Retrouvailles

Quelques minutes après avoir coupé la conversation téléphonique avec Alice, mon compagnon s'activa, afin de pouvoir mettre les voiles au plus vite. Ainsi, il se mit en relation avec son père pour le tenir informé des dernières nouvelles, et mettre au point leur retour à eux également. Il fut donc décidé que Carlisle et Esmé nous rejoindraient en avion, après que le docteur est posé sa démission sur le bureau de son chef de service. Une procédure administrative qui ne lui prendrait que deux jours au grand maximum. Juste avant de raccrocher, il fut prévu aussi que Charlie, qui était sur le point de repartir vers Forks, serait envoyé à Jacksonville, près de ma mère dans le cadre de sa propre sécurité. De surcroît, il pourrait, soit rassurer ma mère sur mon état de santé, soit lui dire toute la vérité. Le choix qu'il ferait m'intéressait, mais en cet instant de précipitation, d'inquiétude envers la meute, et d'angoisse concernant notre survie, il passait au second plan.

Face à l'agitation qui régnait autour de moi, je restais pensive, plantée sur mes deux pieds telle une statue de sel, avec une phrase qui tournait en boucle dans mon esprit. Des mots dits lentement et prononcés sans crier gare. Une constatation qu'Edward avait balancé comme un cheveu sur la soupe, avant de disparaître dans la maison, son téléphone collé à l'oreille, me laissant ainsi toute hébétée sur les marches du perron. Trop de choses tourbillonnaient dans mon cerveau pour que je puisse réfléchir tranquillement sur chacune d'entre elles, mais tout de même, son observation m'avait littéralement coupé le souffle. Baissant la tête vers mon corps, je me mis à l'inspecter dans les moindres détails, afin de voir ce qui avait subitement changé. Essayer de percer le mystère de ce don… De mon don ! Pourtant, tout en examinant mes mains que je faisais tourner sur elles-mêmes, je dus me rendre à l'évidence : rien sur moi n'était différent.

Reprenant subitement conscience du monde qui m'entourait, dus aux allers-retours incessants d'Edward entre la voiture et la maison, je l'attrapai par la manche de sa veste pile au moment où il passait devant moi sans même y faire attention.

_ C'est quoi mon don ? lui demandai-je, une expression d'étonnement toujours inscrite sur mon visage. Ses lèvres bougèrent plusieurs fois sans qu'aucun son ne parvienne à mes oreilles. Après plusieurs hésitations, il me lança :

_ Plus tard Bella ! Laisse-moi y réfléchir avant. Dépêche-toi de prendre tes affaires. Plus tôt nous serons partis, mieux cela vaudra. Son débit de paroles était rapide et ses yeux fuyaient les miens.

Je ne pris pas la peine d'insister davantage, je savais que le long trajet jusqu'à Forks m'offrirait d'autres coups d'essai. C'est donc en fille raisonnable que je pris sur moi, me dirigeant vers ce qui avait été ma chambre, ou plutôt l'espace qui m'avait servit d'intimité, durant ces dernières semaines. Finalement, je n'eus pas besoin d'effectuer un quelconque tri dans ce que je voulais garder, n'ayant rien sur moi au moment de ma transformation. Tout ce qui m'appartenait, résidait dans un sac plastique aux imprimés de Bloomingdale's, soit les affaires récemment offertes par Esmé. Sans jeter un œil derrière moi, je redescendis l'escalier et passais la porte, prenant la précaution de retirer les clés et de la verrouiller. Edward m'attendait déjà derrière le volant de la voiture, la portière, côté passager, se tenait ouverte en guise d'invitation. M'engouffrant rapidement dans l'habitacle étroit de l'Aston Martin, il me prit mon sac des mains pour le poser sur la petite banquette arrière, avant de s'arrêter à ma hauteur pour déposer un baiser délicat sur mes lèvres.

_ Reste vigilante Bella. Nous allons croiser nombres d'hommes, j'essayerai de les dépasser rapidement, mais il se peut que l'odeur de leur sang te soit perceptible, me mit-il en garde, murmurant à mon oreille.

_ Ne t'en fais pas ! Alice nous a dit qu'il n'arriverait rien durant notre voyage, lui répondis-je sèchement, car sa remarque me blessait, mais il avait raison de le faire.

_ Je sais que tu es forte mon amour, c'est juste pour te prévenir de la douleur que tu ressentiras à ce moment-là, la morsure du venin.

Sans me laisser le temps de lui rétorquer quelque chose, il s'agrippa à moi, forçant l'accès à mes lèvres, que je ne sus lui refuser plus longtemps. Sa langue caressait langoureusement la mienne, avant de tourner autour d'elle. Tandis que ses doigts, raffermissant leur prise sur l'arrière de ma nuque, avaient attrapé au passage quelques mèches de mes cheveux sur lesquelles il tirait. Je me lassai faire avec plaisir, telle une poupée de chiffon, devant sa fougue incontrôlable, à la limite de la bestialité. Trop longtemps, nos étreintes avaient été bridées, car jugées dangereuses pour la pauvre humaine que j'étais alors. Mais, aujourd'hui, je lui offrais ce plaisir, autant qu'à moi, de savourer cette nouvelle partie de nous-mêmes. Mes ongles s'enfoncèrent dans ses épaules pour le maintenir collé contre ma poitrine, dont les courbes se moulaient sur son torse de granit.

Notre étreinte me parut trop courte malgré l'ardeur que j'y mettais pour le retenir près de moi. Toutefois, je dus juguler mes envies car, plus vite que je ne l'aurais souhaité, il se recula sur son siège et démarra en trombe. Le moteur de la voiture hurla sous les à-coups répétés d'Edward, qui maniait le bolide avec des accélérations brutales me clouant sur mon dossier. Ainsi commença notre long périple, ayant pour objectif de me ramener vers les miens, ma nouvelle famille.

Le voyage à travers le pays, se déroula sans encombre majeure. Edward roulait à une allure folle, slalomant entre les automobilistes, jugés trop lents selon lui. Au volant de sa Vanquish, il jubilait de pouvoir retrouver les sensations de vitesse que lui procurait son jouet. Assise sur le siège passager, je contemplais le paysage qui défilait, ou plutôt qui s'étirait comme un élastique sur lequel on aurait tiré. Je ne cherchais pas à distinguer le décor qui s'épanouissait sous mes yeux, le laissant filer au rythme des accélérations de mon conducteur préféré. Les couleurs, le vert des arbres, le noir du bitume et le gris des montagnes, se mélangeaient telle une palette de peinture. Toutefois, malgré la sérénité que m'insufflait ce panorama, je ne pus garder le silence très longtemps, et repartis en quête de quelques informations concernant les caractéristiques de mon don.

