Liz était sur le point de se lever pour aller remplir sa tasse de café à l'intérieur lorsqu'elle aperçut Jack et Ennis en train de traverser le jardin en direction de la maison. Elle ne pouvait pas les entendre mais elle pouvait deviner, d'après leurs expressions, qu'ils étaient en train de se chamailler. Ils s'arrêtèrent au niveau des marches du porche.
- Bonjour, sweet pea, dit Jack.
Elle sourit. Plus Jack l'appelait comme cela, plus Liz aimait ce surnom.
- Salut les gars.
- Qu'est-ce tu, euh… qu'est-ce que tu fais ?
Jack prit une chaise et s'assit en face d'elle. Ennis se cacha près de son épaule, se balançant sur ses pieds et semblant très intéressé par tout et rien. Son regard passait de l'un à l'autre.
- Que se passe-t-il ?
- Comment ça ?
- Il se passe quelque chose.
Une pensée horrible traversa son esprit.
- Oh… Je suis restée trop longtemps, c'est ça ? Vous voulez savoir quand je m'en vais… oh mon Dieu, j'aurais dû…
Jack la coupa, levant une main.
- Non, non ! Non, c'est pas ça. Je te l'ai dit, on adore t'avoir avec nous. C'est pas ça du tout.
Liz se détendit, soulagée.
- Oh. D'accord. Bien… Qu'est-ce que c'est alors ?
Jack garda la tête baissée un instant, puis il rencontra son regard.
- Voilà, Lizzie, le truc, c'est que… on sait que t'as beaucoup de questions… disons, personnelles que tu voudrais poser, mais tu sais pas trop comment aborder le sujet. On a décidé de t'aider et de venir t'en parler directement.
Liz se redressa sur sa chaise.
- Vraiment ?
- On est tombé d'accord sur cette idée de livre, et on va pas revenir sur ça maintenant.
Sans regarder, il tendit la main en arrière, attrapa le bras d'Ennis et le força, d'un coup sec, à s'asseoir sur une chaise.
- N'est-ce pas, Ennis ?
Ennis hocha la tête brusquement, toussant et se raclant la gorge.
- Apparemment, répondit-il, croisant les bras sur sa poitrine.
- Qu'est-ce que tu veux savoir alors ?
Liz n'était pas préparée à ça, mais elle n'allait pas rater une opportunité qui ne se représenterait peut être jamais.
- J'apprécie ce geste, les gars, dit-elle. C'est gênant pour moi aussi. Ce n'est plus un projet ordinaire maintenant.
Elle sourit.
- On est amis maintenant, et on ne fourre pas son nez dans la vie privée de ses amis, n'est-ce pas ?
- On peut prétendre qu'on est pas amis, si c'est plus facile pour toi.
Elle rigola.
- Je suis pas très bonne pour faire semblant.
Elle prit une profonde inspiration.
- Bien, dit-elle, essayant d'organiser différents sujets dans son esprit. Je pense que ce qui m'intéresse le plus, c'est de savoir à quel point c'est différent d'une relation hétérosexuelle. Je veux dire, on entend toujours parler de ces couples mariés dans lequel le mari a toujours envie de faire l'amour et la femme jamais, et soit disant, les femmes le tolèrent et les hommes sont juste des salauds tout excités.
Jack renifla.
- J'imagine que c'est vrai pour certaines personnes.
- Ce doit être différent pour vous, puisque vous êtes tous les deux des hommes, non ?
- Un peu, répondit Jack, un petit sourire en coin sur le visage.
- J'ai lu un article qui disait qu'un couple marié depuis plus de cinq ans faisait l'amour en moyenne trois fois par semaine.
- Vraiment ?
Liz scruta leurs visages impénétrables. Ils n'allaient pas lui rendre la tache facile.
- Alors… est-ce que ça correspond à votre expérience ?
- Hum… pas tellement.
- Non ?
- Nous, ça serait plutôt… je sais pas. Quoi, quatre, cinq fois par jour ?
La mâchoire de Liz tomba toute seule.
- Ca te semble correct, Ennis ? demanda Jack en regardant derrière lui.
Ennis bougonna et haussa légèrement les épaules.
