Chapitre 23 : Cocon.
On toqua à la porte des Abarai. Renji ouvrit difficilement et ramena sa jambe qui pendait dans le vide sous la couette.
- Je sais très bien que tu fais semblant de dormir pour que j'aille ouvrir. Dit-il.
- Merde, grillée. Avoua Joyuki en ouvrant les yeux.
- Faut croire que je commence à te connaître.
- Donc tu dois aussi deviner que je vais pas me bouger pour aller ouvrir.
- Hé ! Mais pourquoi moi ?!
- Tu voudrais se faire déplacer une femme enceinte ?! Fit Joyuki d'un air indigné.
- Nan mais écoutez-la la future maman qui n'était même pas sûre de garder son bébé il y a deux heures !
- Et bien il n'empêche que le bébé, il est dans mon ventre à moi, donc je bouge pas.
Le visiteur s'impatienta et frappa plus fort à la porte.
- Allez debout ! Toute façon ça te fera du bien de marcher un peu, il ne s'agirait pas que le futur papa se ramollisse, parce des allers-retours du lit au berceau, tu vas en faire ! Crois-moi !
- Aha, très drôle. En tous cas c'est pas moi qui vais m'empâter durant les neuf prochains mois.
- Je ne vais pas m'empâter, c'est le bébé qui va grossir, pas moi ! S'indigna Joyuki.
Renji rit, enfila un boxer et alla ouvrir.
- K-k-k-Kuchiki Taicho ! S'écria Renji en finissant sur une note particulièrement aiguë.
Renji se liquéfia. Il pensait que c'était Ikkaku ou un ami du genre qui venait lui proposer un combat ! Et là, en boxer devant son capitaine, il commençait à se sentir mal.
Heureusement, Joyuki vola en chemise de nuit au secours de son mari.
- Vous dormiez à cette heure-là. En conclut Byakuya sur un ton de reproche en regardant leurs vêtements.
- J'aurai pas dit « dormir » moi. Corrigea Jo avec un énorme sourire.
Le teint de Renji se mit à rivaliser avec sa couleur de cheveux. Il trouva un intérêt soudain à l'étude des lattes du plancher. Byakuya, lui, ne sembla pas troublé outre mesure.
- Qu'est-ce que tu fais ici au fait, Onii-chan ? Je croyais que tu bossais à la maison ?
- C'était le cas jusqu'à ce qu'une certaine personne ne s'enfuit en pleurant de mon bureau il y a quelques jours sans plus donner signe de vie.
- Ah euh…T'es venu aux nouvelles en gros ? Bah entre !
- Je vais faire du thé. Déclara Renji.
Le lieutenant partit en flèche vers la cuisine, histoire d'être hors de portée du champ de vision du capitaine.
Joyuki se laissa tomber sur un des coussins autour de la table du salon et sourit à son frère aîné.
- Tu m'as l'air en meilleure condition que l'autre jour. Déclara Byakuya. Puis-je savoir ce qui te tracassait et quelle recette miracle t'a redonné le sourire ?
Le sourire de la Kuchiki se figea. Elle ne réalisait que maintenant, elle et ses deux neurones, qu'elle allait devoir annoncer sa grossesse à Byakuya.
- Euh…comment te dire ça…Bredouilla-t-elle.
La Kuchiki se mit à réfléchir à plein régime, cherchant la formule qui permettrait à son frère d'être mis au courant de son état sans pour autant lui filer une attaque. « Je suis enceiiiiinnnnnteuh » ? Non, trop enthousiaste, trop brutal, il allait décédé sur le coup avec ça.
« J'ai l'honneur de t'annoncer que Renji et moi attendons un enfant » ? Trop solennel, ça ne lui correspondait pas à elle, Joyuki, tarée numéro une du Seireitei. Et Byakuya la ferait interner si jamais elle se mettait à parler comme une vraie noble, coincée bien comme il faut, conformément à l'éthique de son rang.
« Tu connais pas la dernière ? J'attends un enfant ! » Non, dit comme ça, on pourrait croire à une blague et Byakuya risquerait de le prendre comme tel.
« Je suis enceinte » Traditionnel, court et efficace. Mais ce n'était pas comme si Joyuki était du genre à rentrer dans les normes…Il fallait que ça pète un peu, quand même !
Finalement, la Kuchiki déclara :
- Disons que d'ici neuf mois je serai noyée sous les couches sales et les biberons.
La Kuchiki se félicita. Sa phrase était claire, simple et précise et pourtant, signée Joyuki.
