Infirmerie. Miroir. Désespoir.

Je ne me reconnais plus. Avais-je tant changé que cela ? Je me savais laide, mais il faut croire que cette dernière semaine n'a fait qu'empirer la situation.

Voilà longtemps que je n'avais plus osé regarder mon reflet. Maintenant que Carena m'y force, je comprends pourquoi Remus m'a préféré une bimbo, car je la présume telle. Merlin, je ne ressemble à rien ! Certes, l'entourage de deux Furiens au summum de leur beauté est des plus dévalorisants à mon égard. Mais tout de même…

Je suis d'une pâleur cadavérique. Mes cheveux ressemblent à de la ficelle. D'énormes cernes me mangent les yeux, et mes joues sont plus creuses que jamais. J'ai peine à croire que c'est bien moi, le monstre assis devant le miroir.

- Franchement, je t'ai connue mieux que ça…

Grrr ! S'il y en a un qui ne changera jamais, c'est bien Maël, celui aux cheveux en bataille pour ceux qui n'ont pas suivi. Si je ne le connaissais pas aussi bien, je dirais qu'il a l'émotivité d'une petite cuillère. Mais il ne faut pas se laisser piéger par les apparences. Sous couvert de l'ironie, il possède une incroyable sensibilité, celle-là même qui doit en ce moment l'obliger à rester en ma compagnie. Parfois, il comprend mieux que Galadriel. Nous avons vécu ensemble quelque chose qui nous a rapprochés à tout jamais.

- Tu n'es pas partial, lui répond Carena tandis qu'il lui tire la langue. Tu es sorti avec elle.

C'est ça : quelque chose…

- Justement, je suis un des mieux placés pour donner mon avis. Tu vas voir, rajoute-t-il à mon adresse, il va vite se mordre les doigts.

Je ne puis retenir un soupir. Maël parle pour me faire plaisir, je le vois bien. Comme si Remus allait de nouveau s'intéresser à moi ! Sa nouvelle copine doit certainement bien plus lui plaire. Ne m'a-t-il pas dit…quoi déjà ? « Pour toi et pour moi, il faut s'en arrêter là ? » C'est très révélateur. Beaucoup trop même, et j'ai du mal à comprendre que je ne l'ai pas vu plus tôt.

- Et pour ça, continue Carena, tu vas me faire le plaisir de cesser de faire cette tête ! J'ai envoyé un elfe chercher tes affaires.

- J'ai déjà des affaires…

- Tu parles de cet affreux uniforme ? Pardon, mais ce n'est pas mettable, ça. Je me demande même comment tu fais pour supporter cette horreur.

- Facile pourtant…tu mets ça le matin et tu le gardes toute la journée…

Ma tentative de bravade échoue lamentablement.

- Inutile d'essayer de gagner du temps ! Donne-moi la main.

Le coup d'œil que je lui jette m'apprend qu'elle ne plaisante pas. Carena est debout devant moi. Ayant remonté ses manches, elle découvre des bras entièrement auréolés d'une fine lueur bleue. La magie, en fait. L'Eau, la plus puissante. Si chaque Furien a un élément de prédilection, il peut néanmoins faire usage, mais de manière plus restreinte, des autres éléments constituant notre magie. Carena a beau ne maîtriser parfaitement que l'Air, elle sait manier l'Eau.

- Dépêche-toi, reprend-t-elle, je ne vais pas tenir une éternité. Maël, prends l'autre main.

Ledit Maël s'exécute (en même temps, je crois bien que Carena ne lui avait pas laissé le choix), et je me retrouve en un instant menottée par deux Furiens entourés d'Eau.

L'Eau.

Une incroyable fraîcheur parcourt mes veines et se répand dans tout mon être, la même que Galadriel m'avait offerte lorsque je pleurais. Je me sens bien.

Tout en douceur, cette sensation s'empare de moi. Prise par cette onde, je sens – sans en souffrir – les transformations qui s'opèrent sur mon corps.

Pourtant je les connais. Je connais la brûlure qui me prend la colonne vertébrale et m'étire vers le haut, me faisant gagner cinq bons centimètres. Je connais le feu qui me prend les yeux et m'aveugle. Je connais cette brusque accélération de mes sens enflammant mes narines et mes oreilles. Je connais cette brusque contraction de mes muscles, attestant de leur soudain développement. Je connais et j'attends. C'est tout ce que j'ai à faire. Attendre et subir.

Quelques vagues mots me parviennent à la tête, mais sans passer par mes oreilles. Je touche des êtres vivants, donc j'entends leur pensée. Alors, je m'érige une barrière mentale et me concentre davantage sur cette sensation, si connue, mais si douce lorsque je suis aidée.

