Jack aimait les matins. Quand il vivait à Childress, c'était ses seuls moments de paix. Lureen et Bobby aimaient tous les deux rester au lit le plus longtemps possible, donc il se levait tôt, parfois avant l'aube. Il prenait son café et allait sous le porche, puis s'asseyait et pensait à Ennis tandis qu'il regardait le soleil se lever sur la plaine du Texas. C'était devenu comme leur moment particulier ensemble, même si Ennis n'était pas là et ne savait pas que Jack pensait à lui.

Samedi promettait d'être un jour chargé. Toute la maisonnée allait à la foire du conté. Jack, il ne savait comment, avait été embringué comme juge de la compétition de veaux, donc il passerait la plupart de l'après-midi à peloter des animaux d'élevage. Marianne devait être de retour aujourd'hui aussi, et c'était une bonne nouvelle. Normalement, elle n'aurait pas dû être chez eux un dimanche, mais elle présentait son gâteau au fromage au miel et au citron (Le préféré de Jack) au concours de cuisine et elle voulait utiliser la cuisine du ranch, qui était bien plus grande et plus équipée que celle de chez elle, pour confectionner les trois gâteaux dont elle avait besoin pour se présenter au concours. Jack espérait la persuader de faire un plat de pain de maïs et une marmite de son ragout de viande aux pommes de terre avant qu'elle parte.

Un thermos à la main, Jack se dirigea vers l'étable, ses bottes éparpillant la rosée matinale qui serait évaporée avant huit heures. Il avait en tête l'idée de prendre un cheval pour monter voir comment ça se passait dans l'un de leur deux enclos à l'extérieur de la propriété. Chaque enclos avait un gardien qui restait sur place, mais il aimait leur faire savoir que lui et Ennis surveillaient.

Il se dirigea vers la stalle de Chaparral, pensant qu'il en profiterait pour vérifier le bandage de sa jambe tant qu'il était là. Chappie était le cheval préféré de Junior, et le docteur McGill avait peur de devoir la faire abattre à cause de sa jambe. Quand Jack arriva à la stalle, Junior était déjà là, assise dans le foin à côté de la tête de Chappie et caressant le cou du cheval. Il s'appuya contre le poteau, observant l'expression triste de Junior. Elle jeta un œil vers lui avec un sourire vague.

- Ma fille ne va pas très bien, Jack, dit-elle.

- Sa jambe va peut être guérir.

- Papa pense qu'elle devrait être abattue. Il dit qu'elle ne sera plus jamais la même, et qu'elle aura probablement toujours mal. Je ne veux pas qu'elle souffre, mais…

Elle renifla.

- Je déteste penser à ça.

Jack entra dans la stalle et s'agenouilla près de la jambe de Chappie, posant sa main sur les ligaments enflammés. Ils n'étaient pas chauds, ce qui était un bon signe, mais il ne pouvait rien dire de plus.

- Je déteste y penser aussi, dit-il. C'est une bonne petite jument.

Junior leva les yeux vers lui.

- Qu'est-ce que tu en penses?

Jack rougit un peu, bêtement heureux qu'elle demande son opinion.

- Je ne suis pas véto, Junior.

- Tu en sais plus sur les chevaux que Papa.

- Qui t'a dit ça?

- C'est lui qui me l'a dit.

Seigneur, deux marques de confiance en dix secondes, je suis gâté. Il soupira.

- Je ne pense pas qu'il faille l'abattre maintenant, répondit-il. Ca ne peux pas faire de mal de voir comment sa jambe va guérir. Elle ne sera peut être plus une jument bonne au travail, mais elle pourra toujours être montée. Ce n'est pas comme si on avait une liste d'attente pour avoir une stalle de libre dans l'étable, dit-il avec un sourire.

Junior hocha la tête, soulagée.

- C'est exactement ce que je pense.

Jack s'assit près de la hanche de Chappie et caressant doucement son flanc, sentant les muscles puissant de l'animal trembler sous sa main. Junior resta silencieuse… trop longtemps silencieuse. Jack leva les yeux et la vit fixer sa main. Sa main gauche, posée sur le flanc du cheval. Mais ce n'était pas la main qu'elle regardait, c'était l'anneau.

- C'est un bel anneau, dit-elle, sa voix contrôlée avec soin. Je l'avais jamais remarquée avant.

Merde, pensa Jack. C'est parce que d'habitude, je l'enlève quand tu viens. Mais cette fois, j'ai oublié.

- C'est… euh…

- Mon père t'a donné cet anneau, c'est ça? demanda Junior en le coupant.

Ce n'est pas comme s'il avait su ce qu'il allait répondre si elle ne l'avait pas fait. Jack soupira, ses épaules s'affaissant.

- Oui, c'est ça.

