Avril 1977

Ennis vérifia l'adresse une nouvelle fois, fronçant les sourcils. C'était bien la bonne route, mais la seule structure visible était une ferme branlante avec une étable. Ce devait être le bon endroit, mais ce n'était sûrement pas ce à quoi il s'attendait.

Il gara le pick-up dans l'allée et se dirigea vers la porte d'entrée. Il y avait une pancarte en bois gravée disant « Parti à l'Atelier – Passez Me Voir » avec une flèche dirigée vers le côté de la maison. Il suivit la flèche jusqu'à l'étable.

La porte était ouverte. Ennis resta bouche bée lorsqu'il entra dans l'atelier. C'était comme s'il s'était retrouvé dans un paysage extraterrestre. Il y avait des sculptures en métal plus ou moins achevées dans tous les coins. Des bidons d'acétylène, des corbeilles de verre brisé, des boîtes de métaux divers et de larges toiles s'étalaient sur le sol comme des obstacles dans une course de haies. Il vit des fours à forger et une enclume, ainsi que différents types de scies et d'outils. Des établis étaient éparpillés dans la pièce, comme installés par hasard.

- Y'a quelqu'un ? appela Ennis.

- Bonjour ! répondit une voix joyeuse, rendue graveleuse par la fumée. Je suis au fond !

Ennis avança avec précaution à travers ce labyrinthe jusqu'à ce qu'il trouve une petite pièce construite dans un coin de l'étable. A sa grande surprise, cette pièce était un atelier bien rangé, et à l'intérieur se trouvait un homme souriant, grassouillet et grisonnant, portant une salopette tachée et tenant à la main un fer à souder.

- B'jour, dit Ennis, se sentant moins sûr de lui qu'il ne l'avait jamais été. Ca lui avait pris trois mois pour décider que c'était ce qu'il voulait, et trois mois de plus pour en avoir le courage. Il était trop tard pour faire demi-tour, mais il n'était pas trop tard pour paniquer.

- Salut, répondit l'homme, posant les bouts de verre taché sur lesquels il travaillait. On s'est jamais rencontré, il me semble.

- Non, monsieur. Je m'appelle Ennis Del Mar, dit-il en tendant la main.

L'homme la serra.

- Myron Bergeron. Enchanté, Ennis.

Ses yeux s'élargirent et il claqua des doigts.

- Oh, je vous connais ! Vous êtes l'un des gars qui a racheté le vieux ranch d'Horchow !

- Ouais, c'est ça.

- J'suis content que quelqu'un lui ait trouvé une utilité. Cet endroit ne plaisait à personne. J'ai entendu dire que vous en faisiez quelque chose de bien.

- Ca avance. Ecoutez. Monsieur…euh, Myron… Le pasteur Greenfield m'a dit que vous étiez un type bien, et que vous pourriez peut être m'aider.

- Je ferais de mon mieux.

- Vous êtes un genre… d'artiste, c'est ça ?

- Je suis un artiste de plein de genres, Ennis, répondit Myron avec un rire ventral.

Ennis s'attendit à voir celui-ci bouger comme un bol de gélatine.

- Je suis un grand bricoleur. Je fais de la métallurgie, de la verrerie, de l'orfèvrerie…

- Voilà, ça. L'orfèvrerie, c'est ce qu'il me faut.

- Vous voulez réparer quelque chose ?

Ennis se balança, sentant l'explication qu'il allait devoir fournir lui passer dessus comme un train de marchandise.

- Non, je voudrais faire faire quelque chose. Un anneau.

- Bien, je peux évidemment vous faire un anneau. C'est pour votre femme ?

Il fallut à Ennis toute sa détermination pour ne pas parti la queue entre les jambes sur le champ.

- J'ai pas de femme. C'est pour… disons…

Il se racla la gorge.

- C'est pour... pour quelqu'un que je... euh…

Putain, craches-le, se gronda-t-il. Tu le dois à Jack, tu dois pas être embarrassé de dire ces putains de mots.

- C'est pour mon partenaire, dit-il rapidement.

Il détestait ce mot, mais il n'en existait pas de meilleur disponible. Il espérait que Myron comprendrait l'insinuation et qu'il ne penserait pas qu'il voulait dire partenaire en affaire… en plus, combien y avait-il d'hommes faisant faire des anneaux pour leurs partenaires en affaire ?

