J+1 après la journée cauchemar. Je ne suis pas rentrée à mon dortoir. Les filles, si elles l'ont remarqué, ont été trop heureuse de se débarrasser de moi, et moi d'elles. Evans m'en veut toujours de l'avoir rembarrée la dernière fois (enfin, encore avant, elle m'en voulait aussi pour la même raison). Pendant la journée, elle n'a cessé de me jeter des regards mauvais. Potter, bien qu'il passe son temps à la fixer, n'a même pas remarqué que la haine de sa douce (façon de parler !) était dirigée sur une personne autre que lui aujourd'hui. Enfin, autre, tout est relatif. J'ai compté, il s'est pris dix baffes depuis ce matin. Apparemment, Evans devait (suite à ma remarque d'hier) penser qu'elle se ramollissait, et a rattrapé le temps perdu.
Lupin m'a encore pourri la vie. Je l'ai croisé dans la salle commune. Il m'a souri. J'ai croisé son regard dans les serres de botanique. Il m'a souri. J'ai voulu apprendre mes cours d'Histoire de la Magie dans le parc. Il lisait, assis sous un arbre. Mon arbre ! Je l'avais réservé, de quel droit venait-il s'y installer ? Excédée, j'ai fait demi tour et suis partie me cacher dans la tour d'Astronomie. Ce n'est pas la salle des bécoteurs, contrairement à ce que certains peuvent penser. Personne n'y monte pendant la journée. Il existe même une pièce spéciale, encombrée de télescopes cassés, de balais usagés, et d'éponges de la mère Gratsec abandonnées par les elfes. Plus personne n'y entrait. Le sol était recouvert d'une épaisse couche de poussière, qu'il m'a été aisé de nettoyer en un claquement de doigts. Maintenant, cet endroit est mien.
C'est là que je suis en ce moment. J'y ai passé une bonne partie de mon après-midi, au calme. Le professeur Binns sera content. Je lui ai concocté une petite dissertation dont il se lèchera les babines (si on peut dire ça pour un fantôme). Même Evans ne pourrait faire mieux. Mon étude de potion sur le rôle de l'ellébore dans le philtre de Paix est achevée. La traduction runique est irréprochable.
Reste le cas Lupin. L'élément eau dans la magie des Furiens. Rien que d'y penser j'en ai envie de vomir. Il n'aurait pas pu choisir autre chose ? L'eau ! Quelle idée ! Faute de pouvoir attraper le cou de Lupin, je prends un télescope et le serre entre mes doigts jusqu'à ce que le métal plie. Je lui ferais bien ravaler son affreux sourire à deux Noises, moi ! Reprenons-nous. Plus vite ce stupide travail sera achevé, plus vite j'en aurai fini avec ce crétin de Maraudeur. Je pourrais enfin quitter ce monde de fous ! Je hais les Maraudeurs ! Je hais Poudlard ! Je hais les sorciers ! En fait, je crois même que je hais l'humanité toute entière.
De rage, je donne un violent coup de pied dans un seau, lequel exerce un somptueux vol plané par la fenêtre.
« But ! » dit une voix derrière moi.
Merlin, dites-moi que ce n'est pas possible ! Il n'a tout de même pas pu venir jusqu'ici ! Je…je dois rêver ! Comment a-t-il pu me retrouver jusqu'ici ?
« Qu'est ce que tu fiche ici ? » je crache tout en assassinant un nouveau télescope.
« Aurais-tu oublié que nous devons travailler ? »
« Comment m'as-tu trouvée ? »
« Secret professionnel, tu permets ? »
« Depuis quand es-tu là ? »
« Je n'ai eu que le temps de voir ton somptueux coup de pied. Anneau central ! Vingt points pour Gryffondor ! »
C'est quoi cet espèce de charabia ? Pourquoi parle-t-il d'anneaux ?
Mon incrédulité doit se lire sur mon visage, car son sourire (je-vais-le-tuer !) disparaît (merci Merlin !) pour être remplacée par l'étonnement.
« Tu ne connais pas le Quidditch ? demande-t-il avec stupéfaction. »
Qui quoi ?
« Apparemment non. Tu n'es donc jamais allée voir les matches disputés par Gryffondor je suppose. »
J'achève de martyriser ce pauvre télescope qui ne m'a rien fait avant de le lancer par la fenêtre. Faute de pouvoir trucider Lupin, je me venge sur ces objets.
« Aucune importance après tout. J'ai remarqué que tu n'étais pas là au dîner, alors je me suis permis de t'apporter quelque chose. »
Il me lance une brioche que j'attrape par réflexe. En temps normal, j'aurais eu faim. Mais là, importunée par Lupin…Non, définitivement non. La brioche regagne donc rapidement les mains de son envoyeur.