_ Edward ? l'intéressé quitta la route des yeux pour me fixer de son regard bienveillant. Sommes-nous plus tard ?

Je savais que ma question était lourde de sous-entendus et qu'elle ne passerait pas inaperçue. Et pourtant, son visage reflétait l'incompréhension totale, à ce que j'en jugeais par le rehaussement d'un de ses sourcils et le froncement de son front.

_ Sans doute, je pense que nous sommes plus tard. Mes yeux s'arrondirent de surprise face à sa réponse. Ainsi, il n'avait pas compris le stratagème par lequel il venait de se faire piéger, j'en étais hébétée. Mais, je préfère en référer à Carlisle avant de te dire quoique se soit.

L'arrosoir arrosé ! Je ne l'avais pas joué très fine au bout du compte, il avait su retranscrire mon subterfuge mieux que je n'aurais su le faire des siens. Néanmoins, je n'avais pas tiré la dernière carte de mon jeu, et comptais bien connaître ce sur quoi il se basait pour en conclure que je possédais une caractéristique spéciale, en plus de toutes celles qui me différenciaient du commun des mortels.

_ Tu n'as qu'à me parler de tes hypothèses, à deux nous parviendrons sûrement à mettre le doigt sur ce qui cloche dans mon comportement, lançai-je avec désinvolture, feintant le désintéressement total.

_ Sur ce qui cloche chez toi ! Edward jeta sa tête en arrière tout en s'esclaffant. Le fait qu'il ne regardait plus la route aurait dû m'effrayer, mais à l'heure actuelle, j'étais offusquée qu'il puisse en rire.

_ Si c'est pour te moquer de moi je n'ai pas besoin de ton aide, je sais le faire toute seule !

_ Chérie, excuse-moi, mais en quoi avoir un pouvoir signifie-t-il avoir une tare ? Bien au contraire, et je suis persuadé qu'il sera à la hauteur de ce dont tu étais capable quand tu étais humaine. Il doit y avoir une corrélation ! Edward réfléchissait déjà à haute voix, profitant de mon soudain état de vexation pour en tirer parti, je me lançais sur une énumération de tous mes travers.

_ En corrélation avec mon ancien état d'humaine ? Comme mes formidables capacités à tomber tout le temps, à me mettre en danger en permanence, à être complètement irraisonnable et irresponsable ? tant qu'à jouer la carte de l'auto flagellation, je décidais d'en rajouter pour l'émouvoir et chercher sa compassion. De toute façon, je ne mentais pas et lui aussi connaissait mes défauts.

_ Bien que je ne puisse pas contredire certains de tes traits de caractère, je ne pensais pas à ceux-ci en particulier. Mais plutôt au fait que je n'ai jamais pu lire dans tes pensées quand tu étais humaine. D'ailleurs, je me suis toujours demandé comment tu aurais réagis face à d'autres vampires dotés de particularités similaires.

Je restais sourde à sa dernière phrase, car mon cerveau buta sur certains mots :

_ Quand tu étais humaine ? Est-ce que ça veut dire que maintenant tu le peux ?

Je décrochais mes yeux du tableau de bord pour les placer dans les siens. Il était déconcerté d'avoir été piégé et d'en avoir autant dit sans y faire attention. Son regard obliqua vers le pare-brise, rompant ainsi toute conversation, mais je ne souhaitais pas y mettre fin.

_ A quoi je pense maintenant ?

J'essayais de réfléchir à quelque chose de précis. Quelque chose qui l'aurait fait bondir, et ne trouvant rien d'autre, j'optai pour celui-ci : son abandon dans la forêt. Si j'avais pu me frapper je l'aurai fait, mais devant l'urgence de la situation je ne pouvais faire autrement. Il fallait que je sache si oui ou non il lisait dans mes pensées, et ce souvenir morbide allait me le dire tout de suite.

_ Ce n'est pas si simple que cela en vérité. Son ton était calme et ses traits n'étaient pas crispés pour quelqu'un qui se faisait attaqué via ma pensée. Les seules fois où j'y suis parvenu c'était sans le vouloir et sans le savoir.

_ Explique-moi tout. Qu'as-tu entendu et à quel moment ? le temps des mesquineries et des stratagèmes étaient révolus, dorénavant nous devions jouer franc jeu.

Il ne me répondit pas immédiatement, laissant un silence pesant s'installer dans l'habitacle capitonné de la voiture. Enfin, après seulement quelques minutes, qui me parurent une éternité, il dédaigna m'adresser un regard rempli de tendresse.

_ Edward, je t'en prie, parle. A moins que tu ne préfères que j'apprenne toute la vérité de la bouche de ta sœur, qui n'hésitera pas longtemps à me dire tout ce qu'elle aura vu !

_ La première fois que j'ai perçu quelques brides de tes pensées, nous étions en train de jouer, durant nos séances d'entraînement. Notre dernier combat avant que ton père ne découvre toute la vérité à propos de toi. A un moment je suis parvenu à prendre le dessus sur toi, bien que tu fusses à deux doigts de gagner notre duel. Je me suis retrouvé avec mes canines sur ton cou. Tu t'en souviens ? je répondis en hochant la tête. Et bien je t'ai entendu jurer contre moi.

Effectivement, Edward avait décidé de m'apprendre au plus vite les rudiments du combat afin que je sache me défendre, et ainsi pouvoir maîtriser ma force. J'avais cassé tant de choses sans le vouloir, qu'il avait jugé utile de m'exercer face à diverses situations, afin de prendre réellement conscience de la puissance de mes muscles, pourtant si frêles en apparence. A force d'entraînements acharnés, j'avais réussi à développer tous mes talents et réussissais à mettre en déroute plusieurs attaques qu'essayait de m'infliger Edward. Puis, alors que j'étais sûre de pouvoir le battre, il inversa les rôles et je me retrouvais dans celui du condamné en un quart de seconde, ce qui m'énerva. En mauvaise perdante, mon cerveau avait formulé tout un tas de grossièretés à l'égard du gagnant.

_ Je suis désolée…

_ Ne te frappe pas Bella, tu étais agacée d'avoir manqué la victoire. Et puis, tes injures n'étaient pas aussi importantes que celles que me lance régulièrement Rosalie, rassure-toi. Il rigola tout seul avant de reprendre le ton sérieux qu'il avait pris depuis le début de cette confession.