Myron hocha la tête.

- Votre partenaire ?

- Ouais. Il s'appelle Jack, and je veux lui donner un anneau, et c'est pour ça que je suis là, et si vous voulez m'en faire un je comprendrais, et je ne vous dérangerais plus…

Les mots d'Ennis quittaient sa bouche à une vitesse affolante. Il s'était à moitié tourné pour fuir quand Myron tendit la main et lui attrapa le bras.

- Calmos, mon ami, dit-il. Bien, respirez profondément. Je vois que c'est pas facile pour vous.

Ennis hocha la tête, se concentrant pour calmer sa respiration.

- Je crois que je comprends pourquoi Mike vous a envoyé. La plupart des joaillers en ville vous auraient regardé bizarrement. Désolé de pas être mieux informé, je vous aurais épargné l'explication si j'avais su que vous et l'autre type étaient de ce genre.

- Pas de problème.

- Donc, vous voulez quel genre d'anneau ? Est-ce que c'est… disons, quelque chose dans le genre d'un anneau d'engagement ?

Ennis se détendit, content que l'homme comprenne.

- Oui, c'est exactement ça.

- Vous connaissez sa taille de doigt ?

- Non, mais…

Ennis fouilla dans sa poche.

- J'ai volé son alliance. Il ne la porte plus, bien sûr, mais il la garde dans un tiroir.

- Depuis combien de temps il ne l'a pas portée ?

- Il a divorcé il y a deux ans.

- Est-ce qu'il a pris ou perdu du poids depuis ?

Ennis fronça les sourcils.

- Je crois pas.

- Bien, alors ça devrait faire un bon modèle. Vous voulez que ça ressemble à quoi ? Vous avez dit que vous vouliez de l'argent.

- Ouais. Et je, euh… je m'y connais pas très bien en bague, mais… ça pourrait ressembler à une corde ? Ou un truc du genre ? Que ce soit pas trop original ou voyant.

Myron hocha la tête.

- Oui, je crois que je vois ce que vous voulez dire. Vous voulez quel type d'argent ?

- Et bien, faut qu'il soit solide, mais je veux la meilleure qualité que vous avez.

- Ca devrait aller. Je peux vous le faire pour la fin de la semaine, si ça vous convient. J'aurais pu le finir plus tôt, mais je dois envoyer ma femme à Burlington pour acheter de l'argent. Je n'en garde plus tellement en ma possession en ce moment.

- Ca me va très bien, répondit Ennis.

Le soulagement d'avoir réussi à faire la demande était si important qu'il aurait probablement répondu la même chose si Myron lui avait répondu que l'anneau serait prêt dans six mois.

- Je reviendrai vendredi alors.

- Je serais ici, dans l'atelier, dans l'après-midi. Oh, et Ennis ?

Ennis se retourna. Myron lui sourit.

- Je trouve que c'est un très beau geste que vous faites. Je suis certain qu'il va l'aimer.

Ennis soupira.

- J'espère. Cet anneau doit exprimer ce que, moi-même, j'ai du mal à dire.


Ennis ouvrit les yeux. Pour le moment, il n'avait pas mal… mais bon, il n'avait pas encore bougé. Peut être que s'il pouvait rester allongé là, parfaitement immobile, tout irait bien. Il fixa le plafond. Ce n'était pas comme s'il n'avait rien pour occuper ses pensées.

Il pouvait sentir les vautours encercler sa maison, attendant de plonger pour lui arracher la peau et tout ce qui avait de l'importance pour lui. L'acceptation qu'ils avaient trouvée ici semblait s'éroder. Stan Forrester ne serait pas le dernier. Il attiserait les choses, parce que c'était ce que les gens de son genre faisaient. Tout ce qu'il avait à faire, c'était regarder le bleu sur la joue de Jack pour que la colère protective qu'il avait ressenti le submerge à nouveau.

Il tourna la tête, faisant attention à aller doucement. Jack était seulement à quelques centimètres, paisiblement endormi. Ennis sourit, se permettant d'apprécier le visage de Jack comme il le faisait rarement.

