Le rêve était différent cette fois-ci. D'habitude, Ennis voyait Jack marcher, ou conduire, avant de se faire battre par les hommes avec les démonte-pneus. Ce soir là, le rêve était particulièrement cruel, parce qu'il était arrivé sournoisement. Il s'était immiscé dans son esprit endormi sous la forme d'un rêve agréable et l'avait berné avec des illusions de joie et de confort. Il était assis sur le haut de la barrière en rondins de bois. Le ciel était bleu, il pouvait entendre le bétail meugler et la rivière murmurer. Jack se tenait entre ses jambes et ils s'embrassaient, des baisers lents et langoureux qui semblent pouvoir durer des heures et des heures, le genre de baisers qu'ils ne pouvaient pas échanger dans la vie réelle. Les bras de Jack l'entouraient et il se sentait en sécurité et aimé, comme si rien ne pouvait jamais les blesser, ici, sur leur propre terre, tant qu'ils étaient l'un avec l'autre. Jack était chaud et fort, et Ennis était rempli d'un profond sentiment de paix.
Il passa ses mains dans les cheveux de Jack, mais quand il les retira, elles étaient pleines de touffes de cheveux. Il fixait ses mains alors que les cheveux de Jack s'éparpillaient dans le vent. Il leva les yeux vers Jack, qui souriait et qui ne semblait pas se rendre compte de ce qui se passait. Des tâches noires de brouillard se rassemblaient autour d'eux, et se transformaient en de solides hommes sans visages qui saisirent Jack par les bras et le tirèrent en arrière. Ennis tendit le bras pour l'aider mais il ne pouvait pas se lever de la barrière. Un des hommes le poussa et il tomba en arrière dans l'enclos. Soudain, la barrière fut aussi haute que le ciel, et Ennis pu seulement regarder à travers les espaces entre les rondins et voir les hommes avec les démonte-pneus attraper les bras de Jack et les tirer en arrière. Ennis criait encore et encore, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il voyait que Jack souriait encore alors que les hommes le mettaient en pièces. La dernière chose qu'il vit fut la tête de Jack, séparée de son corps en un coup de démonte-pneu, et celle-ci atterrit à ses pieds, toujours souriante.
Ennis se réveilla en sursaut, suffoquant et transpirant.
- Putain, murmura-t-il, se passant les mains sur le visage pour étouffer les sanglots qui lui brulaient la poitrine. Jack se tourna, clignant des yeux.
- Ennis ? demanda-t-il, la voix serrée.
Il vit l'état dans lequel était Ennis et il fut de plus en plus affolé.
- T'as fait un cauchemar ?
Ennis n'arrivait pas à répondre. Il tendit le bras et attira Jack à lui, enroulant ses bras autour de son corps merveilleusement entier et indemne. Jack ne lui posa pas de questions, il laissa Ennis l'étreindre pendant quelques instants.
- Tout va bien, murmura Jack. C'était juste un cauchemar.
Mais Ennis ne pouvait pas se débarrasser du sentiment que ce n'était pas juste un cauchemar. Ca lui était arrivé de plus en plus fréquemment durant le mois précédent. Il en avait rêvé trois fois la semaine d'avant, et là, il avait eu le droit à une nouvelle version encore plus horrible. Il savait qu'il verrait ces images sous ses paupières pendant un long moment.
- Ouais, dit-il, sa voix lui donnant l'impression d'être tremblante. Juste un mauvais rêve.
Jack caressa les cheveux d'Ennis tandis que sa respiration redevenait normale.
- Tu ferais mieux de dormir, cowboy, murmura-t-il. Faudra se lever pour aller à l'église dans quelques heures.
Jack commença à se retourner mais Ennis le retint.
- Jack, je…
Il n'avait jamais été particulièrement bon pour exprimer ce qu'il voulait ou ce dont il avait besoin, et le fait qu'il soit désorienté n'aidait pas. Jack le regardait, les sourcils levés, attendant. Ennis posa une main hésitante sur la poitrine imberbe de Jack.
- Est-ce qu'on peut… euh…
Il secoua la tête, détournant les yeux.
- Ca t'embête ? murmura-t-il enfin. Je veux dire… si tu ne…
Jack l'embrassa pour mettre fin à cette demande gênante, puis glissa vers Ennis, hochant la tête.
- Viens là, chuchota-t-il en l'embrassant une nouvelle fois.
