Liz s'assit jambes croisées sur les couvertures de son lit, fixant les cinq dossiers éparpillés devant elle. Sur l'un d'eux était marqué 'Histoire', sur un autre 'Relation', sur un autre 'Vie Quotidienne', et sur les deux derniers était marqué 'Communauté' et 'Vie Sexuelle'. Quatre de ces dossiers étaient remplis de notes, de gribouillages et de bribes de conversations écrites. Le cinquième était totalement vide.

Elle devrait leur poser des questions à propos de leur vie intime à un moment. Il ne pouvait pas le repousser tout le temps. Elle pourrait certainement écrire sur eux sans mentionner l'existence de leur vie sexuelle, mais ça semblait quand même lâche. Ca les priverait d'une part importante de leur humanité d'atténuer leur relation et d'y imposer un voile de chasteté. L'histoire se plierait aux exigences des lecteurs, rendant leur histoire plus facile à accepter au lecteur le plus délicat, et elle détestait se plier aux exigences, quelles qu'elles soient. Ennis et Jack n'étaient pas un couple d'hommes gays sanctifiés, asexués et édulcorés-pour-votre-protection pour qu'ils soient tolérés uniquement pour leurs conseils stylistiques ou leur aptitude comique, ils étaient une paire de fermiers en pleine forme, sanguins et elle savait parfaitement qu'ils faisaient l'amour, probablement très souvent, et qu'il serait malhonnête (pour ne pas dire injuste envers eux) de prétendre que ce n'était pas le cas.

Le problème était qu'elle avait laissé son objectivité au placard, et que c'était uniquement de sa faute. Elle ne pouvait plus les regarder et voir en eux un sujet journalistique. Elle les regardait et voyait Ennis et Jack, et elle détestait s'immiscer dans leur intimité. Elle avait aussi une très bonne idée de comment ils réagiraient à de telles questions, et ce n'était pas une perspective optimiste. Ennis ne voudrait pas en parler. Il se lèverait probablement et partirait si jamais le sujet se présentait. Elle pourrait peut-être amener Jack à discuter, mais seulement si Ennis était hors de portée de voix, et il serait hésitant à l'idée de partager trop de choses à propos de ce qu'il gardait avec précaution. Elle ne pourrait pas supporter de les interroger comme elle le ferait avec un étranger, les faisant parler avec attention et les manipulant avec des séries de questions faites pour les libérer de leurs inhibitions et les faire s'ouvrir à elle.

Elle avait essayé d'éviter d'avoir à poser des questions en rassemblant des informations en les observant. Cette approche avait été absolument infructueuse, pour ne pas dire pire, dû au fait qu'ils ne trahissaient rien. Si elle n'avait su la vraie nature de leur relation, elle aurait pu penser qu'ils étaient colocataires, ou amis, voire même frères. Les contacts physiques qu'elle avait observés entre eux avaient consisté à exactement deux situations où Ennis avait posé la main sur la nuque de Jack: une fois lorsqu'il était sorti pour vérifier la clôture, et une fois lorsqu'ils avaient quitté la maison des Trimble. Elle les avait vus accidentellement endormi dans leur lit, mais ça ne lui avait rien dit. Ils étaient juste allongés là.

Le simple fait était qu'ils n'étaient pas des hommes à s'engager dans des contacts désinvoltes… c'est à dire, pas quand ils pouvaient être observés. D'après ce qu'elle savait, ils étaient constamment en train de le faire quand ils étaient seuls dans la maison, bien qu'elle en doute.

Elle devait aussi avouer un certain intérêt lascif, et ça la rendait mal à l'aise par rapport à ses propres motivations. Elle ne savait rien à propos du sexe chez les homosexuels. Ca ne faisait pas partie de la discussion sur les fleurs-et-les-abeilles, en tout cas, pas celle qu'elle avait eue. Elle avait présumé que des gens avaient écrit des livres sur ce sujet, mais ça ne l'aidait pas plus que ça maintenant. Mais Ennis et Jack n'étaient pas là pour satisfaire sa curiosité, et ne prendraient probablement pas très bien qu'elle leur pose toutes les questions embarrassantes et explicites qui lui étaient passées par la tête. Qui est actif? C'est toujours le même, ou vous changez? Ca fait mal? Est-ce que vous devez utiliser certains produits? Vous pouvez le faire face à face? Vous avez des rapports buccaux? Vous vous embrassez souvent, ou moins qu'avec des femmes? Elle avait l'impression d'avoir une nouvelle fois douze ans, apprenant les choses du sexe pour la première fois et se demandant où va le pénis. Elle avait espérer qu'elle pourrait faire apparaître des homosexuels anonymes et amicaux qui répondraient à ses questions pour qu'elle puisse arrêter de penser à ça.

