Liz fut réveillée par un coup léger sur sa porte.

-Humhum, réussit-elle à dire dans un grognement.

La porte s'ouvrit un peu et Jack passa la tête à l'intérieur.

- Le soleil brille, sweet pea. Vous feriez vous lever avant qu'Ennis ne boive tout le café.

- Je suis tellement bien, répondit-elle, s'étirant et se pelotant dans les grosses couvertures.

Elle sourit à Jack, se tenant au seuil de la porte.

- Venez me parler jusqu'à ce que je sois assez réveillée pour me lever.

Il traversa la pièce et s'assit sur le bord du lit, la poussant gentiment avec le coude.

- Bien dormi, alors?

- Seigneur, comme un loir.

Elle tourna la tête et regarda par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur le jardin et la rivière, dont les rives étaient maintenant nettes et propres.

- J'adore cet endroit, Jack. Mon stupide appartement à la mode ne me manque pas, ni même le bruit, ou le ciel qui est orange la nuit, ou le fait de devoir monter les escaliers pour aller au travail.

- Votre mari ne vous manque pas?

Elle soupira. Non, il ne lui manquait pas. Et elle doutait sérieusement de manquer à Charlie, mais elle n'était pas prête à expliquer pourquoi à un homme qui avait une douzaine d'armes à sa disposition.

- J'imagine, répondit-elle. C'est juste que je me sens en sécurité ici.

- Et ben, on aime vous avoir ici.

Elle leva les yeux vers lui.

- Vraiment? Sérieusement? Parce que je m'inquiétais de trop abuser de votre accueil. Je veux dire, c'est votre maison et vous avez l'habitude de l'avoir pour vous seuls…

- C'est vrai, mais je peux parler pour Ennis et moi quand je dis que vous avoir chez nous nous fait du bien.

Il hésita.

- Vous savez que la nuit dernière, moi et Ennis avons eu une sérieuse discussion à propos de ces choses dont on a parlé hier?

Elle sourit.

- Ah bon?

- Il a dit qu'il se sentait mal que je ne dise pas ce que je pense à cause de lui. Alors on en a parlé, et on ne s'est battu. Juste parlé.

Jack sourit.

- Ca ne serait pas arrivé si vous n'aviez pas été ici. Et je peux pas vous dire à quel point c'est bon de l'entendre parler. Vous pouvez pas apprécier la différence, parce que vous ne le connaissez pas autrement, mais je suis toujours sous le choc qu'il vous ait parlé autant.

- J'ai un visage sympathique, dit Liz. Tout le monde le dit. Charlie dit que c'est pour cette raison que je suis une bonne journaliste. Les gens me parlent.

Jack lui fit un grand sourire.

- Et ben, dans tous les cas, c'est un beau petit visage.

Il tendit la main et lui tapota le bout du nez.

- Bien, plus de discussion, annonça-t-il, se levant. Debout!

Il lui fit un clin d'œil et quitta la chambre, fermant la porte derrière lui.


Jack et Ennis avaient décidé que Liz devait voir un endroit qu'ils appelaient 'le pré d'en haut', alors ils montèrent tous les trois à cheval. Elle ne pouvait pas voir de chemin, ni de route, ou de quelconques marques, mais ses guides semblaient savoir où ils allaient, alors Liz suivait. C'était dur de garder les yeux droits devant quand tant de beauté l'entourait. L'endroit n'était pas vraiment montagneux, mais les collines apparaissaient au loin et les marées de rochers créaient des vues sur des lacs de cristal entourés par des pins. Ils entrèrent dans un vallon sombre avec des arbres sur le versant d'une colline et grimpèrent en le traversant. Ennis s'approcha d'elle.

- Juste là, j'ai rencontré un ours, je l'ai échappé belle, dit-il, montrant une corniche près d'une crique.

Jack mis les mains sur ses oreilles.