- Purée, il est pas mal, mon homme, pensa-t-il.

Il pouvait voir l'éclat des premiers rayons de soleil sur la barbe naissante de Jack. Si tout le monde pensait comme Forrester, Jack se trouverait dans un fossé, au milieu de nulle part, massacré à coup de démonte-pneus. A cette pensée, le cœur d'Ennis eut un dératé. Il ne pouvait pas perdre Jack. Il ne pouvait tout simplement pas le perdre. Depuis qu'ils étaient ensemble, Ennis s'était reconstruit petit à petit, taillant et adoucissant les angles et comblant les trous, mais l'homme qu'il était devenu était fait pour Jack. Sans lui, la silhouette d'Ennis devenait floue et n'avait plus aucun sens.

Il s'approcha un peu plus et se blottit tout contre Jack, passant son bras à travers sa poitrine. Jack était chaud et somnolant, et son odeur était familière, un mélange d'aiguilles de pin et de pain frais. Dans sa tête, Ennis tourna le bouton qui le rendait distant et macho et se laissa aller. Il embrassa le torse de Jack, de haut en bas, ses lèvres cherchant à l'aveuglette ses tétons, puis remonta de l'autre coté de sa poitrine.

- Mmmmmph, marmonna Jack, s'étirant.

Ennis sentit une main se poser sur sa hanche.

- T'es vachement câlin, murmura Jack.

- J'ai juste envie de te toucher, chuchota Ennis, faisant courir sa main le long du torse de Jack jusqu'à la courbe de ses hanches et attrapant ses fesses fermes. Il saisit l'arrière de la cuisse de Jack et la passa par dessus lui puis autour de sa taille. Jack avait maintenant passé ses deux bras autour d'Ennis ; il pressa la tête contre celle d'Ennis jusqu'à ce qu'il trouve ses lèvres. Ennis passa son bras derrière le dos de Jack pendant qu'ils s'embrassaient, avec douceur et tranquillement…

… comme dans son dernier rêve. Un éclair traversa l'esprit d'Ennis et il vit la scène une nouvelle fois. Jack battu à mort, son sang tâchant l'herbe et les pâquerettes, et lui ne pouvant rien faire d'autre que regarder alors que la tête de Jack se détachait de son corps. Il prit une rapide bouffée d'air et s'écarta, plongeant la tête dans les oreillers.

- Pleures pas, espèce de gros bébé, se réprimanda-t-il, mais c'était trop tard.

-Ennis ? murmura Jack. Qu'est-ce qu'il y a ?

Il frottait le dos d'Ennis d'une main, faisant des cercles pour le calmer.

- T'as mal quelque part ? On est pas obligé de…

- Non, c'est pas ça, répondit Ennis.

Il se tourna et plongea dans les bras de Jack, haïssant son attitude mais ne pouvant pas s'en empêcher. Son seul soulagement était de savoir qu'il était dans l'unique endroit où il pouvait se laisser aller, sans avoir peur d'être jugé comme une femmelette.

- Je ne permettrais pas qu'il t'arrive quelque chose, dit-il en s'étranglant.

- Chut, le calma Jack. Tout va bien. Il ne va rien m'arriver.

- Je n'arrête pas de penser que si. J'ai…

Il prit une profonde inspiration.

- Je fais ces cauchemars, Jack. Toujours les mêmes. Ces cauchemars où tu es agressé, puis tué, par ces hommes, avec leurs démonte-pneus. J'en ai de plus en plus ces derniers temps, et ils empirent. Je les vois te tuer… et je peux rien faire sauf regarder…

Il ne pouvait pas continuer. Il sentit Jack se raidir un peu.

- Ton père était vraiment un salaud, dit Jack. Je pourrais le tuer pour ce qu'il t'a fait, pour les choses qu'il a mis dans ton crane.

- Ca ne les rend pas moins réel.

Jack le serra dans ses bras, le calmant avec des paroles tranquilles.

- C'est seulement un cauchemar, chuchota-t-il. Personne ne va me faire de mal, ni à moi, ni à toi.

Ennis voulait y croire. Il soupira et s'approcha encore plus.

- J'espère que tu as raison, murmura-t-il.

Jack l'embrassa sur le front.