_ La deuxième fois… Il prit le temps de m'annoncer ce qu'il allait me dire, ou plutôt ce qu'il redoutait de faire renaître en moi.

_ C'est quand j'ai voulu tuer Charlie, c'est bien ça ? dis-je la mine sombre.

_ Non, pas exactement. Quand j'ai de nouveau entendu tes pensées tu étais énervée que je puisse te croire capable de commettre un tel acte envers ton père.

_ A la bonne heure ! Finalement, tu as eu raison de douter de moi. Si vous n'aviez pas été là toi, Esmé et Carlisle, j'aurais réduit mon propre père en charpie.

Je m'apitoyais sur mes propres faiblesses, car bien que je me nourrisse de sang animal, je ne pouvais toujours pas espérer être sans danger comme l'un des membres de sa famille.

_ Bella, dois-je te rappeler encore une fois ton tout récent état ? ne me voyant toujours pas convaincu, il attrapa une de mes mains pour la mettre contre son torse. Ce que tu as accompli est déjà prodigieux, personne avant toi n'en fut capable, garde cela en mémoire.

Mon enquête, celle pour savoir ce qu'il avait entendu de mes pensées, ne m'intéressait plus guère à présent. J'étais plongée dans les limbes de mon cerveau à ressasser mes erreurs et celles à venir. Soudain, les retrouvailles avec le reste de sa famille me glacèrent le sang. Je savais que la plupart seraient conciliants envers moi et mon « tout récent état », comme aimait me qualifier Edward ces derniers jours. De surcroît, je ne serais pas la seule à intégrer la famille Cullen en l'espace de quelques jours. Mais, c'était justement ce qui me rendait nerveuse, car j'avais peur d'être comparée à Orline. Apparemment, elle bénéficiait d'un don qui semblait être épatant, selon les dires d'Edward. Tandis que moi, au contraire je régressai, mon cerveau devenant accessible.

Orline avait-elle également reçu un bijou aux effigies des armoiries de la famille Cullen ? Pourquoi devenais-je sceptique, alors qu'il s'agissait de mon amie ? Après tout, qu'avais-je à craindre ? Je rejoignais une famille avec laquelle je m'entendais comme s'il s'agissait de la mienne. Tout le monde avait été ravi de me revoir, il semblerait même que Rosalie ait été enchantée de me revoir la dernière fois, et maintenant que plus rien ne nous différenciait notre relation n'en serait que meilleure.

Je soufflais un bon coup pour laisser ces pensées aussi mauvaises qu'envieuses s'échapper hors de moi. Néanmoins, ma tension n'était pas passée inaperçue aux yeux de mon voisin de route qui me questionna du coin de l'œil.

_ Quoi ? Si tu veux savoir ce que j'ai tu n'as qu'à lire ! lançai-je un peu mesquinement peut-être.

_ Bella, arrête de penser que c'est une mauvaise chose. Maintenant nous n'aurons plus aucun secret, et puis…

_ Non je te coupe. JE n'aurais plus aucun secret pour toi, nuance.

_ Je suis persuadé qu'il ne s'agit que de la partie visible de l'iceberg. Que le meilleur reste à venir. Il mit plus de force dans ses mots pour me les faire gober sans trop de difficultés. Il essayait de faire passer la pilule en douceur.

_ Je ne vais pas non plus pleurer devant cette faiblesse, au moins tu es le seul que je connaisse capable de télépathie.

_ Arrête un peu de t'apitoyer et réfléchis un peu. Si tu es capable de me rendre l'accès à tes pensées possible, tu peux sans doute être capable de plus. Devant ma mine perdue, l'air de ne pas comprendre ce qu'il cherchait à m'expliquer, il reprit de plus belle. Imagine que ton don soit une sorte de… De… D'élastique, capable de se rétrécir, voire même de s'agrandir à volonté. Regarde tout ce dont tu serais capable de faire !

Edward était emballé pour deux, tapant des poings sur son volant pour se donner l'air plus convaincant. Mais, je ne rebondis pas sur ces hypothétiques suppositions quant à mes pouvoirs potentiels. Je conclus le débat par un « nous verrons avec Carlisle » sans trop de convictions pour autant, et nous en restions là.

Je replongeais dans la contemplation du paysage qui continuait de filer devant mes yeux, pourtant aveugles. J'étais bien loin de jouer à la parfaite petite touriste avide de dépaysement. La révélation de mon don, ne m'avait pas apporté la satisfaction que j'avais escomptée.

Afin d'éviter les rayons du soleil, nous avions jugé plus utile de passer par le nord du continent, longeant ainsi la frontière canadienne qui nous offrait la protection d'épais nuages.

Par ailleurs, certains États, comme le Wisconsin et le Montana, présentaient de nombreuses et belles occasions pour nous nourrir allégrement. En effet, leurs parcs naturels étaient très abondants et leurs faunes plus qu'intéressantes en matière de grizzly, de lynx et de couguar. A plusieurs reprises, nous abandonnâmes la sécurité de la voiture, pour nous hasarder sur des chemins sinueux à travers les bois. Heureusement, pour moi, à chacune de nos balades nocturnes, nous ne rencontrâmes pas âme qui vive. Et nous pûmes nous repaître plus que de raison, Edward toujours juché sur mes talons, veillait à ce qu'il ne m'arrive rien. Il faut surtout entendre par là, aucun dérapage vers de potentielles zones de population humaine. A force de parties de chasse et de mise en place de stratégies pour piéger mes proies carnassières, je sentis mon agilité s'améliorer d'heure en heure, ainsi qu'une évolution distincte de tous mes sens, et notamment l'ouïe.

Le lendemain, en fin de journée, alors que le soleil se couchait sur les collines du Montana, nous avions décidé de faire une halte dans le parc naturel du glacier Waterton, un patrimoine commun aux Etats-Unis et au Canada, qui nous offrait un spectacle de verdure des plus splendides. Nous étions au nord des Rocheuses, là où les prairies amorcent déjà leur ascension entre montagnes vertigineuses, vallées aux ruisseaux intrépides et canyons sillonnant les forêts. Cet espace si diversifié pouvait paraître à plusieurs égards inhospitalier du fait de son relief accidenté. Mais en réalité, il n'en était rien. Bien au contraire, je restais muette devant l'impressionnante manifestation de la nature. Nous nous mîmes à courir à toute vitesse à travers ce décor forestier, parmi le clapotis des ruisseaux, le souffle glacé du vent qui fouettait nos visages pourtant froids, et l'odeur florale de la nature qui s'épanouissait autour de nous. Cette course eut pour effet de nous affamer à force de respirer le fumet de quelques espèces carnivores qui vivaient dans cet espace. Ainsi, notre comportement enfantin s'altéra subitement pour nous transformer en bêtes féroces. Edward obliqua rapidement sur la droite, quand une odeur de lynx apparut dans son champ olfactif. Je lui laissai ce plaisir, celui de chasser seul. J'avais appris que ma présence au moment de la mise à mort avait tendance à le gêner quelque peu. Dévoiler sa vraie nature jusqu'au bout des choses, le perturbait encore malgré ma récente appartenance à la même race que lui.

