Je ne peux pas le faire. Non, je ne peux pas. J'ai trop peur.
Pourtant je le dois.
Merlin, qu'est ce que j'ai honte ! Mon petit jeu de la savonnette n'a fait que rendre les choses plus difficiles encore.
Je tremble presque. L'air est des plus humides, témoignant assez bien de mon stress. Je suis pourtant allongée au bord du lac, la main dans l'eau. Seule. L'eau ne peut suffire à me calmer, mais même Galadriel, même Arthus, ne parviendraient pas à me détendre. Et je veux être seule.
J'entends tout, je sens tout. Je m'en passerais bien pourtant, mais je ne suis pas maîtresse de mes sens. La crise est encore loin, mais je ne parviens pas à diminuer l'étendue de ma magie. En cet instant, je pourrais inonder Londres sans bouger, ça ne me poserait aucun problème.
Merlin sait pourtant si j'en ai besoin en cet instant ! Après l'avoir quitté, j'ai suivi Sirius. Des oreilles uniquement, car malgré toute ma discrétion je n'aurais pu ne pas me faire remarquer. Sa destination m'a glacé les veines, bien qu'elle soit des plus logiques. Il est allé voir ses amis.
En ce moment-même, ils me cherchent. Je ne bougerai pas. Il faut bien, un moment ou à un autre, que j'accepte la confrontation. Pourtant, je n'ai pas donné l'once d'un accord à Sirius pour qu'il rameute tout Gryffondor. Il s'est très bien passé de moi. Je pourrais m'en venger, mais…non. Remus en serait peiné. Il a beau m'avoir abandonnée comme un jouet, je l'aime, et refuse de lui faire de la peine. J'ignore pourquoi il veut me voir, ou plutôt pourquoi ses amis veulent qu'il aille me voir. Mais je sais qu'il ne m'aime pas, et que ma fuite ne peut lui faire le moindre mal. Sirius peut être convaincu du contraire, ce n'est pas mon cas.
Je demeure pourtant des plus paradoxales. Une part de moi me préconise la fuite par pure mauvaise humeur. Une autre pour éviter de souffrir davantage. La fracture de mon cœur saigne plus que jamais, et pourtant j'accepte de me rendre plus malheureuse encore. J'ignore pourquoi. Carena, grande admiratrice de tout ce qui est à l'eau-de-rose, me dirait que c'est parce que je ne peux me séparer de lui. Le pire, c'est que je crains qu'elle ne se trompe que peu. C'est pourquoi je me suis tue, afin d'assurer ma tranquillité. Mais manifestement, quoi que je fasse, c'est loupé.
Mon cœur s'emballe en une chamade démesurée, que je ne suis hélas pas en mesure de contrôler. Ils m'ont vue. En même temps, il était difficile de ne pas me remarquer. Quelle autre fille, enveloppée dans une cape bleue, serait allongée près d'un lac glacial, sans tenir compte du froid ?
Pourtant, ils ont perdu une demi-heure à me chercher.
Je les entends parfaitement. James et Remus débattent. Tous deux veulent me voir, et chacun veut y aller en premier. Remus a donc vraiment des choses à me dire. Probablement de cesser de fantasmer sur lui dès que je sens son odeur. Hum, ça ne sera pas de la tarte. Même s'il n'éprouve rien à mon égard, ce n'est pas mon cas, et il est malheureusement plus beau qu'un dieu.
Mais qu'ils continuent donc à se disputer, ce n'est pas moi qui vais trancher. Ah ! Il semblerait que Lily s'en charge. Hum, très mauvaise idée. De toutes les filles de Poudlard, elle est celle qui me connaît le moins mal, mais je crains qu'elle n'ait en ce moment pas la moindre idée du désordre régnant dans mon esprit. De toute façon, elle s'en moque. Je n'ai eu d'intérêt pour elle que dans la mesure où s'occuper d'une déprimée la mettait elle-même en valeur.
Oh non ! Elle a choisi Remus. Stupide Poudlarienne. C'est un très très très mauvais choix. Bon, je sais, j'aurais dit la même chose si elle avait pris James. Mais…Remus ! Malgré tout ce qu'a dit Sirius dans la tour d'Astronomie, je n'ose croire qu'il m'aime. Non, c'est impossible. Il ne m'aurait sinon jamais quittée pour…cette fille, même s'il l'a à son tour abandonnée.