Ennis l'embrassa à son tour, soulagé. Jack se mit sur le dos et Ennis se plaça entre ses jambes, puis Ennis l'embrassa, cherchant un réconfort qui, il le savait, n'existait pas. Pourtant, en voyant Jack se contorsionner sous lui, murmurant son nom alors qu'Ennis entrait en lui, il pouvait au moins être rassuré sur le fait que Jack était là, qu'il était entier et qu'il était en sécurité.
Liz se reprit et s'assura qu'elle avait arrêté de trembler avant de rentrer dans la maison. Elle traversa le salon à la hâte et s'engouffra dans le couloir, jusqu'à la chambre d'Ennis et Jack. Elle frappa rapidement puis ouvrit la porte et passa la tête à l'intérieur, sans s'inquiéter de se qu'elle risquait de voir. Ils étaient simplement endormis, Jack sur le côté, le visage tourné vers le mur opposé à la porte, et Ennis dormait sur le ventre. Ennis levait la tête, clignant des yeux.
- Ennis ! cria-t-elle, sans baisser la voix. Jack ! Debout !
Jack se retourna et se releva, frottant ses yeux.
- Lizzie ? Qu'est-ce que… l'est quelle heure ?
- A peine plus de 7 heures. Allez, debout. Quelque chose est arrivé.
Les yeux d'Ennis s'ouvrirent d'un coup.
- C'est Junior ?
- Non, elle dort toujours. J'irai la réveiller après. Habillez-vous seulement, il faut que vous veniez voir quelque chose.
Elle referma la porte et fit demi-tour pour aller réveiller Junior. Quelques minutes plus tard, elle les mena tous les trois dehors dans une sorte de mini-parade de bas de pyjama et de t-shirts attrapés à la va-vite.
- Je me suis réveillée tôt ce matin et j'ai décidé d'aller faire un tour, expliqua-t-elle en les menant vers la grange, la dépendance la plus proche de la route.
C'était un bâtiment peint en rouge et blanc qui se trouvait en haut d'une légère pente, le rendant visible dans toutes les directions.
- Je revenais vers la maison quand je l'ai vu.
Ils firent le tour de la grange. Junior haleta et s'arrêta d'un coup, les mains sur son visage. Jack continua de marcher, tendant le cou pour essayer de tout voir d'un coup. Ennis s'arrêta à côté de Junior, son visage devenant un masque impassible. Sur le côté de la grange, on pouvait lire, en lettres d'un blanc brillant vulgairement peintes, le mot PEDES qui s'étirait sur toute la hauteur du bâtiment.
- Oh mon Dieu, cria Junior, la voix tremblante.
- Putain de merde, murmura Ennis, secouant la tête.
Liz pouvait voir sa mâchoire se contracter. Jack se tenait droit devant la grange vandalisée, fixant l'inscription, les mains posées sur les hanches. Junior se dirigea vers lui, trébuchant une ou deux fois, car elle n'arrivait pas à détacher son regard des lettres. Liz détourna les yeux. Elle en avait vu assez. Avoir vu ce mot sur la grange lui donnait l'impression d'avoir une gueule de bois à cause de l'adrénaline due au choc et lui donnait envie de vomir. Elle leva les yeux vers le visage d'Ennis.
- Un coup de Forrester ? interrogea-t-elle doucement.
Il soupira.
- Si c'est pas lui, alors on peut dire que c'est une sacrée coïncidence. Mais ce n'est pas ça qui me préoccupe.
- Je sais.
- Il a peint ça en une nuit… Lizzie, cette grange fait 9 mètres de haut. Ca implique des échelles, une sacrée dose de peinture…
Ennis rencontra son regard, et elle vit qu'il était arrivé à la même conclusion qu'elle. Elle hocha la tête.
- Il n'a pas pu faire ça seul.
Elle se tourna vers la grange, les bras croisés.
- Comment se fait-il que personne ne l'ai entendu ? Pourquoi est-ce que les chiens n'ont pas aboyé ?
- Les chiens restent avec le bétail, en général. Il n'y a pas de bétail dans cette grange, elle est loin des paddocks et on peut la voir de la route. Il savait ce qu'il faisait, c'est évident.
Liz et Ennis rejoignirent Junior et Jack. Junior se tourna vers Ennis, des larmes coulant sur son visage.
- Qui a fait ça, Papa ? Qui, et pourquoi ?
- Je ne suis pas certain, chérie, mais j'ai une idée. On a dû se faire un ennemi du type qui a mis un coup à Jack hier, à la foire.