- Allez, cowboy. Je déteste te voir comme ça.

Il caressa le dos d'Ennis de haut en bas.

- Tu veux me réveiller correctement ?

- On peut pas tout rendre correct en baisant, marmotta Ennis.

- Non, mais on peut faire le vide dans sa tête.


Liz n'avait qu'une seule chose en tête lorsqu'elle tituba hors de son lit : café. Elixir sacré de vie, fournisseur officiel de joie et de vitalité, et d'yeux qui s'ouvrent correctement. Personne ne se trouvait dans la cuisine quand elle y entra, mais la cafetière était pleine. Elle sortit une tasse du placard et la remplit, levant les yeux pour regarder par la fenêtre au dessus de l'évier.

Ennis était assis sur la banquette en teck, un bras placé sous un coussin, tenant son café en équilibre sur ses genoux. Jack se tenait à côté de la rambarde. Elle ne pouvait pas les entendre, mais à en juger par l'endroit que désignait Jack, ils discutaient probablement des projets de construction pour le bungalow de Junior. Liz s'affaissa contre le bord de l'évier, se permettant la rare indulgence d'observer Jack sans avoir peur d'être prise.

La remarque troublante de Pete et son aveu consécutif avaient, malheureusement, ouvert les vannes. Son sommeil avait été tourmenté par des rêves à propos de Jack, du genre dont elle n'aurait même pas osé parler dans son journal intime. Elle s'était réveillé de nombreuses fois, essoufflée et désespérément excitée, essayant de s'en dissuader tout en frappant dans son oreiller. Comme si ça fonctionnait.

Elle détestait cela. Elle détestait le fait d'y penser et son impuissance à faire quelque chose pour y remédier. Elle ne le désirait même pas, pas dans un sens réaliste du mot. Elle aimait la façon dont lui et Ennis formait un couple. Ils étaient spéciaux, et ce qu'ils avaient était spécial. Cela lui donna des envies follement optimistes que les gens les voient ensemble, et les voient vivre leur vie. Tout cela était vrai, et pourtant elle ne pouvait s'empêcher de penser que lorsqu'il souriait, un soleil se mettait à briller à l'intérieur de son corps.

Jack s'éloigna de la rambarde et s'assit sur le bras de la banquette, à côté d'Ennis, une jambe posée sur le sol. Il continuait de parler, faisant de grands gestes vers la rivière et la vieille cabane à outils, dont les jours étaient comptés. Ennis hochait la tête lentement, buvant son café, restant silencieux. Tandis que Liz les regardait, Ennis enleva sa main de sous le coussin et la posa sur le dos de Jack, le bout de ses doigts traçant des cercles. Des mouvements inconscients, légers. Jack s'était tu. Son regard balayant le jardin, il buvait sa tasse de café. Il se déplaça un peu et passa un bras sur les épaules d'Ennis. Ils restèrent assis ainsi, en silence, pendant quelques minutes.

Liz finit son café et retourna dans sa chambre pour s'habiller, l'estomac noué par la jalousie.

- Pourquoi est-ce que je ne peux pas avoir ce qu'ils ont ? pensa-t-elle. Où se trouve l'homme qui me touchera comme si j'étais unique ? Pour sûr, c'est pas Charlie.

Charlie. Elle se sentait à peine coupable de ne pas l'avoir appelé. Dans un sens, le téléphone marchait dans les deux sens. Il était peut être content de s'être débarrassé d'elle. Cela lui laissait plus de liberté pour coucher avec sa secrétaire dans leur lit.


- Alors c'était un serpent ? demanda Liz, se penchant en avant pour voir ce qu'Ennis lui montrait.

- Ouais, répondit-il. Tu vois ces trous ? Il l'a bien eue. Il l'a touché en plein dans la jambe. Là où ça fait vraiment mal, y'a plein de tendons et de nerfs. Pas étonnant qu'elle ait rué et m'ait éjecté.

Liz hocha la tête.

- C'est un soulagement.

Ennis se releva… se déplaçant lentement, comme il l'avait fait le reste de la journée… et fronça les sourcils.

- Un soulagement ? Comment ça ?

Elle soupira.

- Franchement ? Il m'est venu à l'esprit que… et bien… Stan Forrester avait pu trouver une façon de faire quelque chose à ta jument.