Le sujet entier était juste trop… perturbant. Penser à leur vie sexuelle amenait à son esprit des images mentales gênantes de ses charmants amis masculins faisant des choses vagues, tout nus, ensemble, ce qui la faisait se sentit comme une voyeuse ou lui donnant d'étranges palpitations dans le ventre, qu'elle essayait d'ignorer.

Heureusement, ses arguments tournant en ronds furent interrompus par un petit coup sur sa porte.

- Entrez, dit-elle, plaçant le dossier 'Vie Sexuelle' sous son attaché-case.

La porte s'ouvrit et Junior entra dans la pièce.

- Oh, bonjour, dit-elle.

- Ca vous dérange si je viens? demanda Junior.

- Non, vas-y.

Liz enleva le reste de ses notes et se déplaça de l'autre côté du lit.

- Assieds-toi.

Liz avait aimé Junior quasiment de suite. Elle était calme comme Ennis, mais était plus encline à engager une conversation. Une fois que le sujet fut lancé, elle avait posé plein de questions à Liz à propos de la vie citadine et de son travail de journaliste.

Ce qui avait été le plus intéressant à observer pour Liz avait été la dynamique entre tous les trois. Ennis s'était assis à côté de Junior, le langage corporel dévoilant son aisance avec elle. Jack s'était assis pas loin, sur le haut d'une chaise, s'approchant, disant silencieusement à Liz qu'il voulait être inclus dans leur famille quand ils discutaient, mais n'était pas très sûr de sa place. Junior avait l'air plutôt à l'aise avec Jack lorsqu'ils parlaient, mais quand lui et son père se parlaient tous les deux, aussi inoffensif que soit l'échange, elle se reculait juste un peu, ses yeux se fermant un peu et ses bras se serrant.

Maintenant, Junior grimpait sur le lit et croisait les jambes, imitant la posture de Liz.

- C'est tellement nouveau d'avoir une autre fille à la maison, dit Junior avec un sourire timide. Papa est allé se coucher et je n'ai pas encore sommeil.

- Moi non plus. J'étais juste en train de ranger mes notes.

- Oh! Je peux regarder?

- Sûr, répondit Liz, sortant le dossier 'Vie Quotidienne', celui qui semblait être le plus sûr à montrer à la fille d'Ennis.

Junior tourna quelques pages, ses yeux scannant les pattes de mouche de Liz.

- Tout ça, c'est juste sur Papa et Jack?

- C'est un dossier parmi les cinq.

- Je ne peux pas imaginer qu'il y ait tant à écrire sur eux.

- Cette vie est nouvelle pour moi. Je dois écrire tout ce que je découvre, par seulement sur eux, mais sur le ranch et la ville.

Liz leva la tête.

- Est-ce que je peux te poser quelques questions?

- Sûr.

- On dirait que tu acceptes très bien les choix de ton père maintenant, mais ça n'a pas dû être aussi facile au début. Ca te dérange si on en parle un petit peu?

Junior secoua la tête.

- En fait, je n'ai pas toujours su ce qu'il s'était passé. Je savais qu'il était parti et avait créé un ranch. Je ne savais pas pour Jack. Puis quand je l'ai découvert, je ne savais pas vraiment ce que ça voulait dire. Quand j'ai enfin compris… et bien, c'était pas super pendant un moment.

- J'imagine.

- C'était comme si mon père était mort, et il y avait ce total étranger à sa place. Puis, je suis venu à penser que peut être celui que je croyais être mon père n'avait jamais existé, et que c'était cet autre homme, toujours, et que le père que je connais était juste un masque qu'il mettait pour cacher l'homme qu'il était vraiment. J'étais jalouse que Jack eut connu le vrai homme tout le temps, et que je n'eut connu peut être que le masque.