- La, la, la, la, j'écoute pas, parce que je déteste cette histoire, la, la, la, la…

Ennis roula les yeux.

- Je sais pas ce qu'il a avec les ours, il en a jamais vu. Enfin, j'étais venu jusque là pour être tranquille, et je suis monté sur cette corniche, et il y avait cet ours. Mon cheval m'a quasiment éjecté.

Liz resta bouche bée.

- Qu'avez-vous fait?

- Qu'est-ce que vous croyez? J'ai fais faire demi-tour a ce cheval et j'ai déguerpi d'ici. Les ours peuvent rattraper un homme, mais pas un cheval.

Il s'arrêta.

- Jack, j'ai fini, tu peux enlever tes mains de tes foutues oreilles maintenant!


Le pré d'en haut rappelait à Liz 'Le Bruit de la Musique'. C'était une plaine ouverte sur le ciel, encerclée par de hautes collines et des arbres. Elle fut fortement tentée de tourner sur elle-même en chantant. A la place, elle s'assit les jambes croisées dans l'herbe, écoutant des chapitres et des versets de potins de la ville venant de Jack tandis qu'Ennis était allongé sur le dos, les bras derrière la tête, silencieux. Jack se tût après un moment et s'allongea, appuyé sur les coudes. Liz levait des brins d'herbe devant ses lèvres, essayant de les faire siffler comme sa grand-mère le lui avait montré il y avait des millions d'années.

- Vous retournez à Brokeback Mountain, demanda-t-elle finalement, abandonnant l'idée des brins d'herbe.

- On y retourne une fois par an, répondit Jack.

-Vraiment?

- Ouais. Ennis s'arrête et voit les filles, puis on y monte pour une semaine. Le vieux camp est toujours là, croyez-moi si vous voulez. On ne l'utilise plus, bien sûr.

- J'adorerai le voir, dit Liz. Je pense que je devrais aller là bas avant de commencer à écrire.

Les sourcils de Jack se froncèrent.

- Vraiment? Ca fait du chemin pour un article.

Liz soupira.

- Et bien, il y a une autre chose dont je voulais discuter avec vous deux.

Elle vit la tête d'Ennis, largement cachée par le chapeau sur son visage, se tourner vers elle légèrement.

- Je ne pense pas que je vais écrire un article.

- Vous n'allez… pas? demanda Jack, perplexe. Alors qu'est-ce qu'on fout ici?

- Je vais écrire un livre à la place.

Il la regarda fixement, sa bouche légèrement ouverte.

- Un livre, s'exclama-t-il. Sur nous?

- Peut être pas uniquement sur vous. Je pense qu'il y a beaucoup d'histoires comme la vôtre à raconter. Des couples gays qui ne correspondent pas aux stéréotypes. Des gens comme vous, des gens qui sont seulement tombé amoureux de quelqu'un du même sexe qu'eux et qui ne savent pas vraiment si ça fait d'eux des gays ou pas. Je parierai même qu'il y a un couple comme vous dans chaque ville du pays.

- Et ben, merde, s'exclama Jack, se rallongeant. Je commençais à me sentir tout spécial, mais vous cassez tout en parlant de centaines de mecs comme nous. Je me sens si…si remplaçable.

Ennis rigola, le premier bruit qu'il fit en une heure.

- Arrêtez, dit Liz. Vous et Ennis êtes très spéciaux, bien évidemment. Je ne vais pas envahir la maison de quelqu'un d'autre durant des jours.

- Et comment allez-vous trouver ces gens? Monter une baraque sur la place du village avec un panneau qui dit 'Si vous êtes gay, j'aimerai entendre votre histoire?'

- Non, répondit Liz, bien que Liz avait raison. Je pense que je vais devoir être un peu plus subtile que ça.

- Et ben, si c'était moi, j'irai directement voir la serveuse. Ces femmes savent absolument tout!


