- Une parole est une parole, dit Carena d'un ton qui paraît sans réplique. Galadriel m'a dit comment tu te comportais, et j'ai promis d'arranger ça.
- Car', je grogne, je peux très bien aller aux cuisines… Et je t'ai déjà dit que je faisais exprès et qu'ils me coupaient l'appétit !
- C'est ça ! Ça ne t'a tout de même pas empêché de sortir avec l'un d'eux il me semble. Et puis je te connais, tu es un estomac sur pattes. Allez, inutile de protester, on y va !
Je lui jette un regard noir auquel elle ne répond pas, occupée à me traîner vers la Grande Salle.
Fichue Carena ! Même si mes pertes d'appétit n'étaient dues qu'à un désir de diminuer ma magie (plus un Furien est puissant, plus il mange), elle semble prendre pour acquis que je suis des plus déséquilibrées, quand bien même elle sait pertinemment que mon activité favorite est, après ne rien faire, manger.
Quoique…autre solution possible, elle est de mèche avec Galadriel. Maël aussi probablement, il n'est jamais loin. Grrr, ça va faire du vilain !
Cela fait bien trois jours que j'échappe de mon mieux à cette épreuve, manger dans la Grande Salle avec les autres élèves et mes congénères. Non pas que cela m'ennuie, ça non.
C'est pire encore.
Je ne veux pas voir mon frère, ni Sirius, ni Peter, ni même Remus, et encore moins sa greluche. Si je croise leurs regards, je n'aurais plus de paix, que ce soit le jour ou la nuit. Il me suffit de ressentir de violents élancements dans la poitrine chaque fois qu'un de leurs noms est prononcé. Il me suffit d'arracher les arbres de la forêt lorsque, par hasard, quelqu'un parle de Remus. Il me suffit de fuir, de hurler, de griffer, pour ensuite afficher un calme des plus factices. Non, si je les vois, si je leur parle, il me faudra à nouveau partir. Je serais un danger, celui que je n'ai jamais cessé d'être, et qui a fait tant de mal à Galadriel.
Mais alors, quelle mouche a bien pu piquer Carena ? Elle me connaît, elle a vu les blessures que j'ai infligées à Galadriel. Par tous les dieux celtes, croit-elle vraiment que si James me parle, je saurais me contrôler ? Croit-elle vraiment que je saurais regarder calmement l'hideux spectacle offert par Remus et Grace ?
- Ambre Héloïse Potter ! crie brusquement Carena, si fort que je ne puis m'empêcher de gronder à cet instant. Cesse de résister. Tu vas venir avec moi, on va manger dans la Grande Salle, et puis c'est tout. Personne ne tentera rien. Galadriel est avec eux, il les retiendra.
Ou me retiendra, ça dépend… Hum, mais ça doit être joyeux comme ambiance. Gal m'a dit être en froid avec eux depuis leur petite discussion. J'imagine très bien la scène : James qui lui reproche de ne pas l'avoir prévenu plus tôt que je suis sa sœur, Remus qui tente de se faire oublier, Sirius et Peter solidaires de leurs amis. Je me demande tout de même…s'ils ne s'entendent plus, qu'est ce qu'il fait avec eux ?
Et elle voudrait que je ne m'inquiète pas ! Galadriel et les Maraudeurs ! Par le serpent de Salazar, le mélange est des plus explosifs ! Gal s'est montré très discret ces derniers jours, ce qui m'étonne de lui. A moins que…récapitulons :
Galadriel absent + Maraudeurs en sa compagnie + Carena qui me force à aller dans la Grande Salle = …
Ce serait plausible.
Non, non, non ! Pas de doute, il y a une véritable conspiration ! Ils n'ont rien compris ou quoi ? Je ne veux pas ! JE NE VEUX PAS ! Je dois tourner la page. Oublier serait impossible, me remettre également, mais je voudrais au moins comprendre au plus profond de moi-même qu'il n'y a plus d'espoir. Mon esprit le sait, mais mon cœur, lui, s'entête à le nier.
- As-tu seulement songé aux réactions que je pourrais susciter ? dis-je en désespoir de cause, tout en me retenant de lui faire exécuter un vol plané.
- Quelles réactions ? me répond la traîtresse d'une voix des plus innocentes. Tu es une Furie, moi aussi, il n'y a aucun mal à cela. De toute façon, je doute que quiconque te reconnaisse, tu es très différente de celle qu'ils ont connue. Inutile de discuter, tu viens !