J'humais l'air autour de moi sans pour autant stopper ma course folle à travers les arbres. Certes, le venin affluait déjà dans ma gorge, mais je me sentais bien à ce moment. J'étais en totale osmose avec ma vraie nature, je pouvais courir aussi vite que je le désirais, et chasser n'importe quel animal qui aurait la malchance de traverser ma route. Soudain, un gémissement aigu se fit entendre à quelques miles de l'endroit où je me trouvais. En tendant l'oreille et en aiguisant mon sens olfactif, j'appris qu'il s'agissait d'un couguar. Je tentais de me concentrer sur lui afin de le dénicher le plus vite avant qu'il ne m'échappe. Etrangement, les animaux, mêmes les plus féroces, avaient tendance à nous fuir, ne sachant pas tellement ce que nous étions. Leurs yeux percevaient en nous notre part d'humanité, mais leur sixième sens leur indiquait tout autre, et préféraient passer outre leur chemin.

Me remémorant les conseils avisés d'Edward, je me focalisais sur les bruits et sur l'odeur bestiale du fauve. Ainsi, je pus percevoir le frottement de ses énormes pattes faisant craquer les feuilles et brindilles. Mais aussi le bourdonnement lointain d'une chute d'eau, le souffle du vent venant agiter les branches des arbres, le chant strident de quelques oiseaux au-dessus de moi, les allers-retours incessants de milliers d'insectes qui grouillaient sous mes pieds. En somme, je percevais tout le brouhaha perpétuel d'une forêt et des ses occupants. J'avais l'impression d'être enfermée dans une caisse de résonnance, où n'importe quels sons étaient décuplés jusqu'à m'en percer les tympans. J'aurais voulu hurler pour faire cesser tout ce vacarme assourdissant, mais je n'aurais fais qu'inquiéter Edward qui était en train de jouir de son festin. Ainsi, je me bouchais les oreilles, fermais les écoutilles, comme pour me calfeutrer devant cette offensive de la nature, et par ce stratagème, j'essayai de faire le vide en moi. Me concentrant au maximum, les yeux plissés avec effort auxquels venaient se joindre mes poings serrés contre mes tempes, à moitié repliée sur moi-même, tentant vainement d'isoler la trace de mon repas.

Soudain, un silence écrasant se fit. Aucun bruit n'était perceptible autour de moi, comme si les sons en eux-mêmes n'existaient plus. J'ouvris les yeux lentement, tandis que je relevais la tête de ma poitrine. Et je fus surprise de me trouver toujours au même endroit, car plus aucun son ne ressortait de cette verdure oppressante, rendant la forêt totalement différente à mes yeux. Dorénavant, rien ne venait troubler mon repos intérieur, et je pus aisément percevoir l'odeur du couguar qui se dirigeait prestement vers le sud, soit dans la direction opposée à la mienne. Mes pieds prirent le contrôle de mon corps, m'élançant brusquement sur les pas du fauve. Ensuite, se fut au tour de mes oreilles de prendre le relais de mes muscles, afin de me diriger correctement. Mes narines se dilatèrent, et c'est à plein poumon que je respirai le fumet délicat de ma victime. J'étais tellement près d'elle, que je pouvais ressentir toute la peur qui en émanait, ne comprenant pas ce qui allait lui arriver si je parvenais à l'attraper.

Je la talonnai depuis plusieurs minutes, sa longue queue fouettant l'air, lorsqu'elle opéra subitement un changement de direction, se retrouvant pile en face de moi. La bête semblait vouloir se défendre coûte que coûte face à une si frêle humaine. Etant moi-même à moitié sauvage par certaines de mes caractéristiques, je me devais de lui offrir sa chance de lutter pour sa survie.

Jambes arquées, bras écartés et dos arcbouté, j'attendais patiemment l'attaque de mon rival. Il fallait reconnaître que le félin était très impressionnant, ses babines retroussées sur des crocs acérés me menaçaient d'approcher. Son large poitrail trapu était crispé à l'extrême, tandis que ses pattes postérieures, à moitié repliées, étaient prêtes à me sauter dessus au moindre geste. Des cris perçants, pouvant ressembler à des feulements, tentaient de m'intimider, rythmés par un battement sourd de sa queue qui tranchait l'air de gauche à droite.

J'aurai dû me sentir terrorisé face à un tel monstre. J'aurai dû vouloir prendre la fuite à la moindre tentative d'intimidation du couguar. Mais au lieu de ressentir peur, angoisse et inquiétude, j'étais excitée… Excitée par le combat qui allait s'engager d'ici un moment à l'autre. Excitée de pouvoir déployer toutes mes forces. Et de surcroît, excitée d'imaginer son sang chaud couler le long de ma gorge, en assouvissant enfin cette faim qui me dévorait les entrailles.

_ A nous deux. Et que le meilleur gagne, dis-je avec toute l'arrogance qui m'était due.

Sur ces paroles, je m'élançai sur la bête, qui bien que forte et robuste, ne vit pas l'assaut lui tomber dessus…

Mes canines s'enfoncèrent dans la chair de l'animal, ses poils drus et ras s'insinuant dans ma bouche avec une odeur forte et fétide. Mais le plaisir du sang envahissant mon ventre, chassait ces quelques incommodes détails. Le fluide vital de l'animal n'avait rien de comparable avec celui de n'importe quel homme ou femme, il était principalement plus fade et moins sucré, et également plus sec, légèrement râpeux sur la langue. Toutefois, il remplissait son rôle premier : combler la faim. J'en étais à savourer les dernières gouttes de mon élixir pour l'éternité, quand le bruit de mon environnement rejaillit à la surface.

_ …LAAAAAAA ! BELLAAAA !

La voix d'Edward me fit l'effet d'un uppercut en plein estomac, tant je ressentais toute sa force. Pourquoi hurlait-il ainsi ? Que cherchait-il ? Apparemment, moi, selon toute vraisemblance. Je me redressai sur les genoux et lui indiqua de ma voix, l'endroit où je me trouvais. Il fut sur moi en quelques secondes.