Junior hocha la tête lentement. Jack pouvait voir qu'elle essayait très fort d'accepter ça comme quelque chose de normal et de l'assimiler dans l'idée qu'elle se faisait de la vie de son père, mais elle ne réussit qu'à moitié. Elle secoua vivement la tête.

- Je ne sais pas pourquoi je m'en fais autant, dit-elle. C'est pas comme si je ne savais que… toi et lui… tu sais.

- Il y a différents types de savoir, répondit Jack, choisissant ses mots avec soin. Il y a savoir en théorie, et puis il y a savoir en l'ayant devant les yeux.

Il hésita.

- Je suis vraiment désolé, Junior. Normalement, je l'enlève quand tu…

Elle tourna vivement la tête.

- N'enlève pas cet anneau, Jack! Si mon Papa te l'a donné, c'est ce que ça représente quelque chose d'important. Ne me le cache pas, tu m'entends?

Jack joua avec l'anneau sur son doigt.

- Ca veut vraiment dire quelque chose d'important, répondit-il calmement.

Ils restèrent assis là quelques minutes, un silence pesant entre eux. Junior continuait de caresser le cou de Chappie, allongée tranquillement et inconsciente de la tension. Junior renifla, remontant les genoux jusqu'à la poitrine et passant les bras autour d'eux.

- Alors quoi? Est-ce que ça veut dire que tu es mon beau-père maintenant? J'en ai déjà un, pas besoin d'un autre, dit-elle.

- J'aimerai simplement être ton ami, Alma, dit Jack.

Elle regarda autour d'elle à l'utilisation de son prénom.

- On n'est pas amis, toi et moi?

Elle soupira.

- J'imagine. Je veux dire, je le veux aussi, pour le plaisir de Papa surtout, mais c'est dur parfois.

- Je sais, petit cœur.

Elle resta silencieuse un long moment.

- Tu me l'as pris, Jack, annonça-t-elle finalement, la voix à peine plus forte qu'un murmure, son ton ne portant pas une accusation, mais formulant uniquement les faits.

Jack eut l'impression que quelqu'un essayait d'arracher son cœur avec un couteau à beurre.

- Ce n'est pas juste, dit-il. Je n'ai jamais voulu te faire de la peine, à toi ou à ta sœur. J'ai fait la seule chose que je pensais être bonne.

Junior le regardait.

- Ce n'était pas sûr là bas, n'est-ce pas?

Jack secoua simplement la tête.

- Je sais que ça ne l'était pas. Je sais que c'est plus sûr ici. Mais pendant un long moment, je t'ai détesté.

- Je sais, répondit Jack. Je ne t'en veux pas.

Il rencontra son regard.

- Tu veux que tu ne me déteste plus maintenant?

Elle haussa les épaules, baissant les yeux vers le cou de Chappie.

- Tu le rends heureux, murmura-t-elle. Et ça me rend heureuse.

Jack regarda son profil. Parfois, il pouvait tant voir Ennis en elle que ça lui faisait mal. Je voudrais que tu sois à nous, Junior. Je voudrais faire partir de ce que toi et lui avez.Il prit une profonde respiration, rassemblant ses forces. Cette jeune femme méritait de l'entendre de sa bouche, même si elle le savait déjà.

- J'aime ton père très fort, tu sais, dit-il, ne réussissant à produire à peine plus qu'un murmure.

Lentement, elle hocha la tête.

- Je sais.

Elle leva la tête et rencontra son regard.

- Moi aussi.

Elle se leva et brossa son jean de la main. Jack se leva à son tour et la suivit hors de la stalle de Chapparal. Il pensait qu'elle allait se diriger vers la maison, mais elle s'arrêta et se tourna pour lui faire face.

- Mais, j'étais en train de penser que… je suis chanceuse. Je suis sa fille, dit-elle, un air pensif sur le visage.

- Et tout le monde sait ce que ça veut dire. Tout le monde s'attend à ce que je l'aime, et à ce qu'il m'aime, parce que c'est comme ça que c'est sensé être. C'est dit dans la loi et à l'église et dans toutes les mondanités. Quand il dit aux gens que je suis sa fille, tout le monde sait comment agir, tout le monde sait quoi dire. Je sais que les gens vont sourire, et qu'ils vont penser à quel point c'est mignon de voir un père et sa fille aussi proches et affectueux.

Elle tendit le bras et attrapa la main gauche de Jack, faisant courir son pouce sur l'anneau que son père avait placé sur son doigt. Elle croisa son regard et il vit ses yeux s'embuer.

- Je n'arrive pas à imaginer comment c'est pour toi, parce que tu n'as pas cela. Ils ne savent même pas comment t'appeler, non? Personne ne le reconnaît, personne ne l'honore.