Néanmoins, Byakuya semblait moins emballé.
Beaucoup moins emballé.
- Onii-chan ? Ca ne va pas ?
- …
- Onii-chan ? Youyou ! Si tu fais une attaque, lève la main gauche. Si tu es heureux pour nous, lève la main droite. Si tu t'y attendais pas et que t'es sur le cul, saute à cloche-pied autour de la table.
- Joyuki. Coupa le noble.
- Euh oui en effet, tu peux aussi engager le dialogue. C'est pas con comme alternative.
- Voilà le thé. Annonça Renji en posant son plateau sur la table et partant chercher un yukata ou tout autre vêtement qui cacherait plus que le dixième de son corps. Il ramena une robe de chambre pour Joyuki au passage.
Byakuya considéra un moment sa tasse, puis se leva et quitta la pièce sans un mot.
- Bah quoi ? Il pue mon thé ? Demanda Renji qui n'avait pas entendu sa femme annoncer sa grossesse à Byakuya.
- C'est pas ça. Byakuya !
Joyuki bondit sur ses pieds et se mit à courir après son frère aîné. Renji resta assis, perdu.
- Byakuya ! Byakuya ! Mais attend ! Byakuya ! BYAKUYA !
Mettant tout l'air de ses poumons dans ce dernier cri, Joyuki réussit enfin à faire s'arrêter son frère qui quittait la division d'un pas pressé. L'héritier se retourna, le regard anormalement sombre et fier. Ses lèvres se tordirent involontairement en une grimace écœurée.
- Que me veux-tu ? Demanda abruptement le Kuchiki.
- Comment ça qu'est-ce que je te veux ? Tu te fous de ma gueule ? Je t'annonce ma grossesse, tu me regardes avec des yeux d'ours polaire, tu te casses sans rien dire et tu me demandes ce que je te veux ? C'est quoi ton problème au juste ?
- Mon problème…Commença Byakuya, laissant sa tirade en suspend.
- Fini ta phrase. Ordonna Joyuki, tremblante de rage.
Byakuya l'observa, froidement, et n'ajouta pas un mot.
- FINI-LA ! Cria Joyuki en tapant du pied sur le sol et sentant les larmes lui monter.
La Kuchiki passa par toute une palette d'émotions virulentes. Incompréhension, tristesse, désarroi, colère, et surtout : peur.
Oui, peur. Peur de ce regard froid que Byakuya avait posé sur elle, peur de ce mépris qu'elle avait lu dans ses orbes d'encre, peur de cette moue dégoûtée qui avait naquit sur ses lèvres.
Jamais il ne l'avait regardé comme ça. Joyuki s'était toujours sentie privilégiée dans le cœur de Byakuya, privilège confirmé par les regards toujours tendres que son frère n'adressait qu'à elle. Mais aujourd'hui, la tendresse avait déserté ses yeux. Il la regardait comme il regardait tout le monde, les inconnus comme les Hollows. Joyuki avait l'impression de ne devenir qu'une anonyme méprisable de plus aux yeux de son aîné, et cette impression lui déchirait le cœur et les entrailles.
Trop d'émotions en trop peu de temps ajoutées aux vertiges de la grossesse eurent raison d'elle. La Kuchiki s'évanouit.
- Onii-chan…Appela-t-elle.
- Jo ?
- ONII…
Joyuki se releva brutalement, puis se stoppa. C'était Renji qui lui faisait face, pas Byakuya.
- Chérie, ça va ?
Joyuki acquiesça doucement.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Demanda-t-elle. Je me souviens que j'étais en train de parler avec…et…
- Tu t'es évanouie. Expliqua Renji. Tu es sortie parler à ton frère, mais comme je ne te voyais pas revenir au bout de dix minutes, je suis venu te chercher et je t'ai trouvée évanouie dans le couloir…Kuchiki Taicho était déjà parti…Acheva-t-il d'une voix sombre accompagnée du regard adéquat.
- Je me suis peut-être évanouie après son départ ? Avança Joyuki, sachant pertinemment que c'était faux. Elle se souvenait à présent de son frère qui lui faisait face, puis le trou noir.
- Et tu serais restée debout au milieu du couloir ?
- Si je me suis évanouie sur le chemin du retour ?
- Jo… Tu te mens à toi-même.
- Je sais. Avoua-t-elle en commençant à pleurer.
- Tu as eu le temps d'éclaircir les choses ? Je suppose que tu lui as dit pour ta grossesse et qu'il n'a pas sauté de joie ?