Ennis leva un sourcil.

- Tu penses ?

- Je sais, ça à l'air stupide maintenant. Je veux dire, il n'est pas tout puissant, il ne contrôle pas les animaux, tout ça.

- Et s'il avait voulu me blesser, y'a pas mal d'autres façons bien plus sûres de le faire.

- J'y peux rien, je suis journaliste ! s'exclama-t-elle. Je vois des conspirations partout !

Ennis rigola, puis grogna et posa la main sur son dos.

- Putain, murmura-t-il.

- Ca va ? demanda Liz, se plaçant à côté de lui.

- Je vais bien, répondit-il, l'éloignant avec impatience. C'est juste tout mon corps qui fait mal, c'est tout.

Ils retournèrent lentement vers la maison.

- Ennis ?

- Hmm ?

- Est-ce que je peux te demander quelque chose ? Ca n'a rien à voir avec le sexe, se pressa-t-elle d'ajouter en voyant l'appréhension se dessiner sur son visage.

- Hmph. Bien, vas-y.

- Si c'était légal, tu épouserais Jack ?

Ennis fronça les sourcils et la regarda comme s'il n'avait pas bien compris la question.

- Est-ce que je l'épouserais ?

- Ouais.

- Ben… pourquoi je le ferais pas ?

- Tu l'épouserais alors ?

- Bien sûr que je l'épouserais ! C'est quoi cette question pourrie ?

- C'était juste par curiosité, c'est tout.

- Je me suis engagé envers, tu sais. Il porte mon alliance, bon sang. S'il existait un prêtre ou un juge qui accepterait d'officialiser cet engagement, je serais le premier dans la file d'attente. Mais il n'y en a pas, et il n'y en aura jamais, donc ça sert à rien d'y penser ou d'utiliser des mots pour nommer l'autre qui ne sont pas vrais.

- Des mots ? Comme « mari » ?

- C'est pas ce qu'il est. C'est pas ce que je suis.

- C'est quoi alors ?

Il soupira.

- Je sais pas. J'imagine qu'il n'ont pas encore inventé de mot pour ça.


L'appel fut reçu jeudi soir, vers 20h30.

Plus tard, elle se rappellerait de tout. De tous les petits détails. Elle était assise dans son fauteuil préféré, feuilletant le « Time ». Ennis était assis sur le canapé, ses pieds posés sur la table basse. Elle se souvenait même que ses chaussettes était légèrement différentes. C'étaient deux chaussettes blanches de sport, mais l'une d'elle avait une bande rouge et l'autre avait une bande verte. Cela faisait trois jours qu'il avait été éjecté de sa jument ; il avait été endolori durant deux jours mais il était plus ou moins remis en forme le jeudi. Jack était affalé de l'autre côté du canapé, les jambes tendues devant lui, croisées au chevilles.

Ils regardaient « Magnum », principalement parce qu'il n'y avait que ça à la télé.

- Putain, jura Jack. Comment est-ce que ce type peut se payer une putain de Ferrari ? Il dors dans le sous-sol de la maison d'un mec riche et dépense tout son argent dans des chemises hawaïennes moches comme des culs !

- C'est pas sa Ferrari, abruti. C'est celle du riche.

- Faudrait qu'il se calme, le majordome.

- Je pense que le vrai majordome, c'est le riche en fait.

- T'es devenu fou ou quoi ?

- Attends. Il fait juste semblant d'être le majordome comme ça, personne ne le fait chier.

- T'entends ça, Lizzie ? Les prédictions télé d'Ennis, voyant parmi les voyants.

Liz haussa les épaules.

- Tant que Tom Selleck enleva sa chemise, je me fous de savoir ce qu'il se passe.

- Oh, il te plait, c'est ça ?

- Il est superbe. Tellement… masculin.

- T'es sérieuse ? Regarde cette moustache ? Il ressemble à un putain d'acteur porno.

Ennis leva un sourcil.

- Et comment est-ce que tu peux savoir à quoi ressemble un acteur porno, rodéo ?

Ennis et Liz rigolèrent alors que Jack s'empourprait, bafouillant des protestations.

Jack se leva.