Restes calme, restes calme.

- Ce sera suffisant si tu le fait, Junior.

Elle baissa les yeux vers l'anneau quelques instants.

- Je ne sais pas si ça sera toujours clair dans ma tête, Jack. Je ne peux pas te promettre que je serais toujours contente qu'il t'ais rencontré.

Elle leva la tête.

- Mais je suis terriblement contente qu'il soit heureux, et c'est la vérité. Et je sais que toi et Papa avaient dû vous battre pour tout, et que c'est pas encore fini. C'est juste que…

Elle regarda ailleurs et cligna deux fois des yeux.

- C'est juste que je ne veux pas être quelque chose d'autre pour laquelle vous devrez vous battre.

Elle croisa son regard à nouveau. Jack sentit sa lèvre inférieure trembler et n'essaya pas de l'arrêter. Junior sourit et écarta les bras. Jack s'approcha et l'étreignit, la serrant fort contre sa poitrine, et il sentit ses bras passer autour de son cou.

- Tu ne sais pas ce que ça signifie pour moi, petit cœur, dit-il dans ses cheveux.

- Promets-moi juste que tu n'enlèveras plus jamais cet anneau, dit-elle. C'est l'anneau que mon père t'a donné, et ne l'oublie pas!

Jack rigola et se recula, reniflant et séchant ses yeux.

- D'accord, c'est promis. Je détestais l'enlever de toute façon.

Il passa un bras autour de ses épaules et la ramena vers l'étable.

- Hey, t'es partante pour aller faire un tour à cheval? J'allais monter vérifier le pâturage au nord. Pourquoi t'équiperais pas Clairie pour venir avec moi?

Junior le regarda, les yeux grands ouverts. Elle adorait monter à cheval et pouvait seulement le faire quand elle venait au ranch, mais Ennis ne la laissait pas aller très loin ou très vite, et il y avait plus de six kilomètres à faire pour aller au pâturage. Ils iraient au galop la plupart du chemin. Jack savait qu'elle était suffisamment à l'aise sur un cheval pour le faire. Ennis était simplement paranoïaque.

- Vraiment? Je peux venir avec toi?

- Si tu veux.

- Mais… Et si Papa…

- Tu me laisses m'occuper de ton père, d'accord?

Junior n'eut pas besoin de plus d'encouragement, et en dix minutes, leurs chevaux étaient équipés et ils chevauchaient le long de la clôture.

- Y'a un truc, au fait, annonça-t-elle.

- Qu'est-ce qu'il y a?

Elle leva un sourcil.

- Si vous ne voulez plus vous éclipser dans l'étable après minuit, ça ne me dérange pas.

L'estomac de Jack lui descendit jusqu'aux genoux.

- Tu… t'es au courant de ça?

- Il y a deux ans, j'ai entendu la porte se fermer et je me suis douté de ce que vous alliez faire. Et depuis, à chaque fois que je viens, tout ce que je peux faire, c'est rester allongée là et attendre d'entendre les lattes du plancher craquer, en me demandant pourquoi c'est un aussi gros problème.

Il eut un petit rire.

- Et ben t'en discuteras avec ton père. Je reste en dehors de ça. Mais essayes de ne pas lui laisser savoir que t'étais au courant si tu veux qu'il survive jusqu'au déjeuner.

Quand ils revinrent à l'étable quelques heures plus tard, Ennis était là, examinant à son tour Chappie. Il sortit jusqu'aux portes de l'étable lorsqu'il les entendit, un sourire sur le visage. Jack pouvait voir que ça lui faisait plaisir de les voir, lui et Junior, monter à cheval ensemble, mais il essayait de ne pas trop le montrer. Il tint la bride de Clairie pour que Junior descende.

- Bonjour mon cœur, dit-il, l'embrassant sur la joue. T'as passé un bon moment?

- Très bon, Papa.

Jack descendit à son tour et prit les rênes des deux chevaux.

- B'jour, lui dit Ennis d'un ton bourru, évitant de croiser les yeux de Jack devant sa fille.

-B'jour cowboy.

Junior posa les mains sur les hanches.

- Et bien, Papa. Qu'est-ce que c'est que ce bonjour? T'embrasses même pas ton homme?

Jack eut besoin de tout le self-controle qu'il possédait pour ne pas éclater de rire en voyant le visage d'Ennis. On aurait dit que tout son sang avait été aspiré hors de son corps.

- Mon… quoi??

Jack donna les rênes à Billy et s'approcha.

- Tu as entendu la dame, Ennis.

- Et ben… Je ne… Qu'est ce que… Quoi? bredouilla Ennis.

Junior frappa ses gants sur lui.

- Qu'est ce que t'attends, le déluge? Allez!