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Repeindre, bien sûr. Mais il va falloir attendre jusqu'à demain. Je demanderais à Stubbs d'envoyer une équipe dans la matinée pour s'occuper de ça.
Il soupira.
- Il faudra que j'appelle Walter, aussi. Il doit être mis au courant de ça.
Tout à coup, Jack recula d'un pas et hocha brusquement la tête.
- En fait, j'aime bien !, annonça-t-il d'une voix joyeuse. On dirait une déclaration, vous trouvez pas ?
Il leva les mains de manière à créer un cadre avec ses doigts.
- Putain, oué ! Ca marche, on dirait du pop'art, un peu ! J'pense qu'on devrait le laisser ! Ca serait vachement plus facile d'indiquer où se trouve le ranch. 'Oh, vous pouvez pas l'rater ! Tournez quand vous voyez la grange avec PEDES marqué dessus !' Merde, faudrait peindre HOMOS sur le garage pour que ça aille avec !
Il mit un coup de pied dans l'herbe, puis il se tourna et se dirigea à grandes enjambées vers la maison, une expression de furie sur le visage.
- Cet enculé…, murmura-t-il lorsqu'il passa à côté d'eux.
Junior revient à côté d'Ennis ; Il passa un bras autour de ses épaules.
- Ca va aller, Junior. On va arranger ça.
Liz essaya de deviner les sentiments d'Ennis, mais elle ne décela rien.
- Est-ce que quelque chose comme ça est déjà arrivé avant ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
- Comme ça ? Jamais de la vie. Je…
Sa voix s'estompa.
- Dieu, je sais pas quoi dire, murmura-t-il.
L'ambiance dans la voiture était sinistre, c'était le moins qu'on puisse dire. Jack essaya de ne pas regarder grange vulgairement améliorée lorsqu'ils quittèrent le ranch, mais c'était un peu dur à rater.
Ennis conduisit en silence. Lizzie avait refusé l'invitation qu'ils lui avaient faite de les accompagner, répondant qu'elle n'était pas vraiment du genre à aller à l'église. Junior avait supplié pour ne pas y aller, histoire d'avoir le temps de faire une dernière balade à cheval avant qu'ils l'amènent à l'aéroport dans l'après-midi. Ils traversèrent le centre ville, endormi et silencieux en ce dimanche matin. Jack ne put s'empêcher de regarder le restaurant de Forrester en passant.
- Ennis, attend… gare toi.
Ennis arrêta le pick-up.
- Qu'est-ce qu'y a, bon sang ?
Gus et Nora Flaubert étaient assis dans des chaises de jardin pliantes devant le restaurant.
- Qu'est-ce qu'ils font là ? demanda Ennis.
- J'sais pas. Allons leur demander.
Ils sortirent du pick-up and traversèrent la route. Gus, en bleu de travail, comme toujours, leur fit un signe de la main et sourit.
- Bonjour ! dit-il.
- Salut, Gus.
- Vous allez à l'église, les gars ?
- Sûr. Je serais tenté de vous demander pourquoi vous n'y allez pas.
Gus et Nora échangèrent un regard.
- On rempli notre devoir civique.
- Vous gardez le trottoir, c'est ça ? dit Jack avec un grand sourire.
- On s'assure juste que les gens qui viennent ici savent que le propriétaire est un fanatique qui veut répandre la haine, répondit Nora.
Jack se tassa un peu sur lui-même. Il aurait dû le savoir. Depuis qu'il avait payé pour les funérailles de leur fils Augie, Gus et Nora le traitaient comme s'il était un demi-dieu. Dans son esprit, il réparait juste les dégâts du rôle qu'il avait eu, quel qu'il soit, dans le décès d'Augie, mais les Flaubert ne l'avait pas vu comme ça. Ils étaient toujours les premiers à prendre sa défense.
- Ecoutez, j'apprécie le geste, mais…
- On a pas besoin de ce genre de type ici, dit Gus avec fermeté. Peut être que si son affaire fait faillite, il récupèrera ses pions et partira.
Il leva un sourcil.
- Quoique ça risque d'arriver tout seul. L'histoire de ce qui s'est passé à la foire se répand. Ca a été plutôt calme, ce matin.
- Pourquoi est-ce que toi et Nora n'allez pas à l'église ? demanda Jack. On peut vous amener. On se serrera.
- Le pasteur comprendra si on rate un jour, répondit Gus. C'est important.
Jack s'accroupit devant eux.