Le soir était rapidement devenu le moment préféré de Liz au ranch. C'était si tranquille, et elle avait pris l'habitude de s'asseoir sous le porche de derrière et de regarder les étoiles apparaître. Elle n'avait imaginé qu'il y en avait autant. Ce soir, Jack était assis avec elle. Ennis était ailleurs. Elle s'était habituée au fait qu'il disparaissait souvent des heures pour un travail inconnu dans le ranch. Ils ne parlaient pas, assis uniquement côte à côte dans les chaises du porche, regardant le soleil se coucher. Elle se tourna pour le regarder.

- Est-ce que je peux vous poser une question personnelle?

Il fit un petit sourire.

- Vous n'avez jamais demandé la permission avant.

- Et bien, c'est vraiment personnel.

- D'accord.

- Est-ce que vous avez rencontré d'autres hommes, à part Ennis?

Il ne répondit pas pendant quelques instants, assez longtemps pour que Liz se demande si elle l'avait offensé. Elle n'avait pas encore posé à aucun d'entre eux de questions sur leur vie intime, et elle ne savait toujours pas comment amener le sujet. Ce sujet là semblait plus sûr, mais il présentait quand même des dangers.

- Ouais, répondit-il enfin, très calmement. Deux ou trois fois, quand on essayait encore de faire marcher notre histoire, durant ces quelques week-ends de pêche par an.

Il enleva une peluche imaginaire de son jean.

- Parfois, il me manquait tellement, c'était comme avoir de la fièvre. Je suis allé deux ou trois fois au Mexique, si vous voyez ce que je veux dire.

Liz hocha la tête.

- Est-ce qu'Ennis le sait?

- Non, répondit Jack rapidement. Et il n'a pas besoin non plus de le savoir. Ennis n'a jamais été jaloux quand je parlait d'être avec Lureen, mais s'il m'entendait parler d'un autre type, et ben… ça ne passerait pas, et je mens pas.

- Alors il a jamais…

- Oh, Dieu, non. Je peux imaginer qu'il ai jamais…

Il secoua la tête.

- Il ne le ferait avec personne d'autre. Ca fait partie de son truc 'je suis pas pédé'. Il aime dire qu'il n'aime pas les mecs, sauf moi.

- Ouais, il me l'a dit la première nuit où j'étais là. Il a dit qu'il ne s'était jamais retourné sur un homme.

Jack grogna.

- Sûr. Il dit ça. Peut être que s'il le dit suffisamment, ça va commencer à devenir vrai.

Liz leva un sourcil.

- Vous êtes en train de dire qu'il s'est retourné sur un homme?

- Je l'ai vu. Il pense qu'il est subtil. Je sais pas si vous avez remarqué, mais Ennis n'est pas très bon quand il s'agit d'être subtil.

Liz rigola.

- On avait un employé au ranch, ça fait quelques années maintenant. Il devait avoir dans les 25 ans, et il était…

Jack siffla.

- Il était plutôt du genre mignon, je vous l'avoue. J'ai pris Ennis en train de zieuter son cul deux ou trois fois. Il ne l'a jamais admis, bien sûr, et je lui ai plus jamais demandé. Pas besoin de l'embarrasser. Mais il ne se gène pas observer si l'occasion se présente.

Il remua dans sa chaise, le rouge lui montant aux joues.

- Personnellement, j'aime ça, qu'il continue de dire que je suis le seul type qui lui fait tourner la tête. Je me sens… je sais pas. Spécial, j'imagine.

Liz tendit la main et prit celle de Jack. Il la regarda, surpris, puis sourit et serra ses doigts.

- Vous êtes spécial, Jack.

- Merci, sweet pea. J'aime penser que tout le monde l'est. Je fais juste partie des gens chanceux qui ont un mec qui les rend sensible à cette remarque.


- Alors, combien de temps restes-tu?