Le teint d'Ennis prit une couleur fuchsia peu flatteuse, mais ses lèvres tressaillirent d'une façon qui pouvait être le début d'un sourire. Il se tourna vers Jack, jeta un regard par dessus son épaule vers Junior, qui se tenait là avec les bras croisés et une expression d'impatience sur le visage, puis il s'approcha et embrassa rapidement Jack.

- Bonjour rodéo, dit-il d'un ton plus doux.

Junior hocha la tête.

- C'est mieux. Franchement, les hommes sont tous pareils. On dirait qu'on leur demande de marcher sur des charbons ardents, alors qu'on veut juste qu'ils montrent un peu d'affection, comme si ça les tuait de vous tenir la main une fois de temps en temps…

Sa voix devint de plus en plus faible à mesure qu'elle s'éloignait de l'étable vers la maison. Ennis sauta sur Jack dès qu'elle fut partie.

- Ok, qu'est-ce que c'est que tout ce bordel ce matin?

Jack attrapa son bras et l'amena jusqu'au banc à côté des quartiers du palefrenier.

- Je vais te le dire, mais il faut que tu t'assoies d'abord. Et laisses-moi vérifier que j'ai bien mon mouchoir, parce qu'on risque tous les deux d'en avoir besoin.


Liz avait passé une grande partie de la matinée dans le bureau du ranch, une pièce isolée derrière la cuisine. C'était propre et bien meublé, avec deux bureaux. Jack lui avait dit qu'elle pouvait utiliser le bureau d'Ennis puisqu'il ne s'en servait pas.

- Je m'occupe de la plupart de la paperasse, expliqua-t-il. Y'a personne de meilleur qu'Ennis pour s'occuper de cet endroit et organiser les choses de façon à ce que tout soit fait, mais quand il s'agit de chiffres et d'opération, il vaut mieux que ça ne soit pas lui qui le fasse.

Elle avait donc installé ses dossiers et une machine à écrire qu'elle avait empruntée à Fred Trimble et s'était fait un petit coin travail. La seule chose qui manquait était un téléphone avec quelqu'un à l'autre bout du fil pour lui dire qu'elle était en retard pour rendre son article, mais c'était une omission bienvenue.

Mais elle n'allait absolument pas manquer sa première rencontre avec la mythique Marianne, la femme qui s'occupait du ranch. Elle avait entendu parler de ce personnage comme ressemblant à une Valkyrie toute la semaine et elle était impatiente de découvrir à quel point son imagination collait à la réalité.

La première indication montrant que Marianne était arrivée fut le bruit des bottes de Jack claquant sur le sol à travers toute la maison tandis qu'il courait depuis la porte de derrière jusqu'à l'entrée en criant «Elle est revenue! Elle est revenue!» Elle savait maintenant que Jack pouvait aussi bien être sérieux comme l'homme d'affaires qu'il était que fou comme l'enfant qu'il était autrefois, et ces deux versions de lui semblaient vivre en paix à l'intérieur de son corps.

Liz se leva et entra dans le salon juste à temps pour voir Marianne passer la porte d'entrée. Jack la souleva et la fit tournoyer dans les airs.

- Poses-moi, Twisty, cria Marianne, tapant sur les épaules de Jack tout en souriant.

Ce qu'il fit, un sourire lui fendant le visage.

- C'est sûr, t'es content de me voir, dit-elle. Ennis a refait du chili?

Jack rigola, et sortit pour prendre les provisions de Marianne dans sa voiture.

Marianne n'était pas du tout comme Liz l'avait imaginée. Elle s'était représenté une vieille matrone avec des bras musclés à force de soulever des enfants et des paniers de linge, le visage rougeaud à cause du soleil et les yeux ridés à force de sourire. Le genre de femme de la campagne qui fait tourner le monde. En réalité, Marianne était petite et jeune. Elle n'avait pas plus de 25 ans, elle était plus jeune que Liz elle-même. Elle avait de courts cheveux foncés et bouclés et une expression impassible. Elle portait un jean et une chemise à carreaux. Sa peau n'était pas rougeaude mais bronzée, sa peau était lisse mais ses bras, eux, étaient musclés. Elle aperçut Liz et se dirigea droit vers elle.

- Vous devez être Lizzie, la journaliste.

Elle n'était pas du coin. Sa voix profonde avait un accent plat qui venait du Midwest.

- Oui, c'est moi. Comment est-ce que…

- J'ai parlé avec Jack l'autre soir, il m'a tout raconté à propos de votre visite et de vos projets. Je pense que c'est admirable, ce que vous faites. Je suis contente que vous soyez du genre sensible, et que vous ayez l'intention de préserver leur anonymat.