- J'vais me chercher une bière. Vous en voulez une, espèces de trous de cul ?

- Donne m'en une.

- Non merci, Jack.

Il se dirigea vers la cuisine, s'arrêtant pour faire un geste obscène en direction d'Ennis.

- Oh, si c'est pas mignon, ça ! cria Ennis.

Liz et Ennis restèrent silencieux durant les publicités. Elle entendit Jack ouvrir le frigo, puis le bruit singulier des bières qu'on décapsule. Il allait passer la porte quand le téléphone sonna.

Jack posa les bouteilles de bière et décrocha la combiné.

- Allo ?

Il y eut une longue pause. Suffisamment longue pour que Liz et Ennis lèvent les yeux. Jack fronçait les sourcils.

- Lureen, je ne comprends rien de ce que tu… ouais. Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui se passe ? répéta-t-il, sa voix devenant plus forte. Est-ce que Bobby va bien ? Chérie, ralenti.

Ennis avait retiré ses pieds de la table basse pour se pencher en avant, observant le visage de Jack. Liz posa son magazine, un frisson remontant le long de sa colonne vertébrale.

Jack eut un haut le cœur.

- Quoi ?

Il avait les yeux écarquillés.

- QUOI ? cria-t-il.

Ennis se leva.

- Jack, qu'est-ce que…, commença-t-il.

Jack lui fit un signe impatient de la main, puis lui tourna le dos et écouta, la tête baissée. D'où elle se trouvait, Liz pouvait le voir trembler.

- Oh, seigneur, non, articula-t-il doucement. Oh mon dieu…

Il écouta encore un long moment, sa silhouette se recroquevillant de plus en plus.

- Ouais.

Encore un long silence.

- J'arrive. Non. Putain, non. Je pars de suite. Je serais là en début de matinée. Non, je louerai une voiture quand j'arriverai.

Un autre silence.

- Je me fous totalement de ce que ton père dit ! cria-t-il. Ouais. Raccroche, chérie. Ouais.

Il raccrocha. Liz et Ennis étaient figés, attendant. Il était évident qu'une chose horrible était arrivée. Elle se sentait comme une intruse, mais elle avait l'impression de ne pas pouvoir bouger.

Jack fixa le téléphone un long moment, cherchant de l'air comme s'il était en train de se noyer, les yeux dans le vide. Il regarda autour de lui comme si il s'était réveillé dans un lieu étrange, puis il commença à tourner en rond. Ses mains n'arrêtaient pas de se lever vers son visage puis de retomber, comme si elles obéissaient à un système qui fonctionnait mal. Il inspirait toujours de grandes bouffées d'air, comme s'il venait de courir des kilomètres.

Ennis fit un pas vers lui.

- Jack… qu'est-ce qu'il y a, mon chéri ? Que s'est-il passé ?

Jack le regarda comme s'il ne le reconnaissait pas. Il se tourna et posa les deux mains sur le mur, la tête baissée. Il resta ainsi quelques minutes, puis tout à coup, il s'écarta et donna un violent coup de poing dans le mur qui laissa une marque. Ennis sursauta, la lueur d'alarme dans ses yeux s'intensifiant. Jack se tourna vers lui.

- Bobby est mort, annonça-t-il impassiblement.

Liz poussa un petit cri puis porta les mains à sa bouche. Le visage d'Ennis était blanc et il avait l'air sous le choc. Il s'approcha de Jack, tendant le bras vers lui, mais jack le repoussa.

- Oh, seigneur… que s'est-il passé ? demanda Ennis.

Jack fixait le vide derrière Ennis.

- Il s'est suicidé.

Ennis s'étrangla en essayant d'étouffer un sanglot. Il attrapa les épaules de Jack.

- Grand Dieu… Jack, je...

Il essaya d'attirer Jack à lui, mais il le repoussa une nouvelle fois.

- Je dois faire ma valise. Je dois attraper un vol pour le Texas, dit-il.

Son ton monotone était vraiment inquiétant. Il ne les regardait pas, il ne regardait rien. Ses yeux étaient vagues, comme s'il regardait quelque chose qui se passait dans sa tête. Il fit demi-tour et se dirigea vers la chambre.