_ Mais grand diable, où es-tu ? Que faisais-tu ? Cela fait cinq minutes que je ne t'entends ou ne te sens plus. Où étais-tu ? Ô Bella j'ai eu si peur ! S'emparant vivement de moi, je me retrouvais le nez collé à son torse sans rien comprendre.

_ Je chassais tout comme toi, lui dis-je, toute fautive de lui avoir causé une si grande peur. Du doigt je lui indiquais le corps du couguar qui gisait, mort, tout près de nous, pour lui montrer que je ne mentais pas.

_ Comment se fait-il que durant un moment tu as… Comme disparu de mon champ auditif et olfactif. Au début, je savais où tu trouvais. Et puis, d'un coup plus rien ! Un peu comme si tu avais arrêté d'être.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, je le voyais bien dans ses yeux, Edward avait du mal à croire en ses propres mots. Nous étions, nous autres vampires, dotés d'une ouïe ultra-sensible, et d'un odorat performant, encore plus quand il s'agissait d'une odeur qui nous était familière. Alors, comment se faisait-il que j'ai pu échapper à la vigilance de ses deux sonars et au même moment ? Nous continuions de nous fixer intensément, essayant de trouver une réponse dans les yeux de l'autre, sans y parvenir bien entendu.

_ Nous en parlerons à Carlisle dès notre retour. Nous ne sommes plus très loin de la maison maintenant, m'apprit-il tout en se relevant du sol humide et boueux de la forêt.

_ Tu penses à quoi ?

_ Je pense que je viens d'assister à une nouvelle manifestation de ton don Bella.

Le reste du trajet se fit en silence, chacun méditant de son côté sur ce qu'il venait de voir ou de vivre. Je savais qu'Edward repassait la scène au crible, pour trouver la nature exacte de mon don, il avait l'impression de nager en eaux troubles, m'informa-t-il plus tard. De mon côté, j'étais étrangement sereine en ce qui concernait mes capacités extra-sensorielles, car pour moi je n'avais rien perçu de suspect, si ce n'est ce silence omniprésent tout au long de ma chasse. J'aurai plus parié sur quelques pratiques de yoga permettant de faire le vide intérieur, mais Edward restait persuadé du contraire. Pour l'heure, ce qui me tracassait, relevait plus des retrouvailles, en priant pour qu'Alice ait su rester sobre dans un tel moment critique, plutôt que de cogiter sur les récents évènements de la forêt.

_ Je reconnais cet endroit… lançais-je de but en blanc.

_ Notre clairière, me répondit-il dans un sourire angélique. C'est ici que nous nous sommes garés pour rejoindre le petit sentier.

Une fois l'aire de stationnement dépassé, je posai ma tête sur son épaule, bercée par le ronronnement du moteur. Je me sentais apaisée à son contact et toutes mes craintes s'envolèrent, jusqu'à que…

_ Au fait, je relevai la tête vers lui, attendant la fin de sa phrase. Soit reconnaissante du travail d'Alice, car elle s'est vraiment surpassée ! Le coin de sa lèvre s'étrécit dans un rictus espiègle, tandis que ses yeux rieurs attendaient que je comprenne le sens de ses mots.

Il me fallut un certain temps, mais pas une éternité non plus, avant de voir où il voulait en venir avec sa sœur et son surpassement d'efforts. Cela ne signifiait qu'une seule chose :

_ Ne me dis pas que ta sœur a cru de bon ton d'organiser une sauterie en mon honneur ? le menaçai-je.

_ Non. Il fit une pause dans son explication avant de rajouter. En notre honneur !

_ Quoi ? Mais comment ose-t-elle alors qu'elle connaît la situation périlleuse dans laquelle nous nous trouvons tous !

_ Bella, s'il te plaît. C'est justement parce qu'elle comprend la gravité des choses, que cette fête de bienvenue a été préparée. Tout simplement pour ne pas oublier que dans la vie, chaque instant de bonheur doit être célébré, et ta transformation, en l'une des nôtres, lui tient particulièrement à cœur.

Je ne sus rien lui répliquer pour contredire ses propos, ne souhaitant pas blesser Alice dans sa joie de me retrouver métamorphosée en vampire. Qui plus est, en membre à part entière de sa famille. Quel monstre aurai-je été si je lui avais gâché ce plaisir ?

_ Très bien. Je ferais semblant de m'y amuser, lançai-je, feignant une mine boudeuse. Sinon, elle a pensé à d'autres personnes ?

_ Comme des humains par exemple ? me suivant dans la plaisanterie.

_ Oui par exemple, des amis lointains.

_ Comme invités ou amuse-gueule ? nous rîmes de concert devant nos morbides boutades qui n'auraient fait rire que nous.

« Profiter ! Profite de ses moments, ils seront peut-être les derniers… »

Mon cerveau me repassait en boucle ce même présage, telle une prophétie. Toutefois, la question n'était-elle pas : Ne profitons nous pas davantage quand nous n'avons pas conscience de le faire ? Ne serait-il pas plus logique d'en faire abstraction au lieu de penser au malheur qui nous guettait du coin de l'œil ? Sûrement ! Mais je n'y parvenais pas, car cette maudite prédiction ne venait pas de moi à proprement parler, mais surgissait des pensées de ma sœur, Alice, à quelques miles de moi…

Sans pouvoir savoir quand, comment, ni où, son sixième sens lui indiquait que les jours suivants ne seraient pas placés sous de bons augures. Ainsi, je comprenais son besoin frénétique pour cette fête : oublier, penser à autre chose plutôt qu'au malheur qui nous attendait de pied ferme. Je comprenais son angoisse qu'elle dissimulait aux autres sous son emballement à faire de cette réception la meilleure de toutes, car pour certains, se serait certainement la dernière…

Mais qu'essayait-elle de me cacher ? Quelle serait notre issue ? Celle de Bella ? La mienne ? Je n'osais y réfléchir plus en profondeur, de peur de m'enfoncer dans la mélasse de mon cerveau, dans mes peurs les plus enfouies qui n'auraient eu pour conséquence que la paralysie, au lieu de rester concentrer sur l'objectif. Certes le principal m'échappait encore, raison supplémentaire de rester alerte et concentrer. J'enfonçai mon pied jusqu'à sentir la pédale de l'accélérateur buter contre le tapis de la voiture, et poussai mon bolide à son maximum pour avaler les derniers miles qui me séparaient des miens.