- Je t'ai dit que je savais pas, Charlie. La fille d'Ennis arrive ce soir par avion et reste jusqu'à dimanche, donc je serais ici au moins jusqu'à lundi.

Un soupir fatigué.

- J'imagine que je vais devoir prendre quelqu'un pour ton boulot. J'ai besoin de toi ici. Le plus tôt sera le mieux.

Maintenant, elle commençait à s'agacer.

- Tu sais, tu me dois rien. Je travaille en freelance. Et c'est en train de devenir bien plus qu'un article.

- Qu'est-ce que tu veux dire, bien plus qu'un article?

- Je pourrais en faire un livre.

- Et bien, si tu n'est pas en train d'écrire un article pour le journal, tu ne peux rien te faire rembourser.

- J'ai écrit l'article sur le maire, alors mon hôtel et ma nourriture pour les deux premiers jours peuvent être remboursés. Et honnêtement, je n'ai besoin de rien. Ennis et Jack ne me font pas payer de loyer, tu vois.

- Bien sûr que non. Pas Ennis et Jack, les parfaits petits Saints.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles, dit-elle d'un ton brusque. Tu ne les connais pas.

Entendre son mari prétentieux insulter ses mecs l'avait mise en boule, comme disait Ennis.

- Désolé, répondit-il, l'air surpris. J'avais pas réalisé que tu les aimais tant.

- Je dois y aller, Charlie, annonça-t-elle, fatiguée de cette conversation. Je ne veux pas rater le petit-déjeuner.

- D'accord. Tiens-moi au courant.

- Ouais.

Elle raccrocha et passa la main dans ses cheveux, encore humide de sa douche. Elle finit de s'habiller et se dirigea vers la cuisine. Ennis et Jack se passaient des bouts du journal du matin.

- B'jour, dit-elle.

- B'jour, sweet pea, répondit Jack. Vous avez réussi à appeler votre mari?

Elle haussa les épaules.

- Ouais.

- Vous n'avez l'air vraiment excitée, dit Jack, jetant un œil à Ennis, qui la regardait par dessus la page des nouvelles internationales.

- Vous êtes mariés depuis combien de temps?

- Six mois.

- Mince, je pensais que vous étiez encore dans la phase de la lune de miel et tout.

- On est jamais parti en lune de miel, dit-elle avec impassibilité. Charlie devait sortir un papier.

Ennis le regarda d'un air inquiet.

- Est-ce qu'il vous traite bien? demanda-t-il, avec dans sa voix des traces des conséquences que ça aurait pour Charlie s'il n'avait pas la réponse qu'il voulait.

Liz soupira.

- Ca ne me dérange quasiment plus.

Ils s'approchèrent tous les deux, oubliant le journal.

- Ca n'a pas l'air très bon, dit Jack.

- Vous ne voulez pas entendre mes histoires larmoyantes.

- Dieu, Lizzie. Vous savez tout ce qu'il y a à savoir à notre sujet, et nous vous connaissons quasiment pas.

Il secoua la tête.

- On vous a jamais posé une seule question, n'est-ce pas? On est de mauvais amis, Ennis.

- Je crois bien que c'est vrai.

Liz sourit, une heureuse chaleur la traversant en pensant qu'ils se considéraient comme des amis.

- Merci, les mecs. Je… Je pense que j'aimerai en parler.

- Alors, parlez.

- Je connaissais Charlie depuis seulement six moins quand on s'est marié. C'était rapide, mais il était du genre à me faire sentir à côté de mes pompes. On s'est enfui à Las Vegas, puis on est revenu à New York et tout à changé. Il a changé. Il avait toujours été cet homme sérieux et prévenant qui voulait juste parler avec moi pendant des heures et tout partager, et soudain, il est devenu cet étranger qui rentrait à la maison et s'enfermait dans son bureau et s'en sortait pas avant l'heure du coucher. Je sais pas pourquoi il voulait qu'on se marie s'il ne voulait pas dans ses pattes.