Mes ongles s'allongent et deviennent plus pointus. Mes traits s'affinent, alors que mon corps prend davantage d'ampleur. Je suis moins enfant, plus femme.

J'ouvre les yeux et ne reconnais plus rien. J'ai changé de regard. Je vois tout, j'entends tout, je sens tout. Plus rien ne m'échappe.

Carena lâche ma main, puis Maël. L'onde de fraîcheur qu'ils me transmettaient disparaît, mais je me sens bien. C'est cela. Oui, par Merlin, je me sens bien !

J'ai à présent les cheveux d'une brillance sans égale. Mes traits ont acquis une noblesse qui, sans les rendre méconnaissables, leur donne une prestance qui écrit sur mon visage ma fonction : Gardienne de la Paix, endormant son danger par la lumière de son apparence. Mais le centre de ma nature demeure mes yeux, dont les pupilles bleues hurlent le monstre que je cache. Je suis redevenue celle que je suis depuis mon septième anniversaire : la pire des Furies.

Je revis. Le monde m'appartient. Le vent souffle au dehors, et un élève de première année tente d'entrer dans la Forêt Interdite. Elle n'est pas si dangereuse que cela. Je n'y perçois qu'un troupeau de centaures, des licornes, et des oiseaux. Pas de loup-garou comme le dit la légende. Tant pis pour l'élève, le garde-chasse – qui ne doit rien savoir – le rattrape à peine les premiers arbres passés. Si seulement ils savaient…le plus dangereux des endroits est toujours celui où je suis.

Le lac. Des Sirènes, des Strangulots, un calamar. Cela au moins est vrai. Le royaume des créatures aquatiques est des plus vaste. J'y perçois chaque remous de l'eau, chaque battement de nageoire. Le chien du garde-chasse lape à grand bruit, je peux l'entendre. Un Pitiponk lui agrippe le museau, et il détale en jappant. Trouillard.

Cet univers est le mien. C'est celui où, pourvu que je le veuille, je perçois tout.

Mais je ne le veux pas. Ou plutôt je ne le dois pas. Je le disais à Galadriel. La magie n'est pas un cadeau, et spécialement la mienne. Tout percevoir me fait connaître des choses sur lesquelles je n'ai aucun droit. Mais il y a plus que cela.

Il me suffit de le vouloir pour que je puisse étendre mon contrôle sur tout ce qui m'environne. Chaque être, chaque chose, contient de l'eau. Il ne me faudrait que quelques secondes pour transformer ce parc, si beau, en un lieu de désolation. Ma magie atteint les sommets, je suis une Furie, La Furie. Celle que tous ceux de mon âge et les jeunes craignent. Je peux les écraser d'un simple mouvement de bras. Le contrôle que j'exerce sur les autres éléments n'est rien comparable au leur, mais ma maîtrise dépasse ce qu'on peut imaginer. Et je ressens tout.

Nous ne sommes que peu. Six Furiens maîtrisent l'Eau, six sur quelques milliers. Le plus âgé a cent vingt ans. La plus jeune, c'est moi.

Je maîtrise tout, et la tentation de donner libre cours à ma colère est forte. Je suis gouvernée par une magie qui dépasse l'entendement. Sans cesse je dois lutter pour éviter de détruire ce qui me gêne. Sous mon apparence humaine, j'écrasais des télescopes dans ma main pour ne pas céder à la tentation de me transformer. J'aurais pu noyer Lupin, qui à l'époque m'énervait tant. Maintenant, je ne puis lui faire le moindre mal. Mais elle, elle… Il m'a remplacée, je le sais. Son nom, je l'ignore, certes plus pour longtemps. Mais qu'elle passe devant moi et je l'étrangle sans que personne ne puisse m'arrêter.

Non, mauvaise idée. Remus ne m'aime pas, je le sais, mais son indifférence se muerait en haine. Je ne veux pas cela. Qu'il m'ignore. Mais si seulement il savait combien je souffre… Non, il ne vaut mieux pas. Je suis crainte, et cela vaut mieux. Personne, aucun sorcier ne doit connaître mes faiblesses. Pas même… Non, il ne faut pas y penser.

- Arrête de rêver, me dit Carena sur un ton des plus joyeux, et change-toi.

Elle me jette dans les bras une tenue que je reconnais sans peine, même en fermant les yeux. Combinaison de cuir noir, cape bleue. L'uniforme des élèves de Brocéliande, et ma couleur, marque de ma puissance.