- Gus, Nora… Je suis extrêmement touché que vous pensiez ça. Mais si vous gênez les affaires de cet homme… on pourrait appeler ça du harcèlement, et je ne veux pas que quelqu'un ait des problèmes, encore moins des gens aussi bien que vous. Je veux pas être la cause des problèmes de quelqu'un, même ceux de Stan Forrester.
Gus fronça les sourcils.
- S'il a des problèmes, c'est seulement sa faute à lui.
- Je suis d'accord. Mais s'il voulait aggraver les choses, il pourrait dire que j'ai monté mes amis contre lui et que je l'ai mis sur la paille. Je ne veux pas lui donner des armes contre moi, ou contre vous. Vous comprenez ce que je veux dire ?
Gus changea de position.
- Je l'avais pas vu comme ça.
Jack se releva et posa une main sur l'épaule de Gus.
- Vous essayiez juste de nous faire justice.
Jack pria pour que Gus ne soit pas passé près du ranch ce matin là.
- Et j'apprécie ça. Laissez juste cet homme tranquille. Je pense qu'il est plus que capable de creuser sa propre tombe sans notre aide.
Nora and Gus se regardèrent et hochèrent la tête.
- D'accord, Jack, dit-elle. Si c'est ce que tu veux.
- C'est ce qui est juste, chérie. Vous venez à l'église alors ?
- Oh, on arrive. On va plier nos chaises et récupérer la voiture.
- Très bien. On se voit là-bas.
Il lança un regard à Ennis et ils retournèrent vers le pick-up. Jack pouvait sentir le regard d'Ennis sur lui alors qu'ils reprenaient la route de leur église, l'Eglise Méthodiste Cargill, au nord de la ville. Il posa son coude sur le rebord de la fenêtre et pressa l'arête de son nez entre deux doigts, sentant qu'une migraine se préparait.
- Regardes-toi, toujours moralement au-dessus de la mêlée, murmura Ennis. Comment est la vue ?
- Je préfère rester au-dessus que de le laisser me pousser dans le vide.
- Je pense que c'était gentil, ce que Gus et Nora ont fait. Et tu sais parfaitement que ce n'est pas du harcèlement, rodéo. Ils étaient sur un trottoir public, où ils peuvent dire et faire ce qu'ils ont envie.
- J'ai pas envie de prendre de risques. On parle d'un homme qui pénètre sur notre propriété et qui, d'une manière ou d'une autre, à réussi à vandaliser la plus grande grange de ce comté. Je veux pas qu'il ait de la rancœur contre Gus et Nora. Ils sont trop gentils et trop crédibles. Ils ne savent ce à quoi ils ont affaire.
Ils entrèrent sur le parking de l'église. Ennis gara le pick-up et se tourna vers lui.
- Est-ce que c'est encore un de tes stupide 'Je veux pas laisser les autres se battre à ma place' ?
- Non, c'est un de mes stupides 'Garder mes amis éloignés des problèmes est plus important que se venger d'un putain d'enfoiré'.
Ennis hocha la tête.
- Bien… d'accord. Juste pour être clair sur ça.
Ils étaient en retard de quelques minutes pour le début du service religieux, donc ils se glissèrent dans le fond et s'assirent sur l'un des derniers bancs. Grant et Martha Linebeck étaient assis deux bancs devant eux ; Ils se retournèrent et leur firent un petit signe de la main. Jack croisa le regard du maire de l'autre côté de l'allée ; Ils échangèrent un sombre hochement de tête.
Après le service, Ennis se retira vers la cafetière pour discuter chevaux avec Army Robicheaux, comme d'habitude, laissant Jack s'occuper des 'ravi de vous voir' et 'quelle belle journée', comme d'habitude. Il attendait à ce que quelqu'un mentionne la grange, mais personne ne le fit.
- Oh, ton pauvre visage, Jack, dit Martha Linebeck, se penchant vers lui comme une jument vers son petit.
- J'aurais voulu être là, dit Grant. J'aurais donné une correction à ce type.
- T'aurais dû prendre un ticket après Ennis, alors.
- Juste pour que tu sois au courant, le conseil de l'église ne tiendra plus ses rendez-vous du mercredi soir au restaurant de cet homme.
Jack sourit.
- Et bien, c'est gentil de votre part, Grant, mais ça m'embête de penser que le conseil soit obligé d'aller chez Marleybone pour leur Soirée Spéciale du Mercredi à cause de moi.