Ennis jeta un rapide coup d'œil à Liz. Elle vit sur son visage l'inquiétude qu'il ressentait pour Jack ainsi que le choc de cette terrible nouvelle. Il suivit Jack le long du couloir et disparu.

Liz resta immobile un instant, mais elle ne pouvait pas rester là. Ce n'était plus sa maison en ce moment. Elle se leva et sortit en vitesse par la porte de derrière pour s'asseoir sur les marches du porche. Elle remonta les genoux contre sa poitrine, pensant à Bobby, qu'elle n'avait jamais rencontré, et à Lureen, mais surtout, à Jack… et à son désir toujours secret de pouvoir être la personne en train de le réconforter.


Jack jetait des vêtements dans une valise quand Ennis entra.

- Jack, reste tranquille un moment, dit Ennis, lui prenant le bras.

Jack le repoussa.

- Est-ce que tu vas me laisser t'aider ? s'exclama Ennis. Arrête de me repousser !

- J'ai pas le temps. Je dois aller à l'aéroport. Je dois aller à Childress.

Ennis sorti sa propre valise du placard et l'ouvrit. Jack s'arrêta et leva les yeux vers lui, le regardant vraiment pour la première fois. Son regard fit presque reculer Ennis.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Je fais ma valise.

- Pourquoi ?

Ennis resta interdit un instant.

- Parce que… je viens avec toi, bien évidemment !

- Non, tu ne viens pas. Tu ne vas nulle part.

- Jack, bon sang ! Je ne te laisserai pas traverser cette épreuve seul ! Je te laisserai jamais conduire jusqu'à Burlington dans cet état !

- Je suis dans aucun état, je vais bien. Je dois y aller seul, Ennis.

Ennis continua à faire sa valise.

- Putain, Ennis, j'ai dit que j'y allais tout seul ! gronda Jack.

Il saisit la valise d'Ennis et la jeta sur le sol.

- Qu'est-ce qui va pas chez toi ? demanda Ennis.

La colère de Jack l'avait assommé. C'était bizarre pour lui, et ça rendait Jack bizarre aussi.

- Qu'est-ce que tu me caches ?

Les mains dans les cheveux, Jack secouait la tête d'avant en arrière. Il se pencha au dessus du lit, prenant appui dessus, et durant un instant, Ennis se demanda s'il allait vomir. Il laissa sortir quelques sanglots de sa gorge, puis se ressaisit. Il se redressa et essuya son visage.

- Il a laissé un message, dit Jack, finissant de préparer ses affaires et se concentrant sur cette tâche. Lureen me l'a dit. Il disait qu'il en pouvait plus. Les autres enfants l'appelait « l'enfant du pédé ». Ils lui demandaient combien de queues sont père avait sucé !

Jack releva brusquement la tête et cria les derniers mots face à Ennis. Il chancela et recula jusqu'à sentir le fauteuil qui se trouvait dans la chambre, s'asseyant avant de tomber.

- C'est ma faute, Ennis. Mon fils est mort à cause de moi ! A cause de nous !

Sa voix se brisa et il se détourna.

- C'est pas ta faute, dit Ennis, espérant avoir l'air convaincant. C'est pas à cause de toi que ces enfants sont des putains de salauds qui se moquaient de lui.

- Pourquoi il m'en a jamais parlé ? Pourquoi il en a jamais parlé à Lureen ?

Les questions de Jack ne s'adressaient à personne en particulier, sa voix était remplie de douleur.

- On aurait pu en parler… J'aurais pu…

- Peut être qu'il ne voulait pas t'inquiéter.

- J'pense plus qu'il pensait qu'il pouvait rien y faire. Pourquoi il se serait... il se…

Jack porta les mains à son visage.

- Doux Jésus, Ennis, mon fils s'est tiré une balle à cause de ce que je suis !

Ennis se leva et fit le tour du lit. Il fit faire demi-tour à Jack et passa ses bras autour de lui. C'était comme serrer un arbre. Les bras de Jack étaient toujours levé devant lui, les mains sur le visage. Ennis caressa son dos, essayant de le consoler comme le pouvait.

- Je suis vraiment navré, mon chéri, dit-il, sentait les larmes lui monter au yeux. Mais tu pouvais pas savoir. C'est pas ta faute.