Sans que je m'y attende, elle me tire violement par le bras. J'exécute un vol des plus élégants – sinon voyants – et atterris en plein milieu de l'allée centrale deux secondes avant Carena. Saleté. Elle m'a eu par surprise, ce n'est pas fair play. Quoique c'est normal, c'est une Malfoy, et son frère fait pareil (même s'ils ne peuvent pas se sentir). Grrr, j'en ferais bien de la chair à pâté, moi !
Un instant…
Quelque chose cloche. Ce n'est pas normal. Il y a bien trop longtemps que je ne suis venue, je ne parviens pas à déterminer quoi, mais…Une chose ne va pas.
Réfléchissons…observons.
Ça y est. Je sais.
La salle est silencieuse. Pas de ce silence parsemé de chuchotements ou mâchouilles, un véritable silence. Silence de mort.
Personne ne parle. Personne ne mange. Tous les regards sont dirigés sur l'étrange créature que je suis, reine de beauté, Gardienne de la Paix, et paradoxalement donneuse de mort. Enfin non, pas que sur moi. J'ignore si quiconque m'a reconnue, mais il est certain que chacun fixe avec une curiosité non dissimulée ma cape bleue, celle qui clame à l'école entière ma monstruosité, mon Elément.
Je les ignore. Des milliers d'odeurs atteignent mes narines, et je lutte pour ne pas m'abandonner à la panique. Tout Poudlard est là. Charmant… Je peux tout distinguer. Frites, purée (beurk, beurk, et triple beurk !), jambon, gâteau, jus de citrouille. Miam…
Sapin, bois, sueur, paille, roses, lys. Tant de parfums qui me touchent les narines. Je ne peux les repousser, mon état actuel de stress exacerbe mes sens, au point que c'en devient presque douloureux.
Pourtant, quelque chose se distingue… Quelque chose que je n'ai jamais senti auparavant qu'au travers de souvenirs, mais que je reconnais sans peine. Une, non, plusieurs odeurs humaines, alliées au puissant et désagréable fumet des animaux.
Il y a des Animagi.
Quatre. L'un est éloigné des autres, c'est un professeur. Trois sont dans les élèves. Oh Merlin, mais que font-ils ici ? Un cerf, un chien, un rat. Tous assis côtes à côtes, si j'en crois mon nez. Personne ne paraît s'en soucier, probablement qu'ils sont les seuls à le savoir. Merlin, qu'ils empestent !
Non, il y a autre chose. Quelqu'un d'autre, assis non loin d'eux, quelqu'un qui justifie tout le poids de leurs capacités.
Un loup-garou.
Récapitulons : trois animagi et un loup-garou sont dans la salle. Ils puent plus fort qu'une charogne, et je dois faire preuve d'un énorme sang-froid pour me retenir de me pincer le nez, chose qui n'aurait pas manqué de mettre la puce à l'oreille de certains. Les questions se bousculent dans ma tête. Qui sont-ils ? Pourquoi ont-ils fait cela ?
Les élèves n'ont pas cessé de me regarder. J'en fusille quelques uns du regard, sans pour autant obtenir l'effet escompté. Si on me reconnaît dangereuse – les avertissements des professeurs ont porté leurs fruits – je doute qu'on sache exactement quelle est ma monstruosité. Personne ne doit ne serais-ce que supposer combien je puis me montrer sauvage et meurtrière. Personne ne doit songer à l'ampleur de ma force. Personne ne doit croire que les légendes prennent ici tout leur sens, et combien elles sont vraies.
Le silence n'est plus le même. Plusieurs voix murmurent, répétant toutes la même chose qui me glace le sang et serre les poings, faute de statue sur laquelle passer mon humeur :
- C'est Ambre Ponny !
- C'est Ponny…
- Hé, regardez, Ponny est une Furie !
Ainsi, on m'a reconnue, malgré mon nouveau visage, mes vêtements féériques, et mes cheveux fraîchement coupés en un carré court par une Carena s'improvisant experte en coiffure. En entendant ces démonstrations, je ne puis retenir une grimace.
Ponny… Quel nom idiot. Vraiment, j'aurais pu trouver mieux. Je me suis presque vendue en me nommant ainsi. James doit vraiment être un crétin pour ne pas m'avoir reconnue.