Marianne parlait avec des phrases déclaratives et égales comme si ses mots étaient écrits à l'avance, ses yeux ne quittant jamais ceux de Liz. Liz se sentit clouée sur place, le souvenir d'être debout devant le bureau de l'assistant du directeur la forçant à bien se tenir.

- Je voudrais parler un peu plus du livre que vous voulez écrire plus tard. Mais sachez de suite que si vous écrivez quelque chose contre ces hommes, n'importe quoi qui peut les blesser, j'aurais deux mots à vous dire.

Liz hocha la tête, se sentant usurpée. C'était elle qui avait défendu l'intimité et la dignité d'Ennis et de Jack jusqu'à maintenant, mais cette femme les connaissait mieux qu'elle, avec leur rencontre de même-pas-une-semaine-entière.

- J'ai compris, dit-elle.

Les lèvres de Marianne formèrent un demi-sourire.

- Bien. Bon, maintenant, c'est parti, j'ai trois gâteaux au fromage à préparer et vous allez m'aider.

Elle attrapa le bras de Liz et la tira vers la cuisine.

- En plus, si vous avez tous mangé la cuisine d'Ennis pendant cette semaine, je ferai mieux de préparer de la nourriture décente pour vous avant d'aller à la foire, dit-elle tandis qu'elles entraient dans la cuisine.


Pour Jack, Junior avait eu l'air mal-à-l'aise durant tout le déjeuner. Ennis n'arrêtait pas de la regardait avec suspicion.

- Tu te sens bien, Junior? demanda-t-il finalement, après que Marianne leur eut apporté un plat de cookies. Jack fit une autre prière de remerciement silencieux pour son retour lorsqu'il sentit un de ses cookies fondre dans sa bouche.

Elle hocha la tête, un peu trop rapidement.

- Je vais bien.

Puis, bizarrement, Junior et Liz échangèrent un regard éloquent, comme si c'était une sorte de signal, et Liz se leva en marmonnant une piètre excuse. Même pas cinq secondes plus tard, Junior se redressa, prit une profonde respiration et prit la parole avec une confiance déterminée.

- Papa, Jack… Il faut que je vous parle de quelque chose.

Jack regarda Ennis, dont l'expression perplexe masquait celle de Jack. Junior posa les mains sur la table et s'arma visiblement de courage.

- Je ne peux pas venir avec vous à la foire cet après-midi, dit-elle.

Ennis laissa échapper un soupir.

- Mon Dieu, c'est tout. T'es pas obligé de venir si tu veux pas, Junior.

- C'est pas tout, Papa. La raison pour laquelle je ne peux pas venir c'est que j'ai un rendez-vous à Middlebury. Au bureau des admissions du Community College du Vermont.

Jack sentit un frisson courir dans sa colonne vertébrale tandis que son esprit sautait directement à ce que Junior allait suggérer. C'était impossible, c'était trop bon pour être vrai. Ennis la fixait et avait l'air estomaqué. Junior soupira.

- Papa… Je veux faire ma rentrée ici en septembre. J'ai de plutôt bonnes notes, et tu dis toujours que j'ai la tête sur les épaules. Il est temps que je l'utilise, tu ne penses pas? Je veux venir m'installer ici et apprendre comment tenir le ranch. Tu peux m'apprendre ça. Je pourrais avoir un diplôme en commerce et je pourrais t'aider à gérer cet endroit.

Ennis regarda Jack une nouvelle fois comme s'il avait les réponses, puis il se tourna vers sa fille.

- Junior… tu es sérieuse?

- Bien sûr que je suis sérieuse! s'exclama-t-elle. Tu as pensé au futur, Papa? Est-ce que l'un de vous y a pensé? Vous n'allez pas vivre infiniment, et vous n'allez évidemment pas avoir d'enfants! Qui reprendra cet endroit quand vous serez décédé?

Sa voix s'adoucit.

- Qui sera là pour prendre soin de vous quand vous serez vieux? Qui sera là pour être sûr que ce que vous avez construit ici ensemble continue à fonctionner, et ne meure pas avec vous?

Jack y avait pensé, fréquemment, bien qu'Ennis et lui n'en aient jamais discuté. Ils vendraient vraisemblablement le ranch une fois qu'ils seraient devenu incapables de s'en occuper eux-mêmes… mais c'était tellement froid, tellement impersonnel. Dans ses grandes envolées de délires, Ennis et lui élevaient d'une manière ou d'une autre un enfant eux-mêmes et lui léguait l'affaire, mais à l'exception d'une mère porteuse coopérative ou d'une agence d'adoption follement ouverte d'esprit, cela n'était pas près d'arriver.

- Mon cœur, dit Ennis, se contrôlant dans un effort visible. C'est une très grosse décision, et je ne peux pas imaginer que tu…

- J'y pense depuis longtemps, Papa.

