaines choses sortent, des choses dont je peux pas parler à Ennis.

- Vous devriez vraiment parler de ça avec lui.

- Il n'écoutera pas. Il ne veut pas.

Jack soupira.

- C'est comme s'il avait toujours cette image de lui, comme il a toujours été, la façon dont il a été élevé, son attitude quand on s'est rencontré, et quand il s'est marié et a eu ses filles. Et maintenant, c'est exactement le même type, avec les mêmes valeurs, les mêmes opinions et les mêmes attitudes… avec juste cette minuscule différence, à savoir, avec qui il couche. Je lui ai déjà dit avant, c'est peut être une minuscule différence pour toi, et ça n'a peut être pas changé la personne que tu es, mais pour les autres, c'est une différence énorme, gigantesque qui te change en quelqu'un de totalement nouveau, parfois c'est la différence entre être une bonne personne et en être une mauvaise, et il y a rien que tu puisse faire pour changer ça, sauf peut être me quitter.

Il hésita.

- A une époque, j'étais inquiet qu'il le fasse juste pour ça, mais je ne le suis plus.

Liz hocha la tête.

- Et bien… vous avez le droit d'avoir vos propres pensées et opinions, vous savez, même s'il n'est pas d'accord.

- Oh, je sais. Il sait ce que je pense. Je sais ce qu'il pense. On peut pas essayer de se changer l'un l'autre, Lizzie. C'est pas juste.

Il sourit.

- On arrête les discussions importantes. Vous avez dit que vous aviez quelque chose de marrant à ma raconter? C'est quelque chose qui s'est passé ce matin?


Farmingdale était une petite communauté, mais plus grande que les habituelles villes sur la route. Jack avait dit que la population était d'environ 10000 personnes, mais il y avait un grand nombre de personnes qui pensaient faire partie de la ville qui n'étaient pas inclus dans ce nombre, parce qu'ils vivaient dans des fermes éloignées. Le centre de la ville était une image de carte postale pittoresque de la Nouvelle Angleterre que Liz avait du mal à imaginer comme naturel, complété par des églises rouges et des clochers blancs, des restaurants avec des stores, des trottoirs en brique et des drapeaux flottants au-dessus de leur tête. Jack se gara dans un parking sur Hanover Street, la grand-rue. Il sortit une liste de commission froissée, sa bouche remuant alors qu'il se demandait par où commencer. Liz regarda autour d'elle, espérant qu'elle pourrait voir cet endroit à l'automne.

- Est-ce que les hivers sont mauvais par ici? demanda-t-elle.

Jack la rejoignit sur le trottoir.

- Ils le sont toujours. Les gens remplissent bien leur garde-manger. Moi et Ennis avons été bloqués par la neige pendant deux bonnes semaines il y a quelques années. On a beaucoup joué au double-solitaire. Allez, commençons par le Doc McGill.

Ils remontèrent le trottoir vers le bureau du vétérinaire.

- Comment est-ce que les bêtes font avec la neige? demanda Liz.

Jack la regarda, confus.

- Euh… Ils marchent dessus, Lizzie. Ca ne les dérange pas du tout.

- Oh, s'exclama Liz, complètement perdue.

Un homme grand, avec les cheveux gris et un petit ventre les dépassa.

- Salut Jack, dit-il, tendant la main.

Jack fit un signe de tête.

- Salut Roy.

C'était juste le début. Jack fut salué par de nombreuses personnes sur le trottoir, de l'autre côté de la rue et depuis les fenêtres des voitures.

- Dieu, tout le monde vous connaît, dit Liz.

- Je suis facile à reconnaître, j'imagine. C'est le chapeau, répondit-il, souriant.

Un petit groupe d'adolescents arrivait vers eux.

- Salut Mattie, dit Jack à l'un d'entre eux alors qu'ils se croisaient.

- Salut Jack, répondit le garçon.

Le groupe était presque derrière eux quand l'un des garçons de l'arrière du groupe murmura 'pédé'. C'était dit à voix basse, mais assez fort pour être entendu. Liz tressaillit. Jack ne se démonta pas. Avec une expression de résignation, il tendit le bras et attrapa celui du garçon, le fit se retourner et l'assit sur le banc le plus proche. Les amis du garçon s'arrêtèrent et se retournèrent, mais ne semblaient pas vouloir s'approcher. Jack regardait le garçon de haut. Il ne semblait pas en colère, seulement irrité de devoir faire ça alors qu'il avait des courses à faire.

- Bien, bien. Pourquoi un garçon mignon comme toi dit un mot aussi moche que ça? demanda-t-il.

Le garçon était pale et avait l'air terrifié.

- Euh… je ne sais pas, monsieur.

- Oh, alors c'est 'monsieur' maintenant? Que c'est poli de ta part. C'était pas toi, ou peut être que je l'ai imaginé, qui m'a appelé pédé il y a une seconde?

Le garçon ne répondit rien.

- Bon, maintenant tu dis la vérité, d'accord?

Le garçon hocha la tête d'un air malheureux.

- Oui, monsieur. Désolé.