Leurs rires s'arrêtèrent lorsque le pasteur Greenfield s'approcha d'eux, son air habituel de sérénité et de calme sur le visage.
- Excusez-moi, les gars. Jack, je peux te parler en privé ?
Jack fit un signe de tête en direction de Grant et Martha et laissa le pasteur le dirigea à l'écart.
- J'ai entendu parler de la querelle que tu as eu à la foire, dit Greenfield, ses yeux se dirigeant vers la joue bleuie de Jack. C'est une honte que tu aies dû subir une telle attaque.
Jack soupira.
- On vit pas dans un monde parfait, Mike. Ca doit arriver de temps en temps.
- Tu sais que M. Forrester allait à l'Eglise Méthodiste de St John, j'imagine.
- C'est ce que j'ai entendu dire.
- J'ai parlé à mon confrère là-bas et je lui ai parlé de nos inquiétudes concernant le fait que M. Forrester essaierait peut être de… disons, créer des problèmes.
Jack repensa à la grange mais décida de ne pas en faire mention tant que le shérif ne l'aurait pas vue.
- S'il essaye de créer des problèmes, alors il est encore plus stupide que ce qu'il a l'air. S'il espère vivre ici et faire marcher son affaire, ce n'est pas vraiment la bonne manière.
- Je suis d'accord. Mais… je déteste dire ça, Jack, mais tu dois sûrement savoir qu'il existe des gens dans cette ville qui désapprouvent votre façon de vivre, voire même vous haïssent. Peut être même des gens dans cette congrégation.
- Je sais. Ce n'est pas leur désapprobation qui m'inquiète, je peux rien y faire. Ce qui m'inquiète, c'est que quelqu'un leur donne l'idée de juste désapprouver en silence et de loin.
Le pasteur Greenfield hocha la tête.
- Il faudra juste être encore plus vigilant, n'est-ce pas ? Le pasteur Delaford, de St John, est d'accord avec moi sur ce point.
Il sourit et posa une main sur l'épaule de Jack.
- Souviens-toi juste que toi et Ennis avez toujours de nombreux amis ici. Quelques mécontents qui critiquent ouvertement ne change rien.
Jack dut détourner le regard pour que le pasteur ne voit pas les larmes dans ses yeux.
- Merci, Mike. C'est rassurant.
Ennis se tenait à l'écart pendant que le shérif observait le sol autour du mur vandalisé de la grange. Il avait déjà pris des photos des dégâts, et désormais, il prenait des notes tout en marchant à moitié penché.
- Il y a des traces d'échelle ici, dit-il. T'as raison. Ca peut pas être le travail d'un seul homme.
- C'est sûrement cet enfoiré de Forrester.
- Je suis d'accord, mais on ne peut pas le prouver. Je sais que ça te rend fou que cet homme ce soit attaqué à Jack, mais malheureusement, ça ne fait pas de lui un vandale.
Il se redressa et rejoignit Ennis, secouant la tête en regardant la grange.
- Je n'arrive pas à croire que ce soit arrivé ici, dit-il. Vous n'avez jamais eu de problèmes de ce genre, tous les deux.
- Jamais. Ca va se calmer.
- Espérons-le.
- On peut repeindre, maintenant ?
- Oh, sûr. J'ai ce dont j'ai besoin. J'ai envie de dire que le plus tôt ce sera fait, le mieux ce sera.
- Ennis ! cria Jack, de la maison. C'est l'heure de partir, cowboy !
- D'accord ! répondit Ennis en criant.
- Vous devez aller quelque part ? demanda Walter.
- On emmène ma fille à l'aéroport. Elle retourne dans le Wyoming.
- Arlene Trimble m'a dit que ta fille allait s'installer ici pour aller à l'école à Middlebury.
Ennis soupira.
- Dieu, que les langues vont bon train dans le coin !
- Est-ce que j'ai été correctement informé ? demanda le shérif avec un grand sourire.
- Je suis content de pouvoir dire que oui. J'ai hâte de l'avoir ici tout le temps.
- C'est une bonne nouvelle, Ennis. Ecoute, je vais aller poser quelques questions à ce Forrester de toute façon. Entre nous, juste deux types qui discutent. Peut être que je pourrais mettre un agent sur le coup, prétendant avoir les mêmes idées, pour voir si on peut lui faire admettre ce qu'il a fait à ta grange.
- Tu fais ce que tu as à faire, Walter. Je veux juste que la grange soit comme avant.