Elle soupira.

- Mais après les deux premières fois où je suis venu ici, j'ai pu voir que c'était le même que mon vieux père, sauf qu'il était… heureux.

Elle fixa le dessus de lit, les mains jouant avec un des fils décousu de l'édredon.

- Je ne le dis pas à Papa, mais… j'ai toujours des problèmes.

- Comme quoi?

Junior leva les yeux vers le visage de Liz et parla calmement.

- Je prétends qu'ils sont juste amis, murmura-t-elle. Dans ma tête. Je sais qu'ils ne le sont pas, mais c'est plus facile de penser de cette façon.

- J'imagine comment ce doit être.

- Je n'aime pas penser qu'ils sont… vous savez. Comme ça. Je garde dans ma tête que c'est juste mon père, et son ami Jack, et qu'ils vivent ici ensemble, et c'est tout.

Elle fronça les sourcils.

- Est-ce que c'est mal?

Liz rigola.

- Junior, les enfants se disent la même chose à propos de leurs parents depuis la nuit des temps.


La maison était remplie du profond calme d'une nuit d'été quand Liz se leva pour répondre à l'appel de la nature. A moitié endormie, elle traîna les pieds jusqu'aux toilettes et fit ce qu'elle avait à faire, baillant profondément. Elle alla jusqu'au miroir et regarda son reflet, observant qu'elle avait bien bronzé depuis qu'elle était là. Les tâches de rousseur augmentaient sur ses pommettes.

Elle prenait une profonde respiration quand elle aperçut un rapide mouvement du coin des yeux. Elle alla à la fenêtre, le cœur battant à tout rompre, et regarda dans le jardin juste à temps pour voir Ennis, dans son pyjama, traversant furtivement la cour depuis la maison. Liz fronça les sourcils. Pourquoi diable Ennis s'éclipserait-il au milieu de la nuit? La seule raison possible était que… elle secoua la tête. C'était impossible. Ennis ne pouvait pas retrouver un simple amour adultère. Elle refusa de le croire. Il n'était pas du genre à tromper.

Elle se glissa dans l'entrée, parfaitement éveillée maintenant. Elle pouvait voir la porte close de leur chambre, et elle pouvait imaginer Jack à l'intérieur, parfaitement endormi et inconscient, tandis qu'Ennis était dehors en train de faire Dieu sait quoi. La colère monta dans sa gorge au nom de Jack, et avant qu'elle puisse s'arrêter, elle était sortie par la porte de derrière et se dépêchait de traverser la cour à moitié accroupie, la tâche blanche du t-shirt d'Ennis la guidant. Elle resta dans l'ombre faite par les veilleuses verdâtres des dépendances et regarda tandis qu'Ennis entra dans l'étable.

Liz se glissa derrière la grange du côté éloigné de l'étable pour avoir un meilleur poste d'observation. Ennis était debout sur le pas de la porte des quartiers du palefrenier, qui était largement inutilisé parce que Billy ne vivait pas au ranch. Il regardait vers l'extérieur et vers la cour, comme s'il attendait quelqu'un. Liz s'accroupit dans l'ombre… elle pouvait le voir, mais il ne pouvait absolument pas la voir elle.

Dix minutes passèrent. Ennis attendait, bougeant de temps en temps, regardant la plupart du temps la cour. Elle le vit sortir une cigarette, la fixer un moment, puis la jeter. Finalement, après un long moment, elle entendit un rapide sifflement de quelque part dans l'ombre. Ennis se redressa, et elle l'entendit soupirer de soulagement tandis qu'une silhouette se détachait de l'ombre et se dirigeait vers l'étable pour le rejoindre. La mâchoire de Liz se serra quand Ennis s'avança pour étreindre l'homme (parce que c'était, sans aucun doute, un homme).

Comment pouvait-il, pensa Liz, toutes les images idylliques de la grande passion de conte de fées de Jack et Ennis s'effondrant autour d'elle. Jack avait confiance en lui… et je ne l'aurais jamais cru capable de… la bouche de Liz s'ouvrit. Ennis s'était reculé et retourné, l'homme dans ses bras venant à sa vue, un rayon de lumière lui tombant sur le visage.