- J'imagine. Plus ou moins.
La capacité de parler avait quitté Liz. Elle fixait leurs regards plein d'attente, attendant une réponse… puis elle le vit. Cette petite lueur dans les yeux de Jack et ce mouvement de lèvre, le regard d'Ennis fixés définitivement ailleurs mais un petit sourire amusé caché au coin de sa bouche. Elle expira et secoua la tête.
- Si c'est pour vous foutre de ma gueule, c'est pas la peine, dit-elle, souriant malgré elle.
Jack rigola.
- J'arrive pas à croire que tu sois tombé dans le panneau. On a plus 18 ans, tu sais.
Ennis retint un soupir, puis leva les mains en supplication.
- Vous savez quoi ? J'peux pas le faire. Je vais m'excuser et aller castrer un veau, ou quelque chose comme ça. Vous pouvez parler de tout ce que vous voulez et j'en saurais rien, ce qui me va très bien.
Il se leva. Jack leva les yeux vers lui.
- Je croyais que tu voulais être là pour être sûr que ça ne soit pas trop personnel.
- Je fais confiance à ton jugement, rodéo. Mais te laisses pas emporter.
Il passa derrière la chaise de Jack en direction des marches, mais à mi-chemin, il s'arrêta, redressa les épaules et se tourna. Après un instant d'hésitation, il se dirigea résolument vers Jack, se pencha en avant et l'embrassa avec force, une main posée sur l'arrière de sa tête. Liz ne put s'empêcher de les fixer. Ennis se releva et la fixa avec une expression qui voulait dire « voilà, heureuse maintenant ». Il hocha légèrement la tête, puis fit demi-tour et traversa le jardin en direction de l'étable. Jack le regarda partir, une expression amusée sur le visage.
- Ben ça, dit-il. C'est quelque chose qu'on voit pas tous les jours.
Il se tourna vers Liz.
- On en était où ?
- Je voulais savoir à quel point c'était différent.
- Tu vois, déjà, tu commences ça de la mauvaise façon.
- Vraiment ?
- T'as cette conception que c'est un genre de truc étrange et nouveau, comme l'atterrissage sur la Lune ou la découverte des Amériques. En vérité, Lizzie… l'acte en lui-même ? C'est pas différent, pas vraiment. Je veux dire, certaines choses sont différents, c'est sûr, mais est-ce que c'est le plus important ? C'est ce que c'est, tu comprends ?
Liz réfléchit à ça un instant.
- J'imagine que le sexe est le lien entre deux personnes, peu importe si c'est un homme ou une femme.
- Ben, parfois, ça dépend de la quantité de whisky que t'as bu, répondit Jack, un sourire triste sur le visage. Je veux dire, les gens le font pour beaucoup de raisons. Pour avoir des enfants, et parce que ce que tu fais quand t'es attaché à quelqu'un, et parce que t'es excité, et parce que l'autre personne en a envie, et parfois, juste parce qu'il fait froid et qu'on est deux.
Il soupira.
- Mais si t'as de la chance, tu le fais parce que tu ressens quelque chose pour quelqu'un, et il n'y a pas de meilleures façons de leur faire savoir.
Liz repensa à ses premiers mois de vie avec Charlie. La façon dont elle ne pouvait jamais être assez proche de lui, la façon dont elle voulait qu'il soit en elle pour ne former qu'une seule personne, et elle comprit.
- C'est comme ça pour toi ? demanda-t-elle.
Jack sourit.
- Ecoute, chérie. Je vais rester là à te raconter tout ce qu'Ennis et moi faisons en détails, parce que c'est personnel et ce sont les affaires de personnes. Mais je peux dire qu'en général, ouais, c'est comme ça pour moi.
- C'est… euh, c'est mieux qu'avec Lureen ?
Il réfléchit un instant.
- C'est réel, et je peux pas dire ça à propos de Lureen. Je veux dire, être avec elle était bien, et tout ça. Mais tu dois savoir que nous, les mecs, on est pas trop difficiles.
Liz rigola.
- Mais c'était juste un truc qu'on faisait, tu vois ? J'ai jamais eu le sentiment que ça voulait quelque chose de plus. C'était une meilleure alternative que de jouer tout seul.