Au soulagement de Liz, Jack, Ennis et Junior avaient tous voulu qu'elle les accompagne à l'aéroport. Elle aimait bien Junior, et elle était désolée de la voir partir juste quand elles commençaient à se connaître. La taille du groupe impliquait qu'ils devaient prendre la Mercedes de Jack.
- Alors, t'es sûr que tu veux la prendre, rodéo ? le taquina Ennis. Parce que moi et Liz, on peut juste s'asseoir sur le plateau arrière d'un des pick-up si tu veux pas salir cette belle peinture.
- Oh, c'est vraiment drôle, cowboy, grogna Jack alors qu'ils s'entassaient dans la voiture. Franchement, t'es vraiment trop hilarant. Tu devrais monter un spectacle.
Liz se relaxa sur la banquette arrière de la voiture, écoutant les répliques que se lançaient Ennis et Jack alors qu'ils entrèrent sur l'autoroute, se dirigeant vers Burlington, au nord. Junior se pencha vers elle.
- Ils sont mignons, hein ? murmura-t-elle en gloussant.
Liz hocha la tête.
- Et ils disent qu'il n'y a plus de passion.
Ennis voulait rester avec Junior jusqu'à ce que son vol soit appelé, mais elle ne l'entendait pas de cette oreille.
- Papa, je ne veux pas que tu sois loin du ranch plus longtemps que nécessaire, pas après ce qui s'est passé la nuit dernière.
- Ne t'en fais pas pour ça, ma jolie, répondit Ennis, lâchant son menton.
Junior le fixa avec sévérité.
- Et ne me parle pas de cette façon ! Ca sera mon ranch aussi, tu te rappelles ? Je m'inquiète si j'ai envie, tu comprends ?
Ennis soupira.
- Elle vit même pas encore ici, et elle commence déjà à me donner des ordres, rodéo.
- Je suis impressionné. Je lui ai bien enseigné, dit Jack, hochant la tête avec dignité.
Junior se tourna vers Liz et la serra dans ses bras.
- J'ai vraiment été enchantée de te rencontrer, Liz, dit-elle.
- Tout le plaisir a été pour moi.
- J'espère qu'on se reverra.
- J'en suis sûre.
Liz se recula.
- Ce projet ne sera pas fini rapidement. Je suis sûre que je vous rendrais visite quand j'écrirai.
Junior se tourna vers Jack, dont l'expression de chien triste était tellement exagérée qu'elle devait être sincère. Junior fit la moue et soupira.
- Au revoir, Jack, dit-elle.
Elle jeta ses bras autour de son cou et le serra fort.
- Prends soin de moi, petit cœur, dit-il, la serrant aussi fort. On va compter les jours jusqu'à ce que tu reviennes pour de bon, compris ?
Elle se recula et l'embrasse sur la joue.
- Fais attention à mon père, d'accord, entendit Liz lui murmurer à l'oreille.
Jack hocha la tête et, avec douceur, lui mit un petit coup sur le bout du nez.
- Pas de problème.
Ennis bougeait nerveusement les pieds et regardait le sol tandis que Junior s'approchait de lui.
- Les visites sont toujours trop courtes, chuchota-t-il.
- Je sais, Papa. Mais la prochaine fois, c'est pour de bon.
Ennis hocha la tête, puis tendit les bras rapidement et la serra dans ses bras. La gorge de Junior se serra lorsqu'elle s'enroula ses bras autour de sa taille.
- Tu serreras fort ta sœur pour moi, dit Ennis. Et tu diras à ta maman que je l'appellerai pour qu'on discute des détails de ta venue et tout.
Junior hocha la tête contre sa poitrine.
- D'accord.
Elle se recula et lui sourit.
- J'ai hâte de venir habiter ici.
- Moi aussi, mon cœur, répondit Ennis.
Il l'embrassa sur le front. Elle recula d'un pas.
- Bien, on arrête avec les au revoir maintenant. Vous allez tous retourner au ranch.
Elle les chassa d'un signe de la main, souriant toujours alors qu'une larme coulait sur son visage. Jack et Ennis s'éloignèrent à contrecœur, s'arrêtant pour lui faire un dernier signe. Liz les suivit tandis qu'ils remontaient le hall. Ils avaient tous les deux les mains dans les poches et regardaient vers le sol. Elle connaissait le langage du corps désormais, et resta muette.