- Tu es uniquement désolé parce que je te le demande. Qu'est-ce que tu voulais faire, impressionner tes amis?

Jack se retourna et regarda les autres garçons.

- Vous êtes impressionnés par le vocabulaire de votre pote, les mecs? Vous pensez que c'est un grand héros, c'est ça?

Ils secouèrent tous la tête avec tant d'enthousiasme que Liz eut peur que l'un d'entre eux se fasse un torticolis.

- Tu vois? Ils pensent pas que tu es si intelligent. Et puis, pourquoi est-ce que tu m'appelles pédé devant cette charmante dame?

- Je… Je ne sais pas, M. Twist.

- Le truc… quel est ton nom d'ailleurs?

- Danny Klawitter, monsieur.

- Le truc, Danny, c'est que je peux dire 'pédé' si je veux, parce que je suis pédé, même si ce mot est moche et dégradant. Mais quand tu l'utilises, c'est pour m'insulter et te rendre plus grand et plus important. Tu vois comment ça marche?

Jack s'approcha.

- Ou peut être que tu le dis parce que tu es un peu curieux. C'est ça?

Liz pouvait entendre les amis de Danny ricaner doucement.

- Ou peut être que c'est parce que je te mets mal à l'aise. Si c'est le cas, d'accord. Tu peux être mal à l'aise si tu veux, je peux rien y faire. Mais c'est pas ma faute, et c'est pas mon problème, alors tu gardes ta langue ignorante dans ta bouche, tu m'entends, mon garçon?

Le ton amical de Jack se transforma en un ton ferme sur la dernière phrase. Danny hochait la tête avec acharnement.

- Oui, m'sieur.

- Bien. Vas-y maintenant, files.

Danny se leva d'un bond et rejoignit ses amis.

- Oh, et Danny?

Le garçon se retourna avec prudence.

- Quand je verrais ton père à la foire ce week-end, peut être que je lui dirais que son fils se balade en disant des choses qu'il n'a certainement pas apprit chez lui. Je suis sûr qu'il sera vraiment intéressé d'entendre ça.

Danny semblait se rétrécir sur place. Jack fit un grand sourire tandis qu'ils s'en allaient rapidement, et Liz reprit le chemin à ses côtés alors qu'ils recommençaient à monter la rue. Elle regardait Jack avec une admiration sincère.

- Vous êtes mon nouveau héros, Jack.

Il haussa les épaules.

- Je suis plus grand que lui. J'aurais pu m'énerver deux fois plus si l'un d'eux faisait ma taille et m'appelait pédé.

- Même… Je ne sais pas si je pourrais affronter quelqu'un, même un enfant, qui m'aurait injurié.

- Lizzie, quand les gens vous injurient, ils s'attendent à ce que vous soyez trop honteux ou trop humilié pour répondre. Ils pensent que je ressens pour moi ce que, eux, ressentent. Mais je n'ai pas honte, et je ne laisserais personne s'en tirer. Et maintenant, il y a un garçon qui réfléchira à deux fois avant d'insulter quelqu'un d'autre.

Liz sourit.

- Bien joué, rodéo.

Le sourire de Jack flancha un peu.

- Merci, sweet pea, mais… ça vous dérangerai de ne pas m'appeler comme ça?

Elle rougit, embarrassée.

- Oh, je suis désolée.

- Oh, c'est pas grave, c'est juste… et ben, Ennis m'appelle comme ça. C'est juste pour lui.

- Je comprends. Je suis désolée, Jack.

- Ne vous inquiétez pas, vous saviez pas. Bon, maintenant qu'on a perdu tout ce temps, finissons-en avec toutes ces conneries avant qu'Ennis pense qu'on s'est enfuis ensemble.


Ils furent de retour juste avant le souper. Liz portait quelques sacs de courses pleins de vêtements pour elle… ça avait semblé plus évident d'acheter de nouveaux jeans et de nouveaux t-shirts que de demander à son mari de lui en envoyer plus. Sur sa tête, elle portait un chapeau d'Ennis qui avait été déposé à l'atelier de réparation. Il était si large qu'il lui descendait par dessus les yeux, et Jack ne semblait pas pouvoir s'arrêter de rigoler sur le fait qu'elle avait l'air bizarre. Ennis tomba sur elle sous le porche et prit ses sacs et son chapeau.

- Je peux pas dire que ce style vous va bien, dit-il avec un demi-sourire.

Jack posa ses autres sacs dans la cuisine et courut aux toilettes. Liz se tourna vers Ennis, parce qu'elle devait le lui dire dès que possible.

- Ennis, je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais après avoir passé l'après-midi avec Jack… et bien, je suis tellement impressionné par son intelligence et son expression.

Ennis rencontra calmement son regard.

- Oui, m'dame, il est toutes ces choses, et aussi d'autres que vous être trop polie pour mentionner.

Il sourit.

- Il a passé tout ce temps à vous parler de ses opinions, c'est ça?

- Les choses qu'il m'a dites n'auraient pas été déplacées devant le Senat.