Il leva les yeux vers elle, rougissant.
- Désolé.
- Pas de problème, répondit Liz, un grand sourire sur le visage. Je connais le concept.
- Heureusement. Enfin… je vais pas mentir. Quand j'étais avec Lureen, la moitié du temps… ok, la plupart du temps… je pensais à Ennis. C'était un grand soulagement de pouvoir éloigner toutes ses pensées, parce que je l'avais dans la peau… pour ainsi dire.
Il s'appuya sur le dossier de sa chaise, croisant les jambes.
- Je me rappelle à peine comment c'était d'être avec une femme. Parfois, j'oublie que beaucoup de personnes pensent qu'être avec lui, c'est pas normal, parce ça me semble normal, à moi. Qu'est-ce que tu disais avant, que les hommes le désiraient plus que les femmes ?
Liz hocha la tête.
- Et bien, c'est pas un problème pour nous. Personne n'a de migraine chez nous, si tu vois ce que je veux dire. Ennis ne me dit jamais non, et moi non plus. Parfois, je me demande à quoi le Seigneur pensait quand il a fait les hommes et les femmes tellement différents, s'il voulait qu'ils aient des enfants.
Il haussa les épaules.
- Je veux dire, réfléchis-y une minute. Tout est familier, parce qu'on est fait de la même façon. Il ne m'a jamais demandé à quoi je pensais après l'acte. On en fait pas une maladie si on s'endort tous les deux à la fin. Pas besoin de s'inquiéter à propos de grossesses non voulues. Pareil pour les préservatifs ou Dieu sait quoi. L'esprit de Lureen était un vrai mystère pour moi, comme l'était ce qu'elle voulait au lit. Mais avec Ennis, il n'y aucun mystère.
Liz hocha la tête.
- Je vois les avantages.
- Ouais, ben, garde-les pour toi. Si tous les mecs savaient ça, il y aurait des fermiers gays à tous les coins de rues.
Ils rigolèrent, d'amusement d'une part, de soulagement d'une autre, content d'être débarrassés de cette conversation.
- Mes lèvres sont scellées, dit Liz.
- Oh, c'est pas la seule chose. Tu sais ce que c'est, le plus gros avantage de vivre avec un homme ?
Liz secoua la tête, se penchant en avant, anticipant une révélation stupéfiante.
- Les chaussettes. Tu peux partager les chaussettes. T'en as toujours.
Liz le fixa un instant, puis éclata de rire.
- Les chaussettes, hein ? Laisses moi noter ça.
- Pas que les chaussettes, d'ailleurs. Moi et Ennis, on fait presque la même taille. Je peux porter ses jeans, mais ses chemises sont un peu étroites au niveau du torse. Et si j'ai plus rien de propre dans mes tiroirs, je peux lui piquer les siens.
- Tu portes ses sous-vêtements ? demanda Liz en rigolant.
- Bien sûr. Pourquoi pas ? Ils sont propres. Et en plus, ajouta-t-il, j'ai été bien souvent plus près de ses fesses que ça.
Elle trouva Ennis dans la remise, nettoyant des carabines.
- Je peux entrer ?
- Bien sûr. Fais bien attention de toucher à rien.
Liz n'était pas tentée. La remise était l'endroit où ils gardaient toutes les armes du ranch. Il y avait des fusils de chasse, des carabines, des pistolets, et de nombreuses boîtes remplies de cartouches. Elle monta sur un tabouret et regarda Ennis démonter les carabines pendant un moment.
- Je peux te demander quelque chose ?
- Tant que c'est pas en rapport avec mon sport de chambre.
Elle gloussa.
- Non, je pense qu'on a mis ce sujet à nu. Excuse le jeu de mot.
- Tire alors.
Il gloussa, hochant la tête en direction de la carabine.
- Excuse mon jeu de mot.
- Je sais que Jack a voulu quelque chose de plus permanent avec toi pendant des années, mais que tu as résisté.
- En effet.
- Qu'est-ce qui t'as fait changer d'avis la dernière fois ? Qu'est-ce qui t'as fait accepter ?
Ennis continua son travail quelques instants, restant silencieux. Liz le connaissait suffisamment bien maintenant pour savoir qu'il n'évitait pas la question, mais qu'il pesait ses mots.