Le trajet du retour se fit dans le silence. Liz garda la tête posée contre la vitre et regarda passer les prés verts, comptant paresseusement les vaches qui les observaient passer. Le soleil de cette fin d'après-midi descendait dans le ciel, plongeant l'est des montagnes dans une ombre violette.
Ennis fixait le paysage à travers la fenêtre du côté passager, le coude posé sur le rebord de la fenêtre, le menton dans la main. Jack conduisait en silence, une main sur le volant. Personne n'alluma la radio ou ne parla pendant des kilomètres.
Liz entendit un bref reniflement et un soupir. Ennis porta rapidement ses doigts à son visage, essuyant sa joue, le regard toujours fixé sur le paysage. Elle observa l'arrière de sa tête, les boucles blond foncé recouvrant un esprit qu'elle avait à peine commencé à connaître. Elle se demanda si elle saurait un jour à quel point ce devait être douloureux d'être séparé de ses enfants. Comment est-ce que ça peut être ? se demanda-t-elle. Devoir choisir entre être proche des filles qu'on adore, ou être avec l'amour de sa vie ? Comment avait-il pu faire ce choix ? Elle pouvait facilement l'imaginer choisir l'autre direction. Choisir de rester à Riverton, disant à Jack de rentrer à Childress après qu'il ait entreprit, sur un coup de tête, un trajet de seize heures en apprenant le divorce d'Ennis. Serait-il toujours là-bas ? Jack serait-il toujours à Childress, marié à Lureen ? Essaieraient-ils toujours vivre une vie entière en seulement quelques courts week-ends de pêche par an. Cela faisait à peine une semaine qu'elle les avait rencontré, mais Liz ne pouvait déjà pas les imaginer l'un sans l'autre. Elle n'arrivait pas à les imaginer séparés, vivant des existences qui n'incluaient pas l'autre. Elle ne comprenait même pas comment ils avaient fait durant les douze ans que ça avait duré.
Ennis renifla une nouvelle fois et prit une respiration tremblante, la seule expression de tristesse qu'il se permettait. Sans cesser de regarder la route, Jack leva le bras et frotta sa main contre l'épaule d'Ennis pour le rassurer avant de la poser à la base de sa nuque. Liz regarda le pouce de Jack caresser avec douceur la peau d'Ennis, et elle vit Ennis se détendre un peu. Il tourna la tête vers Jack, un sourire triste se dessinant avec hésitation sur ses lèvres. Jack rencontra son regard, se détournant rapidement de la route, puis enleva sa main de la nuque d'Ennis. Ennis déplaça son bras légèrement vers le milieu de la banquette. Liz sourit et ferma les yeux. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir qu'ils se tenaient la main.
Lorsqu'ils arrivèrent au ranch, la nuit n'allait pas tarder à tomber. Ennis parla pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté l'aéroport.
- Merde, cette putain de grange est la dernière chose que j'ai envie de voir maintenant.
- Ferme les yeux alors, dit Jack. J'ai prévu de ne rien regarder sauf la ligne jaune.
Ils arrivèrent au sommet de la colline. Il était là, le mot PEDES, toujours aussi grand. Sauf que… il y avait autre chose. Jack se pencha en avant, les sourcils froncés.
- Merde, qu'est-ce que...
Liz se tordit le cou pour voir par dessus la tête d'Ennis, qui lui bloquait la vue. Ils entrèrent dans l'allée en gravier et Jack arrêta la voiture. Sa bouche était grande ouverte.
- On essaye de se payer ma tête, murmura Ennis.
Le regard de Liz resta fixe. Elle espérait vraiment que ce qu'elle voyait n'était pas un genre de mirage. Il y avait une vingtaine de voitures et de pick-up garés le long de l'allée et au bord des prés.
- Que je sois pendu, jura Jack, alors qu'ils fixaient avec incrédulité la foule de gens qui étaient alignés le long de la grange, tenant tous dans la main un pinceau et un pot de peinture, occupés à repeindre la grange en rouge.
Liz sortit de la route avec stupéfaction. Elle vit Fred et Arlène Trimble, le maire, et l'homme en bleu de travail qu'elle avait rencontré à la foire. Elle vit Paul et Roger, et quelques visages familiers dont elle ne connaissait pas encore le nom. Il y avait quelques enfants, tous généreusement tâchés avec de la peinture rouge vif.
Jack et Ennis sortirent de la voiture et restèrent derrière elle, observant cette soirée peinture improvisée.
- J'arrive pas à le croire, dit Jack, la voix voilée par l'étonnement.