C'était Jack, bien évidemment. Qui d'autre? Liz se frappa le front avec une main non-métaphorique. Avait-elle vraiment pensé qu'Ennis avait une petite aventure? Oui, mais étant donné les circonstances, elle pensait qu'elle pouvait être pardonnée. Pourquoi un homme se faufilerait-il hors de chez lui pour un rendez-vous secret avec son propre partenaire quand il avait un lit parfaitement utilisable dans sa propre chambre… donnant directement sur le couloir où son adolescente de fille dormait. Elle hocha la tête. Tout était clair maintenant, c'était un parfait…

Oh mon dieu. Liz cligna les yeux, ceux-ci rivés sur la vue d'Ennis et Jack s'embrassant comme des diables. Elle n'avait jamais vu deux hommes s'embrasser avant. Toute son expérience des baisers, que ce soit observer et participer, avait été du genre hétéro. Dans cette situation, il semblait toujours y avoir un embrasseur et un embrassé, généralement l'homme et la femme, respectivement. Ici, il y avait deux embrasseurs, et on aurait dit qu'ils étaient engagés dans un genre de concours pour déterminer qui était le meilleur. Heureusement, ce semblait être le genre de concours où tout le monde gagne.

Je ne devrais pas regarder ça. C'est privé. Je suis de trop. Je devrais vraiment partir maintenant. Je peux pas croire que je…

Seigneur, c'est chaud.

Liz posa une main sur ses yeux, se leva et s'éloigna de sa cachette. Elle regardait loin de l'étable avant d'enlever de baisser la main, puis se précipita vers la maison aussi vite (et silencieusement) que ses jambes pouvaient le faire.


Ennis fixa la cigarette. Elle l'appelait.

- Allez Ennis, Juste une. Ca aura un si bon gout, tu le sais. Il ne le remarquera pas.

Mon cul qu'il ne le remarquera pas. Il ne serait pas à deux mètres que son nez se plisserait d'une façon qui aurait pu être mignonne si ça ne voulait pas dire qu'il ne s'approcherait pas.

- Dieu, Ennis, dirait-il. Tu pues comme un cendrier.

Et ça réduirait les chances d'Ennis d'avoir un petit quelque chose ce soir à rien. Il jeta la cigarette.

Il regarda son poignet, mais sa montre n'était pas là, bien sûr. Il avait juste enfilé un t-shirt par dessus son bas de pyjama. Jack était supposé suivre dans dix minutes, mais il savait qu'il le ferait attendre juste pour punir Ennis de lui faire subir cette routine clandestine à chaque fois que Junior venait les voir.

Il s'amusa à imaginer Jack étendu sur le lit, attendant qu'il soit l'heure. Il aurait un bras passé sous la tête, son torse nu… Ennis ferma les yeux, souhaitant être là-bas plutôt qu'ici dehors dans cette vieille étable pleine de courants d'air. Il pourrait regarder Jack sans arrêt, un fait qu'il avait mis du temps à assimiler dans son esprit. Ennis Del Mar était un homme qui aimait les nichons. Il aimait l'odeur des hanches d'une femme et la courbe de sa taille. Il aimait les cheveux longs et la peau douce et les lèvres douces aussi. Les lèvres douces étaient ce qu'il préférait, en fait. Il aimait les corps des femmes. D'accord?

Enfin, c'était ce qu'il avait toujours pensé. Ce qui explique pourquoi ce fut une telle surprise pour lui quand il était à Brokeback de ressentir une petite palpitation dans son estomac quand il voyait Jack sourire, ce large sourire plein de dents blanches qui le frappait comme un plongeon dans un lac glacé un jour de grosse chaleur. Comment pouvait-il être un homme avec un œil pour les femmes quand ces mêmes yeux n'arrêtaient pas de s'égarer pour admirer comment Jack remplissait son jean, et comment il regardait vers cette jument bondissante, ses jambes se fléchissant pour rester sur son dos quand elle faisait de son mieux pour l'éjecter?