Glissant un œil hasardeux vers ma passagère, j'observai un visage inexpressif et immobile. Mais, sous cette expression d'ange statufié, bouillait une multitude de questions. Je pouvais le deviner aisément, bien que son cerveau me refuse l'accès. Bella… Ma Bella avait énormément changé ces derniers temps, sa beauté s'était épanouie telle une rose au printemps, et ses capacités tant physiques que mentales semblaient se décupler au fil des heures. Je présageai que son don serait surprenant, sans en mesurer encore toute la force et toute son étendue.

_ Nous sommes bientôt arrivés, lui lançai-je pour la faire sortir de ses pensées. Tu es prête ?

_ Oui, j'ai hâte de pouvoir les revoir tous au grand complet. Son ton se voulait enjoué, mais je devinais ses tracas.

Je lui fis un sourire pour la rassurer tout en posant ma main sur sa cuisse dorénavant musclée. Sa mine blafarde rencontra au même instant un mince rayon de soleil qui traversa la vitre venant illuminer les traits de son visage angélique. Il rayonna quelques secondes à peine, mais suffisamment pour me donner envie d'embrasser sa fine bouche d'un rouge intense. La courbe parfaite de sa mâchoire, la finesse de son cou, l'harmonie de son visage, la grâce de son corps…

Tout en elle invitait au plaisir, l'envie charnelle s'empara de mon corps devant sa silhouette parfaite. Depuis nos premiers émois, j'avais jugulé mes pulsions de la chaire, car le moindre faux pas de ma part aurait pu la conduire six pieds sous terre. Mais, aujourd'hui, sa nouvelle nature avait réveillé en moi cette sensation si longtemps enfouie au plus profond de mon être. Mon cerveau ne parvenait plus à prendre le dessus sur ce que je souhaitais ardemment. Il était plus difficile d'y faire face, tandis que je la réclamais, tandis que je la voulais mienne jusqu'au plus profond d'elle. Mes mains s'agrippèrent sur le volant, blanchissant mes doigts à force de les serrer sur l'anneau en cuir de la voiture, faisant craquer les jointures.

Je dus focaliser mon attention sur la route, sur les pensées qui s'agitaient dans la villa, plutôt que sur la courbe gracile de sa mâchoire, sur ses délicates boucles qui voletaient sur ses fines épaules d'albâtre, sur ses doigts pianotant convulsivement sur ses genoux, j'y vis alors mon échappatoire.

_ Ne te tracasses pas mon amour, tout se passera bien. Ils ont hâte de te revoir, surtout Alice, elle ne tient plus en place ! Encore plus depuis que nous sommes seulement à quelques minutes de la maison. Ma main vint caresser l'ovale de son visage pâle.

_ J'appréhende à cause de Rosalie, elle ne m'a jamais réellement appréciée ! son ton cynique me fit comprendre qu'elle recherchait plus un soutien qu'un démenti.

_ Elle s'y fera. De toute façon, comme je te l'ai expliqué elle n'a plus rien à t'envier, maintenant que…

_ Oui, maintenant que je suis aussi stérile qu'elle, nous pourrons partager notre frustration mutuelle quant à la fibre maternelle qui ne s'exprimera jamais en nous ! Sa phrase me prit au dépourvu, en même temps qu'elle me blessa.

_ Excuse…

_ Pas de problème Edward, je préfère une vie entière à tes côtés que tout les enfants du monde.

Je fis mine de la croire, sans pousser plus loin dans l'exposé de sa vie future, sachant pertinemment qu'un jour ses mêmes mots auraient un autre sens bien plus poignant qu'à l'heure actuelle.

_ Entendu.

_ Et puis je suis pressée de revoir Orline. Mon souffle resta bloqué dans mes poumons à la simple évocation de ce prénom.

En effet, je n'avais pas eu le courage de lui avouer ce qui avait faillit se passer entre Orline et moi, quelques semaines auparavant. J'avais longtemps bataillé contre moi-même, sur l'attitude à adopter. Et puis, ma raison avait finalement remporté la victoire. Ma raison… Je devrais, sans doute, évoquer plus ma lâcheté, que la peur de bouleverser leur amitié. Un jour je payerai ce mensonge, et j'assumerai sa colère, mais j'espérai secrètement que ce jour n'arriverait pas avant plusieurs années, malheureusement c'était sans compter sur l'esprit revanchard et mesquin de Rosalie…

_ Pourquoi ? tentai-je timidement.

_ Parce que sa frimousse pétillante me manque. Et je veux savoir si tout va bien pour elle.

_ A les entendre, ils sont enchantés de sa présence. Esmé est ravie de sa venue parmi nous.

Je ne me risquais pas plus sur cette pente savonneuse et restai concentré pour les minutes qui restaient sur la trajectoire de la route sans plus ouvrir la bouche de tout le trajet. Trajet qui ne s'éternisa pas plus, car déjà nous apercevions les luxurieuses forêts qui nous englobaient sur leur passage, ne laissant qu'une brume opaque derrière nous.

Soudain, le chemin de la villa apparut entre une rangée de sapins parfaitement alignés. Des ornières remplies de boue formaient de profonds sillons, indice important pour que n'importe qui comprenne que la famille Cullen avait fait leur réapparition dans le comté de Washington. Je ralentis juste après avoir tourné, laissant la voiture rebondir légèrement sur le sentier chaotique, jusqu'à ce que la forêt laisse apparaître entre ses branches, les contours d'une maison aux allures de villa d'un siècle révolu. Les nuages filtraient les rayons du soleil, plongeant la clairière, qui entourait la demeure, dans une ambiance clair-obscur, comme sur des vieilles photos.

La suite des événements se déroula si vite que mes yeux, pourtant alertes, ne perçurent rien. J'eus à peine le temps de couper le contact de la Vanquish, que je sentis sur ma droite une légère bourrasque s'infiltrant dans l'habitacle, kidnappant au même instant Bella. Je m'extirpais à mon tour tout aussi vite et jetais un coup d'œil de l'autre côté de la voiture, à l'endroit où elle aurait dû se tenir, mais l'espace ne trahissait rien. Elle s'était soudainement volatilisée, et la panique me submergea instantanément. Tournant ma tête vers la maison, mon regard s'arrêta net sur les marches du perron, où un attroupement de vampires s'était réuni, aussi serrés que s'ils s'apprêtaient à former une mêlée.

Puis, l'un deux extirpa quelque chose qui gisait au centre de leur cercle pour la soulever vers lui et l'enserrer étroitement. Aux rires tonitruants d'Emmett se joignirent les petits cris d'Alice qui sautillait autour de son frère, pour à son tour embrasser Bella. Ma subite peur se transforma en bouffée d'oxygène faisant de nouveau soulever mon ventre.