Je peux entendre les pas de Remus se rapprocher de moi. Il est à l'entrée du parc et court dans ma direction. J'ignore s'il me voit, mais il sait où je suis. J'ai appris en laissant traîner une oreille du côté des dortoirs que les Maraudeurs possèdent une carte permettant de localiser chacun dans le château. James était furax d'ailleurs, parce que j'avais manifestement – et sans même le vouloir – réussi à tromper ce vieux bout de parchemin, qui avait jusqu'il y a quelques jours dit que mon initiale. I'm the best.
Enfin, nouvelle preuve que les Maraudeurs ne sont pas très futés, si Remus doit maintenant avoir la carte en main, il ne l'a pas pour autant utilisée pour me chercher.
Les pas de Remus se rapprochent encore. Je tente de maîtriser ma respiration saccadée et me concentre sur le ciel couvert de nuages. Un point noir vole au dessus de moi. J'ai brusquement envie de décoller, de voler, le rejoindre, et disparaître dans cette blancheur neigeuse. Je le pourrais, mais ce ne serait qu'un court répit. Carena, mue par l'Air, est cent fois plus rapide que moi. Elle aurait tôt fait de me rattraper et me ramener sur la terre ferme, quoi que je puisse faire pour me défendre.
Le pas se fait plus lent à présent. Remus n'est plus loin. Je peux le sentir. Il ralentit, j'ignore si c'est parce qu'il a peur de moi ou parce que je lui apparais laide. Les deux, probablement.
Et triple zut de bouse de dragon pourrie ! Aujourd'hui est mon jour de poisse.
J'entends à peine Remus arriver à ma hauteur. Par Merlin et la Dame du Lac, voilà que je sens une odeur, la pire de toute au regard de ma situation actuelle. Une fragrance bien connue, mais dont la simple présence suffit à m'emplir d'effroi. J'ai de la visite. Oh Morgane…
Arthus Shockley. Mon Mentor, mon professeur, celui qui m'a élevée, et que je considère presque comme un père. Pour quelle raison vient-il ? Il ne peut y avoir qu'une raison urgente à cela. Je connais trop bien Arthus, il ne me dérangerait pas dans ma retraite, sauf si les motifs sont impératifs.
Pourtant, il s'est déplacé. Le point noir n'était pas un hibou. C'était Arthus. Pressé, apparemment. Remus – qui entre temps est arrivé à mes côtés – demeure muet d'étonnement lorsque ce qui n'était il y a un instant qu'une ombre dans le ciel fonce dans notre direction à la vitesse de l'éclair, grossissant de seconde en seconde, et ne freinant que pour se poser en douceur face à moi (enfin, quand je dis en douceur, ça signifie qu'il est retombé sur ses pieds, mais sur ce dernier point je penche plutôt pour le hasard. Il a failli me percuter tant il était pressé.)
Je sens le regard de Remus peser lourdement sur moi, tandis que je recule d'un pas et m'incline légèrement, comme le veut la plus élémentaire des politesses. Il ne sait que penser de ce Furien, âgé de près de quarante-cinq ans, au charme du diable, et vêtu d'une simple cape de voyage couleur de ciel. Un Furien Eau, bien entendu. Dangereux, donc. Nous sommes deux de cette magie à présent, et Remus ne fait pas le poids.
Arthus ne lui accorde pas un regard. Je ne crois pas qu'il sache quoi que ce soit sur ce que j'ai pu vivre ici. Même l'odeur ne paraît pas l'importuner. L'habitude, sans doute, il en a vu d'autres.
- Arthus, je dis en simple salutation. Je suis heureuse de vous voir.
Mon ton dément malheureusement mes paroles. Non pas que je sois mécontente qu'il soit venu. Non, pas cela. Mais je crains les instants qui vont suivre. Paradoxale jusqu'à la mort.
- Ambre, répond mon professeur avec autant de simplicité. Comment tiens-tu ?