Et puis… oh, et puis quand c'est arrivé. S'il aimait autant les femmes, comment se faisait-il que quand la parole l'abandonnait, le laissant grognant et haletant du sentiment d'être à l'intérieur de la chaude étroitesse de Jack, tout ce qu'il pouvait penser était Dieu, comment ai-je pu vivre sans ça? Le lendemain, à cheval sur Cigar, sous le premier soleil qui brillait sur un Ennis Del Mar qui avait connu le corps d'un autre homme, ses pensées fiévreuses s'étaient transformées de comment ai-je pu vivre sans ça à comment ai-je pu vivre sans lui

Le temps qu'il revienne au campement ce soir là, Ennis n'était sûr de rien sauf du besoin qui coulait en lui comme du sang coulerait d'une blessure, le besoin de toucher Jack une nouvelle fois et ressentir ce bien être et cette légèreté qui l'envahissaient quand Jack souriait. Ils s'étaient assis autour de ce feu durant des heures, sans parler, les questions qu'ils ne posaient pas empoisonnant l'intimité temporaire qu'ils avaient connu avant. Ennis était à deux doigts de tout envoyer balader, et de retourner voir les moutons. Il n'aimait pas penser à ce que serait sa vie maintenant s'il avait ça à l'époque. Il n'avait jamais su où il avait trouvé le courage de se lever et d'aller dans cette tente, mais la récompense pour son courage avait été l'inattendue libération d'être bercé dans les bras musclés de Jack, d'abandonner le monde et toutes ses espérances et de se consacrer au toucher de la peau de Jack, et ses baisers, et cette chose indéfinissable qui avait été créée entre eux.

Maintenant, bien entendu, ça ne le dérangerait plus de savoir que bien qu'il ait peut être encore une appréciation pour les courbes des femmes, il avait une bien meilleure appréciation des bras fort musclés de Jack et de cette ligne de muscles qui courait autour de ses hanches. Mais tout n'avait pas été une mise au point. Comme il l'avait découvert lors de cette seconde nuit, quand il avait ressentit une étrange et nouvelle émotion qu'il savait être l'amour toucher son cœur pour la première fois dans sa vie, Jack avait des lèvres affreusement douces.

Il entendit un rapide sifflement de l'extérieur et il se redressa. Jack sortit de l'ombre, un demi-sourire sur son visage. Il ne gâcha aucun mot, venant directement dans les bras d'Ennis et l'embrassant avec force, ces douces lèvres qui avaient été si récemment dans les pensées d'Ennis attaquant les siennes comme pour lui montrer qui était le patron. En ce qui concernait Ennis, Jack pouvait être le patron s'il voulait, tant que sa personne était toujours disponible pour l'appréciation suivie d'Ennis.

Ennis tenait la tête de Jack dans les mains et força ses lèvres à s'ouvrir avec sa langue, sentant la respiration de Jack s'engouffrer dans ses propres poumons. Jack murmurait quelque chose, Ennis ne savait pas quoi et il s'en fichait un peu, il était trop pris par le sentiment d'avoir Jack à lui, un sentiment dont il ne se lassait jamais. Parfois, surtout lors des premiers jours de leur relation, savoir uniquement de Jack l'aimait suffisamment pour se donner aux désirs d'Ennis était un puissant aphrodisiaque. Désormais, il savait que Jack recevait autant qu'il donnait, mais ça lui faisait toujours quelque chose de savoir que s'il voulait autant Jack, il était lui-même voulu autant en retour.

- Ennis, réussit finalement à dire Jack.

Ennis pouvait le sentir sourire.

- Waouh, cowboy. T'es vachement emballé ce soir. T'as commencé sans moi? C'est pas très fair-play de ta part.

Ennis sourit.

- Nan. Je pensais juste à toi quand j'attendais, c'est tout.

Il bougonna.

- Je devais être un peu excité.

Le sourire s'effaça du visage de Jack.

- Tu m'excites toujours, dit-il, sa voix n'étant plus qu'un ronronnement communiquant directement avec la colonne vertébrale d'Ennis. Avec un grognement, il tira la bouche de Jack vers la sienne et le dirigea aveuglément vers les quartiers du palefrenier. Il pouvait sentir l'érection de Jack contre ses hanches; il attrapa le haut du t-shirt de Jack et le jeta par dessus sa tête.

Jack attrapa les épaules d'Ennis et le fit tourner, puis le poussa en arrière jusqu'à ce que ses jambes touchent le lit. Dieu, c'est un sauvage ce soir, eut juste le temps de penser Ennis avant que Jack se mette à genoux, abaissant le pyjama d'Ennis et baissant la tête sans préambule.