_ Bienvenue à la maison les enfants. Carlisle, que je n'avais pas vu arriver, passa un bras sur mes épaules, me faisant sursauter au passage. Je savais que cela te ferait paniquer, mais c'était justement leur but, m'apprit-il.

_ Sans rancune ? Emmett s'adressa à moi depuis les escaliers, hilare et satisfait de son coup, de sa blague douteuse.

_ Recommence une seule fois et je…

_ Les garçons ça suffit, pas de menace ici ! Esmée prit un ton menaçant qui n'en était pas un, trop heureuse qu'elle était, entourée de sa famille au grand complet, et plus encore.

Alice me sauta dans les bras, laissant exploser toute sa joie de nous revoir sain et sauf. Je l'attrapai au vol et la plaqua contre moi, laissant ma colère refluer aux confins de ma mémoire.

_ Merci de nous l'avoir ramené parmi nous, je savais que tu agirais comme il le fallait. Et surtout sans mon aide.

_ Je ne sais pas si mon choix a été le bon, je n'ai agi qu'en pur égoïste. Il se peut qu'un jour elle vienne à le regretter.

_ Non, elle ne remettra jamais en question son existence !

_ Alors qu'il en soit ainsi, telle est ma volonté.

_ Notre volonté.

Puis elle s'échappa de mon emprise pour courir vers Bella, ainsi que le reste de ma famille encore agglutiné autour d'elle comme un essaim d'abeilles sur une fleur à l'arôme envoûtant. Seul mon père resta à côté de moi, telle une statue de marbre. Je voulus profiter de cet instant de franches camaraderies, mais mon instinct me fit tourner la tête vers Carlisle. Je me hasardai alors, dans son esprit et comprit son immobilité, l'étendue de son tracas. J'ouvris la bouche pour apprendre ce qu'il me taisait, mais avant que je n'aie pu dire quoique se soit, il se posta devant moi.

_ Profitons de nos retrouvailles Edward avant tout. Nous nous entretiendrons tout à l'heure si tu parviens à dissimuler tes interrogations à ta sœur.

Toutefois, je ne pus résister à fouiller ses pensées et j'appris que le récit de notre lutte avec ces créatures bizarres ne lui était plus inconnu. Ainsi, les autres lui avaient fait le compte-rendu de nos mésaventures dans le New Hampshire. Puis, l'image qu'il tentait de me cacher s'imposa à lui à contre cœur.

_ Des métamorphes !

_ Edward ! Pas ici, pas maintenant je t'en prie. Il me susurra ces mots au creux de mon oreille, aussi bas qu'il en fut capable, malheureusement pas assez discret pour échapper à Alice et Esmée qui tournèrent immédiatement la tête vers nous.

Je hochai la tête abasourdi en direction de mon père, et chassa immédiatement la révélation que je venais d'apprendre. Je devais me concentrer sur autre chose, car déjà je devinais les visions qui s'emparaient de ma sœur, restée stoïque au milieu des autres qui s'agitaient. Immédiatement, j'envoyai une image à ma sœur, celle de nos retrouvailles, de nos visages radieux virant subitement à l'inquiétude face aux futures révélations qui nous attendaient. Mon tour eut l'effet escompté, puisqu'elle bondit aussitôt sur Bella, feintant l'insouciance.

Je scannai en vitesse l'esprit des miens, et je fus soulagé d'observer qu'ils étaient bien trop accaparés à passer Bella au crible pour faire attention aux échanges silencieux qui s'opéraient entre ma sœur et moi. Seule Esmée faisait semblant de s'occuper à autre chose, ainsi je sus qu'elle avait été placée sous la confidence de son mari, bien entendu. Puis, j'entendis les pensées d'une personne concentrée non pas sur Bella, mais sur moi : Orline.

Instinctivement, mon regard se dirigea vers la source de ma propre image, quand nos yeux se rencontrèrent brièvement. Connaissant le don de notre jeune recrue, je baissai vivement la tête sur mes chaussures, ce qu'elle fit également. Notre relation allait être compliquée, mais nous devions passer outre les sentiments qu'elle pouvait, peut-être encore, nourrir à mon égard. Même s'ils relevaient plus de ceux que l'on ressent pour une personne qui vous résiste qu'autre chose.

Pour faire bonne figure, et aussi pour participer à l'allégresse de mes convives, je rejoignis Bella en quelques enjambées et l'attrapai par les hanches, me mêlant aux rires d'Emmett qui voulait tester la force de Bella, avant que le vermillon de ses yeux ne change, pour adopter des tons plus caramel, similaires aux nôtres.

Toutefois, leur petit duel allait devoir être remis à plus tard, car déjà les nuages qui s'étaient réunis silencieusement au-dessus de nos têtes, déversèrent leur trop-plein d'humidité. Nous nous retrouvâmes mouillés en moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire. Bien que notre constitution ne nous rende pas vulnérable aux aléas climatiques, il n'en reste pas moins que la sensation d'être trempé ne soit pas agréable pour nous autres. Ainsi, nous rentrâmes précipitamment nous mettre à l'abri dans le salon autour du feu qui crépitait, pas tant pour réchauffer nos corps déjà gelés, mais pour sécher nos affaires imbibées d'eau.

En pénétrant dans le salon, je pus constater, avec soulagement, que rien dans cette pièce n'avait changé, ni le blanc lumineux des murs, ni la sobriété des meubles qui la composait. Seul mon piano, dressé fièrement sur son estrade, contrastait de son noir miroitant avec la vétusté des lieux. A notre arrivée, il y a de cela plusieurs décennies, Esmé avait passé plusieurs jours afin de transformer le salon en un endroit confortable, accueillant et paisible. Le résultat en était plus que probant, puisque nous y passions le plus clair de notre temps. Je fus satisfait que notre absence n'ait en rien détériorée cet espace.

D'ailleurs, chacun retrouva sa place favorite, comme si les douze derniers mois n'avait été qu'un mauvais cauchemar. Rosalie et Emmett se précipitèrent en chahutant sur le canapé, qui les reçut dans un envol de coussins. Jasper préféra de loin, la sérénité que lui procurait la vue des bois à travers la baie vitrée. Tandis que Bella et Alice retrouvèrent l'intimité de leur causeuse avec ses accoudoirs en bois, avec Orline agenouillée sur le tapis, juste en-dessous. Esmé, en mère bienveillante, observée depuis sa chaise en osier, ses enfants s'occupaient comme si de rien était.