- Je l'ai vu s'éloigner de moi une fois, répondit-il finalement, et ça m'a tellement retourné l'estomac que j'en ai été malade pendant des jours. Des années, peut être. La fois où il a débarqué de Childress juste parce que j'avais divorcé…
Il soupira.
- Je pouvais tout simplement pas le laisser s'éloigner une nouvelle fois. C'était pas loin, pourtant. Vraiment pas loin. Il était déjà dans son pick-up et il avait enclenché une vitesse avant que je puisse décoller ma mâchoire.
- Qu'est-ce que tu as dit ?
Il haussa les épaules.
- Je sais plus très bien. J'étais tellement retourné, je savais même pas ce que je faisais. J'avais les filles avec moi et j'étais terrifié que quelqu'un le vois avec moi… j'sais pas. Je pense que je lui ai juste demandé de rester dans le coin le temps que je ramène les filles chez leur mère, pour qu'on puisse parler.
Il remontait la carabine maintenant.
- Je sais pas où j'ai trouvé le courage, et c'est la vérité. J'avais jamais vu comment ça pourrait marcher, même si j'avais horreur de le voir partir.
Il haussa les épaules.
- J'imagine que quand je suis revenu et que j'ai vu ce qu'il espérait… ça m'a juste frappé.
- Quoi donc ?
Ennis rencontra son regard. Pendant un instant, il ne dit rien.
- Il était prêt à quitter sa famille et sa maison, à risquer les démonte-pneus, et à faire face à tout ce qui pourrait arriver, tout ça parce qu'il voulait être avec moi.
Il baissa les yeux et la voix.
- Il était prêt à se battre pour nous, comme je l'ai jamais été. Ce jour là, je l'ai regardé et j'ai eu honte. J'ai eu l'impression d'être un lâche à côté de lui.
Il secoua la tête.
- Je pouvais pas lui dire de rentrer à Childress après ça. Je m'en foutais de savoir on devait aller ou ce qu'on devait faire, je pouvais plus le supporter. J'ai vu ma chance d'être heureux. Peut être ma dernière chance. Grâce à Dieu, je l'ai saisie.
Il se racla la gorge et se leva, embarrassé de lui avoir autant montré ses sentiments. Il replaça la carabine sur le râtelier.
- Bon sang, city gal. Comment tu fais pour me faire parler comme jamais je l'ai fait avant ?
Liz sourit.
- Peut être que tu voulais dire ces choses à quelqu'un. Peut être que tu avais juste besoin d'une excuse.
Ennis revint vers le banc avec deux carabines de plus.
- Peut être. Bon, tu viens d'asseoir avec moi, tu vas apprendre à nettoyer des carabines. Il est temps que tu gagnes ta place ici.
- Seigneur, Lizzie, tu pues comme un stand de tir.
- Ennis m'a failli nettoyer des carabines.
Lizzie jeta un regard exaspéré à sa chemise, qui était tachée d'huile. Comment Ennis faisait-il pour ne pas s'en mettre de partout ? C'était un mystère. Jack rigola.
- Il voulait probablement éviter que tu lui poses d'autres questions sur sa vie sexuelle.
Elle soupira.
- J'en avais pas l'intention.
- Il sera soulagé de l'apprendre.
Ils étaient à cheval, près des portes de l'enclos nord, qui était à moitié rempli de veaux. Ennis et Stubbs, le contremaître du ranch, traversaient le large troupeau à cheval, séparant les veaux et les regroupant dans l'enclos. Liz observait les yeux de Jack suivant Ennis alors qu'il faisait des allers-retours à cheval, sifflant avec force.
- Il est plutôt pas mal sur son cheval.
Jack lui jeta un regard.
- C'est pas moi qui vais dire le contraire.
- Qu'est-ce qu'ils font avec ces veaux, là ?
Il soupira.
- Et ben, on va en garder certains. Les autres vont être vendus à des fermiers laitiers. Ennis va choisir les meilleurs pour que je jette un œil.
- Jeter un œil pour faire quoi ?