- Je sais que c'est un mec intelligent, Lizzie. Je pense que je le sais mieux que vous. Parfois, je me demande ce qu'il fait avec moi. Surtout qu'on est pas toujours d'accord sur les points dont je suis sûr que vous avez discuté.

- Il a abandonné l'idée d'en parler avec vous. Il dit qu'il en a marre de se prendre la tête.

- Au moins, ça me fait une pause, rétorqua Ennis. J'aime pas penser qu'il garde ça pour lui à cause de moi. Mais il n'a pas tort, on s'est pris la tête à cause de ça.

Jack sortit des toilettes à cet instant, interrompant leur discussion.

- Qu'est-ce qu'il y a à diner ce soir? demanda-t-il d'un air inquiet.

- T'inquiètes pas, répondit Ennis. Fred et Arlène viennent à la maison. Elle apporte le repas pour tout le monde.

- Tu penses qu'ils se sentent coupable pour hier soir?

- C'est mon avis. Mais je vais pas refuser un repas cadeau.


Le jeu de cartes était posé sur la table. Liz, Arlène et Fred étaient tordus de rire tandis que Jack était assis, écoutant, un sourire penaud sur le visage. Ennis était assis avec les bras croisés sur la table, roulant des yeux de temps en temps.

- Alors Ennis dit… il dit…

Fred rassemblait ses esprits.

- Il dit: 'Jack, je pense que c'est bon maintenant'. Et alors Jack se tourne… il tombe quasiment dans la salade de pommes de terre… et crie: 'Ta gueule, Ennis, je suis pas ta femme!' Alors là, Ennis pète complètement les plombs et crie à son tour: 'Heureusement que non! Si t'étais ma femme, au moins, t'aurais des nichons!'

Liz était pliée en deux. Même Ennis souriait un petit peu, secouant la tête d'un air contrit.

- Il a dit ça? demanda Liz.

Arlène leva la main.

- Sur ma vie, il l'a fait.

Fred continua.

- Jack n'arrivait pas à trouver une bonne riposte, alors il l'a tout simplement frappé. Ennis est tombé comme un mur de brique. Jack est resté là, regardant Ennis, qui était tombé dans les pommes, puis tout d'un coup, il s'est assis à côté de lui et a commencé à crier que quelqu'un avait frappé Ennis et qu'il retrouverait qui l'avait fait et qu'il leur casserait la figure.

Ennis rigola.

- J'avais jamais entendu cette partie avant! dit-il.

Il poussa Jack du coude.

- Si c'est pas mignon, rodéo. Tu voulais me venger.

- Vous n'aviez pas réalisé que vous l'aviez vous-même frappé? demanda Liz à Jack.

Il secoua la tête.

- Je me souviens de rien. Tout ce que je sais vient des histoires que j'ai entendues, et on dirait qu'elle est différente à chaque fois selon qui raconte l'histoire.

Fred regarda sa montre.

- Seigneur, il est 23h passées. On ferait mieux de rentrer et de coucher Jimmy.

- Il m'a l'air plutôt bien, dit Liz.

Le petit Jimmy s'était endormi sur le canapé et était toujours là, enveloppé dans un afghan. Tout le monde se leva.

- Et bien, merci d'être venus et d'avoir apporté le repas à nous autres, pauvres fermiers nuls en cuisine, dit Ennis.

- Et nous, pauvres filles de la ville nulles en cuisine, ajouta Liz.

Arlène sourit.

- C'est le moins que l'on pouvait faire, dit-elle, regardant Jack.

Personne n'avait mentionné l'incident de la soirée, mais le ton des Trimble avait été exagérément amical et plein de sollicitude. Jack fit le tour de la table et la serra dans ses bras.

- Ne t'inquiète pas, l'entendit-elle lui dire.

Les au-revoir furent dits, et les Trimble montèrent dans leur voiture et partirent. Liz suivit Jack et Ennis dans le salon de cette maison dont elle se sentait de plus en plus chez elle à mesure que les heures passaient. Ils commencèrent à enlever les restes du jeu de cartes de la table du dîner.

- Non, non, dit Jack, chassant Liz tandis qu'elle essayait de les aider. Vous n'avez pas eu la chance d'écrire de la journée et il se fait tard. Allez au lit et prenez vos notes, on s'occupe de ça.

- Et bien… d'accord. Si vous êtes sûr, répondit Liz, hésitant.

- J'insiste.

Liz hocha la tête.

- Bonne nuit alors.

Elle embrassa Jack et Ennis sur la joue, et elle avait fait tout le chemin jusqu'à sa chambre avant de réaliser qu'elle ne les avait jamais embrassés avant, et qu'elle l'avait fait sans y penser, et que tous les deux semblaient l'avoir accepté comme si c'était normal.


Note du traducteur : J'ai un peu hésité à traduire les surnoms qu'Ennis et Jack donnent à Liz, à savoir 'city gal' et 'sweet pea'. Finalement, je les ai laissé en VO tout simplement parce que je trouve que ça fait plus authentique, tout en ne gênant pas la compréhension de l'histoire. Et puis, il faut dire que les traductions que j'ai pu faire de ces surnoms étaient totalement nulles!