J'ouvre la bouche, laissant sortir un grognement du plus bel effet. Carena ricane tandis que les élèves, probablement apeurés à l'idée que je les déchiquète si jamais l'envie m'en prend, retournent à leurs assiettes. A la table des professeurs, je vois clairement un de mes enseignants de Brocéliande soupirer avant de reprendre sur un ton des plus naturels sa conversation avec le garde-chasse. Il paraît des plus calmes, mais je vois à la contraction de son visage qu'il blâme mon apparition, et qu'il se tient prêt à intervenir en cas de besoin. Il y a ici tant de choses, tant d'odeurs, que me tenir tranquille relève de la gageure. Mais qu'il n'aille pas m'imputer la faute ! C'est Carena qui m'a obligée, moi je n'y suis pour rien !
Les bancs remuent du côté de la table des Gryffondors. On vient dans ma direction. J'arrête de respirer, me donnant toute à mon ouïe. Il n'y a que deux solutions : ou bien un élève particulièrement mal luné a l'intention de me poser une multitude de questions aussi déplacées qu'énervantes, ou bien il s'agit de mon frère. Que ce soit l'un ou l'autre, je dois me retenir de hurler et le chasser vite.
Non, il peut y avoir pire. Si je me retrouve face à Black, je ne réponds plus de moi. Tant pis pour ce que pourra penser James… Sa honte se justifiera, au moins, et il comprendra que toute tentative de rapprochement demeurera stérile.
Je me retourne donc pour faire face au curieux, prête à piquer une colère plus impressionnante que dangereuse.
James.
Oh, Merlin, Merlin, Merlin, non ! Je devrais m'enfuir. Je devrais. Après tout ce qui s'est passé – ou plutôt qui ne s'est pas passé – entre nous, la meilleure des logiques voudrait que je prenne mes jambes à mon cou avant de commettre l'irréparable.
Je sais, la dernière fois que j'ai dit ça, c'était face à Remus, et c'est ce jour-là que nous avons échangé notre premier baiser. Mais là, c'est différent. J'aimais Remus, tandis que le simple fait de voir à James me paraît…odieux. C'est le mot.
Pourtant, je ne bouge pas. Pas d'un centimètre. James est face à moi, et je suis comme paralysée. Est-ce parce que je viens de constater combien nous nous ressemblons ? Est-ce parce que, derrière lui, je viens d'apercevoir Sirius qui essaye de tirer vers nous un Remus plus protestant que jamais ? Est-ce à cause du regard triomphant de Galadriel ?
Je recommence à respirer, sans doute avec le fol espoir de parvenir à me distraire et de pouvoir, enfin, bouger.
Raté. Enfin, pas tellement si on y réfléchit. Le choc me fait reculer de quelques pas. Carena me retient de tomber tandis que James tend la main en une réplique des plus suppliantes. Je ne vois rien de cela. Tout mon être se concentre à présent sur mon odorat.
Merlin, non ! Non, non, non ! Impossible ! Je dois rêver. Non ! Ils n'auraient pas pu… pas eux ! Mes sens étaient-ils si atrophiés que cela lorsque je me fondais dans la masse ? Je n'aurais tout de même pas pu louper…ça !
Horreur. Horreur et damnation. Qu'ont-ils fait ? Les Maraudeurs. Les Maraudeurs sont les Animagi ! Trois d'entre eux, du moins. Mais alors…
Récapitulons : trois animagi dans la salle, quatre en comptant le professeur. James est en face de moi, et je peux sans aucun problème sentir une odeur de…purin, canasson, bouc, crottin. Animagus numéro un, James est un cerf.
Procédons à présent par élimination. Sirius est le plus proche. De lui émane son parfum habituel, que je reconnais pour l'avoir souvent senti, mêlé à une affreuse senteur, totalement inqualifiable. Chien mouillé, presque. Second problème résolu. Sirius est le chien.
Restent Remus et Peter. L'un est un rat, l'autre un loup-garou. Oh, par tous les tableaux de Poudlard, je ne VEUX pas faire ça. Quels qu'ils puissent être, je ne veux pas les distinguer. Je ne veux pas savoir, non, je ne dois pas. Remus est concerné, et la meilleure des choses à faire serait de l'ignorer.