- Seigneur, Jack, gémit Ennis.

Il se stabilisa en mettant une main sur le mur, l'autre s'entortillant dans les cheveux de Jack. La première fois que Jack avait fait ça (ce qui c'était fait ridiculement tard dans leur relation), il avait été stupéfait de découvrir qu'il trouvait la vue de l'acte aussi excitante que la sensation. Les rares fois où Alma l'avait persuadé de le faire, il avait fermé les yeux et s'était immergé dans la sensation, mais avec Jack, il ne pouvait pas supporter de regarder ailleurs de peur de rater un simple moment. Il devait se voir glisser dans la bouche de Jack, la façon dont ses lèvres étaient enroulées autour de son manche, et l'image qui le détruisait à chaque fois, comme ça allait être le cas… Jack choisissait toujours le bon moment pour lever les yeux vers le visage d'Ennis, et la vue de Jack regardant en l'air par dessous ses cils était comme une secousse qui court-circuitait le cerveau d'Ennis.

Ennis vint avec un cri, ses genoux lâchant et le faisant tomber sur le lit. Jack enleva ce qu'il restait de son pyjama et se glissa vers lui, se désapant lui-même dans le processus. Ennis cambra son corps de toute sa longueur avec le corps de Jack contre lui, nu et chaud; il l'enlaça et les mena tous les deux sur le lit, se dégageant de son t-shirt et enroulant ses jambes autour de celles de Jack alors qu'ils s'embrassaient, tous leurs vêtements posés où ils avaient été lancés.

Ennis dirigea ses hanches vers celle de Jack, glissant les mains vers ses fesses pour faire comprendre à Jack se qu'il voulait. Jack se recula.

- Vraiment? murmura-t-il. T'es sûr?

- Ouais, répondit Ennis, hochant la tête.

Il commença à se retourner, mais Jack l'arrêta.

- Non, dit-il. Comme ça. Je veux te regarder, expliqua-t-il, penchant la tête pour embrasser une nouvelle fois Ennis.

Il ne s'arrêta pas, continuant de l'embrasser tandis qu'Ennis rapprochait leurs deux corps. Ennis s'agrippa aux fesses de Jack lorsqu'il entra en lui, haletant et s'exhortant à se relaxer, sachant qu'au final, cela valait le coup. Il n'était encore pas vraiment habitué à ça. Il avait fallu que deux ans se passent dans leur maison, ici, au ranch, avant qu'il n'ai vraiment eu le courage de le tenter. Jack ne lui avait jamais mis la pression, mais Ennis se sentait vaguement coupable d'être toujours celui qui menait. Il avait avoué avoir le désir de savoir comment c'était de sentir Jack en lui, de voir le visage de Jack et de voir ce qu'il lui faisait ressentir.

La première fois avait été… pas bonne. C'était un peu comme se faire ramoner par le manche d'une hache. Après ça, Ennis avait passé dix bonnes minutes à s'excuser pour leur première fois tandis que Jack rigolait et lui assurait que ça n'avait pas été aussi mauvais, ce dont Ennis doutait.

Mais maintenant, cette première fois semblait à une éternité d'eux, alors qu'il s'allongeait là, en levant les yeux vers ceux de Jack, regardant ses muscles se contracter sous sa peau tandis qu'il se pressait de plus en plus contre lui, jusqu'à ce qu'il soit entièrement rentré. Ennis ravala un grognement lorsqu'il ressentit cette puissante sensation d'être rempli, d'être pris, d'être vouluqui montait en lui en ce moment. C'était l'impuissance qu'il percevait dans cet acte qui l'avait effrayé si longtemps, mais une fois qu'il l'eut vraiment fait, il découvrit que ça avait l'effet contraire sur lui. Se donner à Jack lui donnait le sentiment d'être tout puissant, d'une manière éphémère qu'il ne comprenait pas vraiment mais qu'il ne pouvait nier. Jack exhala et pris appui sur ses coudes, pressant les paumes de ses mains sur les joues d'Ennis.

- Ca va, cowboy? murmura-t-il.

Ennis eut un large sourire, enroulant ses jambes autour des hanches de Jack.