- Oui je lui ai dit mais…je sais pas…je comprends pas…pourquoi…pourquoi il… Bredouilla la jeune femme entre deux sanglots.
Renji l'amena contre lui pour la consoler :
- Allons, du calme, c'est peut-être juste le choc…
- Non c'est pas le choc ! Protesta Jo. Tu ne l'as pas vu toi…son regard…son regard si…Renji, il me regardait comme si j'étais une pestiférée !
Abarai prit en coupe le visage sillonné de larmes de sa femme. Il le releva pour la forcer à le regarder dans les yeux :
- Du calme. Chuchota-t-il. Tu sais ce qu'on va faire ? On va aller le voir tous les deux…
Joyuki secoua vivement la tête en signe de désapprobation. Elle ne voulait plus le voir, pas maintenant. Elle n'était pas prête à affronter ses yeux de nouveau.
Abarai reprit son visage entre ses mains et poursuivit :
- Si chérie, on va aller le voir. Je viendrai avec toi ou resterai à l'écart, comme tu veux, mais si ça ne va pas, je ne serais qu'à quelques mètres, d'accord ? Tu dois parler avec ton frère, mais tu auras ta bouée si ça tourne mal.
- Je ne veux pas ! Coupa Joyuki en reniflant. Je ne veux pas revoir ce regard, pas deux fois en une journée…
- Si tu n'as pas d'explications, tu vas stresser. Et le stress c'est nuisible pour le bébé… Tu ne voudrais pas le perdre juste pour une querelle fraternelle quand même ?
Renji sut qu'il avait employé le bon argument. Joyuki avait baissé la tête en signe de réflexion et avait finalement murmuré « d'accord ».
Le couple se dirigea vers la demeure Kuchiki, plus lentement que sûrement. Puis, les hormones de Joyuki renversèrent complètement la situation. En toute bonne femme enceinte qui se respecte, la Kuchiki se mit à faire une saute d'humeur mémorable, passant du désespoir le plus profond à la colère la plus pure :
- NAN MAIS POUR QUI IL SE PREND CE COINCE DU CUL ?! IL CROIT QU'IL PEUT ME REGARDER DE HAUT COMME CA, COMME SI J'ETAIS UNE SOUS-MERDE PUANTE ?! JE VAIS LUI MONTRER DE QUEL BOIS JE ME CHAUFFE ! ET IL A INTERET A AVOIR UNE EXPLICATION POUR SON ODIEUX COMPORTEMENT DE CE MATIN ! NON MAIS SANS BLAGUE !
Renji décida dès lors d'instaurer une distance de sécurité entre lui et son volcan de femme.
Joyuki entra d'un pas furibond dans sa demeure familiale. Les membres du personnels et du clan s'écartèrent sur son chemin, absolument terrifié par la mine assassine de leur maîtresse et héritière. Renji aborda timidement sa femme :
- Euh… tu veux que je t'accomp…
Il ne peut achever sa phrase que Joyuki avait ouvert la porte de la chambre fraternelle d'un coup de pied :
- BYAKUYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! Rugit-elle.
- Non ? Bon, d'accord…Acheva Renji.
Byakuya avait frôlé l'infarctus entendant le craquement sec de ce qui fut sa porte -paix à son âme- mais sans n'en rien montrer, bien entendu. Un Kuchiki se doit de rester digne, même quand il risque de clamser dans la seconde.
Son regard se porta sur l'intrus qui osait s'en prendre au mobilier et découvrir, presque sans surprise, qu'il s'agissait de sa cadette :
- Que me veux-tu encore ? Siffla-t-il comme si parler à sa sœur était un effort colossal.
- Que tu m'expliques putain ! Pourquoi t'as pris la nouvelle comme ça ? Pourquoi tu me regardes avec dégoût ? POURQUOI ?!
Pourquoi ? Très bonne question. A vrai dire, Byakuya était le premier à se la poser. Quand Joyuki lui avait annoncé sa grossesse, quelque chose s'était brisé à l'intérieur de lui, il l'avait senti. Depuis ce matin il cherchait à identifier la perte, et il avait finalement trouvé…
Pour Byakuya, la famille était un cocon. Un cocon plus solide que n'importe quel bouclier en acier, où les parents protégeaient les enfants.
La création du cocon commençait logiquement par le mariage des parents. C'était la base, les fondations de tout, et plus les parents s'aimaient, plus le cocon serait solide.
Joyuki avait commencé à bâtir son cocon.
Sans lui.