Nous représentions, à nous tous, le tableau parfait de la famille heureuse et idyllique, à l'exception, peut-être, de moi, qui restai debout en plein milieu de la pièce à regarder les autres badiner, alors que j'étais tourmenté. Carlisle, accoudé au manteau de la cheminée, restait impassible, faisant mine de sourire aux élans de joie d'Alice sous ses yeux, qui s'exprimait avec force. En sondant l'esprit de mon père, je fus étonné de ne rien entendre de particulier, tout en lui n'était que silence. Une attitude au diapason de la mienne, plus instable et impatiente. Un tas de questions tournaient en rond dans mon cerveau depuis que j'avais entendu les révélations de ce dernier concernant l'identité de nos ennemis.

D'ailleurs, pourquoi les métamorphes ? Espèce que je ne pensais pas réelle, nous avait pris pour cible ? Je passai mes souvenirs au crible pour essayer de comprendre ce que nous aurions pu faire pour les mettre dans un tel état, mais rien de tangible ne me vint en tête. Une conquête de territoire ? Le New Hampshire leur appartenait peut-être ? Mais pourquoi, Alice nous aurait priés de revenir à Forks, qui était notre chef-lieu depuis plusieurs décennies ? De toute façon j'étais à bout de suppositions. Et je ne souhaitais pas en débattre seul face à moi-même, surtout quand mon père possédait tous les tenants et les aboutissants de cette histoire.

L'air de rien, j'essayai de me rapprocher de Carlisle, mais ce dernier me fit comprendre avec son regard sévère de ne pas avancer, ce que je fis en digne fils bien élevé que j'étais.

Tu sauras tout en temps et en heure. Laisse-leur encore quelques moments d'insouciance. Laisse-moi en profiter encore un peu…

Reculant doucement, je culbutai l'estrade qui se trouvait juste derrière moi, et décidai d'y prendre place en attendant que mon tour vienne. Ainsi, je me mis à épier d'une oreille discrète, la conversation entre les trois filles, l'air soupçonneux. Mais, je fus très vite rassuré quant à la teneur de leur discussion. Après avoir entendu le monologue sans fin de ma sœur, consistant à mettre en œuvre de nouveaux quartiers plus grands pour Bella et moi, afin d'offrir à sa nouvelle sœur un dressing incomparable, celle-ci passa ensuite à l'énumération de toutes les choses nouvelles qu'elles pourraient faire ensemble. Bella ne semblait pas très enthousiaste à ses idées, mais outre l'indifférence qu'elle portait à la mode, elle couvait une autre angoisse.

_ Alice, tu as eu des nouvelles de la meute ? demanda-t-elle sans transition.

_ Les loups-garous ne me sont pas perceptibles. Je ne vois rien concernant leur avenir, leurs faits ou leurs gestes. Mais, je peux t'assurer que Lyly se porte bien, je présume qu'elle est auprès de Jacob puisqu'elle se trouve à La Push.

Les mains d'Alice s'étaient refermées sur les poignets de Bella pour la tranquilliser sur le bien fondé de ses dires. Son flot de parole, considérablement ralenti, était plus doux pour lui laisser le temps de comprendre que son amie n'encourait pas de danger, pour le moment.

_ Mais, et Jake ? sa question était en réalité une prière plus qu'une demande d'information. Son regard perdu et sa mine affligée me firent de la peine.

_ Dès la nuit tombée nous irons à sa rencontre si tu veux, lui proposai-je.

Ses yeux ne me cherchèrent pas longtemps avant de venir se poser sur moi, un regard rempli de gratitude. Elle hocha brièvement la tête à mon attention, avec un sourire qui me remerciait de cette décision. J'aurai été capable de n'importe quoi pour elle, pour qu'elle ne souffre d'aucun tourment, allant même jusqu'à lui proposer un rendez-vous avec Jacob… Je me rendis compte que les liens qui les unissaient étaient bien plus forts depuis mon départ. Toutefois, je ne m'en plaignis pas une seule fois, car je savais que j'en étais le principal responsable.

_ Bonne idée ! Ca nous donnera l'occasion de chasser tous ensemble ! s'enthousiasma Orline, reprenant la parole depuis plusieurs minute de mutisme.

_ Je ne pense pas que… Emmett ne me permit pas de finir ma phrase que déjà une idée germa dans sa tête.

_ Génial je vais enfin avoir la chance de regarder Bella en pleine action. Tu es toujours maladroite quand tu marches ou la transformation est parvenue à bout de tes travers ? réussit-il à dire entre deux rires.

_ S'il vous plaît, laissez-moi vous préciser à qui s'adressait l'invitation de sortir, leur adressai-je pour étouffer leur emportement.

_ Ne t'en fais pas Edward, ça ne me dérange pas du tout. Et puis, il faut bien donner sa chance à Emmett.

Grace à la réflexion de mon frère, Bella sembla reprendre tout son aplomb et sa vigueur. Du coup, je ne m'opposai pas à l'idée d'une partie de chasse, et les laissai animer joyeusement le débat sur qui allait perdre.

_ Ma chance ? Ma chance de quoi ? questionna Emmett tout hébété.

_ Ta chance de réussir à me battre, voyons !

_ Je suis bien plus fort que toi, même avec tout le sang humain qui coule dans tes veines fillette.

_ Au moins ce n'est pas la modestie qui t'étrangle, lui jeta Rosalie.

_ Tu es peut-être puissant, mais je serai plus agile car plus légère, en rajouta Bella.

Les pronostics allaient bon train, chacun défendant son candidat et parmi les septiques quant à une victoire de Bella, nous pouvions compter Jasper et Orline, qui avait été impressionnée par la carrure de son aîné. Alice, mimant les pom-pom-girls délurées, entreprenait quelques pirouettes pour encourager les deux équipes. En quelques minutes, l'atmosphère se détendit autour des véhémences des uns et des autres, et je me surpris même à rire en entendant les diverses plaisanteries que se lançaient les adversaires. Loin de toute panique, chacun oubliait leurs tracas et retrouvait vite sa bonne humeur. Malheureusement, à la minute même où je me fis cette constatation, la réalité revint me frapper en plein visage, alors je tentai de la repousser au plus loin de ma conscience, sans y parvenir totalement.

A cet instant, il est facile de dire que nous n'aurions pas dû profiter de ce moment pour nous laisser aller. Toutefois, avec le recul que le temps nous apporte, j'aurais dû participer davantage à ces douces retrouvailles. Je ne le savais pas encore, mais les temps qui m'attendaient ne m'apporteraient plus ces petites douceurs…

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