Elle secoua la tête.

- Il faut que je m'en aille de Riverton. Il n'y a rien là bas pour moi, mis à part un tas de voyous reniflant comme des chiens sur une piste. Je vois la vie devant moi, et je ne l'aime pas tellement. Epouser un type, avoir une maison merdique, avoir des enfants, exister uniquement dans l'instant, vivre au jour le jour et n'avoir jamais assez pour acheter une nouvelle robe ou faire une bon repas. Je viens ici depuis des années, et… disons que j'ai vu ce qu'il y avait d'autre. Vous, vous avez fait quelque chose de vos mains, et je peux le faire aussi.

Elle soupira.

- Je ne supporte plus de rester là bas plus longtemps, Papa. Bill et moi, on s'engueule tout le temps. Il dit que je me vois meilleure que ce que je suis, et Maman ne me soutient jamais.

- Qu'est-ce qu'elle pense de ce que tu veux faire?

- Elle dit que je suis grande et que je peux faire ce je veux.

Elle renifla.

- Parfois, je pense qu'elle sera contente d'avoir une chambre libre dans la maison.

Elle leva les yeux vers Ennis avec appréhension.

- Mais elle m'a prévenue que… euh, que tu ne voudrais peut être pas de moi ici tout le temps. Peut être que tu ne voudrais pas être dérangé. Elle dit que tu aime sûrement ta vie privée.

Le fait qu'Alma puisse penser une telle chose amena Jack à se demander comment ils avaient pu rester mariés un an.

Ennis tendit le bras et serra la main de Junior dans les siennes.

- Elle a pensé que je ne voudrai peut être pas de toi ici? répéta-t-il, atterré. Tu sais combien de fois j'ai souhaité vous avoir toi et Francie plus près de moi? Je n'ai jamais pensé à espérer vous avoir iciça semblait trop tiré par les cheveux, même pour un souhait. J'ai jamais…

Il s'arrêta et détourna les yeux. Jack posa une main sur son épaule, la pressant rapidement. Ennis repris le contrôle de lui-même et se retourna vers sa fille.

- Toi et Francie, vous êtes les seules choses qui manquent à ma vie, Junior. Si tu es sérieuse et que tu veux vraiment venir vivre ici, alors… tout ce que je veux savoir, c'est quand tu emménages.

Junior sourit.

- Vraiment?

Elle tourna les yeux vers Jack, qui pouvait seulement sourire et hocher la tête, ne se faisant pas assez confiance pour le moment pour parler. La seule chose qu'il ne pouvait pas faire pour Ennis, c'était lui rendre ses filles, et si Junior voulait faire pour Ennis ce que Jack ne pouvait pas, alors, elle aurait l'éternelle gratitude de Jack.

- C'est vraiment d'accord?

Les yeux d'Ennis étaient fixés sur leurs mains jointes. Il déglutit durement.

- Avoir ma petite fille à la maison, c'est plus que d'accord. Ce serait un honneur, mon cœur.

Junior et Ennis sourirent simplement l'un à l'autre pendant quelques instants, puis Junior tressaillit.

- Oh, il faut que je sois à Middlebury dans une heure. Est-ce que je peux prendre un des pick-up?

- Ce sont tous les deux des boites manuelles, et je sais que tu ne peux pas les conduire.

Jack se leva et se dirigea vers le porte-clés à côté de la porte de derrière. Il détacha un trousseau de clés et le lança à Junior sans arrière pensées.

- Tiens, dit-il. Prends la Mercedes, chérie. C'est une automatique.

Junior se leva, gloussant.

- Seigneur, je vais pas avoir l'air chic en me garant devant le bureau des admissions? Ils vont se demander ce qu'une fille riche comme moi vient faire au CCV.

Elle commença à se diriger vers le salon.

- Junior?, appela Ennis calmement.

Elle s'arrêta et se retourna. Ennis se leva de table et alla se mettre devant elle. Junior sourit à son père lorsqu'il posa une main sur son épaule, puis il la serra fort dans ses bras. Jack se mit à l'écart, se sentant comme un intrus, mais alors Junior tendit le bras et le tira vers eux. Jack sentit un des ses bras passer autour de sa taille, puis un bras d'Ennis, et il en faisait partie. Il était dans le cercle, leur cercle familial. Notre cercle familial, corrigea-t-il tout seul, ravalant ses larmes.

Après quelques instants, Junior se retira. Elle embrassa Ennis sur la joue, puis Jack.

- Je serai de retour ce soir, annonça-t-elle. Si je reviens assez tôt, j'irai faire un tour à la foire.

- Tu vas les massacrer, mon cœur, dit Ennis. Sois prudente sur la route.