Ça, c'est aller directement au cœur du problème, à la raison de sa visite. En tant que plus jeune Furie Eau – et le passé l'a assez prouvé – je suis malheureusement dotée d'énormes difficultés à faire preuve d'un contrôle ne serais-ce qu'acceptable de moi-même. Le nombre d'armures que j'ai détruites tandis que Gal parlait aux Maraudeurs en est une preuve assez criante. Pourtant, mes raisons d'exploser sont plus que nombreuses, bien qu'Arthus n'en connaisse même pas la moitié.
- L'école est toujours debout, je rétorque en tentant – vainement – d'adopter un ton plus amical.
Tant que j'y pense…je viens de réaliser plusieurs trucs :
1. Remus est toujours là et ne sait où se mettre.
2. Arthus m'épargne une situation des plus gênantes.
3. Quand je me retrouverai seule avec Remus – car c'est ce qui arrivera de toute façon – parler me sera encore plus difficile.
- Un vrai miracle, dit Arthus sur le même ton. Tu n'es pas dans un environnement très propice au calme.
- Ce qui prouve que je suis plus forte qu'il n'y paraît.
- Ou que la prochaine fois sera pire. Tu ne peux pas rester. L'infirmière de l'école m'a écrit. Elle te conseille de repartir d'ici en vitesse, et je partage son avis.
Bingo. Arthus est donc bien venu me rechercher. Evidement, il ne lui est pas une seconde venu à l'idée que je ne voulais pas rentrer à Brocéliande.
Quoique… à la réflexion, est-ce que je veux vraiment rester ? Mon cœur est brisé, et parler avec Remus ne ferait que le réduire davantage en miettes. Brocéliande est ma maison, l'endroit où j'ai grandi, tout mon univers. Là où je risque le moins de souffrir.
Cependant, il m'est plus que jamais difficile de quitter Remus. Il est à mes côtés, je sens son odeur, et pour la première fois où je n'ai pas fui je dois repartir ! Remus ne m'aime pas, je doute même qu'il m'apprécie, mais je ne veux pas le quitter. Même si cela implique que je dois jouer à la savonnette jusqu'à la fin de l'année.
Mon professeur n'est pas de ceux qui s'attardent. Je suis encore plongée dans mes réflexions qu'il décolle déjà, attendant manifestement que je lui emboîte le pas.
Mais je reste figée sur place. Remus est toujours là, et je sais par sa respiration saccadée qu'il ne veut pas que je parte…pour le moment du moins. Pourquoi ? Encore une chose que j'ignore et que je ne veux pas demander. Ce serait davantage me morceler.
Je me tourne vers lui. Mes yeux doivent exprimer tout ce que je ne dis pas, car il soupire sans dire un mot. Nos regards se croisent. Il me semble voir un instant briller la lueur de diamant d'une larme, mais je n'ose y croire. Après tout ce qui s'est passé…
Tout ne se passe qu'en quelques secondes, mais elles me paraissent durer l'éternité. Dans un geste qui me rappelle tout notre passé commun, Remus attrape une de mes mains. Mon corps est aussitôt parcouru d'un étrange frisson, et je sens mon cœur battre une chamade désordonnée.
Je ferme les yeux tandis que mon amour porte ma main à ses lèvres et y dépose un silencieux baiser. Les larmes me viennent aussitôt. Quelle que puisse être l'intention cachée derrière ce geste, je comprends néanmoins qu'il regrette. Il regrette de m'avoir autant faite souffrir, mais ne me retient pas. Brocéliande est mon univers autant que Poudlard est le sien. Je ne puis m'y soustraire.
Remus ne lâche ma main que lorsque, appelant à moi la magie de l'Air, je m'élève dans le ciel vers Arthus qui m'attendait. Je dois faire appel à tout l'empire que j'ai sur moi-même pour ne pas me retourner, et le regarder une dernière fois. Je connais Arthus, ce n'est pas demain qu'il me laissera retourner en Angleterre. Mais…peut-être…peut-être que c'est mieux. Reposer mes pieds sur cette terre qui m'a vue naître et qui porte celui qu'il me faut pour que mon âme soit complète serait du suicide. Je suis assez déchirée comme cela.
Un éclair fend le ciel, et la pluie commence à tomber. Ainsi que mes larmes.