- C'est un homme ambitieux? demanda Jack.

- Oh, oui.

- C'est la raison alors.

Liz fronça les sourcils.

- Qu'est ce que vous voulez dire?

Jack soupira, comme s'il était désolé de devoir être celui qui devait lui dire.

- Les mecs qui veulent se mettre en avant… et bien, parfois, ils pensent qu'avoir une belle jeune femme peut les aider à avoir l'air bien.

Il secoua la tête.

- Je, euh… J'en sais quelque chose. Quel âge a-t-il?

Liz se sentit vraiment, vraiment petite, et vraiment, vraiment stupide.

- Il a 42 ans.

- Et vous avez quoi, 30 ans?

- 31 ans.

- Hum hum.

Jack secoua la tête.

- Quelqu'un qui se marie juste pour faire avancer sa carrière… ben, c'est pas juste. Ce n'était pas juste quand je l'ai fait, et ça ne l'est toujours pas.

Ennis grogna son accord. Liz secoua la tête.

- C'était une erreur. C'était une énorme, gigantesque erreur, et je veux que ça se finisse.

Elle y avait pensé d'une manière vague et hypothétique durant quelques semaines, mais au final, ça semblait inévitable et concret.

- Je suis simplement contente de ne pas avoir perdu des années et des années avec lui. Je me rappelle à peine ce que ça fait de l'aimer, si je l'ai jamais aimé.

Elle soupira.

- En plus, je suis quasiment certaine qu'il couche avec sa secrétaire.

Silence. Jack se tourna vers Ennis.

- Dis, on avait pas parlé d'aller faire un tour dans cette ville? Tu penses pas que ce serait un bon moment pour un petit voyage?

Ennis hocha brusquement la tête.

- Je prend mon arme, dit-il, se levant de table.

Liz prit son bras et le tira vers sa chaise, rigolant.

- C'est bon, les gars. Je pense pas que je sois prête à lâcher un couple de fermiers en pétard sur lui maintenant.

- Et bien… quand vous êtes prête, vous nous le faites savoir, d'accord?

- D'accord, répondit-elle, acceptant le plat d'œufs d'Ennis.

Le silence tomba une nouvelle fois tandis que Liz mangeait, jouissant de leur accord et du confort de la chaleureuse cuisine.


Ennis attendait près de la porte, essayant de ne pas paraître trop excité. Il n'avait pas vu Junior depuis Noël, et ça faisait sacrément longtemps. Il regardait les passagers sortir de l'avion, et après peu de temps, il vit les longs cheveux châtain de Junior flotter comme un drapeau. Il s'avança d'un pas, sans pouvoir s'empêcher de sourire, attendant qu'elle le voie.

- Papa! s'écria-t-elle quand elle l'aperçut.

Elle se mit à courir et se précipita dans ses bras, et Ennis la serra fort. Il l'embrassa sur la joue.

- Comment s'est passé le vol, chérie?

- Long et ennuyeux. J'ai dormi quasiment tout le temps.

Elle regarda autour d'elle.

- Ou est Jack?

- Il est resté à la maison.

- Oh, répondit Junior, l'air un peu blessée.

- Il est impatient de te voir Junior, mais nous avons une invitée au ranch et il est resté là bas avec elle. Je t'expliquerai dans la voiture.

Puisqu'elle ne restait que pour le week-end, Junior n'avait pris aucun bagage, alors ils se dirigèrent directement vers le pick-up d'Ennis. Il l'a mit au courant de la situation de Liz aussi vite que possible.

- Donc… elle vit avec vous?

- Ouais, répondit Ennis, payant le parking et se dirigeant vers le Sud, vers Middlebury et la maison.

- Ca fait combien de temps?

- Elle est là depuis… voyons voir, ça doit faire depuis lundi matin.

- Combien de temps reste-t-elle?