- Pour l'élevage. Tous ces veaux ont été enfantés par Joey. C'est le taureau qu'on garde ici pour nous. Les veaux de Joey peuvent atteindre un grand prix en tant que reproducteurs. On a une dizaine de commandes pour de bons taureaux si y'en a. On pourrait aussi en trouver un ou deux pour les démonstrations cette année, aussi.
- Paul m'a dit que tu étais doué pour l'élevage.
- Je m'en sors.
- Il a dit que tu avais un « don qui fait froid dans le dos » pour ça.
Jack fit un mouvement gêné et rougit, mais Liz vit que le compliment lui faisait plaisir.
- Le Doc me flatte, c'est tout. On lui fourni beaucoup de travail avec le ranch.
Jack trottait à quelques mètres de là, scrutant les veaux par dessus la clôture. Liz l'observait, son commentaire sur les hommes à cheval lui revenant en tête. Elle détourna le regard vers le troupeau. Ennis se détachait de la masse de chair bovine tel un doigt couleur bleu jean, les yeux cachés par le bord de son chapeau.
Quand l'incident se produit, elle avait les yeux sur lui. Le cheval d'Ennis trottait tranquillement, calme et sous contrôle, quand tout d'un coup, il cria. Liz n'avait jamais entendu un cheval faire un tel bruit. Du coin de l'œil, elle vit la tête de Jack se retourner brusquement. Le cheval se mit immédiatement à ruer et à s'agiter. Ennis essaya de le ramener au calme, mais il ne réussit pas à se tenir. Avec un puissant mouvement de l'arrière-train du cheval, Ennis fut éjecté de son dos comme s'il avait été sur une catapulte. Il fit un vol plané et atterrit sur la barre supérieure de la clôture de l'enclos, puis glissa sur le sol et resta immobile. Liz entendit Jack appeler Ennis et le vit partir au galop sur son cheval. Stubbs était déjà descendu de cheval et il courait vers Ennis. Liz eut l'impression d'avoir été plongée dans de l'eau glacée, mais elle réussit tant bien que mal à retrouver ses esprits pour aller à l'endroit où Ennis était allongé sur le ventre, horriblement immobile. Jack descendit de cheval avant que celui-ci se fut arrêté. Une fois à côté d'Ennis, il se mit à genoux, repoussant Stubbs avant qu'il fasse quoi que ce soit.
- Le touche pas, dit Jack, la voix étonnement calme. Il est peut être blessé au dos ou à la nuque, le bouge pas. Vas à la maison et appelles Pete.
Stubbs ne bougea pas. Jack le secoua avec force.
- Allez, vite !
Stubbs se releva, remonta sur son cheval et partit en direction de la maison. Liz se mit à genoux de l'autre côté d'Ennis, se sentant impuissante. Jack se pencha au dessus du visage d'Ennis.
- Ennis ? dit-il. Tu m'entends, cowboy ?
Sa voix était douce, mais Liz pouvait voir ses mains trembler et des goutes de sueur apparaître sur son front. Ennis grogna.
- Putain, dit-il.
Liz vit ses jambes bouger. C'était bon signe.
- Jack ?
- T'es été éjecté, mec. Ne bouge pas. Le Doc arrive. Tu restes comme ça, sans bouger.
- Arrêtes de faire des histoires, je vais bien.
Ennis changea de position, se mettant sur le flanc. Jack tendit le bras et attrapa son épaule.
- Comment tu te sens ? T'as mal quelque part ?
- J'ai mal de partout, imbécile heureux.
Liz vit Jack se détendre petit à petit, à mesure qu'il était clair qu'Ennis pouvait bouger tous ses membres. Ennis posa une main sur sa tête.
- Fils de pute.
- Calmes toi.
Jack aida Ennis à se mettre sur le dos. Il grogna et laissa sa tête tomber à nouveau.
- Bon sang, tu nous as fait une de ces peurs, à Lizzie et à moi.
Jack sourit.
- Je t'avais jamais vu voler comme ça, mec. J'savais pas que t'étais aussi aérodynamique.
Ennis gloussa.
- J'devais avoir l'air ridicule.
Il leva les yeux vers Jack, puis leva la main et toucha brièvement sa joue avec le dos de ses doigts.