- D'accord!, l'entendit Liz répondre de loin. Je ferai vraiment très attention à ta voiture, Jack!

- Oh, pourquoi est-ce que tu ne laisses pas les clés dessus? cria Jack. Peut être que quelqu'un la volera, et je pourrai utiliser l'argent de l'assurance pour acheter une Jeep, ou un truc comme ça.

Un silence tomba sur le coin repas quand la porte se ferma derrière Junior. Jack regardait le visage d'Ennis, y voyant les émotions seulement grâce à de nombreuses années d'observation. Ennis prit une respiration profonde et tremblante. Jack étendit le bras pour attraper sa main et Ennis la tendit immédiatement, serrant fortement les doigts de Jack.

- Ma petite fille, rodéo, murmura Ennis.

Il se tourna vers Jack, les yeux humides. Jack leva une main vers le visage d'Ennis, passant son pouce sur sa joue, puis il attira Ennis dans ses bras. Il vint facilement, se blottissant contre le torse de Jack.

- Je peux pas le croire, dit-il, ses mots étouffés dans l'épaule de Jack.

Jack le serra encore quelques instants, jusqu'à ce qu'Ennis s'éloigne et rencontre son regard, les sourcils froncés.

- C'est d'accord pour toi, hein?

Jack le regarda avec des yeux ronds. Comment Ennis pouvait-il penser que ce serait un problème pour lui?

- Ennis, ça va pas? Bien sûr que c'est d'accord! Je pense que c'est parfait, que c'est la meilleure chose qui pouvait arriver!

Ennis le saisi par les épaules.

- Ecoute-moi, Jack. Je sais comment tu penses. Ca ne veut pas dire que maintenant, ce sera moi et Junior qui formons une famille, et toi qui traîne derrière.

Il cligne des fois quelques fois et serra une nouvelle fois Jack dans ses bras, ardemment, ses mains s'accrochant pleinement à la chemise de Jack.

- Ca va être notre famille maintenant, d'accord? Toi et moi et Junior. Ca va être comme ça, tu m'entends, chéri?

Jack hocha la tête, serrant Ennis encore plus fort. Les efforts de Junior pour combler le fossé entre elle et Jack ce matin avaient plus de sens maintenant, dans le contexte, si elle savait qu'elle allait proposer cela.

Ennis se recula et embrassa Jack une première fois, puis une seconde fois.

- Jack fuckin' Twist, murmura-t-il, secouant la tête comme s'il n'arrivait toujours pas à croire qu'ils étaient tous les deux là, et que ça avait réellement eu lieu. Jack savait ce qu'il ressentait.

- Bon, assez de baisers dans cette pièce, annonça-t-il, se dirigeant vers la cuisine en donnant une tape dans le dos de Jack.

- Tu ferais mieux d'y aller, rodéo. Ils t'attendent sur le champ de foire dans une demi-heure.

Jack tressaillit, regardant sa montre.

- Oh, merde, murmura-t-il, et partit en courant vers la porte d'entrée.


Marianne était très très précise quand il s'agissait de l'endroit où les zestes de citron en forme de spirale devaient être placés sur ses gâteaux au fromage qui allaient forcément gagner le premier prix. Liz plia le dernier, une spirale de zeste tenue avec une pince à épiler, l'avançant peu à peu vers la surface lisse du gâteau comme une astronaute essayant d'accoster une navette spatiale.

- Bien, dit Marianne, son premier mot de félicitation en deux heures.

Liz soupira, s'asseyant. Les gâteaux étaient, il était vrai, magnifiques.

- Je suis sûre que vous allez gagner, dit-elle.

Marianne haussa les épaules.

- Ils se seront quand même bon, que je gagne ou pas. Bien, on ferait mieux de faire la vaisselle, ça va bientôt être l'heure de partir.

Liz amena des plats à pâtisseries vers l'évier, s'arrêtant pour regarder quelques photos encadrées posées sur une étagère à côté du coin repas. Elle en vit beaucoup des filles, et une d'un garçon avec le sourire de Jack qui devait être Bobby. Il y en avait une de Jack et Ennis avec un grand cheval qui brillait au soleil. Ennis tenait les rênes, Jack était à ses côtés, tous les deux avaient un large sourire. Jack portait un t-shirt sans manches, et Liz se pencha plus près.

- Marianne?

- Ouais?

- Qu'est-ce que c'est?

Marianne vint voir ce que Liz pointait du doigt. C'était une marque horizontale sur le biceps gauche de Jack, une cicatrice.

- Oh, ça. Ils ne vous ont pas raconté cette histoire?

- Non.

- Et bien, à moi l'honneur alors. En fait, j'étais avec eux quand ça s'est passé, donc je peux vous faire un récit de première main.