Quelqu'un les vit et les salua en criant. Quelques secondes plus tard, tous les pinceaux et pots de peinture étaient posés sur le sol et tout le monde descendait la pente vers eux. Jack et Ennis s'avancèrent, la compréhension se dessinant sur leur visage. Fred Trimble arriva le premier. Jack lui serra la main avec enthousiasme, regardant la grange partiellement repeinte.
- Fred…Arlène... qu'est-ce que ça veut dire ?
- A quoi ça ressemble ? On repeint cette grange.
Fred tapa sur l'épaule de Jack.
- On pouvait pas laisser le soleil se coucher sur la grange dans cet état, dit-il, tout sourire.
Jack prit une grande respiration et serra Fred dans ses bras, le tapant dans le dos.
- Merde, c'était ton idée ?
- Je sais pas de qui vient l'idée, répondit Fred. Seulement… c'était quelque chose qui devait être fait.
Liz vit les gens hocher la tête. Ennis secoua la tête, passant de visage en visage, la plupart éclaboussés de peinture.
- Vous tous… Dieu, bredouilla-t-il. Je sais pas quoi dire.
Paul rigola.
- Et bien, tu pourrais dire 'Donnez moi un pinceau', dit-il, créant une vague de cris de joie et de félicitations.
- Ben, tiens ! Donnez nous tous un pinceaux ! cria Jack.
La foule, renforcée de trois personnes, remonta la colline et se remit à la tâche avec détermination. Ce qui pouvait être peint du sol fut fini en une demi-heure, puis des échelles furent détachées des pick-up, des toits des voitures et sorties de l'entrepôt du ranch.
Liz était prête à se remettre à la tâche quand elle fut saisit par la main et entraînée à l'écart.
- Allez, dit Marianne, la tirant vers la maison. Tu vas m'aider à préparer un peu de nourriture pour tous ces gens.
Liz regarda la grange par dessus son épaule. Elle vit Ennis sur une échelle en train de rigoler alors que Roger n'arrêtait pas de le rater en voulant lui envoyer un pinceau. Elle vit Jack avec Jimmy Trimble assis sur ses épaules, le petit garçon tendant le bras pour repeindre la seconde barre du premier E.
La soirée peinture continua après le coucher du soleil. Alors que le soleil descendait, les voitures furent déplacées et garées pour faire face à la grange, leurs phares illuminant la façade. Quelqu'un alluma une radio, et bientôt, Liz pu entendre les peintres chanter ensemble 'Mama Told Me Not To Come' avec plus d'enthousiasme que de synchronisation.
Quand la grange fut repeinte, des cris de joie s'élevèrent de la foule. Marianne avait réussi à faire un grand plat de bœuf et de chou, et en quelques minutes, le porche de l'arrière de la maison fut rempli de gens, la plupart recouvert de peinture rouge. Les cheveux d'Ennis avaient une couleur jusque là inconnue de la nature, et Jack avait une trace de rouge en plein milieu du front. Un autre cri de joie s'éleva quand Fred Trimble amena un tonneau de bière. Le maire eut le premier verre et monta sur une table pour porter un toast.
- A Stan Forrester, dit-il, soulevant une vague de huées et de sifflements. Qu'il se défoule sur ma maison la prochaine fois, parce que j'ai vraiment pas envie de la repeindre tout seul !
Il y eut encore plus de cris. Liz observait Jack et Ennis depuis une chaise en bois dans un coin. Ils étaient transformés. Ils se déplaçaient avec facilité parmi leurs amis et voisins, rigolant et discutant. Même Ennis semblait animé. Elle se demanda si ça faisait partie du plan de Stan Forrester. Apparemment, son plan avait été de démoraliser les propriétaires homosexuels du ranch et de les faire se sentir exclus et rabaissés. Cependant, ils étaient là, entourés de bienveillance, leurs amis réunis autour d'eux, alors que ce poison sur leur grange était resté moins de 24 heures. Elle était certaine que ce ne serait pas la dernière fois que Jack et Ennis seraient confrontés à de telles attaques, mais tout cela renforçait sa confiance dans leur capacité à y faire face.
Elle se souvenait de ce que Jack lui avait dit, peu après leur rencontre. La seule manière dont les mauvaises personnes gagnent, avait-il dit, c'est quand les gentilles personnes ne font rien. Il s'était avéré que si les gentils faisaient quelque chose, non seulement ils gagnaient, mais en plus, ils n'avaient pas à faire beaucoup d'efforts pour que ce soit le cas.