Pourtant, ma curiosité est la plus forte. Malgré mon esprit qui me commande de partir d'ici au plus vite, je rassemble mes maigres souvenirs de leurs odeurs respectives et me concentre sur eux.
Peter, d'abord. C'est moins douloureux. Je reconnais sans peine le fumet qui l'environne, mélange de sueur et de paille. Mais l'odeur qui vient ensuite toucher mes narines me tétanise. Egouts. Peter est le rat.
Donc…
Oh, non… Impossible. Pourtant, c'est bien ce que les faits disent, et j'ai toute confiance en mon nez. Mais tout de même… Remus…
Un loup-garou ! Un LOUP-GAROU ? Pourquoi, oh pourquoi faut-il que le seul spécimen de Poudlard, le seul que je ne puisse approcher à moins de dix mètres tant il empeste, soit Remus, le seul que j'aime ?
James est toujours face à moi, mais je ne le vois plus. C'est à peine si je me dérobe lorsqu'il fait un pas pour me toucher. Pur réflexe, car en cet instant ma barrière mentale ne peut résister à l'assaut de pensées qui me guette au moindre contact.
Je dois grimacer de manière horrible, car James recule et Sirius me regarde d'un œil plus malveillant que jamais. Galadriel affiche à présent un air des plus alarmés, et il échange un regard avec Carena. Quoi encore ? Ils ont oublié de me prévenir sans doute. Ils ont oublié de mentionner ce…détail ? Car c'est bien ainsi qu'ils le perçoivent, un détail. Ils ne savent pas tout l'empire que je dois avoir sur moi-même pour ne pas me mettre à hurler, et de là perdre tout contrôle. Un détail ! Un détail d'importance, il me semble.
- Ambry ? reprend Carena d'une voix timide. Tu as l'intention de prendre racine ou tu viens déjeuner ?
Sa voix me ramène à des considérations plus…matérielles. Mon estomac gronde de faim, malgré l'affreuse odeur qui flotte dans les parages. Oui, je ferais mieux de manger avant de m'énerver.
Mais avant cela… Grace. Je n'ai aucun mal à l'identifier, elle est à assise à côté de Remus, et me paraît bien partie pour atterrir sur ses genoux d'ici deux minutes. Elle me regarde d'un air narquois, savourant sans doute sa victoire. Pauvre crétine, si elle savait elle s'enfuirait en courant. Mais je connais assez Remus pour savoir qu'il n'est pas idiot au point de mettre une pareille vérité dans sa cervelle de moineau. Il n'empêche, je déteste ce sourire provoquant qu'elle arbore.
Je lui réplique un regard des plus triomphants, puis tends la main droite en sa direction. J'espère qu'elle n'est pas frileuse.
James louche un instant sur la chevalière que je porte à l'annulaire, frappée des armes des Potter (cadeau de nos parents le jour de mon départ, je ne la quitte presque jamais), mais là est bien le dernier de mes soucis. Je me concentre un instant, puis libère un torrent d'eau glacée (ben oui, je n'allais pas me fatiguer à la chauffer…) en plein dans la figure de cette affreuse Grace, en prenant garde toutefois à ne pas trop toucher Remus. Ce serait dommage qu'il attrape un rhume à cause de moi. Je m'en voudrais toute ma vie.
C'est puéril. Enfantin. Stupide. Soulageant.
Galadriel, le seul qui soit en position d'arrêter ou dévier l'inondation, n'esquisse pas même l'ombre d'un mouvement. Il est satisfait, voir même…fier. De lui ou de moi ? Honnêtement, aucune idée, et je m'en moque.
J'arrête brusquement le torrent, laissant Grace plus déboussolée et dégoulinante que jamais. Son maquillage coule de toute part, lui donnant une aimable bille de clown. Marrant… J'y rajoute un petit sortilège de pérennité – peu efficace car je n'ai pas de baguette – et tous ses espoirs de séduction sont réduits à néant pour la journée. C'est à mon tour d'afficher un sourire des plus satisfaits. Il n'y a pas à dire, ça soulage ! A recommencer.
La guerre est déclenchée !
Note:
je vous ai déjà dit que vos reviews me font chaud au coeur? vraiment, elles sont... démentes! MERCI!
je tiens à préciser que Remus est ma propriété EXCLUSIVE! il est à MOI! personne n'y touche!
*s'en va noyer Grace Angton*