- Je sais pas. Elle peux rester tant qu'elle veut en ce qui me concerne. C'est bien de l'avoir avec nous.

- Je sais pas trop à propos de ce livre ou peu importe ce qu'elle écrit, Papa. Tu vas détester cette publicité, non?

- Oh, non. Elle ne citera pas nos noms ou l'endroit où nous vivons. Personne ne saura que c'est nous, sauf peut être les gens du coin qui nous connaissent déjà, et ça, c'est pas important.

Junior semblait réfléchir à ça.

- A quoi elle ressemble? demanda-t-elle.

- Tu la rencontreras bientôt, répondit Ennis, d'un air las.

- Allez, Papa! J'ai jamais rencontré quelqu'un de New York.

- Elle est normale.

- Elle est belle?

- C'est un joli petit bout de femme. Elle est intelligente. Par contre, elle a pas eu beaucoup de chance avec les mecs.

Il espéra que Junior avait fini son interrogatoire. Pas de chance…

- Elle est divorcée alors?

- Non. Mais on dirait qu'il faudrait peut être qu'elle le soit.

Junior avait de nouveau un air sérieux.

- Jack pense quoi d'elle?

Ennis lui jeta un œil, suspicieux.

- Il l'aime bien.

Son expression de fausse nonchalance confirma ses soupçons.

- Junior, je pensais qu'on en avait fini avec ça.

- Avec quoi? demanda-t-elle innocemment.

- Avec toi qui essaye de trouver une femme pour séduire Jack et moi qui reviens à la maison.

Il ne l'aurait pas dit, mais Ennis était profondément déçu qu'elle fasse encore de tels plans. Il pensait qu'ils avaient dépassé ça, mais apparemment, il avait tort. Junior fixait le paysage par la fenêtre, les bras croisés.

- Papa, j'aime Jack et tout mais… J'aimerais encore que tu reviennes à la maison.

Ennis sentit ses mots comme un couteau à travers sa poitrine. Comment pouvait-il l'expliquer à sa fille de 19 ans alors qu'il n'avait pas les mots pour se l'expliquer à lui-même? Malgré la douleur constante dans sa poitrine dû au manque de ses deux filles, Jack était toute sa vie. S'il devait le laisser et retourner dans le Wyoming, Junior n'aurait pas ce qu'elle voulait. Elle n'aurait pas son père, elle aurait seulement une enveloppe creuse qui lui ressemblerait et parlerait comme lui, mais qui n'aurait rien à lui donner parce que son âme était morte à l'intérieur. C'était mieux de cette façon. Même s'il ne pouvait la voir que quelques jours à chaque fois, au moins, quand ils étaient ensembles, il pouvait être le père dont elle avait besoin et qu'elle voulait. Cependant, elle méritait une réponse, alors il prit une profonde respiration et fit du mieux qu'il put.

- Mon cœur, tu sais que tu me manques terriblement, et si je pouvais, je serais plus proche de toi. Mais…

Il hésita, puis se lança. Elle était assez grande pour comprendre.

- Jack est ma maison, dit-il calmement, mal à l'aise même avec cette brève formulation de ses plus profonds sentiments.

Il vit Junior s'essuyer les yeux, essayant de le cacher. Elle tendit le bras et prit la main de son père, gardant son visage appuyé contre la vitre.

- Je sais, Papa, murmura-t-elle. Et je suis contente que tu sois heureux, vraiment. Mais c'est dur quand les gens en ville disent des choses terribles à ton sujet, et quand je peux seulement te voir de temps en temps. Parfois, tout ce que je veux, c'est t'avoir avec moi là bas, même si ça veut dire que tu sois malheureux, et je sais que c'est égoïste, mais je peux pas m'en empêcher.

Ennis sentit une boule dans sa gorge et la ravala. Il tira la main de Junior jusqu'à ce qu'elle se rapproche de lui, alors il l'entoura de son bras, la serrant contre son épaule tandis qu'il conduisait. Elle posa sa tête sur son bras avec un soupir.