Elle fit signe à Liz de la rejoindre à l'évier pour qu'elle parle en lavant et Liz en essuyant.

- C'était… oh, il y a deux ans. Je travaillais ici depuis un an. Rory Duchamp a quelques terres sauvages sur sa propriété. Il avait invité les garçons à venir pour chasser quelques grouses. Je les ai accompagnés, parce que personne chez Rory ne sait plumer correctement un oiseau. A l'époque, on avait un groom appelé Souter. Le garçon le plus stupide que la terre ait jamais porté, mais c'était un assez bon groom. Il racontait qu'il était bon tireur et avait demandé à venir, alors Ennis avait dit d'accord.

Marianne s'arrêta pour poser un gros bol à mélanger sur le torchon à vaisselle. Elle se tourna et d'appuya contre l'évier, les yeux fermés, visualisant l'histoire qu'elle était en train de raconter.

- Quoiqu'il en soit, nous sommes allés chez Rory. Je restais surtout avec Ennis. Jack était à environ 50 mètres devant, et ce satané imbécile courait de partout. Je pouvais voir que ça rendait Ennis nerveux, la façon dont il balançait son fusil. N'importe qui connaissant vraiment les fusils les respecte toujours, et il ne le faisait pas. Enfin, les chiens firent peur à une volée de grouses qui s'enfuirent d'un buisson et Souter est tout simplement devenu dingue. Il n'a rien touché, évidemment, mais il tenta un dernier coup. Il traqua un tout dernier oiseau, un qui volait bas, et il le visa. Le problème c'est qu'il était tellement concentré sur l'oiseau qu'il ne vit pas qu'il visait directement Jack.

Les yeux de Liz s'écarquillèrent.

- Il lui a tiré dessus?

- Ennis vit où il pointait son fusil une toute petite seconde avant qu'il n'appuie sur la détente. Pas le temps d'arrêter Souter, alors il cria à Jack de se jeter au sol. Trop tard. Souter tira, et j'ai vu Jack faire un pas en arrière et tomber sur le sol.

Liz regardait le visage de Marianne, les yeux dans le vague. Marianne leva la tête et la regarda.

- Vous savez, certaines personnes qui pensent qu'elles savent mieux que vous disent que ce qu'elles ressentent n'est pas aussi bien que ce que les hommes et les femmes ressentent. Ils disent que ce n'est pas pareil, que ça ne mérite pas d'être traité de la même manière.

Elle pinça les lèvres.

- Peut être que je l'ai moi-même fait, à une époque. Mais personne ne dirait jamais ça s'ils avaient vu l'expression du visage d'Ennis quand il a cru que Jack avait été tué.

Elle croisa les bras sur sa poitrine.

- Je n'ai jamais vu une telle expression d'horreur dans les yeux de quelqu'un, ni avant ni depuis. Et la façon dont il a crié son nom… Je peux encore l'entendre, dans ma tête. C'était horrible, juste horrible.

Marianne sembla sortir de sa rêverie, et continua.

- Enfin, il se mit à courir si vite que son chapeau tomba de sa tête. Souter avait vu ce qu'il avait fait et il s'était évanoui. Je courais après Ennis, et quand on est arrivé à l'endroit où était Jack, il était assis sur le sol. Sa manche était pleine de sang, mais il allait bien. Plus fou qu'un essaim d'abeille, mais il allait bien. Pendant une seconde, j'ai cru qu'Ennis allait vomir. Il s'assit sur le sol et baissa la tête une minute, le temps qu'il se remette de ses émotions, puis il arracha la manche de Jack pour bander la blessure. La balle avait juste effleuré son bras, l'entaille était profonde de même pas un centimètre. Mais c'était trop près. Ce gamin l'avait presque tué, et vous pouvez vous douter qu'il a été renvoyé le jour même.

Marianne prit une profonde respiration

- Et voilà la fin de l'histoire de la cicatrice de Jack.

Liz sourit.

- Je parie que vous avez un tas d'histoires à leur sujet.

- J'en ai quelques unes.

Elle se retourna vers l'évier et enleva la bonde.

- Bonne nouvelle pour Junior. Je la suspectais de préparer quelque chose de ce genre.

- Vraiment?

- Les dernières fois où elle est venue, elle m'a posé de nombreuses questions sur le ranch et sur la façon de le gérer. Et je pense qu'elle a essayé très fort de faire la paix avec la vie personnelle de son père. Quand elle viendra vivre ici, elle aura à faire face à la réalité du ranch, avec ses jours avec et ses jours sans, et je pense qu'elle s'est préparé à ça. En partageant le même toit, elle n'aurait pas été capable de garder ce rêve comme quoi son père vit ici avec ami proche et personnel, et qu'ils partagent la même chambre pour avoir moins de lessive à faire.