- J'voulais pas t'affoler, mon pote.
Sa main commença à s'éloigner mais Jack la rattrapa.
- Je suis content que t'ailles bien.
Il serra la main d'Ennis rapidement, puis la relâcha.
- Mais c'est à Pete d'en juger. Tu peux te lever ?
Ennis hocha la tête, grognant lorsqu'il eut du mal à se remettre debout. Jack passa un bras autour de ses épaules et l'aida.
- C'est pas la première fois que je me fais éjecter, tu sais, grommela Ennis, vacillant et passant un bras autour des épaules de Jack.
- Seigneur, jura-t-il. Ca, je vais le sentir demain matin.
Pete se trouva être le docteur Peter Llewellyn, le généraliste local, qui vivait à moins de deux kilomètres de là. Le temps que Jack et Ennis revinrent à la maison, Ennis s'appuyant sur Jack et Liz suivant comme un petit chien, le docteur était déjà là, alerté par le coup de fil de Stubbs.
- Seigneur, Ennis, dit le Dr. Llewellyn. Qu'est-ce que t'as fait à ce cheval, t'as insulté sa mère ?
Il guida Ennis vers une chaise et le fit s'asseoir, puis se mit à l'examiner.
- Doc, je vais bien, grogna Ennis.
- Tais-toi et laisse travailler le Doc, dit Jack, se reculant d'un pas.
- T'es pas ma mère, rodéo.
- Ouais, mais je viens juste après. Tu restes calme ou je me mets sur toi pour te retenir, d'accord ?
Le docteur gloussa.
- Je sais pas trop, Jack. Il pourrait aimer ça.
Jack rigola lorsque le visage d'Ennis devint fuchsia. Liz suivit Jack dans la cuisine. Une fois hors de vue, Jack souffla un grand coup et se secoua comme un chien mouillé.
- Ca va ? demanda Liz, posant une main sur son bras.
- Ouais. Juste un peu secoué de le voir tomber comme ça. Tu vois ce que je veux dire.
- Sûr. Qu'est-ce qu'il s'est passé, d'après toi ? Pourquoi est-ce que le cheval l'a éjecté ?
- Je sais pas. Faudra que j'aille le voir. Si je devais faire une hypothèse, je dirais qu'un serpent l'a mordu. C'était tellement soudain.
- Ennis va aller bien ?
- Bien sûr. Il s'est fait éjecté une douzaine de fois, tout comme moi. Il aura mal quelques jours puis tout sera oublié.
Jack secoua la tête.
- C'est juste qu'on sait jamais. On s'est déjà cassé un bras ou une jambe, mais c'est vraiment facile de se briser la nuque ou la colonne vertébrale. Fermier, c'est le métier le plus sûr, c'est la vérité.
- J'ai entendu parler du jour où tu t'es fait tirer dessus.
Jack renifla.
- Oh, ouais, ça. C'est pas le plus beau jour de ma vie.
Il secoua la tête.
- J'avais jamais vu Ennis devenir aussi dingue. Franchement, ça m'a fichu un coup. J'ai été obligé de l'arrêter, sinon il aurait sûrement battu cet imbécile à mort.
- Faut dire que l'imbécile en question t'as presque tué. Comment lui en vouloir d'avoir été en colère ? Comment aurais-tu réagi, toi ?
Jack réfléchit durant un instant, puis hocha la tête.
- Ouais, t'as raison. Demandes moi à quel point j'ai envie d'envoyer ce putain de cheval à la boucherie, là, à l'instant.
Le Dr. Llewellyn entra dans la cuisine.
- Il a l'air bien, Jack. Un peu ébranlé. Ca va lui faire un mal de chien demain, par contre.
- Il a atterri assez bizarrement sur sa jambe. Il a pas d'entorse ou quoi que ce soit de ce genre ?
- Je pense pas. Il a marché, et il n'y a pas de gonflement. Tu sais où me trouver si ça empire.
Il tourna les yeux vers Liz.
-Ce doit être votre amie journaliste.
Jack rigola.
- Les rumeurs vont vraiment vite dans le coin, dit-il. Pete, voici Liz Forbes. Lizzie, c'est notre doc, Pete Llewellyn.