- Ca ira si tu me prends comme il faut, chéri, répondit-il dans un murmure.

Jack grogna et laissa tomber sa tête sur l'épaule d'Ennis.

- Dieu, tu me rends fou, murmura-t-il.

Et puis tout ne fut plus que respirations et chaleur et Jack en lui et puis il voulait que ça aille plus vite et plus fort. Il pressa Jack contre lui avec ses mains et ses lèvres, et Jack lui rendit la pareille, et puis il vint une nouvelle fois, et après un grognement, Jack l'embrassa avant d'écarter ses cuisses et de se laisser tomber, ses muscles se contractant sous les mains d'Ennis jusqu'à ce qu'il ait fini, poussant un cri et s'effondrant dans les bras d'Ennis avec un sourire stupide sur le visage.

- Dieu tout puissant, Ennis, haleta-t-il. Un de ces jours, je te promets que je vais crever au lit avec toi.

Ennis sourit et embrassa son front.

- Et ben, j'aimerais pas partir d'une autre manière.


Ils se mirent sous les couvertures des quartiers du palefrenier une fois que l'air de la nuit eut rafraichit la sueur de leurs corps. La main de Jack caressait paresseusement les cheveux d'Ennis là où sa tête reposait sur l'épaule de Jack, son autre bras enroulé autour du torse d'Ennis. Il était toujours sous le choc de leur nuit d'amour et du fait qu'Ennis avait voulu qu'il mène la danse. Cela n'arrivait pas souvent, et quand c'était arrivé avant, ce n'était pas comme si Jack l'avait demandé. Ennis soupira.

- Je peux te demander un truc?

- Sûr.

- T'as déjà eu autant de plaisir à faire l'amour avant?

Jack hocha la tête.

- Oh, ouais. Sûr.

La tête d'Ennis se releva soudain, une incompréhension presque comique sur le visage.

- C'est vrai?

Jack ne put pas se retenir et se mit à sourire.

- Dieu, oui. Mardi dernier, quand on l'a fait dans la douche. J'ai vu des étoiles pendant une demi-heure.

Les sourcils d'Ennis se froncèrent encore plus et ses yeux se rapprochèrent, mais un sourire commençait à apparaître aux coins de sa bouche.

- C'est pas ce que je voulais dire, et tu le sais, Jack fuckin' Twist, et tu sais que j'étais en train de me dire que je le referais bien, mais là, je suis plus si sûr.

- Alors si tu as une question à me poser, fais-le correctement.

Ennis soupira avec lassitude.

- T'as déjà eu autant de plaisir à faire l'amour avec quelqu'un d'autre?

Jack secoua la tête.

- Non, bien sûr que non. Et toi?

Il laissa sa tête retomber sur le torse de Jack.

- Même pas en rêve, murmura-t-il.

Ils restèrent ainsi allongés quelques minutes, se caressant l'un l'autre et appréciant cette sensation de bien-être. Jack sentait le souffle chaud d'Ennis sur son cou et le battement de son cœur contre son torse.

- Tout à l'heure, quand je t'attendais, confia Ennis, je pensais à notre deuxième nuit à Brokeback.

Jack sourit.

- Ouais.

C'était un souvenir auquel il repensait souvent et qu'il examinait tout autant. A quel point Ennis avait été hésitant, à quel point il n'avait pas été capable de croiser le regard de Jack, puis une fois qu'il avait cédé, à quel point Jack avait senti toute la tension quitter le corps d'Ennis et se fondre en lui, ses mains courant sur le torse nu de Jack. La nuit précédente avait peut être été la première fois qu'ils faisaient l'amour, mais c'était cette seconde nuit qui restait plus importante dans la mémoire de Jack. Ca marquait le début de leur histoire, pour de vrai. Ca marquait le moment où c'était plus qu'un coup d'un soir. Jack soupira.

- Je t'aime Ennis, murmura-t-il, embrassant son front.

Il sentit le sourire d'Ennis contre son torse et le serra plus fort dans ses bras. Il n'attendait pas une réponse de lui. Il lui avait dit quelques jours auparavant, puis il l'avait entendu de la bouche de Liz (quelque chose de violent) et ça lui suffirait pour un long moment.