« Comme tu voudras, mais je maintiens que tu devrais manger. Parlons affaire maintenant. As-tu eu le temps de passer à la bibliothèque ? »
Il m'a bien regardée ? Suis-je du genre à faire des recherches sur les Furiens à la bibliothèque ?
« Je vais faire un résumé de mes connaissances et te les envoyer par hibou pour demain. »
« Merci, mais je préfère les recevoir en main propres. Je reviendrais ici demain, un peu avant le dîner. »
Parfait. Au moins je sais quand je ne devrais pas être là.
« Il est vingt-deux heures. »
L'horloge parlante version sorcier ! Il n'en a pas marre de parler dans le vide ?
« Tu viens ? »
Hein ? Il a dit quoi là ? Non, ce n'est pas possible, il doit y avoir une erreur ! Lupin, le Maraudeur, me demande de le suivre ? Et il y a pire encore : un regard jeté vers lui m'apprend qu'il a rangé toutes mes affaires dans mon sac et attend nonchalamment mon bon vouloir.
« Tu rêves ! Plutôt mourir que rester une seconde de plus en ta compagnie. »
« Oui, mais vois-tu il y a quelques problèmes. Nous sommes seuls dans cette pièce, le couvre-feu est passé, je suis plus grand que toi, il n'y a qu'une porte, et la fenêtre est située à plus de deux cent mètres du sol. Par conséquent, tu n'as pas d'autre choix que de m'obéir et de venir avec moi. »
« Retombe sur terre ! »
« Merci, mais je n'ai jamais été aussi proche du plancher des vaches. Tu sens bien que je ne suis pas un fantôme. »
Avant que je ne puisse réagir, Lupin s'approche de moi et me touche la joue du bout des doigts. Sa peau est incroyablement chaude et douce. Malgré toute ma raison, je me surprends à apprécier ce contact. Lupin, lui, me regarde gentiment, sans que je ne puisse déceler dans son regard une des lueurs perverses que je lis parfois dans les yeux de son ami Black.
Le contact dura quelques secondes. Passé ce temps, je reprends mes esprits et lui donne un petit coup sec sur la main. Lupin me lâche aussitôt et s'empresse de regarder ailleurs.
« Comme je le disais, reprend-t-il, je suis tout à fait conscient de ce que je fais. Je sais que tu ne m'aimes pas, mais moi je m'inquiète pour toi. Je sais que tu n'es pas rentrée dans ton dortoir hier soir, et que tu n'as pas passé la nuit à l'infirmerie. Je ne veux pas savoir où tu étais, mais j'estime meilleur pour ta sécurité que tu reviennes à la tour des Gryffondors. Libre à toi de traîner où tu veux pendant la journée, mais fais-moi au moins la grâce de dormir dans ton lit. »
C'est bizarre. Lupin m'intrigue. Il n'est pas comme je l'imaginais. Comment sait-il tout cela sur moi ? D'où tient-il que je ne suis pas rentrée hier ? Inquiétant…J'arrive d'habitude à bien manipuler ceux qui ont la bêtise de me fréquenter. Les yeux d'un humain sont transparents, je peux y lire toutes leurs émotions, même les plus secrètes. Mais pas pour lui. Tout ce que je vois, c'est une infinie bonté, alliée certes à un peu de tristesse, mais si peu ! Lupin est le premier que je rencontre à aussi bien dissimuler ses émotions. Que cache-t-il donc ?
Il s'éloigne un peu, se mords les lèvres, et reprend :
« Tu persistes à résister à ce que je vois. Aux grands maux les grands remèdes ! »
Sans que je ne puisse réagir autrement qu'en protestant, Lupin me soulève, pose mon sac de cours sur les genoux, et descends l'escalier de la tour d'Astronomie. Je me débats bien un peu, mais il est fort, et plus je tente de le repousser, plus il resserre sa poigne autour de moi.
C'est donc avec la circulation presque coupée que j'arrive à la salle commune des Gryffondors. Lupin dit le mot de passe à la Grosse Dame qui nous regarde avec des yeux ronds avant d'ouvrir le trou du portrait. Sitôt que nous sommes passés, je la vois disparaître de son cadre, sans doute pour colporter la nouvelle de notre étrange arrivée.
Lupin ne m'abandonne qu'aux pieds des marches de l'escalier de mon dortoir. Je donnerais cher pour voir son visage en cet instant là.
« Passe une bonne nuit, souffle-t-il en s'éloignant peu à peu. Et fais-moi le plaisir de manger un peu ! »
Lui-même remonte dans son dortoir. Je l'entends fermer la porte. Prise d'un doute, je regarde dans mon sac de cours. Il y a mit la brioche que j'ai refusée naguère. Bien malgré moi, je me surprends à sourire. Il y a au moins un Maraudeur qui n'est pas entièrement minable !
« Passe une bonne nuit, Remus Lupin, » je murmure avant d'entamer à mon tour l'ascension de l'escalier de mon dortoir.