- Enchanté, Liz, dit-il le docteur.
- De même, Docteur.
- S'il vous plait, appelez-moi Pete, répondit-il en souriant.
Son sourire transforma son visage. Llewellyn était grand et maigre, avec une masse de cheveux couleur sable et des yeux gris. Il portait des lunettes à la John Lennon et le même ensemble en jean qui semblait de rigueur dans le coin.
- D'accord.
Jack s'excusa pour aller parler à Ennis, mais Pete resta. Liz attendit l'inévitable « Alors, vous aimez Farmingdale ? », et sa surprise fut entière quand le docteur posa une autre question. Pete croisa les bras.
- Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-il calmement.
Liz cligna des yeux.
- Pourquoi est-ce que je fais quoi ?
- Vous devriez les laisser vivre.
- Mais…quoi… je ne…
Cette interrogation inattendue fit bafouiller Liz de manière incohérente.
- Est-ce que vous savez ce que ça leur a couté de venir s'installer ici ? Est-ce que vous savez ce qu'ils affrontent chaque jour, juste pour pouvoir marcher ensemble dans la rue ?
- Bien sûr que je sais ! C'est pour ça que je suis…
- Ils pensent que vous êtes leur amie, mais vous ne l'êtes pas, hein ? Vous pensez seulement à écrire des livres décrivant la vie cachée des fermiers homosexuels américains. Le genre de bouquins qui font gagner des Pulitzer. Vous ne pensez pas à ce qui est bien pour eux. Vous pensez seulement à vous-même.
- Attendez un instant, rétorqua Liz, la colère remplaçant la confusion. Je m'inquiète pour eux. Je veux raconter leur histoire parce que je pense que le pays a besoin de la connaître. Les gens doivent savoir qu'ils sont comme tout le monde, et qu'ils vivent une vie ordinaire. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour garantir leur intimité et leur anonymat.
- Peu importe que vous les appeliez Zeke et Biff et que vous disiez qu'ils cultivent des pommes de terre dans l'Idaho. Les gens d'ici sauront de qui vous parlez, et un grand nombre de ces personnes les tolèrent juste parce qu'ils ne s'exhibent pas devant eux. Tout ce que vous écrivez pourrait faire pencher la balance du mauvais côté. Ce qui s'est passé à la foire était suffisamment grave. Est-ce que vous voulez prendre le risque d'empoisonner leur vie ici ?
- Pour eux ou pour vous ? demanda Liz, retrouvant soudainement son piquant de journaliste. Est-ce que vous avez quelque chose à cacher ? Est-ce que vous avez un Ennis ou un Jack, vous aussi ?
Il secoua la tête.
- Bien sûr, la seule raison pour laquelle je pourrais m'inquiéter pour eux est que je suis aussi affecté. Je suis célibataire, Mlle Forbes, et je ne joue pas pour leur équipe, si vous voyez ce que je veux dire. Mais je connais Jack et Ennis depuis qu'ils habitent ici. Ce sont des mecs bien et décents qui ont beaucoup aidé cette communauté. Leur vie privée ne me regarde pas, et vous non plus. Ils ne méritent pas d'être rabaissés à cause de ça, que ce soit par Stan Forrester ou par vous.
Liz resta bouche bée.
- Je ne les rabaisserai jamais ! Je les aime, tout comme cet endroit ! Je veux seulement…
- Quoi ? Qu'est-ce que vous voulez ?
Il fit un pas vers elle. Liz fit un effort pour ne pas reculer.
- Vos motivations peuvent être discutées.
Il baissa la voix.
- J'ai vu comment vous le regardiez.
L'estomac de Liz se tordit.
- Qu'est-ce que vous espérez ?
Elle tremblait maintenant.
- Je n'aime pas vos insinuations.
- J'ai raison, c'est ça ?
- Non, rétorqua-t-elle, secouant la tête. Mes sentiments pour Jack sont amicaux, c'est tout, rien de plus.
- Je suis soulagé d'entendre ça. Sauf que je n'ai jamais dit que je parlais de Jack.
Il soupira.
- Ecoutez, je comprends le charme qu'a cet endroit. La vie semble si simple ici. Elle l'est, au début. Mais la vérité, c'est qu'on a des problèmes et des complications, comme tout le monde. Désolé si j'ai l'air hostile.