- C'est moi qui ai été égoïste, mon cœur.

- Non, Papa.

- Je vous ai tous laissé pour pouvoir…

- Chut.

Elle respira profondément.

- J'y ai pensé longtemps, et… et bien, si tu étais resté, tu aurais été triste et malheureux, hein?

Ennis grogna.

- Je suppose.

- Peut être qu'après un moment, tu nous aurais détestées, parce qu'on t'empêchait d'être heureux.

Elle leva la tête et le regarda.

- Peut être que c'est mieux pour tout le monde d'être heureux, même si ça veut dire qu'on est séparés.

Il hocha la tête.

- Tu es une super fille, Junior, dit-il, la voix tremblante.

Elle sourit.

- Et puis, la plupart du temps, je suis content que tu vives dans un endroit où les gens ne sont pas aussi méchants.

Elle jouait avec une peluche de son pull, les yeux baissés.

- Il y a quelques mois, un homme a été battu à mort. Les gens disaient qu'il était homo. Ils l'ont trouvé ensanglanté et battu sur le bord de la route pour aller au lac Stonybrook. Personne n'a rien vu, bien sûr, dit-elle, de la colère dans la voix. Et personne n'a été arrêté pour ça. Les gens rigolent de ça. Ca me donne envie de vomir. A chaque fois que quelqu'un en parle, Maman à un regard méchant. Si tu étais encore dans le coin… ça aurait pu être toi, Papa, murmura-t-elle. Je supporte pas d'y penser.

Une image de Jack s'imposa dans l'esprit d'Ennis. Il était sur le sol avec ces démonte-pneus se levant et s'abaissant.

- Je sais.

Une terrible pensée s'immisça dans la tête d'Ennis, une pensée qui pourrait ruiner le cessez-le-feu qu'il avait réussi à négocier entre lui et sa conscience.

- Junior… quelqu'un s'en est déjà pris à toi ou Francie? A cause de moi?

- Non, répondit-elle avec conviction. Je me demandais s'ils le feraient mais personne ne l'a jamais fait.

Elle le regarda.

- Mais ils le feraient sûrement si j'étais un garçon. Je sais pas pourquoi ça fait une différence, mais il y en a une. Tiens, ça me fait penser… Jack n'a pas un garçon?

- Si. Il a 17 ans.

- Les gens s'en prennent à lui?

- Pas que je sache. Et s'ils le faisaient, tu peux être sûre que Lureen engueulerait vraiment Jack.


Liz dressa l'oreille quand elle entendit le pick-up d'Ennis descendre l'allée.

- Jack! cria-t-elle, posant son livre et se levant. Ils sont là!

Elle regarda par la fenêtre tandis qu'Ennis rangeait la voiture dans le garage et sortait de la voiture, accompagné par une fille mince, avec de longs cheveux châtain. Elle resta en arrière quand Jack sortit sur le porche, ne voulant pas s'immiscer dans un moment de famille. Junior fit un grand sourire et agita les bras. Elle couru jusqu'au porche et le serra dans ses bras.

- Salut, Jack, s'exclama-t-elle.

- Voilà ma petite fille préférée, dit Jack, la serrant à son tour et lui embrassant la tempe.

Il se recula.

- Tu deviens de plus en plus jolie à chaque fois que je te vois!

Liz vit Junior rigoler un peu.

- Tes cheveux sont de plus en plus gris, répliqua-t-elle, tendant la main pour tirer doucement ses cheveux.

- Oh, je sais, dit-il. Je les arrache, mais à chaque fois que j'en enlève un, y'en a trois qui poussent.

Ennis entra dans la maison, le sac de Junior sur son épaule. Liz se redressa et afficha son sourire le plus amical, se demandant ce qu'Ennis avait dit à Junior à son sujet, s'il lui en avait touché un mot. Apparemment, il l'avait fait, parce que Junior s'approcha d'elle immédiatement.