C'était ça qui lui faisait mal. Ce qui s'était brisé en lui ce matin n'était rien d'autre que son propre cœur. Ca avait été dur pour lui de devoir partager sa sœur avec Renji, et il l'avait finalement accepté, mais cet enfant venait compromettre le peu de bonheur qui lui restait.
Le cocon allait se refermer.
Toujours sans lui.
Renji et Joyuki allait fonder leur famille, vivre en famille, soudés. Et dans un famille, un cocon n'est composé que de quelques membres : le père, la mère et les enfants. Nulle place pour un frère, un beau-frère, un oncle…
Byakuya sentait Joyuki lui échapper sans rien pouvoir y faire. Elle allait faire sa vie en tant qu'Abarai et en oublierait ses racines de Kuchiki. Et n'allait plus être aussi présente qu'avant qu'elle ne rencontre Renji. Quelle genre de femme mariée, mère de famille passerait son temps dans les bras de son frère ? Aucune, pas même Jo.
Leur moment de complicité intense, leur relation si complexe mais si forte, tout allait s'évanouir à présent…
Byakuya n'avait pas fait exprès de regarder sa cadette avec dégoût. C'était sa manière de réagir. Dès qu'il se sentait menacé, il prenait ses distances avec le danger.
Et là, en l'occurrence, le danger qui menaçait sa relation avec sa sœur était en Joyuki, grandissait en elle…
Byakuya n'aurait jamais soupçonné que Joyuki ne comprendrait pas sa réaction. Il avait toujours réagit comme ça et elle l'avait toujours su. Elle commençait déjà à prendre ses distances, à l'oublier, à ne plus le comprendre. Et il allait se retrouver désespérément seul, comme après la mort d'Hisana.
- C'est quoi ce silence ? Dit Joyuki, le sortant de ses pensées.
Byakuya savait qu'il lui devait une explication, mais les mots restèrent coincés quelque part dans sa gorge, refusant de sortir.
- Je vois…Je ne suis même pas digne que tu salisses ton noble vocabulaire pour moi, on dirait…Analysa Jo, la tête haute.
Byakuya connaissait ce dédain donc sa sœur faisait preuve à présent. Elle réagissait comme lui, elle se sentait menacée alors elle prenait ses distances. Et le seul moyen de prendre ses distances que l'on connaissait dans la famille, c'était ces regards froids et méprisants.
La Kuchiki tourna les talons. Blessée, elle commençait à ravaler ses larmes quand une douce emprise se referma sur son poignet. Elle pivota immédiatement. Le regard de Byakuya avait changé. Elle y lisait à présent une profonde peine…peine ?!
- Byakuya…Souffla-t-elle.
Sans lâcher sa main, Byakuya la conduit vers une porte située derrière son bureau. Ils la franchirent et se retrouvèrent dans une autre pièce dont la porte principale était intacte et nous laissait donc rien filtrer de leur conversation.
- Tu sais que si nous n'étions pas frère et sœur…nous serions sûrement déjà en couple toi et moi, n'est-ce pas ? Tu es consciente qu'on a toujours vécu dans un amour au-delà de la simple tendresse fraternelle ?Lança d'emblée Byakuya.
Le cœur de Joyuki fit un bond. C'était une évidence, mais elle n'aimait jamais se remémorer ce fait. Cet amour impossible lui avait toujours fait mal, mais maintenant, il l'incommodait surtout, à présent qu'elle était mariée.
- Pourquoi tu me dis ça ? Demanda-t-elle.
- J'essaie de t'expliquer. Tu sais…j'ai toujours cru qu'un jour, on trouverait un moyen toi et moi pour vivre comme on l'entend mais…maintenant que tu vas faire ta vie définitivement…
Joyuki commença à comprendre. C'était donc ça, ces réactions bizarres…
- Byakuya…c'est pas parce que je vais avoir un enfant que je vais t'oublier.
- Tu ne pourras pas concilier ta vie avec Renji et celle que tu menais avec moi, c'est impossible et visiblement, tu as fait ton choix.
- Je n'ai jamais choisi entre Renji et toi ! Je vous aime tous les deux ! Ca a été la croix et la bannière pour vous faire arriver à accepter ça d'ailleurs, tu veux que je te rappelle comment vous vous jalousiez l'un et l'autre ? Et pourtant on continue à se voir.
- Mais avec cet enfant…
- Ca ne changera rien !
- Si.
- Non ! Byakuya, je…
Elle se rapprocha pour prendre son frère dans ses bras mais il fut plus rapide qu'elle, la plaqua contre le mur et l'embrassa.