Jack s'écarta, retrouvant son calme, et ferma son sac. Il alla dans la salle de bains et Ennis l'entendit prendre son nécessaire de toilettes et sa brosse à dents. Il se sentait impuissant. Jack ressentait sûrement plus de douleur qu'il n'en avait jamais ressenti, et il n'accepterait rien de ce qu'Ennis pouvait lui offrir.

- Jack, dit-il lorsque Jack sortit de la salle de bains. Je dois venir avec toi.

Mais je ne te donnerais pas la vraie raison. Je dois être sûr que personne ne touche à toi. Je dois faire attention à toi parce que tu vas directement dans la gueule du loup, là où tout le monde sait ce que tu es et parce qu'ils adoreraient te tuer pour ça.

Jack secoua la tête.

- Pour la dernière fois, non. Tu ne viens pas.

- Je devrais être là-bas avec toi.

Jack sembla craquer.

- Pourquoi ? cria-t-il en levant les yeux vers Ennis. Pourquoi est-ce que tu devrais être là, Ennis ? Pour que Lureen puisse voir à quoi ressemble l'homme pour lequel je l'ai quittée ? Pour que L.D. puisse se représenter son visage quand il nous imagine tous les deux allongés dans une morgue côte à côte et brûlant en enfer pour l'éternité ? Pour que toute cette putain de ville puisse voir l'homme qui a poussé Jack Twist à quitter sa famille et son fils pour être tourmenté jusque dans sa tombe ? C'est pour ça ? Pour que tout le monde soit sûr que ce qu'ils disaient tout bas était vrai, que Jack Twist n'est qu'un putain de suceur de queues qui a tué son fils ?

Ennis restait interdit devant cette attaque.

- T'as rien à dire ? T'as une meilleure idée ? Dis-moi pourquoi, Ennis ? Dis-moi ! Si t'as une meilleure raison de m'accompagner, craches-la maintenant !

Ennis regarda le visage de Jack et il eut un déclic. Jack souffrait, et tout ce qu'Ennis voulait était que ça cesse. Il aurait voulu pouvoir la partager avec lui. Il avait été aux côtés de cet homme dans de nombreux bons moments et maintenant, il voulait vraiment être à ses côtés dans les mauvais. Il n'y avait qu'un seul mot pour ça, honnête ou pas.

- Parce que, dit-il lentement. Je sais que je l'ai jamais dit, mais pour les choses importantes, je suis ton mari, et c'est mon rôle de te soutenir dans cette épreuve.

Petit à petit, Jack se semblait plus vouloir combattre, comme si sa rancœur s'écoulait d'une centaine de plaies invisibles. Il enfila son manteau et mit son sac sur son épaule, puis leva les yeux vers Ennis.

- Ennis, écoutes-moi, sois très attentif. Je t'aime, tu le sais. Mais je ne peux pas m'occuper de toi pour le moment. Je dois y aller. Si tu veux m'aider, laisses-moi partir et ne me suis pas.

Il soupira.

- Je t'appellerai de Childress.

Il sortit, laissant derrière lui un Ennis abasourdi et muet.


Liz entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Elle regarda par dessus son épaule et vit Jack sortir avec un sac. Il ne la regarda pas, ne donna même pas signe qu'il l'avait vue, se dirigeant droit vers le garage.

Elle entendit les pas d'Ennis sous le porche. Il s'arrêta sur la marche du haut. Liz se leva et se mit à côté de lui. Immobile comme une statue de l'Ile de Pâques, il regarda le pick-up de Jack sortir du garage, faire demi-tour et s'engager dans l'allée, disparaissant de leur vue.

Liz sentait qu'il était aussi tendu qu'une corde de piano. Elle avait entendu des éclats de voix provenant de l'intérieur, mais de façon indistincte. Avec hésitation, elle tendit le bras et plaça sa main sans celle, bien plus grande, d'Ennis. Il serra ses doigts immédiatement.

- Il retourne là-bas, Lizzie, dit-il d'une voix rauque. Il retourne au Texas.

Il hésita.

- Tu sais ce qui est répandu au Texas ?

-Quoi ? murmura Liz

Il baissa les yeux vers elle.

- Des démonte-pneus.