- Vous devez la journaliste! Papa m'a parlé de vous.

Elle tendit une main que Liz serra.

- Je m'appelle Liz. Je suis contente de vous rencontrer, Mademoiselle Del Mar.

- Oh, allons. Appelez-moi Junior, tout le monde le fait. Oh, Papa, ne range pas mon sac de suite, j'ai quelque chose à l'intérieur.

Ennis s'arrêta, les sourcils froncés, et revint dans le salon. Elle prit son sac et s'assit sur le canapé.

- J'ai quelque chose pour toi de la part de Maman.

Ennis s'assit à côté d'elle, les sourcils encore plus froncés.

- Ta maman m'a envoyé quelque chose? demanda-t-il.

Junior plongea le bras dans son sac et sortit une longue et épaisse écharpe, avec des rayures rouges et blanches, comme une canne à sucre.

- Maman en a fait une centaine l'hiver dernier. Quand je faisais mon sac, elle me l'a donnée et m'a dit de te la donner à toi.

Ennis la prit, la tenant avec précaution, comme si c'était un mirage qui pouvait s'évaporer à tout moment. Junior sourit.

- Elle m'a dit de te dire que tu ferais mieux de garder ton cou au chaud durant ces satanés hivers du Vermont, ou sinon, tu attraperas la mort.

Liz sentit des larmes au coin de ses yeux alors qu'Ennis gardait les yeux fixés sur cette écharpe, son visage étant comme un masque d'étonnement incrédule au vu de cette missive du camp opposé. Elle jeta un œil à Jack, qui se tenait à côté et qui regardait le visage d'Ennis avec une telle expression de tendresse que Liz fut un peu jalouse. Charlie ne l'avait certainement jamais regardée comme ça.

- Oh, et bien… dit Ennis.

Il s'éclaircit la gorge.

- Ben, tu diras à ta maman que je lui en suis vraiment reconnaissant.

Junior plongea le bras dans son sac et sortit une autre écharpe, avec des rayures noires et vertes cette fois.

- Puis elle a dit«Et donne celle-là à l'ami de ton père. Il n'y a pas de raison qu'il meure d'une pneumonie lui non plus»

Elle la tendit à Jack dont l'expression était passée de la tendresse à l'ahurissement en une seconde. Ennis leva les yeux vers Jack alors qu'il prenait l'écharpe des mains de Junior.

- Seigneur, je… je sais pas quoi dire. Je pensais qu'Alma ne voulait pas admettre que j'existais.

- Elle n'est plus aussi méchante qu'avant, dit Junior. Elle n'a plus l'air si dingue à propos de ça. En fait, elle m'a posé quelques questions, plutôt vagues d'ailleurs. Elle m'a demandé comment était le ranch, et comment ça marchait. Et quelques mois plus tard, après la mort de cet homme dont je t'ai parlé. Elle m'a demandé de m'asseoir, très sérieuse. On aurait dit qu'elle essayait de garder son sang-froid. Elle a dit «Junior, dis moi un truc. Ton père et son… ami. Les gens sont gentils avec eux, là où ils vivent?

La gorge d'Ennis se serra. Jack fit un bref bruit de choc et se tourna à moitié.

- Elle a demandé ça? demanda Ennis.

- Bien sûr. Je lui ai dit que vous aviez beaucoup d'amis ici, et que les gens étaient très gentils. Elle a juste hoché la tête et dit «C'est bien, alors». Et c'est tout ce qu'elle a dit.

Ennis fixait à nouveau sa nouvelle écharpe.

- Ca me tranquillise, Junior. Rien n'est de la faute de la maman, et ça me fait mal au cœur qu'elle ait été blessée. Si elle se sent prête à me pardonner, alors c'est…

Il s'arrêta.

- C'est un beau jour pour tout le monde, n'est-ce pas?