Liz refoula les larmes qui surprirent ses yeux.
- Vous agissez en tant qu'ami, murmura-t-elle. J'apprécie cela.
- Je suis content que vous compreniez. Je veux que vous connaissiez mes inquiétudes.
Elle hocha la tête.
- Je comprends. J'y ai beaucoup pensé.
- Je suis soulagé de l'entendre.
Il hésita.
- Et… pour ce qui est de l'autre problème…
Liz secoua la tête vivement.
- Il n'en saura jamais rien.
Comment le pouvait-il, quand elle ne le savait que très peu elle même. Le bon docteur avait mis au jour une partie de son esprit un peu honteuse qui s'est débattue pour rester cachée dans l'ombre. Elle aurait préféré faire ses valises et rentrer à New York le soir même plutôt que de la laisser dépasser les limites dans cette maison, dans laquelle elle avait été accueillie et dans laquelle elle se sentait comme une personne de la famille. Pete hocha la tête.
- Bien.
Il sourit un nouvelle fois. Liz fut contente de voir ça.
- Ecoutez, je vous suis tombé dessus un peu violemment, et je…
- Ne vous excusez pas.
Il haussa les épaules.
- D'accord. Je m'en vais, alors. Dites à Ennis de m'appeler demain s'il a besoin de quelque chose de plus fort que l'aspirine.
Liz réussit à sourire.
- Ce sera fait.
Elle regarda le docteur partir par la porte de derrière. Elle s'affaissa contre le bord du comptoir, repassant la conversation dans sa tête, espérant qu'elle ait imaginé la partie à propos de Jack… Mais ce n'était pas le cas. Elle alla dans l'entrée et jeta un œil dans le salon par l'interstice de la porte, restant cachée. Ennis était assis sur le sol, les jambes tendues devant lui, massant et contractant son avant-bras droit tandis que Jack était à genoux derrière lui, massant ses épaules. Le menton d'Ennis reposait sur sa poitrine, sa tête dodelinant en suivant les mouvements des mains de Jack.
- Est-ce que ça fait mal ? murmura Jack.
- Ca devrait ?
- Un peu.
- Ouais, ça fait un mal de chien.
Il avait l'air amusé. Jack s'esclaffa.
- C'est pas ma faute si tu sais pas rester sur le dos d'un cheval.
- Et c'est quoi ton meilleur temps sur un taureau, déjà ? Quatre secondes ? Cinq peut être ?
Jack s'assit en passant une jambe de chaque côté d'Ennis et enroula ses bras autour de lui. Ennis se pencha dans son étreinte avec un soupir, sa tête tombant sur l'épaule de Jack.
- Tu vas me servir à rien dans les prochains jours, murmura Jack, caressant le torse d'Ennis de haut en bas. T'auras trop mal pour faire quoi que ce soit.
Leur étreinte devenait plus intime que ce que Liz se sentait de voir sans qu'ils le sachent. Elle recula d'un pas.
- Ennis ? appela-t-elle de la cuisine.
- Ouais ?
Elle leur laissa quelques instants pour se séparer, puis entra dans le salon. A sa surprise, ils n'avaient pas bougé. Elle eut le sentiments qu'ils la testaient… ou qu'ils se testaient, peut être. Ils la regardaient tous les deux calmement, comme pour la défier de réagir. Ce qu'elle ne fit pas, prenant une chaise et s'asseyant en face d'eux.
- Le Dr. Llewellyn a dit de l'appeler si t'as besoin d'analgésiques plus puissants demain matin.
- Je crois que j'ai toujours la codéine que j'ai utilisé quand je me suis tordu la cheville.
Ennis se tordit le coup pour regarder Jack.
- Les pilules sont toujours dans le placard ?
- Non, tu les as données à Marianne quand elle a eu ses migraines, tu te souviens ?
- Merde, c'est vrai. Bah, je vais bien. Rien de cassé, de toute façon.
Jack fit un grand sourire, puis se pencha et embrassa le haut du dos d'Ennis.
- Non, rien. T'as juste battu le record du lancer de fermier.