- J'ai un sentiment bizarre, annonça Ennis après un autre long silence.

- T'as une jambe engourdie ou un truc du genre?

Il eut un petit rire.

- Non, c'est au sujet de Liz.

- Ennis, si tu penses à Liz alors qu'on est tous les deux au pieu, à poil, alors on a un problème.

- Tais-toi et laisses-moi finir.

- Bien, continue.

Ennis changea de place.

- Je pense qu'elle essaye de nous poser des questions sur ça.

Jack fronça les sourcils.

- Sur quoi?

- Tu sais. Notre… vie privée.

- Tu veux dire notre vie sexuelle.

- Et ben, ouais.

- T'as sûrement raison. C'est une journaliste, et les journalistes sont fouineurs de nature, et si elle écrit sur nous et notre vie de ranchers gays, et bien, j'imagine que ça en fait partie, non? En plus, elle est probablement curieuse.

Ennis bougonna.

- Ce qu'on fait tous les deux en privé n'est pas son affaire.

- Rien ne l'est, mais ça ne l'empêche pas de demander. Ni nous de répondre, à en juger par tout ce que nous lui avons dit dernièrement.

Ennis prit appui sur un coude pour se soulever et rencontrer le regard de Jack.

- Ce que tu veux dire, c'est que tu penses que nous devrions lui raconter notre vie sexuelle?

Jack haussa les épaules.

- Je ne dit pas que nous devrions lui décrire nos positions préférées en détails, mais où est le problème si on en parle d'une manière générale?

Ennis s'effondra sur le dos à coté de Jack.

- Je ne serais plus jamais capable de la regarder en face.

- C'est vrai, j'avais oublié. Je parle au mec qui ne supporte pas de faire l'amour dans sa propre maison quand sa fille est là.

- Seigneur, Jack, elle est de l'autre côté de ce putain de couloir! Elle pourrait être traumatisée pour la vie si elle entendait… quelque chose…

- Et bien, Lizzie n'est pas ta fille et je pense qu'on devrait lui en parler. Depuis deux jours, je l'ai vu nous observer comme si elle avait quelque chose en tête et qu'elle ne savait pas comment nous le demander. On pourrait lui épargner ce problème de savoir comment le faire et juste s'asseoir avec elle et en discuter.

Ennis grommela.

- Je n'aime pas trop l'idée de raconter nos affaires privées à quelqu'un, Jack.

Il se leva à nouveau. Jack fut surpris par la tension qu'il pouvait voir sur son visage. Il s'approcha et posa une main sur la joue de Jack, laissant son pouce courir sur ses lèvres.

- C'est quelque chose de spécial. C'est juste pour nous.

Jack hocha la tête.

- Je n'ai pas non plus envie de tout exposer au monde entier. Mais on pourrait au moins écouter ce qu'elle veut nous demander, puis on décide. Tu n'es pas obligé de parler si tu veux pas.

Il se tourna de son côté et posa sa tête sur l'épaule d'Ennis.

- Je veux plus parler de Liz pour le moment, murmura-t-il, embrassant son cou.

Il sentit plus qu'il entendit un grondement dans la poitrine d'Ennis.

- Qu'est ce que tu veux, alors? demanda Ennis, ses mains parcourant à nouveau le dos nu de Jack, un sourire dans la voix.

Jack se recula.

- Il faut que je te l'épelle, mon amour?

Ennis faisait semblant de ne pas faire attention à la plupart des marques d'affection (il appelait Jack « rodéo» la plupart du temps, utilisant «chéri» quand il se sentait particulièrement passionné et un autre terme dans de très rares et intimes occasions) mais Jack savait que secrètement, pour une raison inconnue, cela faisait emballer le moteur d'Ennis quand Jack l'appelait «mon amour». Il l'avait accidentellement découvert quand il avait utilisé ce terme dans une plaisanterie. Ennis avait immédiatement arrêté de rigoler, ses yeux foncés brillant, et lui avait demandé de le répéter. Jack l'avait fait, sans une once d'humour dans la voix, et Ennis l'avait attaqué avec une vigueur renouvelée.

La magie avait fonctionnée une nouvelle fois cette nuit-là, et Jack ne pouvait pas faire grand chose, mis à part s'accrocher et apprécier le moment.